MERCVRE
N'atendez point, Iupiter, et vous autres Dieus im* mortels , que ie commence mon oraison par excuses (comme quelquefois font les Orateurs , qui creingnent estre blâmez , quand ils soutiennent des causes apertement mauuaises) de ce qu'ay pris en main la défense de Folie , et mesmes contre Cupidon, auquel ay en plu* sieurs.endrois porte tant d'obeïssance, qu'il auroit raison de m'estimer tout sien : et aj tant aymé la mère, que n'ay iamais espargné mes allées et Tenues, tant qu'ay pensé lui faire quelque chose agréable. La cause,
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lie : et à la demande qu'il fait de ses y eus. Apolon, qui ha si long tems ouy les causeurs à Romme , ha bien retenu d'eus à conter tousiours à son auantage. Mais Folie , comme elle est tousiours ouuerte , ne veut point que i'en dissimule rien : et ne tous en veut dire qu'un mot sans art, sans fard et ornement quelconque. Et, à la pure vérité, Folie se iouant auec Àmojdr, ha passe deuant lui pour gaigner le deuant, et pour Tenir plus tôt tous donner plaisir. Amour est entre en colère. Lui et elle se sont pris de paroles. Amour la taché naurer de ses armes qu'il porto it. Folie s'est défendue des siennes, dont elle ne s'estoit chargée pour blesser personne, mais pource que ordinairement elle les porte. Car, comme tous saue&, ainsi qu'Amour tire au coeur, Folie aussi se gette aus yeus et à la teste, et n'a autres armes que ses doits. Amour ha voulu montrer qu'il auoit puissance sur le coeur d'elle. Elle lui ha fait connoitrë qu'elle auoit puissance de lui oter les yeus. Il ne se pieingnoit que de la deformité de son visage. Elle esmue de pitié la lui ha couuert d'une bande à ce que Ion n'aperçust deus trous vuides d'iceus, enlaidissans sa face. On dit que Folie ha fait double iniure à Amour: premièrement, de lui auoir creué les yeus : secondement , de lui auoir mis ce bandeau. On exaggere le crime fait à une personne aymee d'une personne, dont plusieurs ont afairé. Il faut respondre à ces deus iniures. Quant à la première, le dy : que les loix et raisons humaines ont permis à tous se défendre contre ceus qui les voudroient ofenser, tellement que ce , que chacun fait en se défendant , est estimé bien et justement fait. Amour ha esté l'agres-
, „- sU>it toutefois p<,„jr ™" ereme, "P»> ,!k 1 ue *«ler, mais pour
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°*" le «s**.»* ^ * a **&&. estFolieieune,
» *ïelui qui est blessé,
DE FOLIE ET D'AMOVR. 4g
en doit demeurer là. Et dorenauant que personne ne se prenne à Folie. Car elle ha , quand bon lui semblera, dequoy venger ses iniures : et n'est de si petit lieu , qu'elle doiue soufrir les ieunesses de Gupidon. Quant à la seconde iniure, que Folie lui ba mis un bandeau, ceci est une pure calomnie. Car en lui bandant le dessous du front, Folie iamais ne pensa lui agrandir son mal , ou lui oter le remède de guérir. Et quel meilleur témoignage faut il , que de Gupidon mesme? Il ba trouué bon d'estre bandé : il ba connu qu'il auoit esté agresseur, et que Piniure prouenoit de lui : il ba reçu cette faueur de Folie. Mais il ne sauoit pas qu'il fust de tel pouuoir. Et quand il ust su , que lui ust nuy de le prendre ? Il ne lui deuoit iamais estre oté : par conséquent donq ne lui deuoient estre ses yeus rendus. Si ses yeus ne lui deuoient estre rendus , que lui nuit le bandeau? Que bien tu te montres ingrat à ce coup, fils de Venus, quand tu calomnies le bon vouloir que t'ay porté , et interprètes à mal ce que ie t'ay fait pour bien. Pour agrauer le fait, on dit que c'estoit en lieu de franchise. Aussi estoit ce en lieu de franchise , qu'Amour auoit assailli» Les autels et temples ne sont inuentez à ce qu'il soit loisible aus meschans d'y tuer les bons , mais pour sauuer les infortunez de la fureur du peuple, ou du courrons d'un Prince. Mais celui qui pollue la franchise, n'en doit il perdre le fruit? S'il ust bien succédé à Amour, comme il vouloit, et ust blessé cette Dame, ie croy qu'il n'ust pas voulu que Ion lui ust imputé ceei. Le semblable faut qu'il treuue bon en autrui. Folie m'a défendu que ne la fisse misérable, que 9e vous supliassj?
5o DEBAT
pour lui pardonner , si faute y auoit : m'a défendu le plorer, n'embrasser vos genous, vous adiurer par les gracieus y eus, que quelquefois auez trouuez agréables vetians d'elle, ny amener ses parens, enfans, amis, pour vous esmouuoîr à pitié. Elle vous demande ce que ne lui pouuez refuser, qu'il soit dit : qu'Amour par sa faute mesme est deuenu aueugle. Le second point qu'Apolon ha touche, c'est qu'il veut estre faites défenses à Folie de n'aprocher dorenauant Amour de cent pas à la ronde. Et ha fonde sa raison sur ce, qu'estant en honneur et reputacion entre les hommes, leur causant beaucoup de bien et plaisirs, si Folie y estoit meslee, tout tourneroit au contraire. Mon intencion sera de montrer qu'en tout cela Folie n'est rien inférieure à Amour, et qu'Amour ne seroit rien sans elle : et ne peut estre, et régner sans son ayde. Et pource qu'Amour ha commencé à montrer sa grandeur par son ancienneté, ie feray le semblable : et vous prieray réduire en mémoire comme incontinent que l'homme fut mis sur terre , il commença sa vie par Folie : et depuis ses successeurs ont si bien continué , que iamais Dame n'ut tant bon crédit au monde. Vray est qu'au commencement les hommes ne fai soient point de hautes folies, aussi n'auoient ils encores aucuns exemples deuant eus. Mais leur folie estoit à courir l'un après l'autre : à monter sus un arbre pour voir de plus loin : rouler en la vallée : à menger tout leur fruit en un coup : tellement que l'hiuer n'auoient que menger. Petit à petit ha cru Folie auec le tems. Les plus esuentez d'entre eus, ou pour auoir rescous des loups et autres bestes sauuages , les brebis
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de leurs voisins et compagnons, ou pour auoir défendu quelcun d'estre outrage, ou pource qu'ils se sentoient ou plus forts , ou plus beaus , se sont fait couronner Rois de quelque feuillage de Chesne. Et croissant l'ambicion , non des Rois, qui gardoient fort bien en ce tems les Moutons, Beufs, Truies etÀsnesses, mais de quelques mauuais garnimens qui les suiuoient, leur TÎure ha este séparé du commun. Il ha fallu que les viandes fussent plus délicates, l'habillement plus magnifique. Si les autres usoient de laiton, ils ont cherché un métal plus precieus, qui est l'or. Ou l'or estoit commun, ils l'ont enrichi de Perles, Rub^s, Diamans, et de toutes sortes de pierreries. Et, ou est la plus grandTolie, si le commun ha ù une loy, les grans en ont pris d'autres pour eus. Ce qu'ils ont estimé n'estre licite aus autres, se le sont pensé estre permis. Folie ha premièrement mis en teste à quelcun de se faire creindre : Folie ha fait les autres obeïr. Folie ha inuenté toute l'excellence, magnificence et grandeur, qui depuis à cette cause s'en est ensuiuie. Et néanmoins, qu'y ha il plus vénérable entre les hommes, que ceus qui commandent aus autres? Toymesme, Iupiter, les apelles pasteurs de Peuples : veus qu'il leur soit obeï sous peine de la vie : et néanmoins l'origine est venue par cette Dame. Mais ainsi que tousiours as acoutumé faire, tu as conuerti à bien ce que les hommes auoient inuenté à mal. Mais, pour retourner à mon propos , quels hommes sont plus honorez que les fols ? Qui fut plus fol qu'Alexandre , qui se sentant soufrir faim, soif, et quelquefois ne pouuant cacher son vin, suget à estre malade et blessé, néanmoins se faisoit ado-
5a DEBAT
rer comme Dieu ? Et quel nom est plus célèbre entre les Rois : quelles gens ont esté pour un tems en plus grande reputacion, que les Filozofes?Si en trouueres vous peu , qui n'ayent esté abruuez de Folie. Combien pensez tous qu'elle ait de fois remué le cerueau de Chrysippe? Aristote ne mourut il de dueil, comme un fol, ne pouuant entendre la cause du nus et reflus de l'Euripe ? Crate, getant son trésor en la mer, ne fit il un sage tour? Empedocle qui se fust fait immortel sans ses sabots d'erain, en auoit il ce qui lui en failloit? Diogene auec son tonneau : et Aristippe qui se pensoit grand Filozofe, se sachant bien ouy d'un grand Signeur, estaient ils sages ? le croy qui regarderait bien auant leurs opinions, que Ion les trouueroit aussi crues, comme leurs cerueaus estoient mal faits. Combien y ha il d'autres sciences au monde, lesquelles ne sont que pure resuerie? encore que ceus qui en font professions, soient estimez grans personnages entre les hommes? Ceus qui font des. maisons au Ciel, ces getteurs de points, faiseurs de characteres, et autres semblables , ne doiuent ils estre mis en ce reng ? N'est à estimer cette foie curiosité de mesurer le Ciel , les Estoiles , les Mers , la Terre , consumer son tems à conter, getter, aprendre mile petites questions, qui de soy sont foies : mais néanmoins resiouissent l'esprit : le font aparoir grand et subtil autant que si c'estoit en quelque cas d'importance. le n'aurois iamais fait, si ie youlois raconter combien d'honneur et de reputacion tous les iours se donne à cette Dame , de laquelle vous dites tant de mal. Mais pour le dire en un mot : Mettez moy au monde un homme totalement sage
bares et inhumains , dont est il premièrement venu , que. de Folie ? Et toutefois par là , sont communiquées les richesses d'un païs à autre, les sciences, les façons de faire , et ha este' connue la terre , les proprietez , et natures des herbes , pierres et animaus. Quelle folie fust ce d'aller sous terre chercher le fer et l'or ? combien de mestiers faudroit il chasser du monde, si Folie en estoit bannie? la plus part des hommes mourroient de faim: Dequoy viuroient tant d'Auocats, Procureurs, Greffiers, Sergens, luges, Menestriers, Farseurs, Parfumeurs, Brodeurs, et dix mile autres mestiers? Etpource qu'Amour s'est voulu munir, tant qu'il ha pu, de la faueur d'un chacun, pour faire trouuer mauuais que par moy seule il ait reçu quelque infortune, c'est bien raison qu'après auoir ouy toutes ses vanteries, ie lui conte à la vente de mon fait. Le plaisir, qui prouient d'Amour, consiste quelquefois ou en une seule, personne, ou bien pour le plus, en deus, qui sont, l'amant et l'amie. Mais le plaisir que Folie donne, n'a si petites bornes. D'un mesme passetems elle fera rire une grande compagnie. Autrefois elle fera rire un homme seid de quelque pensée , qui sera venue donner à la trauerse. Le plaisir que donne Amour, est caché et secret : celui de Folie se communique à tout le monde. Il est si récréatif, que le seul nom esgaie une personne. Qui verra un homme enfariné auec une bosse derrière entrer en salle, ayant une contenance de fol, ne rira il incontinent? Que Ion nomme quelque fol insigne, vous verrez qu'à ce nom quelcun se resiouira, et ne pourra tenir le rire. Tous autres actes de Folie sont tels, que Ion ne peut en par-
1er sans sentir au cœur quelque allégresse , qui desfachç un homme et le prouoque à rire. Au contraire, les choses sages et bien composées, nous tiennent premièrement en admiracion : puis nous soûlent et ennuient. Et ne nous feront tant de bien, quelques grandes que soient et cerimonieuses , les assemblées des grans Signeurs et sages , que fera quelque folâtre compagnie de ieunes gens délibérez , et qui n'auront ensemble nul respect et consideracion. Seulement icelle voir, resueîlle les esprits de l'ame, et les rend plus dispos à faire leurs naturelles operacions: Ou, quand on sort de ces sages assemblées , la teste fait mal : on est las tant d'esprit que de corps, encore que Ion ne soit bouge de sus une sellette. Toutefois, ne faut estimer que les actes de Folie soient tousiours ainsi légers comme le saut des Bergers , qu'ils font pour l'amour de leurs amies : ny aussi délibérez comme les petites ga jetez des Satires : ou comme les petites ruses que font les Pastourelles, quand elles, font tomber ceus qui passent deuant elles, leur donnant par derrière la iambette , ou leur chatouillant leur sommeil auec quelque branche de chesne.. Elle en ha, qui sont plus seueres, faits auec grande premeditacion , auec grand artifice, et par les esprits plus ingenieus. Telles sont les Tragédies que tes garçons des vilages premièrement inuenterent i puis furent auec plus heureus soin •portées es viles. Les Comédies ont de là pris leur source. La saltacîon n'a ù autre origine : qui est une representacion faite si au yif de plusieurs et diuerses histoires , que celui, qui n'oit la yoil des chantres, qui acompagneni les mines du ioueur, entent toutefois non seule-
ment l'histoire, mais les passions et mouuemens : et pense entendre les paroles qui sont connenables et propres en tels actes : et, comme disoit quelcun, leurs pies et mains parlans. Les Bouffons qui courent le monde, en tiennent quelque chose. Qui me pourra dire, s'il y ha chose plus foie, que les anciennes fables contenues es Tragédies, Comédies, et Saltacions ? Et comment se peuuent exempter d'estre nommez fols , ceux qui les représentent , ayans pris et prenans tant de peines à se faire sembler autres qu'ils ne sont ? Est il besoin reciter les autres passetems , qu'a inuentez Folie pour garder les hommes de languir en oisiueté? N'a elle fait faire les somptueus Palais , Théâtres , et Amphithéâtres de magnificence incroyable , pour laisser témoignage de quelle sorte de folie chacun en son tems s'esbatoit? N'a elle esté inuentrice des Gladiateurs, Luiteurs, et Athlètes? N'a elle donné la hardiesse et dextérité telle à l'homme, que d'oser, et pouuoir combatre sans armes un Lion, sans autre nécessité ou atente, que pour estre en la grâce et faueur du peuple ? Tant y en ha qui assaillent les Taureaus, Sangliers, et autres bestes, pour auoir l'honneur de passer les autres en folie : qui est un combat, qui dure non seulement entre ceus qui yiuént de mesme tems, mais des successeurs auec leurs prédécesseurs. N'estoit ce un plaisant combat d'Antoine auec Cleopatra , à qui dépendront le plus en un festin ? Et tout cela seroit peu , si les hommes ne trouuans en ce monde plus fols qu'eus, ne dressoient querelle contre les morts. César se fachoit qu'il n'auoit encore commencé à troubler le monde en l'aage , qu'Alexandre le
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1)E FOLIE ET D'AMOVK. 5?
grand en auoit vaincu une grande partie. Combien Lnculle et autres, ont ils laisse d'imitateurs, qui ont tache à les passer, soit à traiter les hommes en grand apareil, à amonceler les plaines, aplanir les montaignes, seîcher les lacs, mettre ponts sur les mers (comme Claude Empereur) faire Colosses de bronze et pierre , arcs trionfans, Pyramides ? Et de cette magnifique folie en demeure un long tems grand plaisir entre les hommes, qui se destournent de leur chemin , font voyages exprès, pour auoir le contentement de ces vieilles folies. En somme, sans cette bonne Dame l'homme seicheroit et seroit lourd, malplaisant et songeait. Mais Folie lui esueille l'esprit, fait chanter, danser, sauter, habiller en mile façons nouueiles, lesquelles changent de demi an en demi an, auec tousiours quelque aparence de raison , et pour quelque commodité. Si Ion inuente un habit ioint et rond, on dit qu'il est plus séant et propre: quand il est ample et large , plus honneste. Et pour ces petites folies , et inuencions , qui sont tant en habille* mens qu'en contenances et façons de faire, l'homme en est miens venu , et plus agréable aus Dames. Et comme i'ay dit des hommes, il y aura grand' diference entre le recueil que. trouuera un fol , et un sage. Le sage sera laissé sur les liures , ou auec quelques anciennes matrones à deviser de la dissolucion des habits, des maladies qui courent, ou à demesler quelque longue généalogie. Lesieunes Dames ne cesseront qu'elles n'ayent en leur compagnie ce gay et ioly cerneau. Et combien qu'il- en pousse l'une, pinse l'autre, descoifle, leue la cotte , et leur face mile maus : si le chercheront elles
tousîours. Et quand ce viendra à faire comparaison des deus, le sage sera loué d'elles, mais le fol iouira du fruit de leurs priuautez. Vous verrez les Sages mesmes, encore qu'il soit dit que Ion cherche son semblable , tomber de ce coté. Quand ils feront quelque assemblée , tousîours donneront charge que les plus fols y soient, n'estimant pouuoir estre bonne compagnie, s'il n'y ha quelque fol pour resueiller les autres. Et combien qu'ils s'excusent sur les femmes et ieunes gens , si ne peuuent ils dissimuler le plaisir qu'ils y prennent , s'adressans tousîours à eus, et leur faisant visage plus riant, qu'aus autres. Que te semble de Folie, Iupiter? Est elle telle, qu'il la faille enseuelir sous le mont Gibel , ou exposer au lieu de Promethee , sur le mont de Caucase ? Est il raisonnable la priuer de toutes bonnes compagnies, ou Amour sachant qu'elle sera , pour la fâcher y viendra, et conuiendra que Folie , qui n'est rien moins qu'Amour, lui quitte sa place? S'il ne veut estre auec Folie, qu'il se garde de s'y trouuer. Mais que cette peine, de ne s'assembler point, tombe sur elle, ce n'est raison» Quel propos y auroit il , qu'elle ust rendu une compagnie gaie et délibérée, et que sur ce bon point la fallust desloger? Encore s'il demandent que le premier qui auroit pris la place , ne fust empesché par l'autre, et que ce fust au premier venu, il y auroit quelque raison* Mais ie lui montreray que iamais Amour ne fut sans la fille de Ieunesse, et ne peut estre autrement : et le grand dommage d'Amour, s'il auoit ce qu'il demande. Mais c'est une petite colère, qui lui ronge le cerueau, qui lui fait auoir ces estranges afeccions : lesquelles cesse-
ront quand il sera un peu refroidi. Et pour commencer à la belle première naissance d'Amour, qu'y ha il plus despouruu de sens, que la personne à la moindre ocasion du monde vienne en Amour, en receuant une pomme comme Cydipee ? en lisant un Hure , comme la Dame Francisque de Rimini ? en voyant, en passant, se rende si tôt serue et esclaue, et conçoiue espérance de quelque grand bien sans sauoir s'il en y ha? Dire que c'est la force de l'œil de la chose aymee , et que de là sort une sutile euaporacion, ou sang, que nos yeus reçoiuent, et entre iusques au cœur : ou y comme pour, loger un nouuel hoste , faut pour lui trouuer sa place , mettre tout en desordre. le say que chacun le. dit : mais s'il est vray, i'en doute* Gai* plusieurs ont aymé sans auoir ù cette ocasion , comme le ieune Gnidien , qui ayma l'euure fait par Praxitelle. Quelle influxion pouuoit il receuoir d'un œil marbrin ? Quelle sympathie y auoit il de son naturel chaud et ardent par trop, auec une froide et morte pierre ? Qu'est ce donq qui l'enflammoit? Folie, qui estoit logée en son esprit. Tel feu estoit celui de Narcisse. Son œil ne receuoit pas le pur sang et sutil de son cœur mesme : mais la foie imaginacion du beau pourtrait, qu'il voyoit en la fonteine, le tourmentoit. Exprimez tant que voudrez la force d'un œil : faites le tirer mile traits par iour : n'oubliez qu'une ligne qui passe par le milieu, iointe auec le sourcil, .est un vray arc : que ce petit humide , que Ion voit luire au milieu, est le trait prest à partir : si est ce que toutes ces flesches n'iront en autres cœurs , que cens que Folie aura préparez. Que tant de grans personnages, qui ont esté
et sont de présent , ne s'estiment estre iniuriez , si pour auoir aymé ie les nomme fols. Qu'ils se prennent à leurs ïïlozofes, qui ont estime Folie estre priuacion de sagesse , et sagesse estre sans passions : desquelles Amour ne sera non plus tôt destitue, que la Mer d'ondes et vagues : vray est qu'aucuns dissimulent mieus leur passion : et s'ils s'en trouuent mal , c'est une autre espèce de Folie. Mais ceus qui montrent leurs afeccions estans plus grandes que les secrets de leurs poitrines, tous rendront et exprimeront une si viue image de Folie, qu'Apelle ne la sauroit mieus tirer au vif. le vous prie imaginer un ieune homme, n'ayant grand afaire, qu'à se faire aymer : pigné, mire, tiré, parfumé : se pensant valoir quelque chose, sortir de sa maison le cerueau embrouillé de mile consideracions amoureuses: ayant discouru mile bons heurs, qui passeront bien loin des cotes; suiui de pages et laquais habillez de quelque liuree représentant quelque trauail , fermeté, et espérance : et en cette sorte viendra trouuer sa Dame à l'Eglise : autre plaisir n'aura qu'à geter force oeillades, et faire quelque reuerence en passant. Et que sert ce seul regard? Que ne va il en masque pour plus librement parler? Là se fait quelque habitude, mais auec si peu de demontrance du coté de la Dame , que rien moins. A la longue il vient quelque priuauté: mais il ne faut encore rien entreprendre, qu'il n'y ait plus de familiarité. Car lors on n'ose refuser d'ouir tous les propos des hommes , soient bons ou mauuais. On ne creint ce que Ion ha acoutumé voir. On prent plaisir à disputer les demandes des pôursuiuans. Il leur semble que la place qui parlemente, est
demi gaignee. Mais s'il auient, que, comme les femmes prennent volontiers plaisir à voir debatre les hommes, elles leur ferment quelquefois rudement la porte, et ne les apellent à leurs petites priuautez , comme elles souloient, voilà mon homme aussi loin de son but comme n'a gueres s'en pensoit près. Ce sera à recommencer* Il faudra trouuer le moyen de se faire prier d'acompa* gner sa Dame en quelque Eglise , ans ieus, et autres assemblées publiques. Et ce pendant expliquer ses passions par soupirs et paroles tremblantes : redire cent fois une mesme chose : protester, iurer, promettre à celle qui possible ne s'en soucie , et est tournée ailleurs et promise. Il me semble que seroit folie parler des sottes et plaisantes amours yilageoises : marcher sur le bout du pie*, serrer le petit doit : après que Ion ha bien bu, escrire sur le bout de la table auec du vin, et entrelasser son nom et celui de s'amie : la mener première à la danse, et la tourmenter tout un iour au Soleil. Et encore cens, qui par longues alliances, ou par entrées ont pratiqué le moyen de voir leur amie en leur maison, ou de leur voisin, ne viennent en si estrange folie, que cens qui n'ont faueur d'elles qu'ans liens publiques et festins : qui de cent soupirs n'en peuuent faire con- «oitre plus d'un ou deus le mois : et néanmoins pensent que leurs amies les doiuent tous conter. Il faut auoir tousiours pages ans escoutes, sauoir qui va, qui vient, corrompre des chambrières à beaus deniers, perdre tout un iour pour voir passer Madame par la rue, et pour toute remuneracion , auoir un petit adieu auec quelque souzris , qui le fera retourner chez soy plus
6a DEBAT
content, que quand Vlysse vid la fumée de son Itaqne. 11 vole de joye : îl embrasse l'un , puis l'autre : chante vers : compose , fait s'amie la plus belle qui soit au monde , combien que possible soit laide. Et si de fortune auraient quelque ialousie, comme il auient le plus soutient, on ne rit, on ne chante plus : on dénient pensif et morne : on connoit ses vides et fautes : on admire celui que Ion pensé estre ayraé : on parangonne sa beauté, grâce, richesse, auec celui duquel on est ialous : puis soudein on le rient à despriser : qu'il n'est possible, estant de si mauuaise grâce , qu'il soit aymé : qu'il est impossible qu'il face tant son deuoir que nous, qui languissons, mourons, brûlons d'Amour. On se pleint, on apelle s'amie cruelle, variable : Ion se lamente de son malheur et destinée. Elle n'en fait que rire , ou lui fait acroire qu'à tort il se pleint ? on trouue mauuaises ses querelles, qui ne viennent que d'un cœur soupsonneus et ialous : et qu'il est bien foin de son conte ; et qu'autant lui est de l'un que de l'autre. Et lors ie tous laisse penser qui ha du meilleur. Lors il faut connoitce que Ion ha failli par bien seruir, par masques magnifiques, par deuises bien inuentees, festins, banquets. Si la commodité se trouue , faut se faire paroitre par dessus celui dont on est ialous. Il faut se montrer libéral : faire présent quelquefois de plus que Ion n'a : incontinent qu'on s'aperçoit que Ion souhaite quelque chose , l'enuoyer tout soudein , encores qu'on n'en soit requis : et iamais ne confesser que Ion soit poure. Car c'est' une tresmauuaise compagne d'Amour, que Poureté : laquelle estant suruenue , on connoit sa folie 7
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et Ion s'en retire à tard. le croy que ne voudriez point ressembler encore à cet Amoureus , qui n'en lia que le nom. Mais prenons le cas que Ion lui rie, qu'il y ait quelque réciproque amitié , qu'il soit prié se trouuer en quelque lieu: il pense incontinent qu'il soit fait, qu'il receura quelque bien , dont il est bien loin : une heure en dure cent : on demande plus de fois quelle heure il est: on fait semblant d'estre demandé : et quelque mine que Ion face, on lit au visage qu'il y ha quelque passion véhémente. Et quand on aura bien couru, on trouuera que ce n'est rien, et que c'estoit pour aller en compagnie se promener sur l'eau, ou en quelque iardin : ou aussi tôt un autre aura faueur de parler à elle que lui, qui ha esté conuié. Encore ha il ocasion de se contenter, à son auis. Car si elle n'ust plaisir de le voir, elle ne l'ust demandé en sa compagnie. Les plus grandes et hasardeuses folies suiuent tousiours l'acroissement d'Amour. Celle qui ne pensoit qu'à se iouer au commencement, se trouue prise. Elle se laisse visiter à heure suspecte. En quels dangers ? D'y aller accompagné, serait déclarer tout. Y aller seul , est hazardeus. le laisse les ordures et infeccions , dont quelquefois on est parfumé. Quelquefois se faut desguiser en portefaix , en Cordelier, en femme : se faire porter dens un coffre à la merci d'un gros vilain, que s'il sauoit ce qu'il porte, le lairroit tomber pour auoir sondé son fol faix. Quelquefois ont esté surpris , batuz , outragez , et ne s'en ose Ion vanter. Il se faut guinder par fenestres , par sus murailles, et tousiours en danger, si Folie n'y tenoît la main. Encore cçus cy ne sont que des mieus payez. Il
y en ha qui rencontrent Dames cruelles , desquelles Jamais on n'obtient merci. Autres sont si rusées, qu'après les auoir menés iusques auprès du but, les laissent là. Que font ils? après auoir longuement soupiré, ploré et crié, les uns se rendent M oynes : les autres abandonnent le pais : les autres se laissent mourir. Et penseriez vous, que les amours des femmes soient de beaucoup plus sages? les plus froides se laissent brûler dedens le corps auant que de rien auouer. Et combien qu'elles cousissent prier, si elles osoient, elles se laissent adorer : et tousiours refusent ce qu'elles voudroient bien que Ion leur otast par force. Les autres n'atendent que l'ocasion : et heureus qui la peut rencontrer. Il ne faut auoir creinte d'estre esconduit. Les mieus nées ne se laissent veine re, que par le tems. Et se connoissant estre aymees, et endurant en fin le semblable mal qu'elles ont fait endurer à autrui , ayant fiance de celui auquel elles se descouurent, auouent leur foiblesse, confessent le feu qui les brûle : toutefois encore un peu de honte les retient, et ne se laissent aller, que vaincues, et consumées à demi. Et aussi quand elles sont entrées une fois auant, elles font de beaus tours. Plus elles ont résisté à Amour, et plus s'en treuuent prises. Elles ferment la 1 porte à raison. Tout ce qu'elles creingnoient, ne le doutent plus. Elles laissent leurs ocupacions muliebres. Au lieu de filer, coudre, besongner au point, leur estude est se bien parer, promener es Eglises, festes, et banquets pour auoir tousiours quelque rencontre de ce qu'elles ayment. Elles prennent la plume et le lut en main : escriuent et chantent leurs passions : et en fin croit tant
cette rage, qu'elles abandonnent quelquefois père, mère, maris, enfans, et se retirent ou est leur coeur. Il n'y ha rien qui plus se fâche d'estre contreint, qu'une femme: et qui plus se contreingne, ou elle ha ennie montrer son afeccion. le voy sou uen te foi s une femme , laquelle n'a trouué la solitude et prison d'enuiron sept ans longue, estant auec la personne qu'elle aymoit. Et combien que nature ne lui ust nié plusieurs grâces, qui ne la faisoient indine de toute bonne compagnie , si est ce qu'elfe ne vouloit plaire à autre qu'à celui qui la tenoit jmsonniere. l'en ay connu une autre, laquelle absente de son ami , n'alloit iamais dehors qu'acompa* gnee de quelcun des amis et domestiques de son bien aymé : voulant tousiours rendre témoignage de la. foy qu'elle lui portoit. En somme, quand cette afeccion est imprimée en un cœur genereus d'une Dame , elle y est si forte, qu'à peine se peut elle efacer. Mais le mal est, que le plus souuent elles rencontrent si mal; que plus ayment, et moins sont aymees. Il y aura quelcun, qui sera bien aise leur donner martel en teste , et fera semblant d'aymer ailleurs , et n'en tiendra conte. Alors les pourettes entrent en estranges fantasies : ne peuuent si aisément se défaire des hommes, comme les hommes des femmes, n'ayans la commodité de s'eslongner et commencer autre parti , chassans Amour auec autre Autour. Elles blâment tous les hommes pour un. Elles apellent foies celles qui ayment. Maudissent le iour que premièrement elles aymerent. Protestent de iamais n'aymer: mais cela ne leur dure gueres. Elles remettent incontinent deuantles yeus ce qu'elles ont tant aymé. Si elles
ont quelque enseigne de lui 9 elles la baisent, rebaisent, sèment de larmes 9 s'en font un ckeuet et oreiller, et s'escoutent elles mesmes pleingnantes leurs misérables détresses. Combien en voy ie, qui se retirent iusques au» Enfers, pour essaier si elles pourront, comme iadis Orphée * reuoquer leurs amours perdues ? Et en tous ces actes, quels traits trouuec tous que de Folie ? Auoir le coeur séparé de soymesme , estre meintenant en paix, ores en guerre, ores en treues : couurir et cacher sa douleur: changer visage mile fois le iour : sentir le sang qui lui rougit la face, y montant : puis soudein7enfuit, la laissant palle, ainsi que honte, espérance, on peur, nous gouuernent: chercher ce qui nous tourmente, feingnant le fuir. Et néanmoins auoir creinte de le trouuer : n'auoir qu'un petit ris entre mile soupirs : se tromper soymesme : brûler de loin, geler de près : un parler interrompu : un silence venant tout à coup : ne sont ce tous signes d'un homme aliéné de son bon entendement? Qui excusera Hercule deuidant les pelotons d'Omphale ? Le sage Roi Hebrieu auec cette grande multitude de femmes ? Ànnibal s'abatardissant autour d'une Dame? et maints autres, que iournellement voyons s'abuser tellement, qu'ils né se connoissent eus mes* mes. Qui en est cause , sinon Folie ? Car c'est celle en somme, qui fait Amour grand et redouté : et le fait excuser, s'il fait quelque chose autre que de raison. Reconnois donq, ingrat Amour, quel tu es, et de comblent de biens ie te suis cause ? le te fay grand : ie te fay esleuer ton nom : voire et ne fussent les hommes réputé Dieu sans moy. Et après que t'ay tousiours acompagné,
tu ne me veus seulement abandonner, maïs me veus renger à cette sugeccion de fuir tous les lieus ou tu seras, le croîs auôir satisfait à ce qu'auoîs promis montrer : que iusques ici Amour n'auoit esté sans Polie. Il faut passer outre , et montrer qu'impossible est d'estre autrement. Et pour y entrer: Âpolon, tu me confesseras, qu'Amour n'est autre cbosé qu'un desîr de iouir, auec une eonionccion , et assemblement de la cbose aymee. Estant Amour désir, ou, quoy que ce soft, ne pouuant cstre sans désir : il faut confesser qu'incontinent que cette passion tient saisir l'homme, elle l'altère et immue. Car le désir incessamment se demeine dedens l'ame , la poingnant tousiôurs et resueillant. Cette agitacion d'esprit, si elle estoit naturelle, elle ne Pafligeroit de la sorte qu'elle fait : mais, estant contre son naturel , elle le malmeine , en sorte qu'il se fait tout autre qu'il n'estoit. Et ainsi en soy n'estant l'esprit à son aise , mais troublé et agité , ne peut estre dit sage et posé. Maïs encore fait il pis : car il est contreint se descouurir : ce qu'il ne fait que par le ministère et organe du corps et membres d'i celui. Et estant une fois acheminé, il faut que le poursuiuant en amours face deus choses : qu'il donne à connoitre qu'il ayme : et qu'il se face aymer. Pour le premier, le bien parler y est bien requis f mais seul ne suffira il. Car le grand artifice, et douceur inusitée , fait soupsonner pour le premier coup, celle qui l'oit : et la fait tenir sur ses gardes. Quel autre témoignage faut-il? Tousî ours l'ocasion né se présente à combatre pour sa Dame , et défendre sa querelle. Du pre^ mier abord tous ne tous ofrirez à lut ayder en ses af aires
domestiques. Si faut il faire à croire que Ion est passionné. Il faut long teins, et long seruice, ardentes prières, et conformité de complétions. L'autre point, que l'Amant doit gaigner, c'est se faire aymer : lequel prouient en partie de l'autre. Car le plus grand enchantement, qui soit pour estre aymé, c'est aymer. Ayez tant de sufumigacions , tant de cfaaracteres, adiuracions, poudres , et pierres , que voudrez : mais si sauez bien tous ayder, montrant et déclarant yotre amour : il n'y aura besoin de ces estranges receptes. Donq pour se faire aymer, il faut estre aymable. Et non simplement aymable, mais au gré de celui qui est aymé : auquel se faut renger, et mesurer tout ce que voudrez faire ou dire. Soyez paisible et discret. Si votre Amie ne vous veut estre telle, il faut changer voile, et nauiguer d'un autre vent : ou ne se mesler point d'aymer. Zethe et Amphion ne se pouuoient acorder, pource que la vacacion de l'un ne plaisoit à l'autre. Amphion ayma mieus changer, et retourner en grâce auec son frère. Si la femme que vous aymez est auare, il faut se transmuer en or, et tomber ainsi en son sein. Tous les sénateurs et amis d'Atalanta estaient chasseurs, pource qu'elle y prenoit plaisir. Plusieurs femmes, pour plaire à leurs Poètes amis, ont changé leurs paniers et coutures, en plumes et liures. Et certes il est impossible plaire, sans suiure les afeccions de celui que nous cherchons. Les tristes se fâchent ., d'ouir chanter. Ceus qui ne veulent aller que le pas, ne vont volontiers auec ceus qui tousiours voudroient courir. Or me dites, si ces mutacions contre notre naturel ne sont vrayes folies , ou non exemptes d'icelle ?
On dira qu'il se peut trouuer des complétions si semblables, que l'Amant n'aura point de peine de se transformer es meurs de l'aymee. Mais si cette amitié est tant • douce et aisée, la folie sera de s'y plaire trop : en quoy est bien dificile de mettre ordre. Car si c'est Tray^ amour, il est grand et véhément, et plus fort que toute raison. Et, comme le cheual ayant la bride sur le col, se plonge si auant dedens cette douce amertume, qu'il ne pense aus Patres parties de l'âme, qui demeurent oislucs : et par une repentance tardiue, après un long tems, témoigne à ceus qui Poyent, qu'il ha este fol comme les autres. Or si tous ne trouuez folie en Amour de ce coté là, dites moy entre tous autres Signeurs, qui faites tant profession d'Amour, ne confessez tous, que Amour cherche union de soy auec la chose aymee ? qui est bien le plus fol désir du monde : tant par ce, que le cas auenant, Amour faudroit par soymesme , estant l'Amant et l'Aymé confonduz ensemble, que aussi il est impossible qu'il puisse auenir, estant les espèces et choses indiuidues tellement séparées l'une de l'autre , qu'elles ne se peuuent plus conîoindre, si elles ne changent de forme. Alléguez moy des branches d'arbres qui s'unissent ensemble. Contez moy toutes sortes dAntes, que iamais le Dieu des iardins inuenta. Si ne trouuerez tous point que deus hommes soient iamais deuenuz en un : et y soit le Gerion à trois corps tant que Toudrez. Amour donq ne fut iamais sans la compagnie de Folie et ne le sauroit estre. Et quand il pourroit ce faire , si ne le deuroit il pas souhaiter : pource que Ion ne tiendrait conte de lui à la fin» Car quel pouuoir auroit if, ou quel
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lustre , s'il estait près 4e sagesse ? EUe lui dirait, qu'il ne faudroit aymer Tua plus que l'autre ; ou pour le moins n'en faire semblant de peur de scandaliser quelcun. Il ne faudroit rien faire plus pour l'un que pour, l'autre : et serait à la fin Amour ou anéanti , ou 4^^ en tant de pars , qu'il serait bien foifele. Tant s'en faut que tu doiues estre sans Folie , Amour, que si tu es bien conseillé, tu ne demanderas plus tes yeus. Car il ne t'en est besoin , et te peuuent nuire beaucoup : desquels si tu t'estois bien regardé quelquefois , toymesme te voudrais mal. Pensez vous qu'un soudart, qui va à l'assaut, , pense au fossé , aus ennemis , et mile harquebuzades qui l'atendent? non. Il n'a autre but, que paruenir au haut de la bresche : et n'imagine point Je reste. Le premier qui se mit en mer , n'imaginoit pas les daugerp qui y sont. Pensez tous que le ioueur pense iamais perdre? Si sont ils tous trois au hazard d'estre tuez, noyez , et destruiz. Mais quoy, ils ne voyent , et ne veulent voir ce qui leur est dommageable. Le semblable estimez des Amans : que si iamais ils voyent, et entendent clerement le péril ou ils sont, combien ils sont trompez et abusez , et quelle est l'espérance qui les fait tousiours aller auant , iamais n'y demeureront une seule heure. Ainsi se perdrait ton règne , Amour : lequel dure par ignorance, nonchaillance, espérance, et cécité, qui sont toutes damoi selles de Folie , lui faisans ordinaire compagnie. Demeure donq en paix , Amour : et ne vien rompre l'ancienne ligue qui est entre toy et moy { combien que tu n'en susses rien iusqu'à présent. Et n'estime que ie t'aye creué les yeus, mais que ie t'ay montré,
que tu u'eu auois aucun usage auparauant,enjcore qu'ils te fussent à la teste que tu as de présent. {Leste de te prier, Iupiter et vqus autres Dieus, de n'auojr point respect aus noms (comme ie say que n'aurez) mais regarder a la vérité et diuité des choses. Ejt pourtant, s'\\ «st plus honorable entre les hommes dire un tel ayme , que, il est fol : que cela leur sojt imputé à ignorance. Et pour n'auoir en commun la vraye intelligence des choses, ny pu donner noms selon leur vray naturel, mais au contraire auoir baillé beaus noms à laides choses , et laids aus belles, ne délaissez, pour ce, à me conseruer Folie en sa dinité et grandeur. Ne laissez perdre cette belle Dame , qui tous ha donné tant de contentement auec Génie, Ieunesse, Bacchus, Silène, et ce gentil Gardien des iardins. Ne permetez fâcher celle, que vous auez conseruee iusques ici sans rides, et sans pas un poil blanc. Et n'otez, à Papetit de quelque colère, le plaisir d'entre les hommes. Vous les auez otez du Royaume de Saturne : ne les y faites plus entrer : et, soit en Amour, soit en autres afaires, ne les enuiez, si pour apaiser leurs fâcheries, Folie les fait esbatre et s'esiouir. Fay dit.
Quand Mercure ut fini la défense de Folie, Iupiter voyant les Dieus estre diuersement afeccionnez et en contrarietez d'opinions , les uns se tenans du coté de Cupidon, les autres se tournans À aprouuer la cause de Folie : pour apointer le diferent, va prononcer un an-est interlocutoire en cette manière :
IVPITER.
Pour ta dificulté et importance de vos diferens, et di-
uersité d'opinions, nous anons remis votre afaire d'ici a trois fois, sept fois, neuf siècles. Et ce pendant tous commandons yiure amiablement ensemble, sans vous outrager l'un l'autre. Et guidera Folie l'aueugle Amour, et le conduira par tout ou bon lui semblera* Et sur la restitucion de ces yeus , après en auoir parle aus Parques, en sera ordonné.