CHAPITRE II
Le Progrès.
I. Origine et histoire de l'idée de progrès. — On se tromperait beaucoup si on rangeait cette idée au nombre des découvertes modernes. Les anciens, bien loin de Tavoir ignorée ou méconnue, en ont tout au contraire parlé en excellents termes. Nous nous bornerons à rappeler ici deux témoignages, empruntés, l'un au v% l'autre au xme siècle.
Le premier nous est fourni par Vincent de Lérins qui définit très heureusement la nature du progrès, en proclame la légitimité, en démontre la possibilité, la nécessité même au sein de la religion de Jésus-Christ, que plusieurs se représentent comme enchaînée et figée dans une immobilité systématique.
« Quelqu'un dira peut-être : N'y aura-t-il aucun progrès de la religion dans l'Eglise de Jésus-Christ ? Il y en a un au contraire et un très grand. En effet, qui est celui qui serait assez jaloux des hommes et assez haï de Dieu pour essayer d'empêcher ce progrès ? Mais il faut que ce soit un progrès de la foi et non un changement. Le progrès consiste en ce qu'une chose sJ accroît en restant la même; le changement a lieu quand une
chose se transforme en une autre. Qu'ainsi donc croisse et se développe avec abondance, d'âge en âge et de siècle en siècle, chez les individus comme dans le corps entier de l'Eglise, la sagesse, la science, l'intelligence, mais que ce soit dans la même pensée, dans le même sens et dans la même croyance. Que la religion des âmes suive la loi qui régit les corps, qui, bien qu'ils se développent dans le cours des années, restent cependant toujours les mêmes. Il y a une grande différence entre la fleur de la jeunesse et la maturité de la vieillesse, mais ce sont les mêmes personnes avec leur même nature qui passent par ces différents âges. Les membres vigoureux de l'adulte sont les mêmes qui étaient tendres et faibles chez l'enfant. Les organes mêmes qui ne se développent qu'assez tard existent à l'état rudimentaire dans l'embryon, et il n'y a rien dans le corps du vieillard qui ne soit déjà dans celui du petit enfant. »
Ecoutons maintenant saint Thomas d'Aquin. « Il appartient à la nature de l'homme de se servir de la raison pour la recherche de la vérité. Par suite, l'homme doit avancer lentement et progressivement dans la découverte de la vérité... et le temps seul permet de faire les grandes découvertes et d'arriver aux dernières précisions. Non que le temps coopère réellement et par lui-même à cette œuvre difficile ; mais plutôt parce qu'elle s'accomplit dans le temps. Car si quelqu'un s'applique à la recherche de la vérité, le temps ne peut manquer de lui apporter un précieux concours, en lui permettant de voir dans la suite ce qu'il n'avait pas vu tout d'abord.
La même chose arrivera pour ceux qui viendront après : s'inspirant des découvertes de leurs devanciers, ils en feront à leur tour de nouvelles. C'est ainsi que les
sciences et les arts ont progressé ; ce qu'on en savait au commencement était fort imparfait, ce qui a été ajouté à ces premières découvertes est très considérable, chacun ajoutant sa pierre à l'édifice intellectuel commencé par ses prédécesseurs.
« Toutefois, le phénomène contraire pourrait également se produire. Si Ton venait à négliger l'étude et les recherches, le temps, suivant la remarque d'Aristote, serait plutôt une cause d'oubli et de décadence, soit pour tel homme en particulier, soit pour tous les hommes en général. Et c'est là ce qui explique comment plusieurs sciences assez florissantes chez les anciens sont peu à peu tombées, faute d'être cultivées par leurs successeurs (1). »
Ce n'est point là, comme on pourrait être tenté de le croire, une doctrine isolée au moyen âge : elle est également professée par Guillaume d'Auvergne (2), Albert le Grand (3), Vincent de Beauvais (4) et Roger Bacon (5).
Dans des temps plus rapprochés du nôtre, l'idée de
(1) « Ad hominis naturam pertinet ratione uti ad veritatis investigationem. Et ideo ad hominem pertinet paulatim in cognitione veritatis proficere... Videtur tempus esse quasi adinventor vel bonus cooptvaior ; non quidem quod tempus per se ad hoc aJiquid operetur, sed secundum ea quae in tempore aguntur. Si enim aliquis tempore prsecedente, det operain invesrigandae veritati, juvatur ex tempore ad inveniendam veritatem, et quantum ad ununi eumdemque hominem, qui postea videbit quod prius non viderat, et etiam quantum ad diversos, utpote cum aliquis intuetur ea quae sunt a prsedecessoribus inventa, et ipse superaddit. — Et per hune modum i'acta sunt additatnenta in artibus, quarum, in prineipio, aliquid modlcum fuit adinventum, et postmodum per diversos paulatim profecit in magna quantitate, quia ad quemlibet pertinet superaddere id quod déficit in consideratione praedecessorum. »
« Si autem e contrario exercitium studii praetermittatur, tempus est magis causa oblivionis. Unde videmus multas scientias qure apud antiquos viguerunt, paulatim cessantibus studiis, in oblivionem ahiisse. » (In I Ethicor., iect., 11, et in III Politïcor., lect. 8*.
(2) De anima, capitul. vi, part. 3*.
(3) De Elenchis, 1. II, tr. 5, c. i, I. 1. <4) Spéculum doctrinale, 1. I, c xxxvi.
<5) Opus maj'us, V pars, c. m, vu, et Compend. philos., 1* pars.
progrès a préoccupé un grand nombre d'esprits . Bacon y revient plusieurs fois dans le De dignitate et augmente* seientiarum, et dans le Novum organum.
Pascal, plus explicite encore, nous trace une belle peinture « de cet homme universel..., un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement, de sorte que les hommes se trouvent aujourd'hui dans le même état où se trouveraient les anciens philosophes s'ils pouvaient avoir vieilli jusqu'à présent, en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles (1) . »
D'après l'auteur des Pensées^ ce qui caractérise l'homme, c'est précisément cette faculté de progresser mise en lui par la nature, tandis que la part de l'animal est l'immobilité. « La nature les instruit (les animaux) à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont ; comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de la conserver, et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque la nature n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un cercle de perfection bornée, leur inspire cette science simplement nécessaire toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites . // n'en est pas de même de l'homme, qui n'est produit que pour l'infinité (2). »
Chez Bacon et chez Pascal la théorie du progrès est restreinte « aux sujets qui tombent sous le sens et le raisonnement » .
(1) Pensées, De l'autorité en matière de philosophie. <2) Ibid.
Oubliée, négligée, quelquefois obscurcie dans les écrits de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, elle est adoptée et défendue avec chaleur par Turgot qui en fait une application particulière aux questions sociales (1) .
Avec d'Alembert et Condorcet (2) elle prend un caractère ouvertement irréligieux et révolutionnaire, et s'égare dans le vague d'un rêve orgueilleux.
II. Nature du progrès. — Progrès, progredi, veut dire marcher, avancer. Un être qui progresse est un être qui s'agrandit, se développe, s'élève et se fortifie. Il devient ou plus grand, ou meilleur , et s'il lui est donné d'atteindre toute la perfection que comporte sa nature, il arrive au faîte du progrès qui lui est dû.
Un être progressif est donc tout ensemble imparfait et capable de perfection : imparfait, puisqu'au point de départ il n'a pas la perfection qu'il doit acquérir ; capable de perfection, puisqu'il l'acquiert par ses efforts et le rayonnement de son activité.
Placé plus haut dans l'échelle des êtres, il n'aurait pas besoin de se développer et de s'agrandir ; il serait dès le principe, en vertu même de la richesse de sa nature, tout ce qu'il peut et tout ce qu'il doit être. Dieu et l'ange ne progressent pas, non plus que les bienheureux, parvenus au terme et fixés pour toujours dans la perfection et la félicité.
L'homme, nous le verrons plus loin, est la créature progressive par excellence. Il part de très bas et il peut, il doit même s'élever très haut.
Dans le progrès il y a changement, mais non pas
(1) « L'univers envisagé en grand, dans tout l'enchaînement, dans toute l'étendue de ses progrès, est le spectacle le plus glorieux de la sagesse qui y préside. » Cette idée t'ait l'objet de deux célèbres discours que Turgot prononça en 1749.
(2) Esquisse d'un tableau historique de l'esprit humain.
changement complet, car c'est un seul et même être qui part d'abord, marche ensuite et enfin arrive au terme. Le progrès suppose donc un élément stable et un élément mobile, quelque chose qui était déjà et qui demeure, quelque chose qui n'était pas et qui devient. Une révolution qui fait table rase du passé n'est pas un progrès, l'immobilité non plus.
Ainsi, qui dit progrès dit évolution et non pas révolution, c'est-à-dire changement accidentel et non pas substantiel, changement de l'imparfait au parfait et du bien au mieux. Du gland obscur au chêne majestueux la distance est grande ; et cependant le chêne était renfermé tout entier dans son germe ; le germe s'est développé, il a produit au dehors toute sa vertu, le gland est devenu chêne.
L'homme parvenu à sa maturité, en pleine possession de toutes ses puissances et de toutes les ressources de sa nature, est bien grand si on le compare à l'enfant qui vient de naître, et cependant son essence n'a pas changé, c'est un seul et même individu. L'homme n'est qu'un enfant qui a grandi. L'enfant, c'est un homme en puissance, comme le disciple qui est capable de devenir maître à son tour.
III. Erreur du transformisme. — Les partisans du transformisme se sont trompés dans leurs raisonnements. Ils croyaient pouvoir étayer leur système sur les découvertes récentes de l'embryologie. Mais l'embryologie s'est tournée contre eux, car elle est venue déposer en faveur de la stabilité des espèces. A l'origine tous les germes se ressemblent, et l'œuf ne laisse pas deviner l'animal qu'il recèle. Eh bien ! cet œuf, en qui vous ne voyez encore aucune forme arrêtée, a cependant une essence propre et immuable ; c'est d'après un type invariable qu'il se développera, et une idée direc-
triée, à la fois originale et constante, présidera â la série tout entière de ses évolutions.
Le vivant est engendré par un vivant, et le même engendre le même. Pouvait-on espérer un argument plus fort contre l'opinion transformiste et le progrès indéfini ?
Vainement a-t-on tenté les croisements les plus divers et la sélection la plus savante. On a multiplié, à force de soins, les nuances et les variétés, on n'a pu produire aucune espèce nouvelle, ou du moins aucune espèce durable et capable de se reproduire.
IV. Conditions du progrès ; facultés auxquelles il s'applique. — Nous avons fait consister le progrès dans un développement, dans un épanouissement de l'individu qui en est le théâtre. Tout être capable de grandir, de devenir plus fort ou meilleur, sera par là même capable de progrès. En ce sens, on peut dire que la plante est progressive, que l'animal est progressif ; l'un et l'autre se développent en vertu d'une énergie propre et interne.
Mais ce progrès nécessaire est suivi, après un temps plus ou moins long, d'une décadence fatale, inévitable. La plante, l'animal naissent, grandissent, puis demeurent un instant stationnaires, déclinent bientôt et ne tardent pas à mourir.
De plus, ici le progrès appartient à l'individu, mais non pas à l'espèce. Les animaux d'aujourd'hui ne sont pas plus habiles que ceux d'autrefois, nos hirondelles font leurs nids comme les anciennes et les araignées disposent toujours leur toile de la même manière (1).
C'est que l'animal est privé de réflexion et de liberté,
(1) « Omnis aranea facit similiter telam, quod non esset si ex seipsis per artem opérantes opéra sua disponerent, et propter hoc non est in eis lib'erum arbitrium. » (S. Thomas, in II Sent., dist. xxv, p. 1, a. 2, 7.)
il ne sait faire ni observations ni expériences, il ignore l'art de s'élever à des conceptions générales, k des principes qu'il puisse ensuite appliquer aux mille circonstances de la vie. Comme la nature, « il va toujours un même train », il ne peut élever sa condition, il ne devient ni meilleur ni plus mauvais, et c'est là un des caractères les plus propres à montrer qu'il possède une nature absolument différente de celle de l'homme (1).
De même, chez l'homme, la sensibilité ne se montre point par elle-même susceptible de progrès; sous ce rapport, l'espèce humaine n'est pas aujourd'hui meilleure qu'elle n'a été. C'est que la sensibilité ne se débarrasse jamais des notions particulières et concrètes, et la source du progrès, nous le disions tout à l'heure, est tout entière dans les principes généraux qui contiennent en eux-mêmes toute une moisson de conséquences applicables à tous les temps et à tous les lieux.
Voilà pourquoi, suivant la belle doctrine de saint Thomas, la raison humaine, qui est par excellence la faculté de la comparaison et de la généralisation, peut se prêter à toutes sortes de progrès. Et cela est également vrai de la raison spéculative et de la raison pratique, des sciences abstraites et des sciences morales. En effet, la raison humaine s'enrichit par l'observation et par l'expérience, par l'abstraction et la comparaison ; c'est par de tels procédés qu'elle arrive ensuite à des lois de plus en plus générales et d'autant plus fécondes, qu'en vertu même de leur universalité, elles s'appliquent
(1) « Qui verra seulement que les animaux n'ont rien inventé de nouveau depuis l'origine du. monde, et qui considérera d'ailleurs tant d'inventions, tant d'arts et de machines, par lesquelles la nature humaine a changé la face de la terre, verra aisément par là combien il y a de grossièreté d'un côté, et combien de génie de l'autre... Qui ne sait que la moindre invention est d'un ordre supérieur à ce qui ne t'ait que suivre ? » (Bossuet, Conn. de Dieu et de soi-même, c. 5% § 7 et 8.)
à un plus grand nombre de cas. Le Docteur Angélique en appelle à l'histoire pour établir les progrès réalisés dans le temps par la raison pure et par la raison appliquée (1).
La volonté, faculté immatérielle comme la raison, et qui reçoit d'elle la lumière, est pareillement une faculté progressive.
V. Progrès de l'espèce humaine. — Il nous faut entrer dans le détail, et de peur de tomber dans une confusion inévitable, faire plusieurs distinctions nécessaires.
Posons d'abord ce principe, que le progrès (de l'espèce) suppose des trésors amassés par les ancêtres, transmis par eux à leurs descendants, augmentés encore par ceux-là, qui les transmettront à leur tour avec les nouveaux accrois s ements qu'ils auront réussi à leur donner. Pour qu'il y ait progrès, il faut qu'un héritage quelconque ait été recueilli et donné par les uns, qu'il ait été accepté :, religieusement conservé et plus ou moins augmenté par les autres. Ne supprimez aucune de ces conditions, car il n'y a pas de raison pour supposer que le fils fera mieux que son père, s'il n'a rien reçu de lui, et rien ne prouve que les hommes de ce temps aient plus de génie que ceux qui les ont précédés.
La moyenne des hommes demeure sans doute à peu prés stationnaire aux différentes périodes de l'histoire.
Quant au génie, il ne se dévoile que dans des apparitions rares et passagères, et il serait dif.icile d'établir
(1) « Humanae rationi naturale esse videtur ut gradatim ab imperfecto ad per ectum perveniat. Unde videmus in scientiis speculativis, quod qui primo philosophati sunt, qusedam imperfeeta tradiderunt, quse postmodum per posteriores sunt tradita inagis perfecte. Ita etiam et in operabdibus ; nam primi qui intenderunt^invenire aliquid utile communitati hominum, non valentes omnia ex seipsis considerare, instituerunt quœdam imperfeeta, in multis deficientia, quœ posteriores mutaverunt, instituentes aliqua quae in paucioribus deficere possunt a communi utilitate. » (1 a 2 se, q. xcvii, a. 1, c.)
si les hommes illustres des premiers temps l'emportent sur ceux des temps modernes, ou réciproquement, si César était un plus grand capitaine que Napoléon, Dante un plus grand poète que Virgile, Corneille un plus grand tragique que Sophocle, Bossuet un plus grand orateur que Démosthènes.
Non, rien ne prouve que la Providence doit avec le temps créer des hommes et des génies supérieurs, et ce n'est pas en ce sens que l'on peut soutenir victorieusement la thèse du progrès.
Mais si nous supposons un héritage transmis par les anciens et augmenté, fécondé par le travail des modernes, le trésor ne pourra moins faire que de s'accroître avec les années. Or, le patrimoine de l'humanité, comme la richesse de l'homme, peut appartenir à trois ordres divers, l'ordre matériel, l'ordre intellectuel et Tordre moral.
VI. Progrès matériel. — Quel est celui de ces trois ordres qu'on doit considérer a priori comme se prêtant davantage à la cause du progrès ? C'est le dernier en importance et en dignité, mais le mieux adapté à la condition et aux forces de l'homme, nous voulons dire l'ordre matériel. D'une part, c'est dans le domaine de la matière que l'observation et l'expérience peuvent s'exercer avec le plus de facilité et de succès, que les découvertes peuvent se multiplier en plus grand nombre. D'autre part, c'est dans ce domaine aussi que l'homme jouit de toute la supériorité de sa nature ; étroitement unie au corps qu'elle anime, l'âme se porte avec plaisir, avec force, vers les choses sensibles, tandis qu'elle ne s'élève qu'avec beaucoup de peine vers l'intelligible et l'immatériel.
Ajoutez que l'homme n'a aucune raison de refuser la succession de ses ancêtres, pour tout ce qui regarde les
biens du corps et du temps. Au contraire, son intérêt actuel, son intérêt pressant le porte à la recevoir avec empressement et à l'augmenter de toutes ses forces .
D'ailleurs, les découvertes scientifiques et naturelles sont définitives, les démonstrations mathématiques sont sans réplique et se peuvent établir par des faits constants, tangibles, ou par des preuves rigoureuses, à la portée de l'esprit le plus vulgaire.
VII. Progrès intellectuel et moral. — Si des sciences de la matière on s'élève aux sciences de l'esprit et du cœur, si de la spéculation on passe à la morale, il en va tout autrement. La métaphysique a des procédés aussi certains, des démonstrations aussi rigoureuses que la physique et les mathématiques elles-mêmes, mais ses preuves sont bien moins accessibles à la majorité des hommes, son objet est transcendant^ elle n'a aucun rapport avec l'utile et le bien-être.
C'est en vain qu'Aristote ou saint Thomas ont, . à force de génie, créé la science de l'être et du bien, si les Cartésiens ou les Ecossais doivent la négliger comme problématique ou mal faite, et les positivistes la rejeter comme surannée et frivole.
Pour la pratique de la vertu, que de difficultés nouvelles viennent s'ajouter aux obscurités possibles de l'esprit ! Ici, comprendre ne suffît pas, comprendre est peu de chose, il faut agir, il faut éviter le mal et faire le bien, il faut surmonter les obstacles et vaincre les passions. Or, tout cela est individuel, et, sous ce rapport, les hommes de nos jours ne semblent pas mieux doués que ceux d'autrefois. Les passions sont de tous les temps et partout identiques, parce que la nature humaine ne change pas, et que, à travers tous
les âgés, on la retrouve semblable à elle-même, faible, mobile, inconstante et portée au mal.
Je suppose que Kant (plusieurs le croient à tort) ait fondé la canonique de la raison pratique et donné à la science des mœurs une base inébranlable. Au point de vue de la vertu, en serai-je beaucoup plus avancé ? D'abord, il faudra que j'étudie et que je comprenne Kant, et ce premier travail sera peut-être au-dessus de mes forces.
Mais si j'ai le bonheur de comprendre le Philosophe de Kœnigsberg, il me restera encore à remplir la partie la plus difficile de ma tâche, c'est-à-dire à suivre ses préceptes et ses conseils, à établir ou à réformer ma vie dans le sens de Y impératif catégorique. Pour une œuvre de ce genre, les préceptes ont bien peu d'efficacité, il me faudrait de la force et les livres n'en donnent point.
Peut-être ai-je eu l'insigne bonheur de recevoir de mon père, de mes amis, de tous ceux qui m'entourent, d'excellents exemples : cela, c'est l'enseignement le plus clair, le plus éloquent et le plus fort. Mais si j'ai une mauvaise nature, que je sois emporté ou indolent, tout de feu pour le plaisir, tout de glace pour le bien et les sacrifices qu'il demande ; que je n'aie point assez de courage pour me vaincre moi-même, je retirerai peu de fruit de la vertu de mon père et de mes amis.
Ainsi donc, en morale, les difficultés ne changent pas, l'héritage des anciens n'est pas nécessairement accueilli, et, par suite, le progrès doit être relatif et intermittent.