CHAPITRE Il
LE XVI° SIÈCLE REPRÉSENTE LE RÉVEIL DE LA RAISON HUMAINE ET L'ENTRÉE EN LUTTE OUVERTE DE LA SCIENCE CONTRE LA THÉOLOGIE
Après dix siècles de chaos et d’obscurcissement de la raison humaine, la lumière commença à poindre dans tous les pays d'Europe, au cours du xvie siècle. Grâce à un concours favorable d'évènements indépendants les uns des autres, le vieil édifice vermoulu du moyen âge finit par s’écrouler et de ses ruines surgit un édifice nouveau, basé sur les fondements solides de la science et de la-raison humaine devenue consciente de sa valeur éthique et de la force matérielle dont elle était douée pour lutter avantageusement contre l’esprit de domination de l'Eglise. |
Celle-ci eut beau vaincre les Arabes d'Espagne et les chasser du sol européen, elle ne put empêcher une autre puissance musulmane plus ljeune et plus vigou-
reuse de venir les remplacer ; ce furent les Turcs qui venaient de s'emparer de Constantinople et menaçaient d’envahir la Hongrie et l'Autriche. D'ailleurs la prise de Constantinople par les Turcs eut une heureuse répercussion sur la renaissance de la culture grecoromaine en Europe par suite de la rentrée en Italie des savants byzantins qui rapportèrent un trésor inestimable sous forme de documents et de manuscrits originaux des écrivains célèbres de l’ancienne Grèce
en Italie, siège de la Grecia Magna d'autrefois ; en
sorte que l'Italie fut la première étape de la Renaïs-
sance de la Culture grecque en Europe. Elle fut la
première à donner naissance à des hommes qui brillèlèrent d’un vif éclat dans le domaine de la peinture, de la poésie et de la sculpture. Il est vrai que l'Italie avait déjà produit au x1v° et xv° siècles des hommes supérieurs dans la littérature et dans les arts, tels que Dante, Pétrarque, Boccace, Léonard de Vinci, Raphaël et Michel Ange, mais l'idéal dont ces auteurs s'étaient inspirés était d'ordre religieux, le sujet de leurs œuvres étant tantôt tiré de la vie du Christ et des Apôtres,tantôt de la Sainte Ecriture, car alors 1l n’y avait pas d'autre
idéal que celui de la religion. L'idéal de la beauté de
la nature ne vint qu'après que lés savants grecs eurent rapporté de Constantinople les travaux originaux d’anciens artistes et écrivains grecs qui avaient divinisé la nature et l’homme héroïque dans sa lutte contre les forces de la nature. C’est aussi grâce à l’atavisme, de
même qu'à-la disposition naturelle du milieu méditerraneen que les Italiens eurent toujours le sens du beau et que les princes italiens se firent les protecteurs de l’art et des artistes. Les Médicis de Florence, les Sforza de Milan et même les papes Jules IT et Léon X appelaient les artistes à leur cour pour jouir de leur société, tandis que les princes d'Allemagne du Nord qui ne connaissaient que l'exercice des armes et le culte de la force, traitaient les artistes et les savants comme des ouvriers et des domestiques.
Bien que le réveil de l’art et la renaissance de la culture greco-romaine d’abord en Italie, ensuite dans les autres pays d'Europe n’aient pas exercé une influence directe sur le développement de la science, la coïncidence de la découverte de l'imprimerie par Gutenberg et la réimpression des anciens manuscrits grecs contribuèrent à répandre la connaissance de la culture païenne et à vulgariser les notions scientifiques modernes parmi le public intellectuel, fatigué de la vie contemplative etlas des subtilités de la Scolastique. C'est ainsi que l'Italie a vu surgir au xvie siècle des hommes de science et des philosophes, tels que Galilée, Torricelli et Giordano Bruno qui se sont rendus immortels par leurs doctrines. Alors l'Eglise dans sa toute puissance ne tarda pas à faire sentir son pouvoir temporel, condamnant Giordano Bruno au bûcher et obligeant Galilée à se présenter sans défenseur ui conseiller devant le tribunal du Saint Office qui le con-
damna dans sa soixante-dixième année à abjurer à genoux l’hérésie de sa doctrine du mouvement de la terre autour du soleil.
Cependant malgré les büchers,les supplices et les persécutions de toute sorte, la doctrine de Galilée ne tarde pas à s'imposer comme une vérité incontestable aux Universités en général et finalement à l'Eglise même. L'évolution de la science suivit son cours ; rien
ne l'arrêta plus dans sa marche progressive, bien
que cette marche fût extrêèmementilente, au point que dans la première moitié du xvr° siècle, l'Europe entière était encore couverte des débris des préjugés et de l'intolérance du moyen-âge et que les défenseurs à outrance de la théologie ne se donnèrent pas un moment de répit pour lancer des invectives contre les hommes de science et les philosophes les plus accrédités. |
Cette lenteur même prouve que la raison comme
fonction du cerveau est soumise, de mème que celui-ci,
aux lois de l’évolution, d’après lesquelles tout ce qui naît, grandit, se développe avec le temps et arrive un
jour à son apogée. Quant à la raison collective comme
fonction cérébrale d’une collectivité, elle est forcément
plus lente dans son évolution que celle dejl’individu qui
parcourt le cercle de la vie dans un nombre d’années limité, tandis que celle-là non seulement ne connait pas
de limite temporelle, mais embrasse en même temps des
centaines de millions d'individus, de culture et de capa-
cité différentes. Cependant, cela n’empêche qu'avec l'avancement et la multiplication journalière de nos connaissances générales, la raison se perfectionne et le progrès des idées de liberté et de justice s’accentue chaque jour davantage. Il est très probable que l'Eglise finira par se rendre compte qu’elle n’a rien à gagner en poursuivant sa lutte contre la science et qu'il est de son intérêt de signer la paix définitive et de limiter son œuvre à la propagation de la morale chrétienne et de l’idée de fraternité. |
La Réforme, c’est-à-dire le mouvement religieux survenu en Allemagne au début du xvr° siècle qui a brisé l’unité catholique en Europe, est certainement un phénomène social important, inhérent à l'évolution du sentiment religieux, qui fut sans doute favorisé par l'ébranlement de la mentalité moyenageuse à la suite des progrès de la renaissance de la culture grécoromaine dans tous les pays d'Europe, mais il y eut d’autres circonstances déterminantes qui contribuèrent à l'explosion de ce sentiment de révolte contre la politique envahissante de la cour pontificale.
Celle-ci, qui a toujours cherché à puiser sa force dans la crédulité publique, n'a pas manqué d’en abuser d’une manière scandaleuse. Le Pape Léon X ayant
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projeté de construire la basilique de Saint-Pierre, mais manquant d’argent, envoya en Allemagne des Dominicains avec mission d'accorder des indulgences aux fidèles qui aideraient de leurs deniers à sa construction. La vente publique de ces indulgences fit beaucoup de scandale parmi les gens sincèrement chrétiens et finit par provoquer une protestation bruyante de la part de Martin Luther,moine Augustin et ses partisans qui se mirent à prêcher dans les Eglises contre le Pape et les Dominicains. Luther, une fois engagé dans la lutte, brûla la bulle d’excommunication et les Décrétales sur la place publique à Wittemberg et se déclara
ouvertement hostile à plusieurs dogmes catholiques.
Rien n’est vrai, dit-il, que ce que contient la Sainte Ecriture et les pères de l'Eglise auteurs des dogmes
n’ont fait que dénaturer et altérer la parole du Christ.
Par conséquent il faut rejeter les doctrines et les cérémonies qui ne se trouvent pas dans l'Evangile, telles que les endulgences,la purgation, l'autorité du pape, le célibat des prêtres, la Messe, les images, le culte de la Vierge et des Saints, les reliques et la plupart des Sacrements de même que les pèlerinages, les jeunes, les chapelets et la confession. Il ne resta guère d’autres exercices de piété que /a lecture de la Bible et la prière.
Toutefois nous tenons à’rappelerque Luther ne fut pas le premier initiateur de laRéforme ;'ileut des prédécesseurs : Jean Huss en Bohême Wicleff en Angleterre et
Zwingle en Suisse. Mais ceux-ci avaient échoué dans leur mission à cause de l’hostilité du milieu social dans lequel ils vivaient, tandis que Luther sut profiter d’un concours de circonstances politiques, morales et matérielles favorables à l'exécution de ses projets. depuis Jongtemps müris dans son cerveau. £n premier lieu, la noblesse allemande avait tout intérêt à se délivrer du elergé qui la gênait et à secouerle joug du pape fortement redouté des princes à cause de son pouvoir spirituel, qui lui donnait le droit d’excommunication ; en second lieu, les princes en adhérant aux doctrines de Luther augmentaient non seulement leurs domaines, mais aussi leur autorité morale, car à leur ancien pouvoir temporel ils joignaient le pouvoir spirituel des évêques ; en troisième lieu, 1ls’agissait d'une réaction du sentiment national allemand contre la monarchie papale étrangère, et finalement, l'octroi abusif des indulgences joint à l’immoralité du clergé de l’époque soulevèrent Findignation du peuple allemand froissé dans ses sentiments religieux.
Luther avait en outre sur ses prédécesseurs le grand avantage de posséder le don de vulgarisation en même temps qu'une grande habileté pour traiter les questions religieuses dans sa langue maternelle ce qui rendait
ses enseignements accessibles aux intelligences les plus
médiocres. Il était de plus excellent orateur.et possédait une imagination tellement vive et féconde qu’à mesure qu’il recevait les impressions illes transmettait
sous une forme très prenante à son auditoire, qu'il ne tardait pas à captiver, soit qu’il fut composé d’intellectuels, soit de personnes dépourvues de culture.
Ce qui le posa surtout aux yeux de l’autorité, ce fui la protection que lui accorda l’Electeur de Saxe, lequel, après le vigoureux réquisitoire que fit Luther contre le Pape et l'Empereur Charles-Quint devant la diète de Worms, le conduisit à l’insu de tout le monde au chàteau de Wartburg où il le tint caché pendant plusieurs mois, non seulement pour le soustraire aux mauvais desseins de ses ennemis, mais surtout pour le protéger de ses propres imprudences, effet de son impétuosité.
C'est dans cette retraite que Luther termina la traduction de la Bible en langue allemande. Après avoir
quitté son asile, il reprit sa campagne active contre le
pape et les abus du clergé et ne tarda pas à gagner beaucoup de terrain tant dans le nord de l’Allemagne qu’en Suisse et en Hollande. Cependant à mesure qu'il réalisait ses projets et qu'il avançait en âge la fou-
gue de son activité diminuait d'intensité. Il se sentit
de plus en plus fatigué après de nombreuses années de luttes physiques et morales et ses facultés inteilectuelles commencèrent à perdre de leur ancienne vigueur au
point que lui, qui autrefois avait raïllé les préjugés de
son temps, finit par croire aux sortilèges et aux maléfices du diable et par éprouver des hallucinations des sens. C’est ainsi qu'il vit une fois des noisettes danser sur son assiette et qu’il entendit le fracas de 300 barri-
ques roulant de haut en bas des escaliers poussées par une main infernale, enfin il entendit le diable dont le pas ressemblait au pétillement d’une bourrée jetée au feu. Plusieurs fois le diable lui fit passer de mauvaises nuits. |
Quoiqu'il en soit, il faut reconnaître que Luther malgré l'imperfection de son œuvre, malgré ses contradictions fréquentes et en dépit de sa conception erronée des principes moraux et religieux, a rempli une grande mission dans l’histoire du mouvement intellectuel et religieux du xvi° siècle, par ses luttes incessantes contre l'Eglise catholique qui avait aspiré à la domination universelle de la conscience humaine et à l’asservissement de la pensée scientifique au bénéfice de la théologie. Pour Luther, la théologie doit être limitée à l'interprétation philologique de la Bible, la raison doit s'abstenir d’intervenir dans les choses sacrées où elle ne peut apporter que de l’obscurité et de la confusion, tandis qu’il lui est permis d'expliquer les phénomènes de la nature selon la méthode et le progrès de la science, persuadé qu'il était, que la religion n'avait rien à craindre de la vraie science, car la raison, émanation de la divinité, ne saurait rabaisser l'œuvre de Dieu.
En résumé : l’œuvre de Luther avait pénétré graduellement dans la conscience de presque tous les pays du Nord de l’Europe, d’abord dans toute l’Allemagne du Nord et la Hollande, ensuite dans les pays scandi-
naves et l'Angleterre. Alors l'Eglise menacée de la perte de son pouvoir spirituel poussa l'Empereur d'Autriche Ferdinand II, qui était également empereur d'Allemagne, à déclarer la guerre aux pays protestants. Cette guerre qui ne dura pas moins de trente ans se termina, grâce à l'intervention de la France sous le gouvernement du cardinal Richelieu, en faveur de la Suède et de la cause des protestants contre l’Autriche, par la paix de Westphalie qui établit ; 1° La liberté de conscience dans tous les Etats de l’Empire ; 2 L'agrandissement de la France par l'Alsace et celui de la Suède par la Poméranie à gauche de l’Oder ; 3° L’affaiblissement de l’autorité impériale, l'Allemagne ayant formé une confédération de 360 Etats. |
LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE PAR CHRISTOPHE COLOMB ET L'AIDE DE L ESPAGNE
Parmi les grands évènements qui se sont produits vers la fin du xve siècle et dont les conséquences se sont fait sentir au courant du xvi° siècle figure au premier rang /a découverte du nouveau monde. Elle a non seulement changé les conditions de la vie matérielle et morale des nations européennes en élargissant leur champ d’activité et en donnant une nouvelle
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direction à l'esprit d'investigation des classes intellectuelles, mais elle a aussi contribué à enrichir nos connaissances cosmographiques et anthropologiques de même que nos connaissances nautiques et astronomiques. Elle a enfin donné un nouvel essor au commerce et à l’industrie.
On aurait pu supposer que l'Espagne, qui sous la domination arabe représentait le seul foyer de la science: et du progrès en Europe et qui sut profiter de la décadence du peuple arabe pour fonder son unité nationale, aurait également profité de la découverte du nouveau monde pour y fonder un empire colonial très étendu et pour développer ses énormes richesses naturelles, au profit de la nation conquérante aussi bien que des
pays conquis. Malheureusement les rois d’Espagne,
qui présidaient alors aux destinées de la nation, n'ont pas été à la hauteur de leur mission, car loin de favoriser les intérêts matériels et moraux des peuples sous leur domination, ils n’ont fait que commettre des erreurs politiques et accumuler faute sur faute contribuant ainsi à accroître les malheurs de la patrie et à arrêter le progrès de la raison et du sentiment humains en Europe. R
Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d'œil sur l’histoire de l'Espagne depuis son unification nationale jusqu’à notre époque. Commençons par les Rois
catholiques. Ceux-ci se sont considérés, à la suite de
leurs succès séculaires dans leurs guerres contre les
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Arabes, comme les champions du christianisme contre l'islamisme et suggestionnés par les évêques inquisiteurs, ils ont inauguré leur règne par un acte antisocial, antipolitique et antimoral : l'expulsion des juifs et des arabes du territoire espagnol.
L'Espagne avait en effet tout intérêt. à les conserver dans le pays comme.forces productrices car ils représentaient les trois grandes sources de la richesse nationale : Agriculture, l'Industrie et le Commerce, qui se sont taries après leur expulsion du pays natal, alors que les espagnols pendant trois siècles de guerre constante contre les Arabes, s’étaient d’une part habitués à détruire les propriétés arabes, aussi bien la terre cultivée que les établissements industriels, et n'ayant pas d'autre part, acquis l’amour du travail, ils n’aimaient que la guerre et les aventures. C’est pourquoi après la conquête de l'Amérique, ils sont partis pleins d’enthousiasme vers les pays nouveaux pour y chercher fortune sans travailler au lieu de cultiver les terres en friche, abandonnées par les Arabes.
S1 les rois catholiques, respectant leur promesse solennelle, avaient ménagé les Arabes en protégeant leurs vies et leurs biens et avaient de plus conelu un traité de paix avec le Maroc, l'Espagne aurait connu une ère de prospérité sans précédent, car elle aurait entretenu par la voie méditerranéenne un commerce actif non seulement avec le Maroc mais aussi avec l'Algérie, la Tunisie et tout l'Orient, tandis qu’à la
suite de l’expulsion des Maures de l'Espagne, qui provoqua chez les Musulmans une explosion de haine envers les Chrétiens, la piraterie s'établit dans la Méditerranée rendant ainsi tout commerce impossible ; les Marocains réussirent même assez souvent à débarquer dans les ports espagnols de Malaga et d’Almérie où 11s pratiquaient le pillage et le meurtre.
L’expulsion des Arabes du territoire espagnol constituait également un acte de félonie, car dans les capitulations conclues entre les rois catholiques et le roi Boabdil et les chefs musulmans, il fut stipulé que les musulmans conserveraient en toute liberté leur culte, leur croyance, leurs biens, leurs usages, leurs mœurs, leur langue et leur manière de se vêtir, qu’ils seraient régis par les Alcaïdes de leur nationalité qu’ils seraient exempts de payer des tributs pendant trois ans ; enfin qu'ils auraient la faculté de se rendre en Afrique avec leurs mobiliers sur des navires du gouvernement, sans payer les frais de voyage. Mais en dépit des capitulations et des garanties solennelles, les rois catholiques s’arrogèrent le droit d'employer des procédés vexatoires et de commettre des actes d’intolérance, poussés qu'ils étaient par l’influence toute-puissante du confesseur de la Reine Isabelle, l'archevêque de Tolède, Jimenez de Cisneros.
Tout en protestant, au début, contre la conduite de Cisneros, les Rois catholiques ne tardèrent pas à se laisser convaincre par lui de ce que les Maures ne faisaient
que conspirer contre l'Espagne ; ils donnèrent alors des ordres pour restreindre la liberté d’exercice du culte et des manifestations publiques de leur croyance. Ceux qui se convertirent furent favorisés au détriment des autres qui conservaient leur religion. Isabelle leur défendit de porter de la soie, de l'or, de l'argent, du drap écarlate, ils devaient porter de plus sur les épaules une bande rouge avec une capuce verte sur la tête en signe d’infériorité. En 1501, on interdit à tous les Maures l'entrée dans le royaume de Grenade, finalement les rois catholiques ordonnèrent que tous les hommes âgés de plus de quatorze ans et les femmes audessus de douze ans devaient recevoir le baptème ou quitter Grenade. Un grand nombre d’entre eux, entrainés par des motifs humains,tels que l'amour du sol natal, de la famille, de la richesse et du repos acceptèrent le baptème, ce qui ne les empêchait pas d’observer en secret les pratiques et les prières musul-
manes. La Reine Isabelle avait hésité longtemps avant
de se décider à manquer à sa parole et à permettre l'établissement en Espagne des tribunaux d’Inquisition, mais le fait d’avoir reçu du pape Alexandre VI le titre de Reine catholique joint au milieu qui lenvironnait, milieu hostile aux Arabes, et enfin la popularité dont jouissait le Cardinal Jimenez de Cisneros exercèrent sur elle une pression morale telle, qu’elle ne put s’y soustraire.
Le successeur des rois catholiques, Charles Quint, était fils de Jeanne la folle et petit-fils de Maximilien, Empereur d'Autriche, homme ambitieux et à l'esprit autocratique en même temps qu'ardent défenseur du Catholicisme, il combattit à la fois l'invasion de l’Autriche par les Turcs et l’extension du Protestantisme en Allemagne. Son premier acte d’autocrate contre les Cortes d'Espagne fut la guerre aux communaux et la suppression de l'autonomie municipale si chère aux fils de Castille. Dans les derniers jours de sa vie 1 recommandait à son fils Philippe II de ne pas accorder de quartier aux hérétiques et de faire tout son possible pour les exterminer avec l’aide de l’Inquisition. Ce dernier en effet, dès son avènement au trône, s’érigea
en paladin du Catholicisme contre le Protestantisme, et
se proposa de catholiciser tous les pays d'Europe,
ayant pour devise qu'il valait mieux ne pas régner que
de régner sur des sujets hérétiques. Heureusement, ik finit par échouer dans son entreprise, malgré sa toute puissance. D'abord la grande flotte, la /nvencible armada qu'il avait construite pour débarquer sur les côtes d'Angleterre fut incendiée dans sa rencontre avec l’escadre anglaise, ensuite la grande armée, qu'iè envoya sous le commandement de son meilleur géné-
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ral, le duc d’Albe, aux Pays-Bas,fut vaincue malgré sa grande supériorité numérique et la qualité supérieure de son armement et fut obligée de rentrer en Espagne dans des conditions physiques et morales absolument déplorables.
Il en résulta que la Hollande ayant conquis son indépendance servit de refuge aux penseurs les plus distingués de l’époque, tandis que l'Espagne entrait dans la période de décadence, allant de Philippe IL jusqu’à Charles II, c'est-à-dire pendant tout le xvrie siècle. Les ressources de l'Etat étant complètement épuisées, le pays, sans commerce, sans industrie, sans armée et sans marine s’est trouvé dépourvu de toute protection, au point que les puissances étrangères crurent pouvoir disposer de l'Espagne sans même la consulter, comme s’il s'agissait d’une terre abandonnée et dépourvue de maitre.
Si l’on pense que l'Espagne du xvi° siècle avait produit des hommes qui ont brillé par leurs découvertes dans la Cosmographie, la Nautique, la Mécanique, la Zoologie, la Botanique, la Minéralogie, et dans l’exploitation des mines de mercure, on est étonné de constater que vers la fin du xvrr° siècle elle est tombée dans la marasme et devenue la proie de l'ignorance et de la superstition, à cause de l'intolérance religieuse et de la soif de domination universelle.
Pour qu’on se rende mieux compte de la profondeur de cette chute nous tenons à rappeler les faits historiques que nous avons exposés avec certains détails au dixneuvième chapitre du premier volume, relatifs à la contribution de l'Espagne aux progrès des sciences au cours du xvie siècle à la suite de la découverte de l'Amérique, faits qui prouvent d’une manière incontestable que l'Espagne a contribué pendant le xvi* siècle, plus qu'aucune autre nation, aux progrès des sciences au point que les défenseurs de l’intoléranee de l'Eglise s’en servent comme argument en faveur de leur thèse. Pour prouver l'inanité de leur raisonnement il suffit de leur opposer le fait historique de la décadence terrible de l'Espagne vers la fin du xvne siècle, après avoir vu disparaître ses savants, ses travailleurs, ses trésors, sa prospérité commerciale et industrielle, son armée et sa marine et avoir subi la perte d’une grande Fe de ses anciennes possessions en Europe.
Personne ne saurait nier aujourd’hui que la décadence de l'Espagne au cours du xvri° siècle était due d'abord à sa politique absurde, à savoir : l'intolérance religieuse de ses gouvernements, l'expulsion arbitraire du territoire espagnol de 3 millions de travailleurs qui ‘représentaient l’agriculture, le commerce et l'industrie; ensuite la nécessité de peupler avec une population réduite un vaste continent américain, En dernier Jeu, la convoitise déraisonnée de ses rois, voulant enrichir l'Espagne dépourvue de travailleurs avec l'or
des indigènes du nouveau continent, au lieu d'exploiter des terres vierges par le travail, bref, un ensemble de causes qui ont plutôt engendré la misère, l'ignorance et la décadence morale, intellectuelle et matérielle de l'Espagne.