Évolution intellectuelle et religieuse de l'humanité
Nous: avons vu dans les premiers chapitres du tome Ier que l’âge antique, qui constitue la première époque de l’évolution de l'humanité en Europe, a donné naissance à trois peuples dont chacun a contribué d’une manière différente au progrès de la raison et du sentiment humains. Par contre le moyen âge, qui a débutë par la dissolution de l’empire romain et l’invasion des barbares du Nord, constitue plutôt une époque de recul de l’humanité vers le chaos et la barbarie. La culture gréco-romaine resta confinée à l’extrémité de l’Europe
II il
orientale, devenue le centre d’un vaste empire avec Byzance pour capitale, tandis que l’Europe centrale et méridionale est devenue le siège de la barbarie.
Cependant les peuples de l'Orient qui constituaient le nouvel empire, étant de race et de mentalité différentes ne purent se mettre d'accord sur les principes de gouvernement. Il y eut trois éléments hétérogènes qui se disputèrent le pouvoir : d’abord, l'élément grec représenté par l’aristocratie, les intellectuels et les corps municipaux; ensuite l'élément chrétien dirigé par les prêtres qui ne pensaient qu'à la propagande de leurs doctrines : /roisièmement l'élément barbare constitué par les chefs des peuples asiatiques convertis au christianisme, dépourvus de toute espèce de culture et par conséquent, superstitieux et fanatiques.
Les chefs chrétiens en profitèrent pour les gagner à leur cause et s’emparer du pouvoir. Ayant réussi, grâce à une active propagande, à exercer une grande influence sur l'Empereur Constantin, auquel ils firent comprendre qu’il était de son intérêt de favoriser la croyance de la majorité de ses sujets, ils convoquèrent sous son patronage en 324 le concile de Nicée. Ce fut le premier concile œcuménique, qui vota les dogmes principaux, destinés à régir désormais l'Eglise catholique, devenue
ainsi une institution politique plutôt que religieuse ;
l'établissement de ces dogmes était contraire à l'esprit de tous les chrétiens sincères, défenseurs ardents de l’enseignement des Apôtres, enseignement basé sur les
préceptes du Maitre, car tandis que ce dernier avait prêché la fraternité entre les hommes, l’amour du prochain et de la justice, la charité envers les pauvres, la tolérance, l’humilité et le pardon des païens, les évêques du concile avaient déclaré hérétiques tous ceux qui ne se soumettaient pas aux dogmes établis par eux.
Il en résulta que le catholicisme, autrefois persécuté, devint à son tour persécuteur avec l’aide du pouvoir civil. | un
Un esprit hostile se manifesta aussitôt dans la législation impériale envers les nombreuses sectes qui se formèrent parmi les chrétiens d'Orient et se refusèrent à reconnaître les décisions du concile. Ce fut surtout contre les juifs que furent édictées des lois draconienres, les privant des droits qui leur étaient accordés sous la domination del a Rome païenne. En outre on leur imposa des charges onéreuses et on les déclara inaptes à posséder des biens immeubles. On leur interdit l’accès à toutes les fonctions publiques, civiles ou militaires ; même la liberté de culte ne fut pas respectée ; les anciennes synagogues furent tolérées moyennant un impôt, mais il leur fut défendu d’en ériger de nouvelles.
Au fur et à mesure que les Empereurs se familiarisaient avec la mentalité des évêques, ils se déclaraient chefs de l'Etat et de l’Eglise catholique. Cependant, assis sur un trône d’or et vêtus de pourpre ils représentaient plutôt l’esprit oriental que l’esprit chrétien et ne faisaient que fomenter par leur exemple l’amour du
luxe et des plaisirs. Les intrigues se poursuivaient à lx cour et les conspirations militaires, stimulées par l'or de: quelques’ ambitieux, aboutissaient à des révolutions et au renversement des dynasties. Sous la dynastie des Héraclides, Byzance fut, pendant soixante-dix ans, le théâtre de massacres et de cruautés de toute sorte. La corruption de la société était telle que les hommes animés de l’esprit chrétien se retiraient des villes pour se soustraire à la contagion et menaient une vie solitaire dans le désert, dans les grottes et dans les cabanes. construites au milieu des forêts, afin de consacrer leur âme à Dieu. L’habitude d’une vie austère s'était tellement répandue parmi les solitaires qu'ils considéraient leur propre corps comme un ennemi qui empêchait l'âme de s’élever vers Dieu. Pour dompter le corps, ilsse refusaient toutes les jouissances terrestres, même la nourriture. Saint Paumé chercha tellement à mortifier sa chair qu'il dormit pendant quinze années debout, appuyé contre le mur.
De ce qui précède, il résulte que l'esprit de domination qui animait tant les pères de l'Eglise que les Empereurs du Bas-Empire les amena à conclure une Alliance entre le trône et l'autel et à s'appuyer mutuellement pour subjuguer les peuples, en les privant de toute sorte de liberté. C’est ainsi que l'Eglise, devenue une institution politique sous l'Empereur Constantin, décida d'imposer l’observance des dogmes établis par le Concile à tous les chrétiens par la force dont.
disposait l'Etat; mais loin d’y réussir, elle ne parvint qu'à semer parmi les croyants des germes de discorde qui aboutirent à la formation d’un grand nombre de sectes, dont la plus forte était celle des Ariens, qui niait la divinité de Jésus-Christ et admettait que le Verbe et le Fils étaient inférieurs au Père.
La multiplication des sectes brisa d’abord l'unité du christianisme, puis elle amena une série de luttes acharnées et de persécutions sanglantes qui se prolongèrent pendant deux siècles. D’autre part le fanatisme religieux, associé au despotisme de gouvernants ambitieux, engendrait la haine de races et le mécontentement des classes laborieuses, donnant lieu en même temps à l’émigration des classes intellectuelles et libérales en Asie Mineure et en Perse, pays qui se trouvait toujours en guerre avec les Byzantins. Ce furent d’abord les Nestoriens, secte chrétienne qui, pour échapper à la persécution de l’Eglise orthodoxe de Constantinople, se réfugia dans la vallée de la Mésopo- tamie où elle fonda l’école d’Edesse, puis, de nombreux savants et philosophes grecs persécutés par l’empereur Justinien qui émigrèrent en Perse où ils répandirent les semences de la civilisation grecque. Les Juifs persécutés également par les Empereurs byzantins se refugièrent tant en Asie Mineure qu’en Perse ainsi que dans la Péninsule arabique.
Les choses n’allèrent pas mieux du côté de l’Occident. Depuis que l’empire romain s’était écroulé sous
la pression de l’invasion des barbares du nord, l’anarchie avait régné dans tous les pays de l’Europe, jusqu’au viri® siècle ; car les envahisseurs, les Goths, les Vandales et les Francs qui ne vivaient que de la chasse, de la guerre et de la dévastation des pays envahis, ne suivaient leur roi à la guerre que pour acquérir un riche butin. Des bandes armées parcouraient le pays en brülant les villes, en dévastant les champs et en détruisant les monuments. Après avoir consommé leur œuvre de destruction en Espagne, les Wisigoths ne savaient que faire. Alors l'Eglise, le seul pouvoir organisé, en profita pour leur offrir son aide et les convertir au catholicisme: elle leur prodigua toute espèce d’indulgence et ne s’opposa pas aux formes de leur culte intérieur pourvu qu'ils les appliquassent avec les symboles du catholicisme; elle s’occupa plutôt du culte extérieur que d'enseigner les principes moraux de l'Evangile. | Tous ces procédés de conversion ne modifièrent cependant en rien le sort des habitants de l’ancien empire romain. Avec l'entrée en scène des tribus germaines, la civilisation romaine périt entièrement. Il n’y avait plus de science, ni de philosophie, ni d'art, ni de commerce, ni d'industrie, ni de théâtres, ni d’écoles, ni de baïns, et les habitants indigènes finirent par devenir semblables aux barbares. Ce fut seulement au vi siècle que le génie créateur de Charlemagne fit surgir du chaos germain un nouvel empire ayant l’Allemagne
pour centre et la ville de Rome pour capitale. Bien que cet empire ait cessé d'exister après la mort de son fondateur, les traces qu’il a laissées dans l'histoire sont tellement profondes qu’elles méritent bien d’être relevées.
En premier lieu, les successeurs de Charlemagne n’ont songé qu'à imiter son exemple, ayant ressuscité à plusieurs reprises l’idée de la fondation de l’empire romain par les armes allemandes. Æn second lieu, Charlemagne pour réaliser le rétablissement de l’ancien empire romain s’est servi de la religion comme moyen d’unification des peuples de race et de langue différentes. Dans ce but, après avoir vaincu les Lombards et dominé l'Italie divisée, il vint à Rome pendant les fêtes de la Nativité et confirma les donations de son père au Pape, puis, au moment de visiter le Sépulcre des Apôtres, le Pape Léon III plaça sur sa tête un diadème d'or, ce qui lui valut le titre d'Empereur de l'Occident européen. C'est ainsi que fut signé le pacte entre le trône et l’autel. «
La conséquence immédiate de ce pacte fut la reconnaissance officielle du pouvoir spirituel de la papauté et jusqu'à un certain degré le droit du Pape au pouvoir temporel sur les Etats reçus soit en fief, soit en donation ; mais au fur et à mesure que l'influence morale de l'Eglise grandissait, les successeurs de Léon III ne se contentaient plus de la protection d’une puissance étrangère. Ils voulurent s'imposer par leur pouvoir
spirituel aux empereurs d'Allemagne, ce qui amena une luttre très àpre entre Grégoire VII et l’Empereur Henri IV d'Allemagne, à la suite de laquelle le premier lança une bulle d’excommunication contre l’empereur, le déclarant déchu et déliant ses sujets du serment de fidélité, et lui fit subir une humiliation comme jamais souverain n’en avait subi auparavant.
Depuis lors, l'Eglise, dont l'influence grandissait sans eesse, s'est constamment efforcée de s'imposer à la conscience universelle. Grégoire VII profita de la circonstance que les Turcs s'étaient emparés de Jérusalem et menaçaient en même temps Constantinople pour proposer au roi de France d'envoyer une armée en Orient afin d’arracher aux Turcs le Saint Sépulcre, mais en vain. Ce fut son successeur Urbain II, Pape français qui présidant en 1095 le Concile de Clermont y prêcha la Croisade et confia à Pierre l’'Ermite la mission de soulever l'enthousiasme populaire en faveur de cette expédition. En effet, l’arnée suivante eut lieu la première croisade, qui fut suivie de sept autres, de 1147 à 1270, ayant un caractère plutôt politique que religieux ; mais malgré les efforts de tous les peuples de la Chrétienté, les croisades n'eurernit d’autre résultat que la perte de centaines de mille hommes, sans parler des pertes matérielles considérables qu'éprouva l’Europe du fait de l'abandon de l’agriculture, du commerce et de l'industrie. Quant au but même des croisades, il ne fut pas atteint, car Jérusalem et le Saint Sépulcre restèrent
aux mains des Turcs, ce qui porta une sérieuse atteinte au prestige du Catholicisme vis-à-vis de l’Islamisme victorieux.
Les Papes contrariés de l'échec des croisades en Orient redoublèrent leurs efforts pour relever le prestige de l'Eglise et préchèrent dans ce but les Croisades contre l’Islamisme en Occident, à savoir, contre les Arabes d'Espagne. Au fur et à mesure que les Roïs de Castille et d'Aragon repoussaient et subjuguaient les Arabes en Andalousie, le Pape créait des tribunaux d’inquisition contre les infidèles et les hérétiques, tribunaux qui intervenaient aussi dans toutes les questions ayant trait aux rapports entre l'Etat et l'Eglise.
Après que les rois catholiques eurent conquis Île royaume de Grenade, linquisiteur général, Thomas Torquemada,insista auprès des monarques pour qu’ils ordonnassent l'expulsion des Arabes et des Juifs du territoire espagnol. Et pour justifier le manquement à la parole donnée et aux promesses consignées par écrit dans l’acte des capitulations par les Rois Catholiques, de respecter la religion, les mœurs et les coutumes ainsi que les propriétés des Maures qui voudraient rester dans leur terre natale, il mit en avant le prétexte que les Arabes ne cessaient de conspirer contre le nouvel ordre de choses. Depuis lors le régime de l’Inquisition, consistant en tortures et autodafés, continua à régner en Espagne pendant plus de trois siècles, avec la circonstance que ies autres gouvernements d'Europe suivirent
souvent l'exemple de l'Espagne, bien que sous une forme plus mitigée.
En résumé, le moyen âge, loin de continuer à marcher dans la voie du progrès initié par l'Antiquité représentant la grande œuvre des Grecs, des Juifs et de l'Etat Romain, a au contraire employé ses forces brutales pour détruire la culture gréco-romaine et le développement du monothéisme mosaïque. Le moyen âge ne représente
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qu'une longue nuit d’une obscurité extrêmement dense, :
où on a allumé des büchers pour brüler la chair humaine, faite selon la Bible à l’image de Dieu. On a invoqué pour justifier ces crimes le nom de Dieu qu’on a rendu complice des aberrations de l'esprit et du sentiment humains. Ce fait acquiert d'autant plus de gravité si l’on considère qu'il y eut déjà au vir° siècle un coin de l’Europe où la culture grecque se trouvait en pleine floraison, car c’est grâce à l'invasion de l'Espagne par les Arabes au viri* siècle que des germes de la culture
de l’ancienne Grèce, recueillis par eux en Perse eten . Asie Mineure, furent importés sur le sol de‘ l’Espa-
gne, qui était au x° siècle le seul pays d'Europe où
prospéraient la science et la philosophie religieuse,
ainsi que l’agriculture, l’industrie et le commerce avec l'Asie et l’Afrique, tandis que les autres pays de l'Europe chrétienne se trouvaient toujours en guerre entre eux et les combattants de part et d'autre se livraient aux pires dévastations. | L'Eglise de son côté au lieu de leur enseigner les
principes de la morale chrétienne ne leur a apporté que l'intolérance et la superstition, fruits naturels de la Théologie que lon enseignait aux Universités, lesquelles n’étaient que des annexes des cathédrales. Plus tard ce furent les hommes les plus marquants de la Scolastique qui considérèrent la Théologie comme la science maitresse, dont la philosophie n’était que la servante. En même temps, les rois et les princes d’accord avec l'Eglise et avec l’aide du féodalisme imposaient l’absolutisme à tous les peuples d'Europe. C’est seulement vers la fin du moyen âge, que beaucoup de villes allemandes, hollandaises, belges et italiennes s’organisèrent en toute liberté et indépendance pour former des flottes armées, dans le but de transporter leur maind'œuvre aux ports d'Alexandrie et de Constantinople et d'importer chez elles les épices et les soieries de l’Orient. Elles réussirent ainsi à devenir florissantes et puissantes, notamment les villes de la Hanse telles que Brême et Hambourg en Allemagne, ainsi que Venise et. Gênes en Italie. | Cependant l'organisation intérieure de ces villes n'était pas en harmonie avec leur richesse et leur puissance : les maisons des notables ressemblaient à de petites forteresses et les autres avaient l’aspect de simples maisons de campagne avec une cour au centre et des greniers, tandis que les hommes exerçant le même métier se groupaient tous dans une même rue. Chaque patron avait au rez-de-chaussée sa boutique
qui lui servait d'atelier et où on travaillait sous les yeux du public. Les rues n'étaient pas alignées, elles étaient tortueuses, mal pavées, pleines de flaques et encombrées par les marchandises dans les quartiers commerçants ; dans quelques-unes les vaches et les porcs se promenaient librement. On ne sentait pasle besoin de la propreté, on ne demandait qu'à s’enrichir et à vivre tant bien que mal.
Malheureusement après la prise de Constantinople par les Turcs, les villes d'Italie telles que Gênes et Veniseet celles de la Hanse durent cesser tout à fait leur commerce avec l’orient, par suite de l’attitude hostile des vainqueurs. Le moyen âge a eu beau construire des cathédrales monumentales ornées d’admirables sculptures, statues et bas-reliefs, tous ces chefsd'œuvre n’ont pas contribué à élever le sentiment populaire ni à donner une valeur éthique aux procédés d’intolérance de l'Eglise ni à diminuer la gravité des Autodafés, véritable crime de lèse-humanité. En un : mot, le moyen âge, non seulement n'a réalisé aucun progrès dans le domaine de la raison et du sentiment humain, mais il représente un grand recul au delà de l’âge antique vers la période de la sauvagerie ; car les Autodafés exécutés au nom de la religion surpassent en sauvagerie les actes d’anthropophagie commis par les tribus primitives au début de l’âge historique.
Le seul progrès réalisé en Europe pendant le moyen âge à l'avoir dela raison humaine fut l'introduction
en Espagne de la culture gréco-romaine par les Arabes et le développement des sciences sous leur domination qui ont survécu à leur expulsion d'Espagne pendant tout le xvi° siècle, pour le plus grand bien de l’humanité en général. Cependant pour nous conformer à l’enseignement de l’histoire et à la réalité des faits, nous sommes forcé de reconnaître que si le moyen âge a péché en détruisant la culture gréco-romaine et en anéantissant ainsi cette création de l'intelligence et du sentiment des peuples païens de l’antiquité, il a eu par contre, le mérite d'avoir jeté les fondements de l’édifice des âges modernes et de constituer le berceau des différentes nationalités qui forment les Etats actuels de l’Europe. Le moyen âge a en outre substitué au pouvoir militaire du peuple romain le pouvoir spirituel de l'Eglise romaine, avec cette circonstance, que celleci aspire, à l’égal de sa devancière, à la domination universelle au moyen de l’absolutisme religieux.