CHAPITRE XVII
Nous n'avons pas parlé du sexe jusqu'à présent parce que c'était une complication inutile, tout ce que nous avons dit dans les chapitres précédents étant également vrai dans les cas de reproduction agame. Mais le sexe introduit dans l'histoire de l'hérédité et de la formation des espèces un élément de variation que nous devons étudier maintenant.
Dans toute race d'une espèce déterminée, au moins chez les animaux supérieurs, on constate l'existence de deux types, morphologiquement distincts, que l'on appelle le type mâle et le type femelle; ces deux types de sexe différent présentent la particularité suivante : leurs éléments reproducteurs (sauf dans quelques cas exceptionnels de parthénogenèse) sont des plastides incomplets M (mâle) et F (femelle) dont chacun, séparément, est à la condition n» 2 dans un milieu quelconque ; mais ces deux plastides incomplets M et F sont tels que le résultat de fusion ;M + F est un plastide complet appelé œuf; c'est le plastide initial du futur individu fils.
Il serait facile de se rendre compte de cette particularité en supposant dans les plastides, outre le groupe/) q r ca-
ractéristique de la race ', un autre groupe mf dont les proportions quantitath^es détermineraient le sexe : m < f caractériserait par exemple le sexe féminin •,m>f caractériserait le sexe masculin. Dans la maturation de l'ovule, l'expulsion des globules polaires entraînerait le peu de substance m qui existait dans le plastide ; la substance m subsisterait seule au contraire dans le spermatozoïde et la fusion de ces deux plastides incomplets par absence de m ou de f donnerait un plastide contenant m -\- f.
Cette hypothèse a le grand défaut de ne pas rendre compte de la généralité du sexe dans le monde vivant.
Il serait plus vraisemblable, étant donnée la complexité chimique des substances plastiques, de supposer que cha cune d'elles peut avoir deux types moléculaires avec, cependant, des propriétés chimiques identiques, les deux types dissymétriques droit et gauche de M. Pasteur par exemple, M. Pasteur avait été frappé en effet de la dissymétrie moléculaire des substances d'origine organique, au point d'être amené à croire que cette dissymétrie ne pouvait exister en dehors des produits biologiques. Supposons donc, pour un instant, que toutes les substances a p y 8 e C r, 6 p g r, ou au moins quelques-unes d'entre elles, aient un type m et un type f «„, ^^ -{„,... 6^ p„^ q^ r^ d'une part et a/ pf^f-'. ^rPf(li ^fi d'autre part.
Il ne serait guère logique de supposer, étant donné le phénomène de la fécondation, que les mâles se composent de substance à indice m et les femelles de substances à indice f ; nous sommes obligés de supposer dans les deux sexes un certain mélange des deux types de substance et d'admettre que le sexe est déterminé par telle ou telle proportion quantitative. Remarquons cependant qu'il n'y a que deux types, bien tranchés, le type mâle et le type fe-
1 . On n'a pas le droit de ne pas supposer l'existence de ce groupe p qr dans les deux sexes, puisque les deux sexes ont les mêmes caractères de race.
184 l'hérédité cHiiz les ètbes polyplastidaires
melle, et non une série de types peu différents les uns des autres comme en produisent les variations quantitatives de la bactéridie charbonneuse dans le phénomène de l'atténuation de virulence. La raison de ce fait peut provenir des simples relations d'inégalité m < f, m > f.
J'ai entrepris quelques recherches à ce sujet et je laisse ici la question en suspens parce que, dans l'étude de l'hérédité, il est inutile de connaître la nature essentielle des différences sexuelles ; il suffit desavoir que ces différences existent et que la fécondation peut se produire, puisque c'est de la fécondation seule que peuvent provenir les métissages. Indépendamment de tout essai d'explication, revenons donc à notre première hypothèse, quelque peu vraisemblable qu'elle soit, parce qu'elle rend le langage plus facile et disons que tout se passe comme s'il existait dans les plastides, outre les substances a S... 6, jo q t\ deux substances m et f telles que m^ f caractérise le sexe mâle, m < f caractérise le sexe femelle. La maturation des produits sexuels en fait, nous l'avons vu, des plastides incomplets par l'élimination, dans chaque cas, de tout ce qui reste de l'élément de sexe opposé. Donc une fois la maturation terminée, quel que soit le milieu dans lequel ils se trouvent placés, les éléments sexuels restent à la condition n''2 et se détruisent plus ou moins vite jusqu'cà ce que la fusion des deux éléments donne de nouveau un plastide complet, l'œuf, qui est le point de départ du développement d'un nouvel individu.
Il est évident que, suivant la nature de la condition n" 2 réalisée autour de chaque élément sexuel entre la maturation et la fécondation, les variations quantitatives qui en résulteront pourront étri; différentes dans chaque cas, de sorte que cette période de condition n" 2 introduit un nouvel élément de dissemblance entre les enfants et les parents. Et puisque, dans le cas de la reproduction sexuelle, il y a deux parents pour un enfant, la durée plus ou moins
longue de la condition n° 2, pour chaque élément sexuel séparément, pourra influer sur la ressemblance de l'enfant avec tel ou tel de ses deux parents.
Dans le cas des animaux supérieurs comme l'homme et les mammifères, les éléments sexuels mûrs attendent la fécondation dans des conditions toujours à peu près les mêmes, autrement dit la condition n° 2 réalisée jusqu'à la fécondation est toujours à peu près de même nature ; les phénomènes quantitatifs qui prennent naissance de cette condition n<> 2 sont donc à peu près comparables dans tous les cas, et c'est pour cela qu'il n'est pas irrationnel de chercher à établir des lois générales pour la ressemblance des enfants avec les parents.
Si (Xi /) tci 7 vi r) est le groupement de race ^ du père, si {liP IL.2 (j v-i r) est le groupement de race de la mère, un œuf résultant de la fusion d'un ovule frais et d'un spermatozoïde frais aurait comme groupement de race[(Xi -j- X.2)/), (}jLi -f (Xj) ^, (v^ -\- v.,) r], groupement intermédiaire aux deux précédents. Mais si le spermatozoïde par exemple a séjourné longtemps dans un milieu où la condition n° 2 était susceptible de détruire les substances p q r, et si au contraire l'ovule est frais, on voit que les coefficients du groupement de race de l'œuf fils seront plus voisins de /^ [x^ v^...
En particulier, le vieillissement d'un des éléments sexuels à la condition n" 2 devra diminuer la quantité de substance sexuelle [m ou f) de l'élément et si l'on admet en principe que l'ovule et le spermatozoïde frais contiennent des quantités équivalentes de substance sexuelles, on voit que le sexe de l'œuf fils sera déterminé par celui de l'élément le plus frais; c'est-à-dire que si, par exemple, le spermatozoïde vient d'être formé et n'a pas séjourné dans la vésicule séminale, et si au contraire l'ovule est mûr depuis
1. Groupement de race si le père et la mère sont de races distinctes, groupement de caractère individuel s'ils sont de même race. (Voyez, plus haut, ch. xv.)
186 l'héhéditi': cm:/, les êtres polyplastidaires
longtemps, la fécondation donnera un œuf dans lequel m sera très supérieur à /*, c'est-à-dire un œuf màle^ Ceci indépendamment de la ressemblance avec Tun ou l'autre des progéniteurs puisque la condition n" 2 qui détermine la diminution de m ou f peut être fort différente de celles qui entraînent la diminution de jd q r.
Or, Thury a observé^ qu'il naît plus de femelles quand la femelle a été couverte dès le commencement du rut (c'est-à-dire peu de temps après la maturation de l'ovule) et plus de mâles quand le coït a lieu à la fin de cette période. Cette observation est tout à fait en rapport avec la conclusion de notre raisonnement précédent.
Mais il faut immédiatement remarquer que des exceptions peuvent se produire, provenant de ce que les substances m et f du spermatozoïde et de l'ovule peuvent être initialement en quantités très différentes ; alors en effet, un ovule même peu frais contient encore plus de substance /* que le spermatozoïde jeune ne contient de substance m ou réciproquement.
Cependant il semble que le plus souvent l'ovule frais et le spermatozoïde frais doivent être considérés comme équivalents et que la loi de Thury soit assez générale.
Dilsing a tiré de cette loi les conclusions suivantes ^ :
« La régularité absolue de la proportion moyenne
des sexes ne peut s'expliquer que par une autorégulation, la pénurie de mâles provoquant une production de mâles et la pénurie de femelles une production de femelles. On comprend en effet que, si la régulation était primitive et organique, elle n'autoriserait pas des oscillations incessantes autour d'une moyenne qui seule est fixe. Les chiffres
1. H est évident que le raisonnement reste le même si l'on admet non plus une substance nuUe m et une substance femelle /', mais des variétés mâles et femelles de toutes les substances plastiques, comme nous l'avons supposé à la page 183.