CONCLUSION
L'évolution universelle est condamnée par l'expérience et par la raison ; le progrès continu et indéfini est un mensonge ; la liberté, bien loin de s'opposer au progrès, en est, avec la réflexion, le facteur par excellence.
Mais que penser de cette évolution restreinte, caressée de nos jours par certains savants spiritualistes qui placent Dieu à l'origine des choses et se bornent à tirer les différentes formes de la vie végétative d'un petit nombre d'organismes animés et primitifs, et les différentes manifestations de la sensibilité d'un petit nombre de formes animales, ou même, d'un type animal commun, qui se serait ensuite développé et diversifié en revêtant des variétés de nuances innombrables?
En dépit des charmes que les partisans de cette théorie se plaisent à lui prêter, elle n'est pas pour nous satisfaire. Et d'abord, il semble bien qu'elle ait contre elle les données de l'observation scientifique. Le même vient du même, voilà une loi générale qui assujettit à son empire tout ce qui doit l'existence à la génération, tout ce qui a vie et sensibilité. Des sélections savantes peuvent bien multiplier les variétés et les nuances, elles sont impuissantes à produire et à faire durer des espèces nouvelles.
Tout ce qu'on peut accorder à l'hypothèse, c'est que certains savants ont peut-être légèrement exagéré le nombre des espèces réellement distinctes et irréductibles.
La métaphysique, de son côté, ne saurait donner une entière approbation à une théorie qui semble tirer le divers de Y un, le plus du moins, l'espèce supérieure d'une espèce inférieure. La pente nous paraît glissante et dangereuse ; les esprits hardis auront de la peine à s'arrêter à la juste limite et on les verra étendre l'évolution jusqu'à l'origine du corps de l'homme. Pourquoi dès lors leur faire des concessions que la vraie science ne demande pas et dont il semble si difficile de ne pas abuser %
S'il faut dire ici toute notre pensée, il ne nous est pas prouvé que l'hypothèse de l'évolution restreinte se concilie pleinement avec le récit de la Genèse sur les origines. Moïse met le plus grand soin à rattacher chaque êt:e de la création à l'espèce qui lui est propre et il donne bien à entendre que les espèces instituées par l'auteur de la nature sont fixes et immuables (1).
Pour ce qui est du progrès de Y espèce humaine, deux opinions contradictoires se trouvent en présence : l'opinion optimiste et l'opinion pessimiste. Suivant les uns, les individus et les peuples particuliers peuvent, indifféremment, avancer ou rétrograder, l'humanité, prise dans son ensemble, avance toujours, bien que son avancement ne soit pas également rapide à toutes les époques. D'après les autres, l'humanité tend sans cesse
(1) « Cerminet terra herbam... facientem semen, et lignum pomiferum juxta genus suum, cujus semen in semetipso sit super terrain... Creavitque Deus cete grandia et omnem animant viventem, quam produxerunt aquœ in species suas et omne volatile secundum genus suum... Et fecit Deus bestias terne juxta species suas, et jumentaet omne reptile terrœ in génère suo. » (Gen. I, 11-25.)
à la décadence ; nous valons moins que nos pères, et nos -petits-neveux seront encore plus mauvais que nous. On connaît la plainte du poète :
Damnosa qucd non innninuit elles ?
ALtas parentum, pejor avis, tidit Nos neqacores, mox daturos Progeniem mtioscorem (1).
Il y a 'sans doute de l'exagération dans l'un et l'autre système et la vérité se trouve probablement à égale distance de l'optimisme et du pessimisme.
Dieu ne se doit pas à lui-même de faire aux hommes une situation terrestre toujours plus commode et heureuse. D'un autre côté, le progrès humain étant essentiellement un progrès moral, et le progrès moral dépendant avant tout de l'usage bon ou mauvais que l'homme fait de sa liberté, chaque g'énération se trouve aux prises avec les mêmes difficultés et l'œuvre, sous ce rapport, est toujours à recommencer, toujours à refaire. Au reste, l'histoire ne confirme pas la théorie du progrès continu, non seulement pour tel ou tel peuple en particulier, mais encore pour l'espèce humaine prise dans son ensemble.
Elle ne confirme pas davantage l'opinion pessimiste . Le xixe siècle peut, à certains points de vue, paraître inférieur à plusieurs de ceux qui l'ont précédé ; mais peutêtre y pourrait-on signaler un sentiment plus vif de la solidarité des hommes entre eux, un besoin plus pressant de justice sociale, etc. . .
Enfin, la liberté humaine doit être défendue avec plus de force que jamais. Léon XIII ne l'a-t-il pas appelée un bien excellent : « Libertas prœstantissimum naturœ bonum » ? Et saint Thomas ne l'a-t-il pas pla-
(1) Horace, ode VI, v. 37-40.
cée aria base de la moralité et du mérite : « Ibi ineipit genus moris, ubi primo dominium voluntatis invenitur (1) » f
Gardons-nous, toutefois, d'en faire une panacée indéfectible. Elle est utile à tout, mais elle ne suffit à rien.
On peut bien la tenir pour un outil de premier ordre ; mais la valeur pratique de l'outil dépend avant tout de celui qui en fait usage : « Magna ejus vis in utramque partent. »
Il faut aussi considérer que toutes les libertés n'ont pas une égale importance. Il est des libertés nécessaires et primordiales ; il est des libertés contingentes ou secondaires ; il est môme des libertés plus apparentes que réelles. Mettons avant toutes les autres la liberté du devoir, et redisons après Montesquieu : « La liberté ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir et à n'être point contraint de faire ce que l'on ne doit pas vouloir (2). »
Voilà ce qu'on appelle la liberté morale et religieuse. C'est la liberté dans la vérité, la seule qui affranchisse l'homme en l'élevant au-dessus de la passion et de l'instinct. « Cognoscetis veritatem et veritas liber abit vos (3). »
Quant à la liberté physique, qui consiste à prendre ses désirs pour la règle de ses actions, elle se confond avec la licence et fait de l'homme un esclave asservi aux appétits. « Post concupiscent ias tuas non eas et a voluntate tua avertere (4). »
De nos jours, on met bien haut les libertés civiles et politiques. Elles peuvent avoir leur prix et il est permis à l'homme de les désirer.
(1) In II Sent. dist. 21, ri. 3, n. :?, .sol
(2) Esprit des lois. 1. XI, cil. 3.
(3i jbann. vin, 32.
(1) Eccli. xvin, 3).
ÉVOLUTION, PROGRÈS ET LIBERTÉ Gl
Mais ce ne sont que des libertés relatives, qui varient avec les temps et les lieux. Pour porter des fruits, elles doivent toujours être étroitement unies à la liberté morale et religieuse.
Celle-ci est l'arôme qui les purifie et qui permet de les étendre sans qu'elles risquent de dégénérer en licence.
Usons bien de cette liberté précieuse et veillons à ce qu'elle ne nous soit ni ôtée ni diminuée. Par là, nous serons les ouvriers de notre progrès individuel, par là aussi nous contribuerons au progrès général. Le progrès de tous est fait des progrès de chacun.