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CHAPITRE PREMIER

L'Evolution.

I. Ecole évolutionniste. — Cette école place à l'origine de toutes choses la matière ou l'atome ; l'atome aspire à la vie et l'engendre, et celle-ci, attirée par Yidéal et transformée par le temps, donne naissance à la sensibilité et enfin à la pensée. Voilà en peu de mots toute la genèse de l'univers et de l'homme. La biologie est une simple dépendance de la physique, et la sociologie une dépendance de la biologie. Et comme la fatalité règne en souveraine dans les provinces inférieures de la matière et de la vie, il dok en être de même dans les régions supérieures de l'esprit et de la société humaine. Le système prétendu scientifique est donc un mélange bizarre de darwinisme et d'hégélianisme .

Donnons la parole à ses plus illustres défenseurs et laissons-les nous livrer eux-mêmes le secret de leur pensée .

M. Taine s*exprime ainsi : « Au sommet des choses se prononce l'axiome éternel, et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose, par ses ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers... Toute vie est un de ses moments, tout être est une de ses formes, et les séries des choses dépendent d'elle selon des nécessités indestructibles, repliées par les divins anneaux de sa chaîne d'or (1). »

Et ailleurs : « Si quelqu'un découvrait entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité déterminée et la

(1) Dans Caro, L'idée de Dieu, eh. IV.

quantité supprimée, un ordre tel que la première appelât la seconde et la seconde la troisième ; s'il établissait ainsi que la quantité pure est le commencement nécessaire de la na';ure et que la pensée en est le terme extrême, auquel la nature tout entière est suspendue ; si, ensuite, isolant les éléments de ces données, il montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non autrement ; s'il p 'ouvait enfin qu'il n'y a point d'autres éléments et qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique sans empiéter sur les sciences positives (1). »

Avec Spencer, qu'on a surnommé « le dernier des métaphysiciens anglais », l'idée d'évolution atteint les dernières limites de son empire possible et s'élève à la plus haute synthèse. Tout le développement cosmique, depuis l'atome jusqu'à l'homme, procède d'une seule loi : la persistance de la force. Il n'y a qu'une loi parce qu'il n'y a qu'une vie, il n'}^ a qu'une vie parce qu'il n'y a qu'une force persistante, diversifiée par l'infinité des mouvements dont elle remplit le temps et l'espace. Sous l'empire de cette loi, toutes les variétés de mouvements se transforment les unes dans les autres, et partent de X indéterminé pour arriver au déterminé et à l'individuel, d'un état diffus à un état cohérent, d'un état homogène à un état hétérogène, de l'indéfini au défini.

Arrivé à ce terme suprême, l'être s'établit dans l'équilibre et voit aussitôt commencer le mouvement inverse de son évolution, c'est-à-dire la désagrégation, la dissolution, non moins fatale que l'évolution elle-même.

On l'aura remarqué, dans cette vaste synthèse do l'univers, le progrès humain disparaît comme une goutte d'eau dans l'océan, et l'humanité n'est qu'un accident insignifiant que produit et retire le jeu des

(1) La philosophie anglaise contemporaine.

forces éternelles. Les sociétés meurent comme elles sont nées, comme meurt toute chose sensible, comme meurt un ciron, comme mourra le monde, renversé par une désintégration complète (1).

Ce déterminisme y appliqué à la société, est une des conclusions de l'école positiviste ; il se trouve pareillement dans un opuscule curieux de Kant : L'idée d'une histoire universelle .

II. Conséquences de la théorie. — Première conséquence : Se croiser les bras. — D'après les principes exposés plus haut, le progrès est nécessaire, fatal, il n'est point l'œuvre de l'homme, de son travail et du bon emploi de ses facultés ; il s'accomplit sans lui, en dehors de lui, malgré lui. L'homme n'a pas besoin d'agir ni de lutter, il peut, selon l'expression de Joutfroy, « se croiser les bras » et contempler avec sérénité le cours du fleuve dont les vagues irrésistibles sont poussées par une divinité mystérieuse et cachée.

« Du point de vue où les lumières de mon siècle m'ont conduit, il n'est plus en moi de sentir ni enthousiasme ni haine pour les opinions et les partis qui se disputent la scène du monde. Les événements sont si absolument déterminés par les idées et les idées se succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la seule chose dont le philosophe doive être tenté, c'est de se croiser les bras et de regarder s'accomplir les révolutions auxquelles les hommes peuvent si peu (2). »

Ainsi le dernier mot de la sagesse serait un état de torpeur, d'impassibilité semblable à celle des musulmans ou des stoïciens, et qui n'aurait pas môme le mé^ rite d'être réglée par la Providence d'un Dieu libre et moral.

(1) La Statique sociale et les principes, passim.

(2) Mélanges philosophiques : du problème de la destinée humaine .

Deuxième conséquence : indifférence générale. — Du moment que Fhomme n'est plus réellement un acteur, ou du moins un acteur libre, sur la scène de ce monde, Y histoire devient chose assez indifférente, l'on ne retrouve plus rien de ce qui en fait l'intérêt dramatique et passionné, c'est-à-dire « le jeu des spontanéités libres, l'intervention des énergies héroïques et des inspirations sublimes, l'essor inattendu des initiatives qui coupent la série des phénomènes, et surtout l'action profonde, incessante de la moralité publique ou privée sur le développement de la vie des peuples, le mérite humain de ces grands phénomènes du travail, de la discipline, de l'obéissance aux lois, qui sont bien, quoi qu'on dise, des phénomènes libres, et par lesquels chacun de nous prend une part directe aux destinées de l'humanité (1). »

Dans une telle hypothèse, Jouffroy a dit vrai, « il n'est plus en nous de sentir ni enthousiasme ni haine pour les opinions et les partis qui se disputent la scène du monde. » Personne ne met plus rien de soi dans la balance, chacun remplit son rôle sous les regards et sous l'impulsion de la fatalité : dès lors, qui pourrait-on admirer ou haïr ?

Troisième conséquence : plus de crime dans l'histoire.— Les partisans de ce nouveau fatalisme progressiste n'ont eu garde de s'arrêter en un si beau chemin : ils ont eu à cœur de tirer explicitement, minutieusement, toutes les conséquences de leur système. Ils ont donc conclu, avec Cousin et Littré, qu'on ne saurait découvrir aucun crime proprement dit dans toute l'histoire des peuples ; sans doute l'événement précédent était moins bon, moins parfait que l'événement qui Fa suivi,

(1) Caro, Problèmes de morale sociale, ch. xn.

mais il a été bon et bienfaisant à son heure et à sa manière, il résultait nécessairement du choc des idées qui se trouvaient en présence, des circonstances fortuites de temps et de lieu, des faits antérieurs, et il a rendu possible l'événement suivant qui devait être meilleur et plus heureux.

Ecoutez cette déclaration tranchante de Cousin : « J'ai absous la victoire comme nécessaire et utile ; j'entreprends maintenant de l'absoudre comme juste dans le sens le plus étroit du mot, j'entreprends de démontrer la moralité du succès... J'espère avoir démontré que puisqu'il faut bien qu'il y ait toujours un vaincu, et que le vaincu est toujours celui qui doit l'être, accuser le vainqueur et prendre le parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanité et se plaindre de la civilisation. Il faut aller plus loin : il faut prouver que le vaincu doit être vaincu et a mérité de l'être ; il faut prouver non seulement que le vainqueur sert la civilisation, mais qu'il est meilleur, plus moral, et que c'est pour cela qu'il est vainqueur. S'il n'en était pas ainsi, il y aurait contradiction entre la moralité et la civilisation, ce qui est impossible (1). »

À son tour, Littré représente tout pouvoir comme destiné à parcourir successivement trois phases contraires : d'abord révolutionnaire (c'est le moment où il s'efforce de renverser le pouvoir existant), ensuite conservateur (de lui-même et de l'idée qui l'a fait triompher), il devient enfin réactionnaire lorsqu'il résiste aux idées nouvelles, au pouvoir nouveau, amené par le temps et la force des choses (2). Par exemple, Julien et Napoléon Ier ont également été des réactionnaires, l'un pour

(1) Introd. génér. à l'hist. de la philos., leçon 9\

(2) Application de la philosophie positive au gouvernement des sociétés, ch. n.

avoir résisté au christianisme, l'autre pour avoir résisté à la révolution.

En deux mots négation du mal et déification du succes, voilà le résumé de la doctrine nouvelle.

Quatrième conséquence : le progrès impossible. — Le progrès est un mouvement, un avancement, une ascension vers un terme fixe et arrêté. Mais le mouvement suppose un point de départ et un point d'appui. S'il n'y a point d'absolu, il n'y a point non plus de relatif, car le relatif se rapporte à l'absolu et repose sur lui. Et s'il n'y a rien d'immuable, le mouvement luimême devient impossible, faute de pouvoir s'appuyer sur quelque chose de solide et de stable. Peut-on raisonner, si l'on ne part de principes certains et évidents? Peut-on se déterminer librement, choisir tel ou tel bien particulier de préférence à tel autre et de préférence au mal, si la volonté n'est attachée au bonheur ou au bien universel par un amour nécessaire, immuable ?

C'est ce que n'ont pas compris les penseurs de ce siècle. Ils révoquent en doute les premiers principes, ils n'admettent pas qu'il y ait une vérité, une beauté, une bonté absolue, ils ne peuvent souffrir ou du moins ils ne rencontrent nulle part rien d'immuable, par là même ils ne peuvent faire aucun pas, aucun mouvement, parce qu'ils ne trouvent jamais la terre ferme. Au lieu de commencer par des principes reconnus évidents, ils rejettent l'évidence et débutent par la discussion et le doute : mais alors, nul moyen de sortir du doute, il faut discuter éternellement et sur toutes choses.

Pour faire mieux que les anciens, il faut se servir de ce qu'ils ont dit et à leurs découvertes en ajouter de nouvelles. Mais comment ajouter lorsqu'on n'a pas d'avoir, lorsqu'on ignore tout ou qu'on renverse tout? Et comment la génération présente serait-elle meilleure ou

plus riche que celle qui l'a précédée, si elle la méprisait au point de vouloir ne rien recevoir de ses mains ? Où il n'y a point de passé, le présent est toujours au début ; n'ayant rien trouvé, il a tout à faire par lui-même. Et ïavenir ne sera pas mieux partagé que le présent, puisqu'il devra, comme [m, commencer son œuvre et la faire de toutes pièces, sans aide ni appui d'aucune sorte .

C'est le cas de redire le mot de Fontenelle : « Nous autres modernes, nous sommes supérieurs aux anciens, car, étant montés sur leurs épaules, nous voyons plus loin qu'eux. » Si l'on ne monte sur les épaules des anciens, comment verrait-on plus loin qu'eux ?

S'il est nécessaire d'avoir un point de départ, il ne l'est pas moins d'avoir un but ou un terme. Si l'on marche, c'est pour arriver un jour quelque part : marcher pour marcher, toujours marcher sans savoir où l'on va ni si l'on arrivera, ou plutôt avec la certitude de ne jamais arriver, est-ce progresser ?

« Quel est donc le terme final du progrès humain ? Telle est la question supérieure qui se pose inévitablement devant l'intelligence qui veut fonder sur une base solide la doctrine du progrès, car ici, plus que partout ailleurs, il faut dire à l'homme : « En toute chose regarde la fin . . . »

« A cette question souveraine : Où est le terme final du progrès humain ? la philosophie contemporaine, des sommets de sa métaphysique, sourit et répond : Hommes simples que vous êtes, vous demandez où est le terme du progrès? mais le terme n'existe pas. Pour constituer le second élément doctrinal du progrès, elle fait exactement l'opposé de ce que nous faisons : au lieu de montrer la fin, elle la supprime. Elle nous dérobe le but, et, nous montrant du doigt devant nous des ouver-

tures infinies, elle dit à tout homme comme à l'humanité entière : « Va de siècle en siècle, de transformation en transformation, poursuivre dans le lointain de ton avenir les marches éternelles de ton progrès infini. L'indéfini, pris dans son sens le plus rigoureux et le plus métaphysique, tel est, dans cette théorie nouvelle du progrès, le mot sacramentel (1). »

Seulement le mot indéfini n'explique rien ; il est le synonyme & indéterminé. En d'autres termes, il n'a rien de commun avec la science qui aspire au contraire à déterminer, à définir son objet, lequel reste toujours vague et confus pour la connaissance vulgaire.

Si, en toutes choses, l'indéfini est le signe certain de l'ignorance, le progrès indéfini est la négation même du progrès, car il supprime un de ses éléments les plus essentiels, le terme, la fin, après avoir supprimé déjà le point d'appui et la liberté.

III. La théorie condamnée par l'expérience. — L'école évolutionniste veut que le progrès soit nécessaire, universel, continu et indéfini, c'est-à-dire illimité.

Une première remarque à faire, c'est qu'elle a contre elle les faits les plus faciles à constater.

La nature sans doute est soumise à des lois dont elle ne saurait dévier, tant qu'elle est laissée à ellemême ; abstraction faite de l'intervention d'un agent supérieur, elle ne peut moins faire d'aller toujours d'un pas régulier dans les mêmes voies. Si donc on la croit capable de quelque progrès, ce progrès devra être irrésistible et continu.

Mais qui oblige de supposer que l'activité humaine doit s'exercer fatalement comme celle de l'animal, delà plante ou de l'atome ? quelles raisons a-t-on su découvrir

(1) Le P. Félix, Le Progrès par le Christianisme, 3° confér.

ÉVOLUTION, PROGRÈS ET LIBERTÉ 1 l

pour faire de la psychologie une dépendance de la physiologie, et de celle-ci une application de la physique et de la mécanique ? L'homme se croit libre, il a conscience de sa liberté, il sent en lui une volonté supérieure au destin « fatis avulsa voluntas ».

Par suite, s'il est vrai qu'il y ait progrès dans l'homme moyennant le bon usage de ses facultés, ce progrès devra être parfaitement volontaire. Ce n'est pas le progrès qui pousse fatalement l'humanité, c'est l'humanité qui produit le progrès suivant les lois de sa nature.

Voilà bien ce que nous apprend l'histoire des individus et des peuples sans exception. On voit des individus, on voit des peuples qui avancent, qui s'élèvent à, des hauteurs admirables, on en voit qui reculent, on en voit enfin qui demeurent stationnai 'res.

De plus, la faculté d'avancer ne se trouve pas chez tous au même degré. Les peuplades sauvages de l'Afrique et de l'Amérique semblent bien déshéritées sous ce rapport ; les nègres du centre de l'Afrique, les indiens du nord de l'Amérique en particulier, sont demeurés à peu près dans l'état où les ont trouvés les premiers voyageurs qui les ont décrits.

Un degré plus élevé de civilisation, de quelque manière qu'il se soit produit, n'est pas non plus une garantie nécessaire de la continuation du progrès : l'Inde et la Chine en fournissent un incontestable témoignage. Ces deux peuples d'ailleurs bien doués et qui, en des temps fort reculés, possédèrent une littérature brillante, semblent, depuis de longs siècles, frappés d'immobilité et d'une sorte de torpeur.

Enfin, des pays très nombreux, l'Asie mineure, la Mésopotamie, la Syrie, l'Egypte, et d'autres qu'il est inutile de citer, nous montrent que la civilisation la

plus brillante n'est point un don permanent qu'assure à certaines nations une sorte de monopole perpétuel.

En résumé, pour quiconque voit les faits sans prévention, la loi du progrès universel, continu et fatal, telle que les positivistes Font imaginée, ne se trouve vérifiée nulle part. Tout au contraire, elle reçoit un démenti formel de l'histoire aussi bien que de la nature humaine.

IV. Fausseté du polnt de départ. — D'ailleurs, elle repose sur une conception absolument fausse, la conception de X évolution universelle. Nous l'avons dit, ses partisans mettent à l'origine la matière pure, dont ils tirent, par une série de métamorphoses bien plus extraordinaires que celles de la fable, la vie d'abord, la sensibilité ensuite, et enfin la pensée et la volonté.

Nous demandons en premier lieu si Spencer, Stuart Mill ou M. laine ont jamais sérieusement entrepris de démontrer qu'il n'y avait au commencement que la matière et le chaos. Lorsqu'on rejette avec un superbe dédain la théologie et la métaphysique, sous prétexte que ces sciences n'ont pas de procédés sérieux et de critériums infaillibles, on devrait procéder soi-même avec une rigueur vraiment scientifique, ne rien supposer a priori et ne jamais rien avancer sans le contrôle préalable de l'expérience.

On affirme encore que la vie vient de la matière, la sensation de la vie, et la pensée de la sensation. Est-ce la science qui établit cette généalogie merveilleuse, ce transformisme continu et universel ? Elle dit précisément le contraire. Impuissante à formuler une définition de la matière, de la vie, de la sensibilité et de l'esprit, elle constate que ces quatre termes sont absolument irréductibles et que jamais, jusqu'à ce jour (et il y a bien longtemps que le monde existe), la nature n'a su

passer de l'un à l'autre. Un abîme profond les sépare : aucun pont n'a pu être jeté entre ces deux rives mystérieuses.

D'ailleurs, la métaphysique (si le mot fait peur, disons : la raison) vient en aide à la science et donne comme un dogme absolu ce que celle-ci présente seulement comme un fait universel. Quelle que soit la nature intime de la pensée, de la sensibilité, de la vie et de la matière, la pensée dit quelque chose de plus que la sensibilité, la sensibilité quelque chose de plus que la vie, et la vie, à son tour, a quelque chose que ne possède pas la matière.

Je trouve la vie dans toutes les plantes et la sensation dans tous les animaux, petits ou grands, ici plus obscure et plus rudimentaire, là plus riche et plus débordante, mais enfin toutes les plantes vivent et tous les animaux sentent. Or le degré ne change pas l'espèce, comme dit l'Ecole, « inagis et minus non mutât speciem ».

Que prétend la philosophie évolutionniste ?

Elle supprime la sagesse et Y esprit à l'origine des choses, elle ne met que la matière pure et elle la fait éternelle, nécessaire et indépendante , ce qui déjà se trouve opposé à l'idée qu'on doit s'en faire d'après la raison et l'expérience. Car, s'il est au monde quelque chose d'imparfait, de dépendant et de changeant, par suite de contingent et de relatif, c'est à coup sûr la matière, l'indéterminée, l'indifférente, l'inerte matière.

Avec cette matière pure où tout est mécanique, diffus et instable, on veut faire la vie, la vie où se montre la spontanéité, où éclate la finalité, où tout s'enchaîne et se coordonne vers un but commun, où il y a évolution, développement, suivant une idée directrice et un type invariable, où, d'après Claude Bernard, la physi-

que et la chimie se voient subordonnées à une force supérieure qui les emploie à son usage, comme ferait un chimiste dans son laboratoire.

Cependant la plante ne connaît pas, elle ne connaît à aucun degré, et l'âme végétative, monade silencieuse et solitaire, enfermée tout entière dans l'organisme qu'elle informe, n'entretient aucun commerce avec le monde extérieur. On la charge de donner le jour à l'animal, doué de la faculté de sentir, et partant de connaître, d'éprouver des inclinations et des passions, d'aller, à son gré, d'un lieu à un autre, de pourvoir à ses besoins, de rechercher ce qui lui est utile et d'éviter, de repousser même ce qui serait nuisible à son bien.

Mais l'animal n'a que des connaissances particulières et de l'ordre physique ; il n'a pas même le soupçon de l'immatériel et dd l'universel ; il ignore ce que c'est que généraliser et réfléchir, il suit ses instincts et ses passions sans pouvoir les dominer jamais ; tout en lui est soumis à l'organisme, asservi à la matière, enfermé dans le temps et l'espace.

N'importe, il faudra que l'animal enfante l'homme, que la sensibilité se transforme en intelligence, que la pensée soit la résultante de la sensation et la liberté de la passion aveugle.

La nouvelle école va jusque-là. Elle trouve absurde que l'infini ait pu créer le fini, que la sagesse suprême puisse rendre compte de la matière et lui donner des lois. Mais elle trouve raisonnable de tirer l'ordre du chaos, le déterminé de l'indéterminé, les lois du hasard, la liberté de la nécessité, la pensée de la matière.

Nous prétendons, au contraire, que c'est tirer le plus du moins, le divers de Y identique, l'harmonie de la confusion, et que cela est contradictoire et par conséquent impossible.

L'étendue est néant par rapport à la vie, la vie néant par rapport à la sensation, et la sensation néant par rapport à la pensée : tout cela est d'un autre ordre et le premier attribut n'a aucune relation avec le second. Or le néant ne peut rien produire, bien plus, il ne saurait pas trouver les premiers matériaux pour une œuvre quelconque.

V. Insuffisance de ses moyens. — M. Renan invoque le temps et V idéal, d'autres en appellent à l'influence du milieu. Le temps, nous assure-t~on, possède une fécondité merveilleuse, chaque être est poussé vers le mieux, vers l'idéal, par une irrésistible sympathie, et le milieu, grâce à une vertu magique, complète l'œuvre de l'idéal et du temps.

C'est bien le cas de rappeler le mot du poète :

Sunt verba et voces proctereaque nihil.

Le temps, il est vrai, seconde l'activité des êtres, en lui donnant la durée, mais, cette activité, il la suppose, il ne la crée pas, il n'en change pas la nature ou l'espèce. Il ne fait pas que la vile matière devienne une rose, la rose un oiseau, l'oiseau un lion. A proprement parler, le temps ne possède aucune activité, n'exerce aucune influence ; il n'apporte donc aucun élément nouveau dans la question.

L'idéal, dites- vous, attire la nature et la pousse à s'élever toujours plus haut. L'idéal ! Et comment attirerait-il la nature, puisqu'il suppose l'esprit, et que l'esprit, d'après vous, est le produit de la nature et de la matière ? Je conçois l'idéal dans la doctrine spiritualiste qui place Dieu à l'origine des choses, car alors l'idéal représente la pensée de l'éternelle sagesse qui préside à tout ce qui devient et dirige le mouvement de tout ce qui se meut. Mais l'idéal, en l'absence de tout esprit, n'est

qu'une abstraction, et une abstraction ne donne ni le mouvement, ni la vie, ni rien de réel.

Il n'y a point d'aspiration dans la matière, ni dans la plante, ni même, à proprement parler, dans l'animal : en conséquence ces êtres divers demeurent parfaitement étrangers à l'action et aux sollicitations de l'idéal.

Quant au milieu, nous devons lui reconnaître une vertu plus réelle et plus générale qu'à l'idéal et même qu'au temps. Le milieu, c'est l'espace avec l'ensemble des êtres qui entourent chaque chose et lui font sentir leur action bienfaisante ou nuisible, rarement indifférente. Nul être créé n'a le pouvoir de se soustraire entièrement à l'influence du milieu ; bonne ou mauvaise, légère ou profonde, il la subit toujours.

Néanmoins, l'expérience nous apprend que l'action du milieu ne va pas jusqu'à l'essence, jusqu'au fond intime des choses. Elle modifie, mais ne transforme pas, elle produit des nuances et non pas des espèces. Combien d'êtres différents, hommes, plantes, animaux, qui se trouvent dans le même lieu ! Combien d'êtres semblables qui subsistent en des milieux divers ! Combien qui, par leur énergie propre, résistent avec succès à toute action extérieure (1) !

D'ailleurs, cette action, pour être efficace, suppose toujours une certaine prédisposition dans le sujet qui la reçoit, autrement elle glisse sur lui et l'effleure à peine. — Rappelons-nous aussi que la théorie évolutionniste n'admet à l'origine des choses que la matière

(1) « Autant la diversité des animaux et des plantes qui vivent dans des circonstances physiques identiques démontre l'indépendance où sont, quant à leur origine, les êtres organisés du milieu dans lequel ils résident, autant cette même indépendance devient de nouveau évidente quand on considère que des types identiques se rencontrent partout sur la terre, clans les circonstances les plus variées... II y aurait à écrire un volume sur l'indépendance où sont les êtres organisés des agents physiques. » ( \gassiz, Leçon publiée dans la Revue, des cours scientifiques, 2 mai 1868.)

pure ; or il se trouve que le milieu a sur la matière pure une influence tout à fait restreinte, pour ne pas dire absolument nulle.

Il demeure donc établi que les divers facteurs invoqués par nos adversaires, en faveur du progrès indéfini, n'ont ni ne sauraient avoir l'influence qu'ils leur attribuent avec tant de complaisance.

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