‹ Examen critique de l'ouvrage intitulé des variations du langage français depuis le douzième siècleChapitre 1 sur 6 · TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES · texte numérisé non relu

TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES

RLE JACOB , à6.

UnivërsTf^

B/SL/OTHCCA

PC

EX/VMEN CRITIQUE

Dli LOtVItAGE INTlTUI-i:

DES VAMAÏIONS

DEPUIS LE DOUZIÈME SlKCLi;,

OU RF.CUERCHF.S StU LES PRINCIPES OUI DEVRAIENT RÉGLER l'ORTIIOCRAPIIE ET LA PRONONCIATION , PAR F. GÉNIN , PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES

DE Strasbourg (I).

Gardez-vous des systèmes, vous dis-je, mes cliers Welclies.

(Voltaire, Dict. philos., au mot langues.)

M. Géuin est un homme d'esprit, de beaucoup d'esprit: tout le moude le dit , et , comme de raison , je me range à l'avis de tout le moude. Je tiendrai donc ce livre, si l'on veut, pour l'un des plus agréables qui se puissent faire. Mais ce n'est pas là précisément la question; car l'esprit, si piquant soit-il, n'est, après tout, qu'un assaisonnement; et ion ne se nourrit pas de sel. Ce que l'on demande d'abord à un ouvrage comme celui-ci , c'est d'être vrai et instructif, après quoi, s'il est amusant , tant mieux pour l'auteur et pour le lecteur. Tant pis, au contraire, pour lun et pour l'autre, si ce n'est qu'un tissu de paradoxes, orné de broderies; et , malgré mon bon vouloir, je ne saurais voir autre chose dans les Variations du langage français.

Sous ce titre, M. Génin s'est proposé de rechercher la musique du langage de nos pères, c'est-à-dire, d'étudier leur prononciation, et de la comparer à la prononciation actuelle. Voilà le fond du livre. Le reste est au moins épisodique, et ne se rattache au gros du sujet que par des lils très-déliés.

L'ouvrage a trois parties suivies d'un appendice. Dans la pre-

(1) Un vol. in-S". Paris, Finnin Didol frères, 1845.

mière partie, l'auteur traite des consounes; dans la seconde , des voyelles; et la troisième est intitulée: Applications et conséquences. Quant à l'appendice, il y est question d'Arlequin, de 3Ialbrou et du dictionnaire de l'Académie. Tel est l'aspect général de ce volume, que termine un index fort malicieux, et qui s'ouvre par une éclatante introduction.

J'examinerai la théorie de l'auteur et la manière dont il rapplique, sans trop m'écarter de sa marche, mais aussi sans m'y conformer rigoureusement. 3Iou dessein est d'établir les propositions suivantes, en descendant de l'ensemble aux détails :

1° Ce livre pèche par la base , et l'on y peut signaler deux vices de méthode, dont un seul suffirait pour lui ôter d'avance toute autorité.

2" Des nombreuses règles posées par l'auteur, il n'en est pas une seule qui résiste à un examen même superficiel. Ces règles sont toutes fausses , parce qu'elles sont toutes absolues, et il en est telle que l'on peut certainement remplacer par la règle diamétralement contraire.

3" Quand la théorie de l'auteur serait vraie, elle ne prouverait pas ce qu'il veut prouver.

4° 9ous le titre abusif d'app?ica<ions et conséquences., M. Génin a rangé une série d'observations dont les unes sont justes, mais plus ou moins anciennes , et sans rapport aucun avec les principes qui les précèdent ; les autres neuves , mais fausses, parce qu'elles découlent réellement du système de l'auteur.

Tout ce qui m'a paru susceptible d'une démonstration suivie et d'un certain enchaînement, je l'ai placé dans la première partie de cet article ; dans la seconde , j'ai classé par ordre alphabétique les critiques particulières, qui ne se rattachent pas visiblement les unes aux autres , et dont plusieurs m'auraient fait tomber en des parenthèses trop longues , si je ne les avais mises à part. Cela dit, j'entre dans mon sujet.

Que veut nous enseigner M. Génin? Les lois qui, suivant lui, régissaient la prononciation de nos aïeux ; chose intéressante assurément , et qui vaut la peine qu'on s'y arrête , ne fût-ce que pour satisfaire une innocente curiosité. Mais de quels aïeux le savant professeur va-t-il nous parler? Car nous eu avons beaucoup, de divers temps, et de pays divers. Nous avons des aïeux de Normandie, et de Lorraine, et de l'Ile-de-France et de vingt autres lieux ; et il y a grande apparence, à en juger seulement

par le présent, que tous ces gens-là n'ont point prononcé de même autrefois (1). J'estime aussi que leur langage a dû varier de siècle à siècle; et voilà pourquoi je tiens à savoir, au juste et au vrai, ce que l'on va m 'enseigner. Sera-ce la prononciation picarde ou la normande? celle du xii* siècle ou celle du xv'? Je ne suis point exigeant, du reste; et j'apprendrai aussi volontiers l'une que l'autre; mais je prétends et j'espère, avant tout, être informé de quoi il s'agit.

Avec une prétention et une espérance aussi légitimes , me voilà fort désappointé lorsque j'entends commencer la leçon ex abrupto , par l'exposé d'une première règle de l'ancienne prononciation, règle vague et générale, qui ne m'apprend rien de ce que je veux savoir : car elle est rédigée à l'imparfait et à l'aide du collectif on , mot précieux, avec lequel on peut parler eu l'air, tout en affichant beaucoup d'exactitude et de rigueur. De l'objet, de la valeur de la règle, je m'en occuperai tout à l'heure; mais pour le présent une seule chose m'inquiète , c'est de savoir où et quand elle était en vigueur. En aucun cas, ditesvous, on ne prononçait de telle façon. En aucun cas , soit ; mais dans quel temps, et dans quel lieu? A ces deux questions , nulle réponse, pas un mot; et comme le premier fondement de la règle est tiré de Gargantua, il est loisible de croire qu'elle a été en vigueur partout et toujours jusque vers le milieu du xvi^ siècle.

Toutes lesloisdécouvertespar M. Génin sont conçues en termes aussi vagues ; et de là cette conséquence que la prononciation était identique par toute la France. C'est seulement quand toutes ces règles et lois ont passé sous nos yeux, que l'auteur daigne accorder une mention de trois pages à la question des dialectes, dont il fait fi, et qu'il appelle patois, pour s'en débarrasser plus aisément, comme si le nom pouvait changer la chose.

Je ne relèverai pas les plaisanteries et les lazzi qui remplissent ces trois pages ; j'en extrais seulement ce qu'il y a de grave, à savoir : que « même avant la centralisation moderne, il y eut « toujours un centre; que dès avant Philippe-Auguste, ce centre « était Paris ; et enfin qu'il y avait un peuple français et une « langue française, à laquelle le trouvère picard ou bourguignon

(1) Voyez d'ailleurs les preuves historiques de l'existence des dialectes réunies par M. le Roux de Lincy. ( Inlrod. aux IV livres des Kois, p. lx et suiv.)

« se faisait nue loi de se conformer, au mépris du ramage de son

S'il est vrai, et cela peut en effet se soutenir, que la hingue de Paris fut la langue modèle, et que la prononciation parisienne fut la meilleure, M. Géuiu avait le droit de n'étudier que cette langue et cette prononciation. C'est incontestable. Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât dans quelles liniites géographiques il renfermait ses études, le nom de Paris étant trop peu pour me satisfaire. Mais passons sur ce défaut d'exactitude : l'auteur a donné une tout autre prise à la critique.

11 vous paraît sans doute, comme à moi , que pour étudier le langage d'une province , il faut employer exclusivement des textes écrits dans cette province et suivant son langage. Comment rechercher, en effet, dans un document picard ou bourguignon, les lois qui régissaient la prononciation de l'Ile-de-France? Pour que cela fût possible, il faudrait avoir établi d'abord que les Bourguignons et les Picards écrivaient comme les Français proprement dits, bien que leur prononciation fût différente. M. Génin le soutient, mais il ne le prouve pas ; et il commet la faute impardonnable de puiser partout les différents textes qu'il allègue, sans choix, sans distinction, sans s'inquiéter de savoir ni où ni par qui ces textes ont été rédigés et écrits. Grave négligence, qui ébranle singulièrement la confiance du lecteur, et qui, eu raison même de sa gravité, doit être mise dans tout son jour.

Le trouvère bourguignon ou normand , dit M. Génin , se conformait cà la langue du centre , au mépris du ramage de son pays. C'est déjà une proposition bien hardie, bien absolue. Que le trouvère fit parfois effort pour écrire en françah de France , et qu'il y réussit tant bien que mal, c'est possible ; mais qu'il le voulût toujours, ou que toujours il y parvint, ce n'est pas vrai.

Voyez plutôt ce qui arriva au trouvère Quènes de Béthune, ce grand seigneur poète et guerrier, qui mieux que tout autre pouvait s'instruire du beau langage. 11 était Artésien, comme l'indique son nom , et il composait en artésien ou eu picard , ce qui était tout un. Vers l'an 1 180 , il vint à la cour de France , où la régente, Alix de Champagne, et le jeune prince son fils , qui régna depuis sous le nom de Philippe-Auguste, lui exprimèrent le désir d'entendre quelqu'une de ses chansons. Quènes de Béthune récita donc des vers , très-intelligibles pour ses auditeurs , mais fortement empreints d'un cachet picard. Aussi fut-il raillé

par les seigneurs de rranee, repris |)ar la reine et par son iils, blàmc par tout le monde , et notamment par une eertaine comtesse, dont le suffrage lui eût été cher, à ce qu'il parait. C'est luimême qui nous a transmis le souvenir de sa mésaventure dans une chanson, où il s'exprime ainsi :

Mon langage ont blasmé li François

Et mes cliançons, oyaiit les Champenois,

El la conlesse ciicoir, dont plus me poise (i)èse).

La roïne ne fit pas que courtoise Qui me repiist , elle et ses fiex li rois; Encoir ne soit ma parole /ranfoise, Si la pnet-oii bien entendre en français. Ne cil ne sont bien appris ne cortois Qui m'ont repris si j'ai dit mot d'Artois Car je ne fus pas noniz à Pontoise (I).

Il est clair, par là , que les trouvères provinciaux ne se conformaient pas toujours, ainsi que le prétend M. Génin, à la langue de l'Ile-de-France, et qu'ils ne méprisaient pas absolument le ramage de leur pays. Quand ils faisaient effort pour parler le pur français, c'était, au contraire, en dépit de leur amour pour leur dialecte ou pour leur langue, comme ils disent. L'auteur du roman de Florimont , Aymon de Varennes, qui était contemporain de Quènes de Béthune, s'exprime à cet égard très-nettement : « J'aime mieux ma langue que toute autre, dit-il: >>

Mieux ains ma lengue que l'aultruy.

Ce qui ne l'a pas empêché de composer son poëme en français, tout Lyonnais qu'il était.

Il ne fut mie fait en France

Mais en la langue de Françoys

Le fist Aimes en Leones (2) (Lyonnais).

Et pourquoi Aymon de Varennes prenait-il ce parti? c'était pour plaire aux Français.

Aux François \euU de tant servir , (Car ma langue leur est sauvage)

(I) Romamero français, p 83. — Hist. littéraire de la France, t. XVIll, p. 840. Voyez aussi l'introduction au\ Quatre livres des /{o/s, par M. le Roux de Lincy ,

p. LXXVII.

(•?) Rime, qui , pour le dire en i)assanl, prouve que oi se prononçait ai ou e-

Que j'ay dit en leur language Tout au mieux que je ay sceu dire.

II ajoute d'ailleurs cette remarque :

Romans ne histoire ne plait Aux Françoys , se iiz ne l'ont fait.

«Et ce n'est pas merveille, car il n'est au bois oiseau si laid X ni si sauvage qui ne trouve son nid plus beau que tout autre. « Voilà pourquoi, moi aussi , je trouve plus beau ce qui est de « mon pays ( 1 ). »

Admettons d'ailleurs avec M. Génin que les trouvères de diverses provinces aient toujours composé en français. Est-ce à dire que leurs poëraes aient été aussi chantés ou récités en français? Nullement. Le jongleur, qui était le rhapsode du troubadour ou du trouvère, faisait souvent fléchir, au moyen de légers changements , la composition de son maître, et l'adaptait ainsi au goût, à l'oreille de ceux qui l'écoutaient. On peut croire en outre que cette modification était parfois involontaire, et dépendait du pays du jongleur. Toujours est-il que le fait est certain, et j'en trouve une preuve curieuse à la fin d'une chanson de Bertrand de Born , ce célèbre troubadour, qui avait un jongleur nommé Papiol et qui lui adressa un jour cette recommandation : « Papiol , va me chanter cette chanson en pure langue romane (plena lengua romand), et non pas en langue poitevine (m len- (jiia peilavina). «

Papiol était donc capable de chanter indifféremment dans l'un et dans l'autre dialecte; mais, Poitevin peut-être, il avait plus de goût pour le langage de son pays , et soumettait les chansons de Bertrand de Born à des changements assez considérables pour en faire des chansons poitevines. Il ne me paraît pas possible d'expliquer autrement la recommandation du troubadour, qui voulait que ses poésies fussent chantées comme elles étaient écrites.

Si les poésies des trouvères ou des troubadours se modifiaient ainsi dans la bouche des jongleurs , elles subissaient des altérations analogues sous la plume des copistes. A une époque où il n'y avait point d'orthographe , chacun écrivait suivant sa pro-

(I) Ilisfoire littéraire, t. XV, p. 486 à 491. — Les Manuscrits français de la Bibl. du roi, t, IH , p. 14.

ooncialiou, suivant les habitudes de son pays, et l'on comprend très-bien qu'un poëme ou une chronique composés en français pouvaient prendre une physionomie normande ou picarde dans les mains d'un scribe picard ou normand. Rien n'était plus fréquent, en effet , et rien n'est plus aisé à prouver. Il y a tel manuscrit de Troissart, par exemple, qui porte au plus haut degré l'empreinte de la prononciation picarde, et qui pourrait bien être conforme à celui du célèbre chroniqueur, lequel était, comme on le sait , natif de Valenciennes. Il en est tel autre, au contraire, où l'on chercherait en vain la moindre trace du dialecte picard (l).

Par ces diverses raisons, je crois avoir démontré qu'on ne saurait invoquer indistinctement toute espèce de texte , lorsqu'on veut, comme M. Génin , rechercher dans ces textes les règles de la prononciation du français de France. Je vais maintenant compléter ma démonstration en prouvant que des documents cités par M. Génin, les plus importants, les plus fréquemment allégués, notamment la Chanson de Roland et le Livre des Rois^ ne sont d'aucune autorité pour sa doctrine. Je lis , p. 301 :

« Il est faux qu'on prononçât jadis les Français , on disait « les, Fransonès . » Voilà une règle du langage du centre, n'est-ce pas? puisque c'est celui-là qu'a étudié IM. Génin. Eh bien, la Chanson de Roland donne à cette règle un perpétuel démenti ; car, dans ce vieux texte , on ne voit jamais que cette forme Franceis.

L'ost des Franceis verrez sempres deffere (p. 3) (2).

J'ose défier M. Génin d'avancer que Franceis ainsi écrit , et d'une manière constante , se prononçât fransouès. Voilà donc une exception à sa règle, une contradiction formelle de cette assertion si tranchante : ■< 11 est faux qu'on prononçât jadis les Français. » Comment M. Génin sortira-t-il de là ? Il va répondre : «Lisez dans mon livre (p. 304), que le son ai était figuré en Normandie par ei : Engleis, Franceis. » Par conséquent, aux yeux de ^]. Génin , la chanson de Roland est un texte nor-

(i) Voyez \es Mamiscrits de la Bibl. du roi, n"* 9GC! etsaiS.

(y) J'ai compté 35 fois ce mot clans les 70 premières pages <ln poenie , et pas une fois il n'est écrit anirement. (Voy. p. 10, 12, 14, 18, 20, 23, 28,20,32,33, 'lO, 41, 42, 44, 40, 46, 49, 53, 56, 59, 00, 62, 63, 64, 05, 60, 68.)

mand. Je le veux, bien ; mais vous voyez, lui dirai-je alors, que le trouvère normand ne se conformait pas toujours, comme vous le prétendez, à la langue de France, à la langue du centre; car, en ce cas, il eût écrit François ou Fransoués , ou toute autre forme de ce genre, toujours d'api es vous. En second lieu , si !a Chanson de Roland donne ainsi des démentis à ■vos règles, par cette raison qu'elle n'a pas été écrite à Paris, soyez assez bon pour laisser là ce texte, et ne pas vous en servir, puisque vous étudiez la jjrononciation parisienne, et non la normande. Il vous est interdit, logiquement, d'employer ce document que vous citez sans cesse.

Je lis encore dans l'ouvrage de M. Génin (p. 301) : «On disait le Roué pour le Roi. »

Où et quand, s'il vous plait? Évidemment à Paris, au centre ; non pas, par exemple, dans le pays où a été écrite ]a. Traduction des quatre livres des Rois. Dans ce pays , quel qu'il soit (l),on ne prononçait pas roî<p,mais bien rei. Exemple : Li primiers livres des Reis. Dans ce pays-là on prononçait aussi la leiet non la loué , mon deit , tt non mon doué, etc. , etc. 11 sufiit d'ouvrir le volume pour s'en convaincre. INouvelle preuve que les trouvères et les clercs ne se conformaient pas toujours à la langue du centre , et ne méprisaient point le ramage de leur pays.

J'ajoute que si les principes les plus élémentaires de la logique interdisaient à M. Génin de citer la Chanson de Roland , ils lui défendaient aussi l'usage du Livre des Rois, qu'il allègue néanmoins, à tout moment, pour établir, quoi? les règles de la prononciation du centre. Mais vous voyez bien, IMousieur, que le Livre des Rois n'a pas été écrit au centre, puisqu'il dit rei là où vous affirmez qu'on disait roué. Renoncez donc au Livre des Rois ; car, toutes les fois que vous l'invoquerez, on va vous objecter : Ceci n'est point du pays dont vous étudiez le langage, et nous ne voulons point de cette preuve. De même, toutes les fois que vous vous aiderez de la Chanson de Roland , une réclamation vous attend : La Chanson de Roland est normande, et normande aussi l'ortbographe que vous citez. Pour française , elle ne l'est

(I) Il y a plusieurs raisons de croire que ce texte est normand , et telle est l'opinion d'un illustre juge. — Le mot échiquier qu'on trouve dans le livre des Rois est un argument des [ilus solides en faveur de cette opinion.

point ; or, c'est, du fraoçais que vous prétendez m'enseigner la prononciation. Et ainsi de vingt autres documents, qui sont les arsenaux de M. Génin.

Il y a réponse à tout , je le sais ; et au disciple rebelle qui fera entendre cette réclamation, le professeur tiendra peut-être ce langage: Soyez certain quej ai longuementcomparé,examiné,épluché les textes, et si je vous assure que ceci est français , vous pouvez m'en croire. Nous serons donc obligés de répéter l'pse dixit. C'est un anachronisme impossible ! M. Génin devait, avant tout, nous faire savoir à quel signe il a discerné, dans la Chanson de Roland, dans le Livre des Rois, et autres ouvrages, ce qui était général de ce qui était particulier, ce qui appartenait à la langue du centre, de ce qui s'en écartait. Mais , faire cette distinction, c'était étudier la question des dialectes, et Taiiteur n'a pas voulu descendre à ces misères; il n'a pas voulu en compliquer son livre. 11 abandonne ce champ inculte à qui voudra le prendre, en l'avertissant toutefois que le travail est secondaire. Non, ce travail, s'il est jamais fait, et bien fait, ne sera pas secondaire ; car il permettra à M. Génin de recommencer son livre sur des bases solides. Tout autre que 31. Génin, qui aurait pris pour sujet la formation , l'histoire de la langue française, aurait pu, sans trop d'inconvénient , négliger les dialectes ; cette négligence n'était pas permise dans un livre sur la prononciation. Ici la question des dialectes était dominante, et s'imposait à l'auteur. II a cru y échapper en annonçant qu'il étudiait seulement la prononciation dune province; mais personne n'acceptera ni l'excuse de M. Génin, ni les règles qu'il a posées, parce qu'il a puisé ses preuves à pleines mains dans toute espèce de documents , de tous les pays, où abondent les traces des prononciations provinciales , et qu'il ne pouvait distinguer ce qui était provincial de ce qui ne l'était pas , sans avoir préalablement et minutieusement étudié ces dialectes ou patois qu'il dédaigne.

Voilà un premier vice de méthode, un vice capital , et de nature à inspirer au lecteur une défiance très-légitime. En voici yun second bien plus grave encore, et bien plus capable d'enlever à priori toute créance aux idées de l'auteur. Il n'est pas une des règles exposées dans son livre qui ne soit absolue, inflexible , sans exception ; et c'est déjà de quoi surprendre ceux qui savent combien la matière traitée par M. Génin a toujours été ondoyante et diverse; mais ce qui confond, c'est que

ces règles absolues reposent sur un nombre très-limité d'arguments. M. Génin veut-il démontrer, par exemple, qu'autrefois GN sonnait simplement > dans tous les mots français qui s'écrivaient avec ce double signe ? Il croit fermement être venu à bout de son entreprise quand il a cité dix mots ainsi écrits , et où il suppose que le g était muet. Les dix preuves, prises en ellesmêmes, sont loin d'être solides, comme j'espère le faire voir plus loin ; mais, le fussent-elles , elles prouvent pour les dix mots cités, et rien de plus ; ou , sinon , il faudra poser ce principe :

Toutes les fois que , dans une langue, un signe quelconque a la même valeur dans dix mots , on en peut conclure qu il Ta aussi dans tous les autres mots où il se trouve , sans exception.

Et comme ce principe estduue absurdité manifeste sous cette forme générale , comme il nest vrai aujourd hui ni en allemand, ni en anglais , ni en français . ni en grec moderne , ni probablement en aucune langue , je le restreins à ces termes :

Toutes les fois que, dans l'ancien français, un signe quelconque a la même valeur dans dix mots , ou (suivant 1 occasion) dans trois, dans quatre, dans cinq mots , on en peut conclure qu'il l'a aussi dans tous les autres mots où il se trouve , sans exception.

Voilà ce que prétend implicitement iM . Génin ; mais ce n'est pas tout que de prétendre; il faut démontrer , surtout quand le principe sur lequel on s'appuie est unique peut-être dans 1 histoire des langues. D'ailleurs, si M. Génin me permet d'employer ces termes d'école, la majeure d'un syllogisme doit toujours être à l'abri de toute contestation ; et je vous laisse à penser si c'est ici le cas. L'argumentation de l'auteur, déjà inadmissible , quand il s'agit de consonnes , devient monstrueuse , lorsqu'on arrive aux voyelles , à ces signes si muables , si variables , d'un son si capricieux , si incertain , d'une valeur si diverse , et parfois si difficile à saisir. Supposez donc, pour un moment, que l'anglais ou le français actuel sont devenus des idiomes aussi anciens que la langue de S. Bernard ; supposez que lorlhographe n'en soit pas réglée, et livrez-vous, à l'aide des rimes et des discordances orthographiques, à la recherche qui vient d'occuper M. Génin. Par un moyen ou par lautre vous arrivez à pe!;ser que la voyelle e a eu le son de l'a dans le mot tourment, et dans une douzaine d'adverbes, comme fortement; et là-dessus vous écrivez cette règle : « Dans le français du dix-neuvième

siècle, la voyelle e, suivie d'un w, avait toujours le son de la. » Vous aurez fait là de belle besogne, par ma loi, et qui m'apprendra bien exactement la prononciation du mot chieti !

Ou encore , vous trouvez que a dans le mot anglais table se prononçait e, et vous vous bâtez de révéler à vos contemporains cette règle jusqu'alors inconnue, que a, dans l'anglais du dixneuvième siècle , avait toujours le son de e. Ils seront bien avancés, convenez-en, et bien édifiés sur la prononciation du mot hall , par exemple !

Je sais que M. Génin répondra à ces objections : « Que me parlez-vous de français et d'anglais du dix-neuvième siècle? Ce sont là des langues arrivées à leur point de perfection , et par conséquent, dborribles langues, où rien n'est régulier, symétrique , barmonieux. Je vous l'ai dit en mon paragrapbe de la syncope : » Il n'y a de langues conséquentes et logiques dans toutes leurs parties que les langues primitives. >- M. Génin l'a dit , c'est vrai ; il a voulu même le prouver, je le confesse; mais le point en litige, c'est de savoir si cela est. Or, on serait tenté de le croire, après avoir lu toutes les règles sans exception , toutes les lois absolues, tous les principes inflexibles, qui, suivant lui, régissaient le langage de nos pères ; mais ce bel édifice , si artistement construit, repose , comme vous venez de le voir, sur la plus fragile de toutes les bases ; il n'a été élevé qu'à l'aide d'un affreux paralogisme ; et l'on ne saurait trop admirer cette naïveté d'enthousiasme avec laquelle M. Génin se passionne pour une cbimère qu'il a bâtie de ses mains. C'est lui , c'est lui seul qui a doté l'ancien français de toutes les qualités merveilleuses qu'il a cru y trouver et qu'il a créées de toutes pièces. M. Génin, épris de ce vieux langage , M. Génin, en extase devant les beautés de cet idiome naissant, c'est Pygmalion devant sa statue!

Exempt de cette furieuse passion , parce que je ne me suis pas trouvé sous l'empire des circonstances qui l'ont fait naître , je suis moins exposé aux écarts dont elle a été cause. C'est donc avec quelque lucidité que j'espère démontrer directement ce qu'on peut déjà soupçonner d'après les critiques générales qui précèdent, à savoir, que les règles posées par M. Génin sont fausses. Je ne le prouverai pas pour toutes, ce qui serait aussi long qu'inutile; mais j'en choisirai deux des plus importantes , l'une relative aux consonnes , l'autre qui concerne les voyelles.

Voici la première, celle que M. Génin regarde comme la clef do

voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de nos ancêtres, et qui , suivant lui , ne pouvait souffrir d'exceptions. Elle est en réalité la clef de voûte, non de la prononciation de nos ancêtres, niais du système de M. Génin, et, par conséquent, si je la fais fléchir, tout le système tombera, sans que j'aie besoin de le prendre pièce à pièce.

BÈGLE. — « Dans aucun cas, Ion ne faisait sentir deux con- « sonnes consécutives écrites, soit au commencement, soit au mi- « lieu, soit à la fin d'un mot ; soit l'une à la fin dunraot,et l'autre « au commencement du mot suivant. » (P. 5.)

Dans aucun cas ! vous l'entendez. C'est ainsi que s'exprime partout M. Génin. Il n'est pas de ces savants timides, qui, lorsqu'ils font des règles, se ménagent toujours une porte de derrière pour en sortir. L'exception lui est inconnue ; ce qui est indispensable du reste pour le soutien de sa théorie. Aussi peut-on le contredire à peu de frais, et c'est une facilité dont je vais profiter d'abord à l'occasion des consonnes initiales. La section qui traite de ces consonnes s'ouvre par un rébus tiré du livre ix de Gargantua. Rabelais dit que les faiseurs de rébus, abusant de Ihomophonie de certains mots, faisaient peindre une sphère pour signifier espoir. < Donc , ajoute M. Génin , la prononciation con- « fondait ou du moins rapprochait beaucoup ces deux mots. Je suis « convaincu qu'on prononçait de Vêpouère. »

Je voudrais bien savoir sur quoi M. Génin a formé sa conviction. J'ai beau retourner le mot sphère pour en tirer un son analogue, je n'y puis parvenir en aucune façon. Ajoutons un e, nous avons esphère ; mais, où est la preuve que ïs ne sonnait pas? où la preuve que ïh était sans valeur? Et quand nous accorderions ces deux points , comment faire épouére , dépère P Voilà pourtant le premier fondement de cette règle sans cesse invoquée par M. Génin, qui n'a pas voulu s'apercevoir apparemment que Rabelais donnait ce rébus comme une ineptie, et s'en moquait parce qu'il était détestable. Aussi , bien loin de conclure que sphère et espoir se confondaient , M. Génin aurait dû dire : Donc il y avait entre ces deux mots une différence sensible.

Heureusement pour M. Génin, toutes ses preuves ne sont pas aussi faibles. Il remarque judicieusement, mais sans rien apprendre à personne , que les mots tirés du latin et commençant dans cette langue par les doubles consonnes st, sp, se, commencent tous en français par un e, qu'il qualifie euphonique, sauf un

certain nombre qui sont de iormation moderne, comme spectre ou spectacle.

L'observation est juste , si elle n'est pas neuve ; mais elle ne prouve pas le moins du monde qu'en aucun cas on ne faisait sentir deux consonnes consécutives , et c'est là la question. Quand je dis espace ou esprit, je fais très-bien sentir les deux consonnes consécutives s et p. Le Gascon qui prononce esquclette, l'Espagnol qui dit espectaculo^ fout également sentir .<(/, sp. Jusqu'ici donc rien de démontré, sinon que certains peuples ont prononcé de façon à ajouter un e devant les doubles consonnes initiales ; et encore n'est-ce point là une règle absolue, qu il faille prendre à la lettre. N'allez pas croire qu'au douzième siècle on ajoutât toujours cet e , ou même qu'on le suppléât dans la prononciation, lorsqu'il n'était pas écrit. Voici ce qui arrivait souvent, et ce dont M. Génin ne parle pas. La langue qu'il admire tant était d'une mobilité si misérable , que les mots se déformaient et se transformaient à volonté. Ainsi, quand la construction d'une pbrase amenait une voyelle quelconque devant un mot à double consonne initiale, le mot ne prenait point d'c, mais se prononçait probablement avec le secours de la voyelle précédente. Exemples : « La spaze de trois bores. — Une spaveiitable cbose. — La spessece des cures (densilas curarum). — Lo spî'r de prophétie. — La sfauleteit {stabilitas).

Comenzat à steir (stare). — A sa proie sfeivet loiez (stabat

ligatus) (1). — La spée , et, dans la même page, de l'espee (2) , etc., etc. » L'addition de le , on le voit par là , n'était point générale au douzième siècle, et, par conséquent, ce n'est pas un fait primitif. Mais d'ailleurs, je le répète, qu'importe cet e ou toute autre voyelle? La règle de M. Génin est fausse, si l'on prononçait comme aujourd'hui espace et esprit , par exemple ; car, en ce cas , on faisait sentir, nonobstant ïe, deux consonnes consécutives.

Il est très-vrai, et tout le monde le sait, que dans un grand nombre de mots l'addition de ïe initial a favorisé l'extinction

(1) Voyez Roquefort, aux mots spaze , etc.

(2) Traduction îles quatre livres des Rois, p. 198. —M. Génin ne peut objecter que l'e se suppléait et qu'il y avait éiision de l'a ou de l'o; car , en ce cas , on eût écrit, suivant la prononciation, Vespaze , l'espée, ainsi qu'on écrivait inamie ou ma mie. D'ailleurs, ce genre d'objections n'est pointde mise : on pourrait, par là, prouver n'importe quoi.

d une des deux consonnes st, sp, se. Il est très-^Tai que longtemps ou a écrit estrange , espouventahle , escole , pendant qu'on prononçait étrang-e, épouvantable, école ; cela est si vrai, qu'à la fin on a supprimé dans lorthographe la consonne frappée de mutisme. Mais ce fait, bien connu, n'est pas général ; il n'embrasse pas tous les mots de la même classe. Espace , esprit , estomach , estime, sont là pour eu témoigner ; et puisque \s est restée dans ces mots, taudis qu'elle s'éteignait dans d'autres , j'en conclus qu'on l'y a laissée parce qu'elle se prononçait. M. Génin n'a qu'un moyen de s'opposer à celte conclusion, c'est de prouver que la différence est moderne, et qu'au douzième siècle on disait épace, éprit, étomach , étime. Or, cette preuve, je ne la trouve nulle part dans sou livre; et j'ose le défier de la donner, non pas par règle générale , ce qui est trop aisé , mais par exemples particuliers, qui sont seuls de mise en pareille matière. En effet, poser une règle générale , c'est affirmer ce qui fait question ; et comme, au dire de M. Génin, le mérite de l'ancien langage comparé au nôtre était de n'avoir point d'exceptions là où nous en avons, pour mettre ce mérite en relief, il faut de nécessité prendre les exceptions actuelles , puis établir rigoureusement qu'elles sont de notre fait, et rentraient autrefois dans la règle générale.

Quelques mots encore sur les consonnes initiales. M. Génin avance que spectre , squelette, spectacle , sont tard venus dans la langue. Je le crois aussi ; mais il eût été bon d'indiquer une date au moins approximative ; car si ces mots sont nés au quinzième siècle , par exemple , il sera prouvé par là que les règles posées par M. Génin commençaient, dès cette époque, à tomber en désuétude; chose importante, puisque l'auteur de ces règles ne se fait aucun scrupule de les faire vivre beaucoup plus tard. Témoin l'étymologie du mot péquin. qui n'aurait pu subir toutes ses métamorphoses quà la fin du seizième siècle, ou même au dix-septième (voy. ce mot dans la partie alphabétique de cet article) .

Pour mon compte, j'ignore à quelle époque sont nés spectre, squelette , spectacle ; mais voici des analogues qui datent du quinzième siècle, à n'en pas douter : ce sont les mots stalle et stille (style) ; on les trouve dans le Grant et vraij art de pleine Rhétorique, composé par Pierre Pabri ou Le Fèvre , à la lin du quinzième siècle ou au commencement du seizième , et cela dans un passage bon à citer ici : « II est ung barbare de

rude liiiiiçaige à ouyr qui s'appelle cacephalon ou clipsis, comme : gros , gris , gras , grant ; et crocq , cric , crac ; et evangelistes , stalles, slille; traistre, truant (l). »

Ce passage me paraît prouver : I" que c final sonnait dans cnc, crac, croc, et M. Génin le nie, non pas pour ces mots , mais pour tous ; 2" que l'addition de Ve initial n'était déjà plus nécessaire, parce qu'on savait mieux prononcer, et que la langue sortait de son enfance. Mais voici des témoignages, du même auteur, qui sont beaucoup plus importants, et qui vont nous introduire dans les consonnes médiantes.

« Quant st vient après a, .s se profère , comme astuce , astrologue , astrolabe, chasteté. Peu avec hastif (liàlif), en sont exceptez.

" Item , quant st vient après e, s ne se profère point, comme : c'est un honnestc homme. — Le connestable en faict grant [este. Peu en sont exceptez avec manifeste, estimation , reste , peste.

« Item, quant st vient après i, s se profère , comme distance, histoire. 11 en fault oster maistre^ paistre , maistre, cloistre , croistre, à l'occasion de r qui entre en la sillabe.

« Item , quant st vient après o, s ne se profère point , comme closture, hoste, apostres , ostés, hors le Roi coste avec sa poste postulante.

'< Item, quant st vient après u, s se profère, comme coustume, justice, custode, fuste (2). »

On voit qu'à l'époque où écrivait Fabri, la prononciation à l'égard de st était précisément ce qu'elle est aujourd'hui, et ce qu'elle avait toujours été, suivant toutes les apparences ; car le moyen de croire qu'on ait jamais dit pelé et rete pour peste et reste! Mais , va dire M. Génin, que m'importe Fabri , un homme inconnu, un clerc, un curé (car Fabri fut curé), un pédant? A son témoignage, j'oppose celui de Théodore de Bèze , cet illustre savant ! Et , en effet , M. Génin a invoqué Théodore de Bèze, qu'il a associé à sa cause, et grandement compromis , il faut le dire. C'est même une petite scène assez comique , et qu'il faut que je vous

(1) Fol. Lvii (le l'édit. posthume de 1534. — Notez que ce que Fabri appelle barbare, ce n'est pas un de ces mots pris isolément , mais bien leur juxtaposition.

(2) W partie, fol. vi et vu.

conte, si vous le permettez. Elle commence par un soupir, par un regret qui s'exhale. Ah ! si M.Génin a\ait connu plus tôt le traité de prononciation que publia Théodore deBèze, en 1584, il se serait épargné bien du temps et de la peine ; « car, dit-il , « une règle importante, que j'ai tirée d'une longue étude et de « la comparaison assidue des textes, je l'eusse trouvée là toute " formulée « ( p. 9^ ; mais qu'y faire? Quand le temps est dépensé, et la peine aussi, le mieux est de se consoler. Ainsi pensent les sages ; ainsi M. Génin. Il se console donc par des considérations fleuries, qu'il emprunte à l'horticulture. Il Peut-être aussi, remarque-t-il , j'y aurais fait moins d'atten- « tien (à la règle). 11 en est des idées comme des plantes: celles «que personne n'a semées, et qui viennent d'elles-mêmes, <• poussent et se développent bien plus vigoureusement que les « plantes repiquées toutes grandes de la main du jardinier. Dans « l'esprit comme dans le jardin , ce qui est adoptif n'égale jamais « l'énergie de ce qui est natif » ( p. 9 ).

Après cet élégant monologue, Théodore de Bèze fait son entrée, mais non dans le costume de son temps. M. Génin lui en prête un galamment , pour qu'il n'ait point l'air trop déplacé à côté de lui ; il Ihabille en Français d'aujourd'hui, et vous allez voir comme. « Voici le passage où Théodore de Bèze pose en « principe qu'on ne doit jamais faire sonner deux consonnes « consécutives. J'aurai du moins l'avantage d'appuyer de son "■ autorité le résultat de mes recherches :

« Les Français émettent toutes les lettres avec une sorte de •<■ mollesse et de négligence. Leur langue est si antipathique à toute « rudesse de prononciation, que sauf te c, /'m, /*n et l'v redou- « blés, comme dans accès, somme , année, terre , ils ne font ja- « mais sentir deux consonnes de suite. »

Cette traducliou, comme celles de Perrot d'Ablancourt, est une belle infidèle, ou , pour le dire sans métaphore, il y a là un gros contre-sens ! Théodore de Bèze n'a point dit , et ne pouvait point dire : « Les Français ne font jamais sentir deux consonnes de suite. » 11 a dit, ce qui est encore plus vrai aujourd'hui que de son temps : « Ils ne font jamais sentir une consonne redoublée.» Or, une consonne redoublée, et deux consonnes de suite, ne sont pas le moins du monde la même chose. Voici le texte latin :

« Omnem pronuntiationis asperitatem usque adeo refugiente francica lingua , ut exceptis ce, ut accès {accessus); mm, ut

somme ; nn, ni année (anmis) ; rr, ul terre (ferra) , nuUam (jrminatain consonantem pronunliel (1). «

L'expression geminata consonans est si claire en elle-même ; elle emprunte d'ailleurs une telle clarté aux exemples qui la précèdent, et qui sont précédés eux-mêmes d'un doid)lc c, d'une double m, d'une double n et d'une double r, que le contre-sens de M. Génin est véritablement incroyable. Kt moi aussi, je puis le dire, j'aurais dépensé moins de temps et de peine, si la règle de Théodore de Bèze fût venue plus tôt à ma connaissance (sous sa forme latine). Plein de confiance dans une traduction signée par un professeur de faculté, je me suis mis l'esprit à la torture pour m'expliquer comment Théodore de Hèzc avait pu écrire une pareille règle, et en quel sens il fallait l'entendre; car, de la prendre à la lettre , je n'en voyais pas le moyen. Je ne pouvais m'imaginer que sous Henri lil on prononçât terne pour terme, pelé pour perte ou peste, tenir pour ternir^ etc. Enfin, de désespoir, je m'avisai de recourir k Théodore de Bèze lui-même ; et maintenant je demande pardon à cet homme célè- })re des démentis que je lui ai adressés in petto.

J'en tombe d'accord avec lui : les Français, en général, ne font point sentir une consonne redoublée; ils ne disent point une char — r?/e, ils ne disent plus même somme, année et terre, en prononçant les deux m , les deux n ou les deux r, comme cela avait lieu de *son temps; mais , dans une multitude de mots , ils font sentir deux consonnes de suite, aujourd hui comme au seizième siècle et comme aux siècles antérieurs. Voilà ce que M. Génin n'a pas compris.

Après avoir allégué une règle qui n'a jamais existé , l'auteur en cite une autre qui n'a aucun rapport à la question. En effet, il s'agit de prouver qu'on n'a jamais prononcé deux consonnes de suite ; et M. Génin s'évertue à établir qu'au seizième siècle on n'en prononçait pas trois , ce qui serait encore contestable.

« On rit des gens du peuple , dit-il , qui prononcent il m'ostine ; c'est un enfant ostinc ; ne m'oslinez pas. Ils parlent comme on parlait à la cour de Henri ITI, et pourraient couvrir de confusion les pédants , en leur citant la règle tracée en latin par Théodore de Bèze (p. 10. ) »

(I) De Fiaucicaî linguae recta proniintiafione tractatiis, Tlieod. Beza aiictore, p. 9, r.pnève, 1584 , un vol. in-12.

Que dil celle règle tracée en latiu ? Qu'au temps de Théodore de Bèze, le b placé devant st était parfois entièremeut muet, comme dans les mots obstiné et obslinalion ^ qui se prononçaient ostiné , oslination ; et que, dans d'autres cas , on l'adoucissait le plus possible , par exemple , dans les mots abstenir et abstinence {i). Voilà déjà une version un peu différente de celle de M. Génin , en ce qu'elle est plus complète ; car >l. Génin s'est contenté de faire dire à Théodore de Bèze : « b disparait absolument devant sf , comme dans ces mots : obstiné, obstination, « sans ajouter les exemples d'abstenir et d'abstinence, lesquels prouvent qu'on prononçait jusqu'à trois consonnes consécutives.

Mais, quand même la règle de Théodore de Bèze serait absolue , je ne vois pas en quoi elle favoriserait la thèse de M. Génin ; car, daus^o.sa'/îé, dans ostination , il y a encore deux consonnes de suite, lesquelles se font sentir parfaitement bien; d'où je conclurai, si l'on veut, que le peuple a horreur de trois consonnes, mais de deux, non. S'il disait otinc, otination, à la bonne heure ; mais il ne l'a jamais dit.

Les mêmes observations s'appliquent au mot obscur, à propos duquel M. Génin cite encore Théodore de Bèze, et le cite mal. Cet illustre savant n'a point prescrit de prononcer oscur, comme on le prétend. Voici ses termes : < b se prononce devant se, mais de façon à mitiger autant que possible la sécheresse de cette lettre. Exemple : obscur et ses dérivés, qui sonnent à peu prés comme si l'on écrivait oscur (2). >- Loin de prescrire la prononciation oscur, Théodore de Bèze pose d'abord en principe que le b se prononce devant se; et c'est seulement pour faire cornprendre 1 adoucissement dont cette lettre est susceptible, qu'il ajoute : perinde pêne ac si scriptum sit oscur. Mais , d ailleurs, quand on aurait dit oscur, on eût encore fait sonner deux consonnes consécutives, et partant, M. Génin n'aurait point encore démontré cette règle importante qu'il a tirée d'une longue étude et de la comparaison assidue des textes.

Ovier pour obvier, autre exemple cité par M. Génin, et toujours d'après Théodore de Bèze, a du moins l'avantage de se

(1) Aille st et tune quiescit prorsus, ut in liis voribns obstiné, obstination : qua» pioniintiamus os<»n<<, ostination : vel quantum fieri potest lenilnr. u\ nbsfeni7- , abstinence (p 64).

(2) Pag. t/..

rapporter à la question ; mais la citation n est pas plus exacte ici qu'ailleurs. « Hèze, dit l'auteur, recommande de dire ovier et non obvier (p. 10). » Non, lîèze ne recommande pas de dire ovier ; il lait remarquer seulement que le 6 s'iidoucit tant soit peu : ante digamma vero (iliquantuhim lenitur ut i)i obvier; sic fere efferendo ut si scriberctur o — vier (I). Ce sont là des nuances à la place desquelles il ne faut pas nous faire \oir des couleurs.

En somme, les divers témoignages ou prétendus témoignages deTliéodorede Bèze, si triomphalement produits par M. Génin,se réduisent à rien. Le premier est un contre-sens; d'autres n'ont point de rapporta la question, et le dernier prouve une chose, une seule, à savoir, qu'on prononçait légèrement le b cVobvier. Il y a loin de ce chétif résultat à la fameuse clef de voûte dont j'examine la valeur, et contre laquelle je veux, à mon tour, invoquer Théodore de Bèze, puisque sou livre est là sous ma main. Dans ce livre, il y a une partie intitulée : de literis qniescentibus, des lettres muettes, où l'auteur passe en revue les voyelles d'abord , et ensuite les consonnes. Je vais extraire des paragraphes relatifs aux consonnes tous les passages qui contrarient directement la règle de I\I. Génin.

Vu n'est pas muet dans absent, dans obsèques. Tune non quiescit (p. 64 ) ; dans objet , pleno suo sono efferlur ( ibid. ).

2° CT, dans l'intérieur d'un mot, se prononce entièrement. Syllaba intégra pronunciatur, ut : acte, action, actif, affection, détracteur ( p. 65).

c final se prononce complètement, comme dans ces mots: broc, froc, soc, sec, suc, et autres semblables, qu'il soit suivi d'une voyelle ou d'une consonne : quœcunque vel vocalis vel consonans sequatur (2).

3" D final ne se fait point sentir dans le mot pied, bien que les Picards prononcent ce mot comme s'il finissait par t ( piet , d'où piéton) (3).

4" L finale se prononce toujours , quelle que soit la consonne

(1) Page 64.

(2) Ainsi l'on anrait dit un froc noir; ce qui contrarie (litectement la tliéorie de M. Génin, suivant lequel on aurait prononcé imfro noir (p. 65).

(3) Vous voyez, que Tliéodore de Bèze ne taisait point fi des dialectes , coninic M. Génin (p. 65).

qui commence le mot suivant , quœcunqtie comonans sequenlem vocem inchoet, sonum siiiim serval (I).

5" M n'est jamnis muette (p. 69).

6" p est muet dans <emps , dans compte^ sept et loup; mais il ne l'est ni dans coup, ni dans sep de vigne (cep), sauf au pluriel (2).

7° Les lettres q et r ne sont jamais muettes ( p. 70). 8° s est tantôt muette, et tantôt se prononce devant /, m, n , p, 7, et ^ ; uiais quand "? C'est ce que l'usage a[)prendra mieux qu'aucune règle. Cependant cette lettre n'est presque jamais muette dans sp : espérer (.3), espérance , esprit, espèce, respirer; dans sq, toujours, ou presque toujours, elle se prononce, lorsqu'elle est précédée des voyelles i et u : jusques, morisque ''p. 7 i).

— Muette dans pastoureau , ïs se fait entendre dans pastorelle.

— Précédée d un i, elle se prononce dans miste , mislère, mistion, histoire, légiste , sophiste^ etc. — Précédée d'un u, elle se prononce aussi. Exemples -.juste, justice, justifier, rustre (p, 72).

Si le contre- sens de M. Génin n'était déjà bien établi, voilà qui le rendrait encore plus palpable. Comment ! vous prétendez que Théodore de Bèze ne veut pas qu'on prononce deux consonnes de suite, excepté dans les mots accès, somme, année et terre ! Mais pourquoi donc ce même Théodore de Bèze permetil de dire absent, objet, obsèques, gagner, justice, etc.? Pourquoi surtout a-t-il eu la légèreté de nous enseigner que le q et ïr se prononcent toujours, et que Ym n'est jamais muette? Nous allons en tirer cette conséquence, qu'on pouvait dire un terme , ternir, dtrnier, etc. , etc. Les exceptions vont jaillir par milliers , et alors c'en est fait et de votre règle et de celle que vous avez prêtée si gratuitement à l'illustre savant, comme vous l'appelez, qui , loin de vous appuyer de son autorité , devient votre illustre et victorieux contradicteur.

U est vrai que M. Génin prend à partie Théodore de Bèze et un nommé Maigret , une espèce de fou , qui fut le Marie de son temps , pour avoir restreint le précepte à certains cas spéciaux.

(1) Ainsi l'on disait ciel et non pas cié , comme le vent M. Génin , ni^me ponr le seizième siècle. (Voyez p. 5fi, le lebns tiré de Garganfiui, dont il croit pon voir s'autoriser, tandis qne le passa};e cité prouve le contraire de ce qu'il avance.)

(2) Par con.'^éqiient , c'est nous qui sommes plus euphoniques que nos aïeux ; car nous ne faisons plus soiuier le p de co i et de sep on cep.

(.3) Ce qui me fait croire qu'on ne disait pas de Vepouh'c.

Mais lu reproche est injuste, d'abord ; car Théodore de Bèze l^daiis la traduction de M. Gi-nin) pose un principe très-j;énéral, et soumis à fort peu d'exceptions. Lu second lieu , que si^nilient ces paroles : » Ils devaient dire que jamais deux consonnes de suite ne se font entendre (p. 1 1)? »

Quoi ! ils devaient dire que jamais deux consonnes ne se lont entendre 1 Mais si très-souvent elles se faisaient entendre , il leur fallait bien constater la chose , et l'accepter, qui mieux est. Je vous comprendrais si , au lieu de se font , vous aviez écrit ne doivent se faire. Mais c'eût été alors une autre question. Théodore de Bèze et Maigret , comme tous les grammairiens du monde, notaient l'usage , le fait , la pratique de leur temps. De cet usage ils faisaient ce qu'on appelle très-improprement une règle , et s'ils restreignaient la règle à certains cas spéciaux , c'est que l'usage le voulait ainti. Pourquoi donc leur chercher querelle , et leur reprocher de n'avoir pas deviné votre s}'slème ? Ils n'en pouvaient mais.

Poussons jusqu'au bout l examen de la prétendue règle, en la poursuivant dans quelques-uns de ses cas particuliers, que M. Génin a considérés à part comme d'importants corollaires. « Gn, dit le savant professeur, sonnait simplement n. » Comment le prouve-t-il? Par dix exemples, onle sait déjà, comme si gn se trouvait seulement dans dix mots, ou comme si la preuve administrée pour dix mots sullisait pour tous. Mais rien n'est moins certain, même à l'égard des mots allégués. On trouve, dans le Livre des Rois , les deux formes suivantes :

Ciim (les sicomors ki cieissent en la Champagne (campagne). Li reis Sedecias s'enfuld par la champaine del désert (i).

De là M. Génin conclut qu'on prononçait campane. C'est bientôt dit. Je soutiens, au contraire, que Vn des mots que nous écrivons aujourd'hui Champagne ou Campagne, a toujours été molle ou mignarde, comme on l'a appelée. L'indice de cette mollesse ou mignardise, c'est le g dans la première des deux formes citées, c'est Vi dans la seconde; et quand même on trouverait par hasard Campane, je ne me tiendrais pas pour battu. Je dirais que Vn était molle, et sonnait comme gn. Eu espagnol , n'écrit-on pas duena , monlana, qu'on prononce diiegna, montagna? Mais le signe, m"objectera-t-on , le signe qui surmonte

(I) M. (Jfnin a \\\,\\ cito ce texte. Il iinininie cantpairjHe.

in, est là pour avertir de la prononciation. Pauvre objection; car il en est de ce signe comme de nos accents , tout cela est moderne. Au moyen âge , on écrivait senior, et non senor.

Por mandamiento del senior Alffoiisso coude de Poeters.

{Charte espagnole de 1249.)

D'ailleurs, le mot Campagne ou Champagne ^ dont il s'agit. Tient de Campania , et non de Campana, comme le veut 31. Génin (I); et il est facile de montrer que ces flexions, nia, nie, nio , niu, ont presque toujours amené la prononciation gn , et l'amènent souvent encore aujourd'hui. M. Génin, qui invoque si souvent la voix du peuple , ne trouvera pas mauvais que je la lui oppose. Les gens du peuple disent à chaque instant un pagnier, ma gnèce , pour un panier^ ma nièce. C'est par suite de celte tendance naturelle que les mots senior, monlania, teslimoniare, bonne ou basse latinité, ont produit seigneur, montagne, témoigner, lesquels ne se sont jamais prononcés seneur, montane, tèmoner; en effet :

1° Seigneur, qu'on ne trouve nulle part, à ma connaissance, sous la forme seneur, se rencontre ainsi figuré , de quatre manières différentes , dans le seul chapitre xviii des Établissements de saint Louis: Saigneur, Seignieur, Saignieur et Saingnieur.

2" Montagne, dans la même page de Joinville (p. 129), est écrit Montaigne, Montaingne (2).

3° Témoigner, dans le même paragraphe de Beaumauoir, se trouve sous les deux formes : tesmogner, tesmongner (p. 121 , édit. de M. le comte Beugnot).

Est-il probable , est-il possible que le g ait été absolument muet dans des mots ainsi écrits? Evidemment on aura prononcé d'abord , comme le peuple prononce encore parfois, seiùeur (3) , ièmonier ; puis seigneur, témoigner; et , comme le sonde gn passe souvent par le nez , souvent aussi cet accident de prononciation a introduit dans récriture la nasale n, qu'on rencontre au moins une fois sur trois devant les deux consonnes gn , Saingnieur, montaingne , tesmongner, etc. , etc.

D'ailleurs, si gn sonnait toujours comme n, quelle idée étrange

(1) V. du Cange au mot Campania. On a dit, il est vrai, montana ; mais aussi souvent inontanea el moniania. {Ibid.)

(2) De même, dans S. Bernard : monlaigne (p. 528) , montaingne (p. 530 ) CJ) On trouve ordinairement sanior dans le livre de Job. V. p. 452, etc.

nuraienlt'ue nos aïeux daller introduire celte nolalion dans une quantité considérable de mots où l'élyniologie ne lanicnait pas? Qui les obligeait à écrire montagne, mot de leur fabrication, s'ils prononçaient montmie P Qui les forçait à iigurer ainsi qu'il viegne ou qu'il viengne, ce qu'ils prononçaient, suivant vous, qu'il vienne'? A tout moment, on rencontre des formes pareilles, et nul doute qu'à une certaine époque on ait prononcé viegne. l^Ième raison que pour Seigneur : Senior, reniât. IMème tendance à faire fléchir nia, nio, nie en gna , gno, gne. Même présence de la nasale devant gn. Je pourrais citer une multitude d'exemples de ce genre; mais ils sont si communs et si connus, que ce serait faire de l'érudition à trop bon marché. Je me bornerai à invoquer ce passage de Théodore de Bèze :

« Quelques personnes malhabiles, dit-il, écrivent la lettre y à la fin de certains nots, comme ung, tesmoing , soing , besoing. C'est une faute ; car si l'on écrit ce g dans les dérivés tesmoigner, soigner, besongner, c'est à cause de Vn molle ( id fit propter n molle). »

En somme, il parait incontestable que Vn molle ou mignarde était en usage au moxen âge, et rien ne le prouve niieux , selon moi, que 1 étymologie et l'orthographe de certains mots, comme montagne et Champagne , qui sont précisément eu tète de ceux que produit M. Génin pour fonder la proposition contraire ; et si à ces mots l'on en joint d'autres, comme seigneur, qui , sans contredit, s'est prononcé, au temps de saint Louis, de même qu'aujourd'hui , il sera évident que le principe posé par i\1. Génin est faux.

Je dis qu'il est faux, parce qu'il est absolu ; car je n'entends pas nier qu'au moyen âge le g n'ait été entièrement muet dans un certain nombre de mots, et dans ceux-là justement où il était étymologique. Ainsi, on écrivait presque toujours senefier, senefiance^ pour signifier, signifiance, et dès lors je penche à croire que la lettre supprimée dans l'écriture, non pas accidentellement , mais habituellement, l'était aussi dans la prononciation; mais il faut qu'on m'accorde, en revanche, cette autre conclusion que là où le g n est point étymologique, et là où il est constamment placé devant Vn, il indique le son mou ou mignard de cette lettre.

L'auteur des Variations du langage français s'est trompé doublement lorsqu'il a écrit ces lignes: « Les relations que le mariage

0 de Louis XIII établitenlre laFrance et l'Espagne, introduisirent " chez nous la laugue et les usages espaguols ; la prononciation ■< usitée par delà les Pyrénées pour Vn cun la tilde s'attacha dès " lors à celte notation (jn, et le dix-septième siècle n'en connut H plus d'autre ( p. 14 ). »

C'est donc à dire qu'avant le mariage de Louis XIII, la notation (jn avait encore et toujours le son d'n simple? M. Génin le croit fermement, puisqu'il a encore écrit ceci : « Le seizième " siècle retenait la vraie prononciation; voyez, pour preuve, les * rimes de ce rondeau, adressé à Marot , par Etienne Clavier. « (Suit le rondeau dont les rimes ne prouvent rien.

A quoi je réponds : Voyez, pour preuve du contraire, le passage de Théodore de Bèze, que j'ai cité tout à l'heure, et auquel j'ajoute celui-ci: « «, au commencement d'une syllabe , « conserve le sou qui lui est propre; mais, dans l'intérieur d'un « mot, cette consonne prend souvent un son mou, inconnu aux « Hébreux, aux Grecs, et peut-être aux Latins , bien qu'il soit très-familier aux Italiens et aux Espagnols. Les Italiens comme les Français le représentent par gn; les Espagnols, par n simple, surmontée d'une tilde ri. Exemples : après a , gagna; devant e fermé, gagner; devant e féminin, rongne; après t, ignorer, guigner; après o, rognon; devant eu, gaigneur. On prononce ces mots à peu près comme si l'on écrivait gania , ganier, guinier, ronion, ganieur et iniorer (l). » Si cela ne vous suffit point, lisez la lettre qu'Estienne Pasquier écrivit au célèbre et malheureux Ranius , lorsque celui-ci fit paraître sa Gramere fransoeze , ce livre révolutionnaire, où il bouleversait le peu d'orthographe qu'on avait de son temps.

« Pelletier, en son dernier livre de l'orthographe et pronon- •< dation françoise, dit Pasquier, commande d'oster la lettre g « des paroles esquelles elle ne se prononce, comme en ces mots .< (dit-il) : signifier, régner, d<V/ne.Quantà moy, je ne les prononçay "jamais qu'avec le g. » (Lettres, liv. LIÏ , lett. 4.)

Je tire deux conclusions de ce passage : la première, c'est que, même selon Pelletier, le g se prononçait au moins dans certains mots , puisqu'il commande de 1 ôter seulement dans les mots où il ne se prononçait point , et qu'il cite ; la seconde , c'est que tout le monde ne prononçait pas comme Pelletier, et par exemple Es-

(I) Dc/iaiic liiiij. recfa promint , j». 30 et 31.

tienne Pasquier. Donc ce ne turent pas les relations établies par le mariage de Louis XIII entre la France et l'Kspagne, qui modifièrent la prononciation de jyn, laquelle d'ailleurs était déjà ce quelle est , sauf quelques exceptions, lorsque l'espagnol s'introduisit en France. D'un autre côté , quand 1 hypothèse de M. Génin serait vraie, ce ne serait pas une raison pour avancer que la prononciation espagnole s'attacha à la notation Gn, au point que le dix-septième siècle n'en connut plus d'autre. En effet, lu contraire résulte :

r D'exemples cités par M. Génin lui-même, et par lesquels il cherche à établir que, dans la seconde moitié du dix-septième siècle , on prononçait anneau pour agneau ; cyne pour cyyne ; maline pour maligne^ et assinc pour assigné ;

2*" Du passage suivant, écrit en 1687 : « De la règle gna, gne, « gni, gno, ynw, exceptez en ces mots signe, signer, consigner, soub- « signer, et tous les mots dérivez de ces verbes dont le gn se pro- « nonce ordinairement comme s'il n'y avait qu une n : ainsi pro- « noncez siner, consiner [l). »

Ainsi le dix-septième siècle connut d'autre prononciation que la prononciation espagnole, de même que le seizième n'avait pas attendu le mariage de Louis XIII pour faire sonner le gn comme il avait toujours sonné en France, dans les mots seigneur, chaml)agne, montagne, etc.

En voilà beaucoup trop sur ce point; passons à un autre. Il s'agit maintenant des consonnes /, m et n redoublées, et d'abord de la consonne / , qui, lorsqu'elle était redoublée , avait toujours, selon M. Génin, la valeur des deux / mouillées de bouilli, caillou. C'est partout le même système absolu : toujours, jamais, en aucun cas, etc. M. Génin ne s'exprime pas autrement ; aussi personne n'est plus facile à contredire. Ici, il suffit pour cela de tourner quatre feuillets du livre , et vous trouverez (p. 27, 28 et 29) les formes suivantes, citées par l'auteur lui-même :

(1) L'Art de bien prononcer et de bien parler la langue françoise, dédié an duc de Bourgogne. Paris, 1687. Un vol. in-12. — Les mêmes exceptions ou à peu près subsistaient au seizième siècle : Usus tamen obtiuuit , ut excipiantur quœdani , ut signe , cum derivatis, ut signer , resigner; règne ^i régner , in quibus (/ quiescit et n nativo suo sono et non illo molli effertur , quasi scriptum sit sine , siner, résiner, rené, rener. (Tliéodore de Bèze, p. 66.)

Palier, melle, Challes, Challot, Mellot^mellenc, huiler, supellatives, MeUusine, pourpar/er, merle, Charles, Chariot, Merlot, merlan, hurler, superlatives, Merlusine.

Dans toutes ces formes, vous le voyez , il y a deux II placées entre deux voyelles, ce qui devait inévitablement les faire mouiller dans la prononciation. Telle est la conséquence de la règle posée par l'auteur. On disait donc pailler pour parler, Chaillot pour Chariot, meillan pour merlan, etc. , etc. On disait l'empereur Chaillemagne ! M. Génin n'oserait le soutenir, et, la preuve, c'est qu'à la page 28 il a prudemment oublié sa règle de la page 18. Il affirme tout simplement qu'on disait palier, mellan, Challot , etc. ; d'où je conclus que l redoublée ne se mouillait pas toujours.

Quant à Vm et à \n, c'est bien autre chose. L'auteur a imaginé purement et simplement tout ce qu'il en a dit, à commencer par cette assertion gratuite : « Doubler les consonnes eût paru " une superfluité, hormis le cas où il s'agissait de rappeler une « syncope. » (P. 20.)

S'agissait-il de rappeler une syncope quand on écrivait sommes (sumus) par deux m P Non évidemment ; je lis pourtant dans saint Bernard: « Nos-mismes , qui abbeit sommes (p. 56H). » « J\ous-même qui sommes abbé. « On pourrait citer cent exemples pareils tirés des plus vieux monuments de la langue.

« Le plus ancien manuscrit français (ajoute l'auteur), le Livre " des iîo/s, écrit toujours /"lemme par deux m. » G est possible; mais, en revanche, il écrit toujours dame par une seule m. Or, la syncope qui de domina a fait dame est exactement la même que celle qui a tiré femme de femina. Pourquoi donc le copiste , qui prenait tant de soin de rappeler l'une, n'a-t-il pas jugé à propos de rappeler l'autre? Pourquoi aussi trouve-t-on si souvent famé pour femme, au treizième siècle, dans cet âge qui paraît à M. Génin l'âge dor de la langue? 11 est très-malaisé , en ce cas, de « répartir la consonne doublée entre les deux syllabes adjacentes, et de prononcer fan-me. »

Répartissez doue la consonne doublée quand elle ne l'est pas. Mais rien n'embarrasse M. Génin. « Si l'on trouve femme «ainsi figuré, famé, la contradiction, dit-il, n'est qu'appa- « rente, et se concilie par l'âge des manuscrits où les copistes « introduisaient l'orthographe de leur temps. Tout ce qu'on " en peut conclure, c'est que la prononciation actuelle du mot

" femme remonte très-haut; mais l'autre lavait certainement • précédée. »

Et d'où le savcz-vous? c'est le contraire qui parait certain , puisque l'on trouve à la fois famé et femme au treizième siècle. Cette circonstaîice interdit non-seulement d affirmer, mais même de supposer qu'on ait pu prononcer fan-me.

« D'après cela, continue M. Génin, et pour voir comme l'on " prononce mal aujourd'hui , considérez ce passaf^e des Femmes « savantes :

Veux-tu toute la vie offenser la grammaire?

— Qui parle d'offeirser grand père ni grand mère.

» Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'au- « trefois ; il ne l'est pas suivant la méthode aujourd'hui en usage, -< de jeter les deux m dans la dernière syllabe, et de prononcer « la gra-mmaire. " (P. 21 .)

Le Jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'autrefois! Mais qui prouve la prononciation d'autrefois? Qui prouve qu'elle fût bonne ? Qui prouve que le jeu de mots fût exact et diit l'être? Qui prouve qu'aujourd hui l on rejette les deux m de grammaire dans la seconde syllabe ? Autant de propositions, autant de contes en l'air.

D'abord il n'est pas vrai qu'on prononçât gran-maire au temps de Molière, et la preuve, la voici. L'auteur d'un traité de prononciation dédié au duc de Bourgogne, et publié en 1G87 (quinze ans après les Femmes savantes)^ dit en propres termes : « Lescon- « sonnes doublées se doivent prononcer comme si elles estoient

« simples , comme : èpigramme , comme ^ homme, pomme,

« garenne, bonne, personne, appaiser, etc. , qu'il faut prononcer " comme épigrame , corne, home , pome , garene , bone , persone , « apaiser, etc. » (1).

Le mot grammaire n'est point cité parmi ceux qui rentrent dans la règle ; mais il ne figure pas non plus dans les exceptions, qui se bornent, pour l'm et In, aux mots ennui, femme et solemnel ; « car on dit an-nuy , dit l'auteur du traité, et non pasajîwy, ny cnuy ; » et « ces mo\^ femme, solennel ou solemnel , solemnité, etc, se prononcent comme si on escrivoit famé, solanel, solanité, etc. » (P. 43.)

(1^ L'art de bien parler et de bien prononcer la langue fran«;oise , p. 3%

A moins donc que M. Génin soit en mesure d'établir que ta prononciation du mot grammaire a changé de 1672 à 1687 , il faut qu'il retire ce qu'il a risqué si légèrement, et confesse que le jeu de mots de Molière n'était pas plus exact en 1672 qu'aujourd'hui. C'est à quoi l'on peut se résoudre sans trop de regret, et sans crainte d'outrager l'immortel auteur des Femmes savantes. Il importe peu à sa gloire, ce semble, que le jeu de mots ait été exact ou non. Pour que la méprise de Martine fût vraisemblable, il suffisait que grammaire et grandmère sonnassent à peu près de même; le premier étant inconnu à cette fille aussi ignorante que sensée, elle n'a pu faire autrement que d'entendre le second. Mais je veux, pour un instant, que nos aïeux aient prononcé gran-maire, il n'y aurait pas là de quoi les complimenter, et M. Génin est un peu de mon avis, lorsqu'il dit: « Je ne prétends « pas que ces sons du fond de la gorge , fan-me , mal hon-nête , « très-fréquenis dans notre vieille langue, fussent plus agréables « que ceux du bout des lèvres par lesquels on les a remplacés. » Vous avez bien raison de ne pas le prétendre; mais en ce cas, pourquoi nous renvoyer au passage cité des Femmes savantes^ afin de voir comme l'on prononce ma/ aujourd'hui P Vourquoi encore cette expression: La bonne prononciahon d'autrefois? Ces sortes de contradictions reviennent souvent dans l'ouvrage de M. Génin, et trahissent la lutte perpétuelle qui a dû s'établir entre son système et son bon sens. C'est le système qui l'a emporté ; mais l'on est bien aise de retrouver çà et là la trace des efforts du vaincu.

On la cherche vainement sous cette apostrophe que M. Génin adresse à son lecteur, à propos de \n redoublée : « Allez donc « en Lorraine, apprendre à prononcer nan-ni, en traînant sur la « première syllabe.» (P. 21.) Allez-y vous-même, serais-je tenté de répondre à l'auteur. Voilà une jolie école de prononciation que votre Lorraine ! et encore, si vous preniez la peine de me dire pourquoi vous m'y envoyez, pourquoi il faut prononcer nenni en traînant sur la première syllabe! Mais point.

La seule raison que j'en voie, c'est qur l'on prononçxiit ainsi autrefois; et cette raison n'en est pas une, 1° parce qu'il ne suffit pas qu'une chose ait été autrefois pour qu'elle soit réputée bonne ; 2° parce qu'il n'est pas prouvé qu'on ait prononcé nan-ni autrefois. En effet, au moyen âge on écrivait fort souvent nenil par une seule n.

Voiie, biauâ liiez , menjaslu liiii ?

— Nenil, Sire, ne n'ai talent (I). (Romnn du Renaît , 1 , 10./

Et en 15G9, Robert Estienne disait :

« Nani ou nainiiv, sert aussi eu response. As-iufaict cela? On respond : Nanin. >- (2).

Or, précisément, M. Ciéniu ne veut ni de neni , ni de nani, qu il regarde à tort couinie des prononciations toutes modernes. « Le plus grand nombre dit né-ni; c'est ainsi qu'il est estropié «au théâtre. D'autres, eu petit nombre, nani. AUezdonc en Lor- « raine, etc. ! » Non, nous n'irons pas eu F.orraine, et en prononçant neni ou nani , nous suivrons fort probablement les traces d un grand nombre de nos aïeux.

A'^oici maintenant le grasseyement des Français, et notamment des Parisiens, expliqu'' par leur aversion native pour les doubles consonnes. « L'r et 17, dit M. Génin, ne sont liquides qu'à la « condition d'occuper la seconde place; mais à la première elles « sont très-dures. En ce cas, on avait deux ressources : suppri- « mer absolument la liquide ou la transposer. » (P. 22.)

Examinons donc d'abord les cas de suppression, pour considérer ensuite les transpositions. Si l'on écrivait marbre et arbre, c'était, suivant l'auteur, par respect pour l'etymologie (car nos aïeux res|)ectaient beaucoup l'etymologie!) ; mais en parlant, on supprimait la première r, abre, mabre, qui sont restés ainsi chez le peuple. — Oui, il est vrai qu'aujourd'hui quelques paysansdisent un âbre, et qu'autrefois \r de certains mots disparaissait dans l'écriture. Ou trouve en effet, çàetlà, bien que rarement, qualier, mabre , paler, bone , pour quartier, marbre, parler, et borne, comme on l'a remarqué dans le glossaire du roman de la Rose. Dire que c'est là une trace du grasseyement français, c'est faire une conjecture assez vraisemblable; mais s'imaginer que l'r, suivie d'une autre consonne, disparaissait toujours dans la prononciation, c'est se tromper gravement.

Je lis dans ksÈlablissements de saint Louis [Rec. des ordomi., t. T, p. 138), larcin, écrit comme aujourd'hui. Si la règle de M. Génin est vraie, il en résulte qu'on prononçait lacin', mais le moyen de le croire, lorsque l'on voit trois lignes plus haut, larrecin; lorsque plus loin, p. 258, on voit encore larcin, et dans

(1) Voire, beau neveu, as-tu mangé aujourd'hui? — ^enni , Sire, ni n'en ai envie.

(2) Gramm. franc. , p. 93.

ies dix lignes qui précèdent, larrecin répété cinq ou six fois? Les deux formes ainsi rapprochées dans le même document représentaient assurément le même son, et lequel? Évidemment, celui qu'indique si bien l'orthographe larrecin. J'en dirai autant des mots dernier, serment, clarté, qu'on rencontre tantôt sous la forme actuelle, et tantôt figurés ainsi : derrenier , serement, sairement, sairment, clarete.

Je ne croirai jamais, non plus, qu'on ait dit une face pour une farce; qu'un serj an z (l) ou sergent ait été, dans la prononciation, l'homonyme du favori de Tibère ; et qu'on ait jamais annoncé la fin d'une pesonne en ces ternes : elle est môte! M. Géuin a fondé sa règle sur la prononciation anglaise, où l'r, dans des circonstances analogues, s'adoucit sensiblement et parfois semble disparaître tout à fait ; mais il faut remarquer que la langue anglaise est tout autrement accentuée que la nôtre , et que cette absorption de l'r, quand elle a lieu, s'opère toujours sous l'influence de l'accent. Par exemple, dans le mot Barbarous, où l'accent tombe sur le premier a, la dépense de respiration qu il faut faire pour prononcer cet a, entraîne inévitablement l'adoucissement de l'r qui le suit. Avec cette habitude d'accentuation, un Anglais ne manquera jamais de prononcer gàçon notre motgarçon ; mais ce ne sera point par aversion pour les doubles consonnes consécutives , qui ont été de tout temps fort bien venues dans la langue anglaise.

Quand il y a eu, dans notre langue, adoucissement ou absorption de l'r, c'est qu'on a allongé la voyelle précédente. Aussi les |)aysans qui disent d6re appuient beaucoup sur l'a, qui se prête mieux que toute autre voyelle à ce prolongement de son ; mais ce n'est pas là, tant s'en faut, et ce n'a jamais été un fait général. Jamais notre langue n'a été accentuée comme l'anglais; jamais peuple n'a prononcé l'anglais plus mal que nous, précisément parce que notre prononciation est unie et un peu monotone. En outre nous grasseyons toujours, et les Anglais ne grasseyent point; ils atténuent l'r quand laccenl les y conduit; mais dans une foule de cas, ils la font rouler et la profèrent presque aussi nettement que les Italiens, comme on peut s'en convaincre en comparant seulement les mots raison et reason, et la seconde r de barbarous et de barbare. 11 me paraît donc impossible de s'aider

(1) Rois, p. 27.

ici de la prononciation anglaise (I), et M. (lénin nu lait autre chose que de transporter dans l'ancien français un accident de cette prononciation, produit par une cause qui n'a jamais eu d'action sensible sur notre langue.

Emporté par sonardeur systématique, M.Génins'est laissé aller en outre, à des erreurs fort regrettables. Il veut, par exemple, que candélabre soit une preuve encore vivante de l'ancienne prononciation du mot arbre^ comme s il existait le moindre rapport entre ces deux mots. Candélabre vient de candelabrum , où j'aperçois une r derrière le b, mais non pas devant ; et si quelque copiste du moven âge s'est axiaé iVécvire candelarbre, ce n'est pas une raison pour croire que candélabre signifie arbre qui porte des chandelles! (P. 23.) Les copistes écrivaient candelarbre pour candélabre, comme arme ou anrme pour âme, et armertume pour amertume. 11 est probable que ces /■ parasites ne se prononçaient pas d'ordinaire; mais je ne voudrais point jurer qu'on ne les a jamais fait sentir dans certains pays. Comment expliquer, en effet, la formation du verbe hurler , si 1'/- parasite a toujours été muette? On disait en latin ululare et non urlulare , ce que M. Génin i)arait avoir oublié , quand il dit, page 28: « Le verbe /iwr/er sonnait huiler. » Pourquoi s'exprimer ainsi? N'était-il pas plus logique de dire : « Le verbe huiler, uller, du latin ululare, sonnait w//er; mais comme nos pères avaient horreur de ïr placée devant une autre consonne, ils n'ont pas tardé à l'introduire dans ce mot, en dépit de l'étymologie. Ils l'ont introduite aussi dans valet, qu'ils écrivaient varlet. Jlais ne faites pas attention à ces abus; il y a toujours eu des ignorants, même au treizième siècle, et je dois confesser que mon système n'était pas parfaitement connu de tous les sujets de saint Louis. »

Il est impossible de nier, en effet, que le système de M. Génin fût inconnu à un grand nombre de ses aïeux. Aussi, n'est-on pas peu surpris de 1 entendre raisonner à chaque instant comme si le contraire était vrai. Decequ'en Normandie, par exemple, on prononce mon gâs pour mon gars, >L Génin tire hardiment cette conclusion : « On prononçait donc aussi gâçon. » C'est une argumentation bien risquée ; car il y a une grande différence entre l'extinction d'une consonne finale et celle d'une médiante, et l'on ne saurait conclure de l'une à lautre ; non plus que d'un simple

(I) si te n'est peiit-èlre pour étiidi'T le tliulecte normand

à un composé, non plus que d'un monosyllabe à un dissyllabe ou à un trisyllabe. Ce sont là des principes bien connus, et que M. Génin oublie à chaque instant ; car, après avoir avancé que (/arçon devait se prononcer comme gars, il soutient à l'inverse, (1 après le mot faubourg {fors bourg], que fors, aujourd'hui hors , (levait se prononcer fô.

Fors, il est vrai, a fini par se prononcer fô dans forsbourg , d'où faubourg; mais cela ne prouve point du tout qui! se prononçât de même lorsqu'il était seul. Car, si cette façon de raisonner était légitime , on en viendrait à soutenir que ains ou ainz avant; se prononçait ai , parce qu'il se prononce ainsi aujourd'hui dans l'adjectif aîné {ains né, anté nalus). Et même, comme, au sentiment de M. Génin, Vi a été primitivement placé à côté de l'a pour l'éclaircir, il en résulterait que ains se prononçait à trèsclair. Par conséquent, ce vers du roman de Garin :

A Loon vint rendemaiu ai7is midi (avant midi) (T. I, p. 215).

serait devenu dans la prononciation :

A Loon vint l'endemain a midi ;

et l'on aurait dit de quelqu'un qu'il était mort àsonheure pour signifier ains son heure ou avant son heure .

Je ne plaisante point, comme vous le voyez ; je ne fais que tirer une conséquence rigoui^euse du système de M. Génin, une conséquence comme on en ferait jaillir par centaines, si Ion voulait presser un peu cette prodigieuse théorie.

Je ne m'attache pas à relever toutes les singularités que ÎVl . Génin donne sérieusement comme des preuves de son système : que lard rimait très-bien avec gras, que Robert se prononçait Robet, et cent autres arguments du même genre , qui ne prouvent absolument rien , sinon qu'on rimait à peine au moyen âge , et que la rime est d'un secours presque nul pour arriver à connaître la prononciation. Ce serait peine perdue que de chercher à démontrer une vérité aussi bien établie, et dont IM. Génin est forcé de convenir lui-même, De son propre aveu , les poêles usaient jusqu'à l'abus de la faculté de modifier les mots suivant le besoin de la rime; et d'un autre côté, chacun sait que dans les plus vieilles poétiques on distingue les rimes léonines, c est-à-dire les vraies rimes, de celles qu'on a appelées assonances, et qui résultent souvent d'une seule voyelle commune.

Après les cas où l'on supprimait l'une des deux liquides r ou

/, examinons ceux où on la transposait. Hien n'est plus fréquent, rien n'est mieux connu des amateurs de philologie que les transpositions de lettres. Perncz , prenez; froumi, fourmi ; formage, fromage; betbis, brebis, etc., etc. Mais M. Génin a émis sur ce sujet un certain nombre d'idées neuves, qu'il importe de vérifier. Et d'abord , il prétend qu'on a toujours prononcé de façon à placer ïr la seconde, sans égard pour l'étymologie. C'est nous , les modernes, qui sommes revenus à la forme étymologique, sans égard pour l'euphonie. Ainsi, là où nos pères prononçaient fremer, froumi, bre(jei\ nous disons fermer, fourmi, berger.

On trouve, en effet, des exemples de fremer, de froumi, de breger, dans les textes du moyen âge , et encore aujourd hui le peuple reproduit parfois ces formes; mais c'est étrangement s'abuser que de prendre ces indices d'une prononciation incertaine et mobile pour en faire les fondements d'une règle absolue, qui n'a jamais existé. En effet, si le peuple aujourd'hui dit froumi, il dit aussi "volontiers et aussi souvent pernez pour prenez. 11 en était de même au moyen âge : les uns disaient ferpier, les autres frepier. 11 suffit, pour produire l'une ou l'autre de ces formes , dans une prononciation rapide, d'articuler plus ou moins nettement la voyelle ou la diphthongue qui suit ou précède ïr, et aussi de faire rouler plus ou moins cette consonne. La moindre négligence , le plus petit embarras de la langue transpose 1'/- fort aisément ; et la prétendue aversion de nos pères pour les doubles consonnes n'entre pour rien dans cet accident.

Tout ce qu'on pouvait dire de vrai et d'intéressant sur ce point a été dit depuis longtemps. On a très-bien remarqué que fromage, brebis, fripier, et quelques autres mots (l), attestent encore aujourd'hui la facilité avec laquelle ïr se transposait jadis. Si, comme le croit M. Génin, il y avait eu une réaction dirigée par 1 étymologie contre la prononciation euphonique de nos pères, on eût réformé assurément fromage, brebis et fripier, et repris les formes ferpier, berbis et formage. Mais c'est l'usage,

(1) L'un des pins curieux est tremper. M. Génin en parle, mais il omet ce qu'il y a de plus piquant à en dire. Tremper son vin signifiait, au moyen âge, (emperare vinum (aqiiâ). On écrivait tantôt lemprer , tantôt tremper. Cette dernière forme a prévalu et est restée dans la langue ; mais on lui attribue généralement un sens (|u'elle n'a pas. On s'imagine l^ue tremper son vin, c'est le mouiller ; erreur évidente : tremper &oii vin, c'est le tempérer, selon la forme modem". Ou trouve dans Joinville des exemples de temprer et tremper du vin.

ce maître plus capricieux que logique, qui a décidé de tout cela , qui a fait garder les brebis par uq berger au lieu de les confier à un breger, ou, ce qui eût été mieux encore, selon l'étymologie, de mettre des berbis sous la garde d'un berger. ( Vervex , berbix, berbicarius.)

L'objection la plus forte qu'on puisse faire à M. Génin, ici comme ailleurs, c'est qu'il a généralisé d'une manière indiscrète le résultat de quelques observations. Fût-il vrai qu'autrefois on prononçât toujours fremer, froiimi et breger, rien ne vous autorise à en conclure qu'on prononçait aussi libreté et vretu pour liberté et vertu. D abord, on ne rencontre pas, à ma connaissance, d'exemples de ces formes , ce qui fait que vous n'avez pas même un prétexte à mettre en avant ; et, quand vous en trouveriez deux ou trois, on serait encore en droit de les récuser, et d'ajouter que libreté, que vretu surtout, seraient beaucoup plus durs que les formes actuelles. Ainsi , vous le voyez , nous ne pouvons faire un pas dons cet examen sans retrouver à chaque page les conséquences du vice de méthode que j'ai signalé au commencement de cet article. Il était certain d'avance que ce vice devait engendrer des erreurs sans nombre ; vérification faite, il est certain qu'il a produit ses fruits.

Je ne puis, à mon grand regret, discuter chacune des preuves produites par M. Génin; je ne veux pas cependant laisser là le paragraphe qui traite des transpositions sans m'expliquer sur le passage suivant qui renferme une erreur capable de séduire quelques lecteurs.

« Beverus, dit M. Génin, on a fait voir, qu'on prononçait •< vouére, quand \'r finale était suivie d'une voyelle : voir est, ve- «■ rum est. Mais quand le second mot commençait par une con- •< sonne, on ne pouvait plus conserver ïr à la fin, ce qui eût « ajouté un e muet, et donné deux syllabes au lieu d'une. Que « faisait-on alors? on transposait l'r eu parlant, et tout en écrivant « voir, on prononçait vroi, vroué , et finalement vrai. » (P. 36.)

J'en suis bien fâché ; mais dans cette étymologie du mot vrai, il n'y a rien que de faux. En premier lieu, M. Génin n'a pas fait attention à une analogie qu'il aurait dû avoir la hardiesse d évoquer, et sur laquelle je serais bien aise de connaître son sentiment. Lorsqu'on disait :

Ja soil ce que il fust fiers et corageiix, verx les rebelles et vers ses anemis , si esloit-

il <iouz et Immbles verz S. Églize et vers ses rtienistrcs. {Chron. de Sninf- Denis , rec. (les liist., t. X, p. 312.)

Est-ce qu'on prononçait, par hasard , corageux vres les rebelles et VRES ses anemis, vres sainte Êfjlize et vres ses menisircs? M. Génin pourrait-il citer un seul exemple de vres pour vers, de envres pour envers P L'analogie est parfaite entre vers (versus) et voir (verus), lequel s'est écrit fort souvent et très-anciemiement vers et veirs, et par conséquent ne s'est pas toujours prononcé vouère, comme le veut M. Génin. Exemples :

Veirs ou non (vrai on non). — Pur voir (pour vrai).

(Mss. de la Bihl. royale, fonds Notre-Dame, n" 277.) E Dens! peot c'estre vers? (I) (Roman de Horn, fol. 20)

Voilà donc une erreur sur la prononciation de voir, erreur qui du reste ne nuit pas à l'hypothèse de la transposition, et, au contraire, la favorise ; car si l'on disait vers ou veirs, la transposition amenait naturellement vrès, ou vreis ou vrai; mais d'autres raisons rendent cette hypothèse inadmissible.

Ver, veir ou voir (de verus) et verai ou vrai ne sont pas le même mot, bien qu'ayant un même sens et une origine commune. Ver ou voir a été formé directement sur verus, et verai ou vrai est un mot de formation secondaire, comme véritable. Considérez les mots provençaux correspondants , et vous sentirez l'évidence de cette proposition : l'adjectif vers, ayant pour féminin vera, a formé en provençal V adverbe verament ; et l'adjectif verai ou veray, ayant pour féminin veraia, a formé l'adverbe veraiamen, verayamen. En français, ver, qui est devenu voir, parce que oi ai, ei et e simple étaient souvent équivalents , a eu pour féminin vere et voire ; pour adverbe voirement ; tandis que verai, devenu vrai, a eu pour adverbe vraienient. Exemples :

Veraies serrunt tes paroles. (Rois, p. 146.)

Si cum nus dit la verai' estoire. (G. Gaimab, poëme d'Haveioc, v. 758.)

La vraie simplicileit. {Job, p. 442.)

Foirement se trouve à chaque page dans les sermons de saint Bernard, ainsi que l'adjectif voir, et vraiement est dans le livre de Job (p. 471).

Il est donc hors de doute que vrai et ver sont deux mots différents en français comme en provençal , et par là se trouve

(1) Hé Dieu ! cela peut-il être vrai ?

réduite à néant l'explication de M. Génin, laquelle ne peut s'appliquer au provençal , non que les transpositions de lettres n'eussent lieu aussi dans cette langue, mais c'est qu'il serait fort difficile de faire venir verai de vers par raétathèse ; sur quoi je prendrai la liberté d'observer qu'il est toujours dangereux de s'enfermer dans un petit cercle avec un petit système, et de ne point regarder ce qui se passe au dehors.

Ici se termine le chapitre où l'auteur considère les doubles consonnes dans un même mot. Pour achever sa démonstration , il lui fallait traiter des consonnes finales, et prouver quelles s'éteignaient toujours devant la consonne initiale d'un autre mot; car, sinon, on serait retombé « dans V inconvènienl quà tout prix on avait résolu d'éviter deux consonnes de suite. » (P. 42.)

Cette extinction de la consonne finale est logiquement érigée en règle par M. Génin qui ajoute: « 11 ne pouvait y avoir à cette « règle une seule exception; car elle est la conséquence immé- « diate de celle des consonnes consécutives. »

Quelle foi robuste ! quelle confiance à toute épreuve î 11 semblerait, à entendre ces paroles , que la règle des consonnes consécutives, fondée sur un contre-sens, et construite à l'aide de tous les paralogismes imaginables, est un dogme fondamental , une vérité nécessaire, une proposition passée à l'état d'axiome. Il ne pouvait y avoir, dites-vous, une seule exception à votre règle sur les consonnes finales? Et vous invoquez encore ici Théodore de Bèze ! Mais vous n'avez donc pas lu les passages déjà cités de cet illustre savant?

« C final se prononce entièrement, quelle que soit la lettre qui « le suive, voyelle ou consonne. Exemples: broc^ froc, soc, sec,

« SMC. "

« L final sonne toujours, quelle que soit la consonne qui com- « mence le mot suivant, etc. , etc. »

Voilà, pour le seizième siècle, à ne prendre que ces deux passages, une série d'exceptions considérable. Pour les siècles antérieurs, on ne saurait trouver malheureusement d'aussi précieux témoignages ; mais les inductions ne manquent pas. Onques (d'iinquam) , par exemple, se trouve au douzième et au treizième siècle, tantôt sous sa forme étymologique, tantôt figuré ainsi onc. Quand vous rencontrerez cette dernière forme , soutiendrezvous qu'elle se prononçait on. On ne vis si belle femme pour onc ne vis si belle femme. L'orthographe onques qui fut assuré-

ment la première, et qui subsista toujours avec l'autre, rend cette supposition impossible. D'où serait née aussi la forme at-e^ue ou avecques, qui se montre au treizième siècle et non au quinzième, comme le croit M. Génin (1) ?

Et puis, à qui pcuse-t-on faire croire que nos pères ont dit de l'o pour de VorP un a pour un arc? la pour VartP ca pour carP ve pour verP cha pour charn (cbair)? bo pour bord P mo pour mort ? etc. , etc. Voilà pourtant où conduit le système de M. Génin ! Considérez , je vous prie , les exemples suivants.

Helyseii ont le monT suscited (Klysée eut ressuscité le mort), (lînis, IV, p. .374.)

Tes seiiFs mif, maris (ton serf mon mari). (Ici, p. .'iàj.)

Sa osT , t[\7. ces de Israël (son armée, tons ceux d'Israël). {f(L, p. 352.)

Descend! li feu del ciel, e hrst le ciinestaijje (brûla le connétable). {Id., p. 346.)

Apres la moKT hi Rei (après la mort du roi). (Jd., p. 345.)

Lieve et manjue, kait j/rautveie'e atent (lève-toi et mange, car grant chemin t'attend j.

{liois, p. 320.) Li léuns ne le cou ne le adne ne adesad (le lion ne mangea ni le cadavre ni l'une).

(Id. , p. 289.)

On prononçait, suivant M. Génin : le mo suscited. — Tes se mis maris. — S o tuz ces de Israël. — E a le conestable. — Après la mo Ion Eei. — Ca grant veie t'etent. — Le co ne 1 àne. Chose impossible ; car je vous défierais de vous entendre avec une pareille langue, où un arcber dirait : mon a s'est débandé ; un rhéteur: /'a de Rhétorique est le plus bel a qu'on puisse apprendre; un prêtre : le feu du ciel tomba et a le connétable ; un joueur : j'ai mal à propos écarté Va de coeur pour Va de pique; un architecte : je construis un a de triomphe , où l'un des A-boulants de la voûte est tombé ; un vétérinaire : j'ai saigné ce cheval des quatre A (ars).

Dans cette agréable langue , un corps mort deviendrait un co mo ; une pièce d'or se changerait en pièce d'o; un char en châ,et que sais-je encore ? C'est uuebelle chose que l'imagination, mais peut-être n'en faudrait-il pas abuser à ce point. Peut-être aussi faudrait-il , lorsqu'on fait un livre sérieux , traiter sérieusement son lecteur, et ne pas l'assurer qu'on a dû dire autrefois .su le bo de l'eau, parce qu'on dit aujourd hui le bœu gras. Les preuves

(I) Or, particule conjonctive, ne se prononçait pas ô, puisqu'on trouve dans le même document or et ore. {Rois, p. 318 et 370) On a écrit d'abord lores , et l'on n'a jamais dit loques pour lorsque

de M. Géoin étaut toutes de ce geuie , je m abstiendrai d eu discuter ici un plus grand nombre.

Je consens, d'ailleurs, à les admettre sans distinction ; je consens à croire que nos aïeux avaient une horreur profonde pour les doubles consonnes consécutives. Que prouve-t-elle , cette horreur? VAle prouve, dit M. Génin, que nos aïeux avaieut un grand amour et un grand sentiment de l'euphonie. Cela \ous plait à dire ; mais rien n'est moins clair pour moi. Vous affirmez, je nie. Prenons donc un juge pour vider le débat. Ce juge ne sera pas un homme, mais un peuple qui , de l'aveu de tous , est le plus harmonieux de l'Europe , par conséquent, le plus compétent en cette matière , et le plus habile à décider. Je veux parler des Italiens, qui n'ont point jugé à propos de placer un e devant les doubles consonnes latines sf, sp, se. Ils disent sans remords sloria, stima, spirilo (el en poésie, spirto^ ce qui fait deux couples de consonnes en un seul mot, sp-rt), spiuma, spiro , scanno, scambiare, scandalo., etc., etc. Voilà pour les initiales ; passons aux médiantes : ardore, argomento, annare, arte , aspersione, aspramente, Barbiere, Barbara^ Barda, prolervo, etc., etc. Tous ces mots à doubles consonnes, si nettement articulées, l'oreille de M. Génin a-t-elle jamais souffert à les entendre prononcer par un Romagnol?

M. Génin na pas prouvé le moins du monde que gn , au moyen âge , sonnât simplement n; mais , supposons la règle démontrée, à quoi aboutirait-elle? A établir que nos aïeux avaient mieux que nous le seutiment de l'euphonie? Nullement : car les [taliens qui disent ogni (omnis) ; car les Espagnols, qui prononcent si souvent n comme gn; car les Provençaux, qui ont toujours eu le son gn , figuré ordinairement par nh [ Lesinhen , Lusignan) ,• car ces trois peuples, dis-je , sont assurément aussi bons connaisseurs que nos pères , en matière de prononciation harmonieuse. Conclusion : 31. Génin pose des règles qui sont fausses ; mais, fussent-elles vraies, il n'en serait pas plus avancé , ni lui, ni son lecteur, par conséquent.

La grande objection de M. Génin, son cheval de bataille, comme on dit noblement, quand on ne veut point user d'un mot plus populaire , c'est qu'en prononçant deux consonnes de suite , on intercale un e muet entre ces deux lettres. Liberté devient îiberetè , esprit se change en esseprit; Qra.\e inconvénient, qui ajoute une syllabe au mot et brise la mesure d un vers! Que répon-

dre à cela? Kieu, sinon que l'oreille de M. Géiiin est trop subtile, et qu'il faut plaindre sincèrement le possesseur d'une telle oreille. En effet, il est non-seulement privé decette jouissance qu'éprouve le commun de ses compatriotes à entendre les beaux vers des grands poêles modernes, mais encore on peut dire que la délicatesse de son ouïe doit le mettre au supplice dans le moment même où nous éprouvons, vous et moi, grâce à notre organisiition grossière, un des plaisirs les plus doux et les plus purs qu'il soit donné à l'homme de goûter. Oui, il faut le plaindre, celui qui n'entend que des vers faux , quand nous savourons des vers justes et harmonieusement mesurés. La nature, qui la doué d'un organe si lin , n'en a fait qu'un Paria , et les cœurs sensibles voudraient du moins qu'elle eût fait vivre de son temps un être capable de le comprendre, comme cette femme du siècle dernier dont parle quelque part l'abbé d'Olivet. « Une femme , dit le savant abbé, » m'écrivait il n'y a pas longtemps , que le régiment de son lils « allait à Seteraceboiire , pour dire à Strasbourg. Où l'usage ne « reconnaît que deux syllabes, son oreille eu trouvait six , et la « plume obéissait à l'oreille. » évidemment l'oreille de cette femme et celle de M. Géuin étaient faites pour s'entendre.

J'en ai fini avec les consonnes; c'est-à-dire que je m'arrête ici , pour ne point faire sur ce sujet une critique plus étendue que la théorie de l'auteur ; critique très-embarrassante, d'ailleurs, non parce que la matière manque , tant s'en faut , mais parce que M. Génin se défend avec une arme à deux tranchants, capable de désespérer l'assaillant le plus adroit. Si on lui oppose la présence dune consonne, elle ne se prononçait pas, répondil ; si l'absence, elle se prononçait. Avec un pareil système, on se met facilement à l'abri de toute atteinte. Si M. Genin s'était aussi bien gardé dans la partie des voyelles, il eût fallu s'en tenir aux arguments généraux ; mais c'était impossible : aussi la place est ouverte , et il suffit de prendre la peine d'y entrer ; c'est ce que nous allons faire , et par une porte qui ne nous gênera pas. Je veux parler de l'orthographe dite de Voltaire, question bien connue de tout le monde, longtemps controversée, et enfin décidée avec beaucoup de sagesse par l'Académie française.

M. Génin a consacré tout un chapitre à celte question , le chapitre Jll de sa troisième partie, de celle qui applique les prin-

cipes consignés dans les deux premières. Ainsi, il ne saurait me reprocher de l'entamer sur un détail. Je choisis , au contraire , et tout exprès , un point capital , qui tient une place importante dans la théorie et dans l'application. Le chapitre |)eut se résumer ainsi, avec les termes mêmes dont l'auteur s'est servi :

1° L'orthographe de Voltaire n'est point du tout de Voltaire: elle fut proposée, en 1675, par un avocat rouennais nommé Berain.

2° Les partisans de l'ancienne notation n'entendaient absolument rien à la question; car ils partent tous de ce principe que oi représentait autrefois le son que nous figurons ai aujourd'hui ; et c'est attribuer à cette notation une valeur qu'elle n'a jamais eue.

3" Il est faux qu'on prononçât jadis les Français; on disait les Fransoiiés. Oi sonnait comme oué très-bref.

4° Oi sonnait ainsi au seizième siècle. Que, d'ailleurs, cette prononciation fût la prononciation traditionnelle du onzième siècle, l'orthographe constante du Livre des Rois ne permet pas d'en douter.

Voilà qui est net, absolu, tranchant, suivant l'habitude de l'auteur. Mais, hélas ! des propositions que renferment ces quatre articles, celles qui sont fondamentales, sont entièrement fausses, et si fausses, qu'on peut les remplacer avec toute certitude par la proposition contraire. 11 va sans dire que je ne parle pas de la première. Tout le monde sait que l'orthographe de Voltaire n'est point de lui ; mais elle n'est pas davantage de l'avocat Berain ; caria notation ai était employée , au moyen âge , comme oi, et comme ei, quoique moins souvent. On en trouvera des preuves partout, mais, notamment, dans le tome V^ des Chroniques anglonormandes, publiées par M. Francisque Michel (1). Les exemples d'imparfaits, écrits par ai, sont en foule dans ce volume ; et tout à l'heure j'en vais produire bon nomhre, que je puiserai k toutes sortes de sources. Tenons donc pour démontré que la notation ai n'est point de l'avocat Berain, et passons à cette affirmation que oi sonnait comme owe très-bref . M. Génin l'a empruntée à

(0 Li Rays (le roi, p. 127) —la l{ayrjne{p. [29) — asemblait — allait — estait

— trovait — biiscliait — passait — <iiiidait — cryait — reluirait — volait — pardonait

— fesait — tenait — retournait — privait— désliéritait — priait — levait — regardait — confermait, elc.,elc (Voyez des tirades monorimes en ait, p. 133, 134 138, 139, 140, 144, loi, 154, 164, etc.)

M, Ampère, celle-là et d'autres (1). Il l'a enrichie, il est >rai , des mot^ très-bref, qui sont une addition fort arbitraire; car, le nioj'eD de savoir si oité se prononçait très-l)ref ou très-long? ce n'est pas plus possible que de retrouver aujourd'hui les trois sons qu'avait en latin la lettre /. Mais , bref ou lonj^ , toujours est-il que oi , au xvi^ siècle (notez cette date), se prononçait généralement comme oué ou à peu près. C'est un point que M. Génin aurait pu se dispenser de démontrer si longuement; car il est hors de doute , et depuis longtemps connu. M. Génin n'est pas le premier qui ait lu les dialogues d'Henri l-^stienne, le Traité d'Orthographe de Pelletier, et la Granniiaire de Ilamus. l.es partisans de l'ancienne notation, et notamment d'Olivet, avaient lu ces ouvrages avant lui , et savaient fort bien à quoi s'en tenir. Témoin ce passage de d'Olivet : « Par la Grammaire de Ramus , qui vouloit conformer « son orthographe à la prononciation de son temps, nous voyons « qu'alors on prononçoit : fétoès.jp chantoès, Polonoès; car, voilà « comme il orthographie. "M. Nodier, bien que son érudition ne remontât pas très-haut, ne pouvait, néanmoins, ignorer un fait aussi moderne et aussi notoire, et n'eût-il lu que le titre de la Gramere fransoeze de Ramus (2) , c'en eût été assez pour l'édifier.

En conséquence , lorsque les partisans de l'ancienne notation disent que oi a servi, autrefois, à figurer lejson ai , ils ne veulent pas parler du xvi* siècle, ou au moins d'une grande partie de ce siècle. C'est incontestable. Mais alors de quelle époque veulent-ils donc parler? du xvii' siècle, à n'en pas douter, et, en ce cas , ils ont raison. Oi , au xvii^ siècle, représentait certainement le son ai , puisque l'avocat Berain proposait, en 1675 , la substitution de cette dernière notation à la première. D'ailleurs, vingt ans auparavant, Molière écrivait :

Il vous a dépeint tel que je vous vois \)nrois(re. Le visage, le port. — Cela pourroit-il estre?

{VEstourdy, act. IV, se. 2, éd. orig.)

Dans la même pièce, connoistre rime avec naistre. Dans le Dépit, Molière fait rimer encore p/a «5^ avec s' accrois^,- et, dans Amphitryon , paroistre avec maistre , s'accroist avec ed , connoist avec

(1) Formation de la langue française, p. 381 et suiv.

(2) Dont il avait le plus bel exemplaire connu.

plaist, connoistre avec estre. On disait à la cour, dret , adret , je crais, il fait f raid. D'où ces rimes :

D'abord j'apjirehenday que cette ardeur secretle

Ne fust du noir esprit une surprise adroite. {Tartufe, act. HT, se. 3.)

Danioiselie Belette, au corps long ttjlotiët, Entra dans un grenier par un trou fort etreit.

(La Fontaine , cité par M. Génin lui-même, p. 381.)

On disait aussi un Français , et les vers suivants rimaient seulement pour l'œil :

Le sot , en bon français , Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois (i ). {L'Estourdy , I, 6.)

Autre rime pour l'œil: fois et disois, qui se prononçaient comme aujourd'hui :

c'est ce que je disais , Mais on voit des rapports admirables par/ois. {L'Estourdy, IV, 2.)

Donc , sous la réserve d'un certain nombre de mots , on peut être assuré que oi, au xvii'' siècle, sonnait comme ai. Voilà ce qu'ont soutenu les partisans de l'ancienne orthographe , et , en ce point, ils disaient vrai. M. Génin leur répond: Non, au xvi* siècle on prononçait oué. Qui a dit le contraire? personne. Ainsi, jusqu'à ce moment, M. Génin n'a rien prouvé contre ses adversaires, rien , si ce n'est un point fort connu d'eux , comme de tout le monde, et incontestable autant qu'incontesté. Mais ici va commencer le triomphe de I\I. Génin. M. Nodier et ses prédécesseurs, partisans de la notation oi , connaissaient peu ou point l'ancien français. L'auteur des Variations du langage français \àleii écraser sous le poids de son érudition. « Oi , dit-il , se prononçait oué , au » XVI* siècle, et que ce fût , du reste , la prononciation tradition- » nelle du xi^ siècle, l'orthographe cojnstaste du Livre des Rois " ne permet pas d'en douter. »

C'est à n'en pas croire ses yeiLx. L'orthographe cons^an^e.' mais

(1) « Les îioms des nations cliangent l'ois en ais dans la prononciation, comme : François, Anglois, Hollandais, Polonais, Milanais, exceptez pourtant les mots suivants : Liégeois, Champenois, Danois, Suédois, Génois, Genevois, Gaulois, etc. » (L'Art de bien parler et de bien prononcer la langue Françoise , p. 6l. — Voyez tout le passage d'où il résulte que tous les imparfaits se prononçaient ai, ainsi qu'un grand nombre de mots comme nettoyer, noyer, tous lés verbes en aistre, etc., etc.)

c'est tout le contraire. J'ouvre au hasard le volume cité, et j'y trouve , en ne prenant d'abord que les imparfaits et les conditionnels : S'enfuieî7(p. 127). — ApendcïY. gise«7, dorme/7 (p. 134). — Vene«ï(p. 189). — Dole/7, plarreî7,freî7 (p. 190, 191, 19-2).— Receveî7, esteî7(p. 200). — Soiei7, poe?7, dormeî7, regnereî7, se ten^iew^, serve/7(p. 217 à 222). — Tralle^■e«^, vene/ew^solezew7 (p.240,241).

— Meiteit, surdeient (p. 231) ; &eeient (p. 335) ; rende«7 (p. 351).

— Creme/7 (p. 355). — Giseî7 (p. 359).— Verre// , gusterei7 (p. 373).

— Yreient, tendreient, siwereient , eslirre/en/ (p. 380). — Faise/7, (p. 383). — Apende<7, acurei7 (p. 386, 387). — A\eient^ meieient, perne/ew/, cuvenee7, sente/7(p. 389 à 392). — Defendre/7, cumbateient (p. 414). — Vendre//, acreistere//, delivere//, guarantire//, guardere//, passe// (p. 417), etc., etc.

En voilà-t-il assez? Si l'on en veut le double , le triple, le décuple , le centuple, ou n'a qu'à prendre; l'ouvrage est là, accessible à tous, et c'est à quoi, sans doute, M. Génin n'aura pas songé. Pour vous bien édifier sur la valeur de ei, comparez ces deux passages : « estAiT bien à Absalon, » (p. 189). — « Aparailliez estEiT » (p. 194), et voyez, d'ailleurs, ce que dit M. Génin lui-même (P. 304).

Mais ce n'est pas assez des imparfaits et des conditionnels , même comme retrarrME (retireraie p. 414). On trouve écrits par ei ou par e, dans le Livre des Rois, la plupart des mots que nous prononçons et que nous figurons encore oi. Exemples : Meien, moyen. — Pareiz , paroi. — Seisante , soixante. — Rei , roi. — Meissun , moisson. — Treis, trois. — Dreit, droit. — Deiz, doigts.

— Aveir, avoir. — 5e/e, soie. — /:/r, hoir. — Seit, soit. — Vei, vois.

— Tei, toi. — Mei , moi. — Feiz, fois. — Dameisele, damoiselle. — Lealted , loyauté. — Real, royal. — Dreitnre, droiture.— Reaimes, royaume. — Peissun, poisson. — Peis, poids; etc., etc(l).

Mais, s'il en est ainsi, direz-vous, M. Génin n'a donc pas lu le Livre des Rois. Si, vraiment, il l'a lu : j'aime à le croire du moins ; mais il l'a mal lu. L'orthographe, non pas constante , mais exceptionnelle, qu'il invoque et arrange à sa façon, est celle-ci :

Jo quidoue (p. 362) pur çojeunowe e pluroue (p. 161).

Voilà les deux seuls exemples que cite M. Génin pour prouver

(I) Je ne cite pas les passages; c'est partout qu'on rencontre ces exemples.

que, du xi* siècle au xvi% oi n'a jamais eu la valeur de ai. Deux exemples , pris à une époque , pour attester la prononciation de cinq siècles ! c'est bien peu. Et encore s'ils étaient bons ! s'ils démontraient ce qu'avance M. Génin, mais point du tout, et au contraire. Il faut dire , d'abord , que l'adversaire impitoyable de M. Nodier et de son école se moque, à ravir (p. 177), de ceux qui défigurent le langage de nos pères en saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient, ce qui ne l'empêche pas, lui, de saupoudrer d'un accent aigu Ve final de quidoue et de pluroue , de manière à vous faire croire que ces mots se prononçaient quidoué , pluroué. 11 faut ôter cet accent arbitraire, et étudier la question , en considérant non pas seulement la première personne, mais aussi la troisième des imparfaits ainsi orthographiés.

Comment supposez-vous que se prononçât out (habuit) (1)? Si vous n'avez point d'idées là-dessus, demandez à M. Génin. 11 vous enseigne (p. 179) que ou et eu sont équivalents. Donc, il out sonnait certainement il eut., non par u simple comme aujourd'hui, mais avec un son troublé , comme dans humeur^ lorsqu'il n'y avait pas diérèse. Je ne dis pas que ou sonnât toujours ainsi ; mais dans les terminaisons, et surtout en Normandie , il représentait , sans contredit , la prononciation eu. Comment expliquer autrement le changement des formes houre., vigour, Jlour^ doulour, achataour, vendaour^ etc., en heure, vigueur, fleur, douleur, acheteur, vendeur (2) ? En Angleterre, on a gardé l'orthographe ou que l'on prononce e?^. Exemples : humoiir , behaviour, amour [hioumeur, bihévieur, émeur.)

Si, donc, out se prononçait eut , il y a grande apparence que partout, que plurout, se prononçaient à peu près plureut, parleut ; mais, en tous cas, m partout, ni plurout , ne pouvaient se prononcer parlouét, plurouét, et il le faudrait pour que M. Génin fût autorisé à saupoudrer d'un accent Ve évidemment muet de pluroue et deparloue. Or, je dois dire, ce que M. Génin a omis, que dans le Livre des Rois on ne trouve jamais, à la troisième personne, que partout (p. 374), entrout{p. 386), sacrejiout (p. 389), etc., etc. Cela

(1) Le out (le eut). Bois, p. 406.

(2) Et le changement de vigerous, hontous, mervlllous, (tous, corajous en vigoureux, honteux, merveilleux , deux , courageux ? — Amour , jour et d'antres sont restés pour prouver qi\eou se jjrononçait de deux manières, et qu'il y a eu incerlitude, comme avoine et avaine, comme noyer et nayer , attestent que longtemps la prononciation d'o? a été double et indécise.

explique l'extrême laconisme de Tauteur, et la dose de preuves si légère qu'il nous a administrée sur un point obscur , après avoir été si prodigue en une question claire et connue.

Ainsi, 1° l'orthographe prétendue constante du Livre des Rois est exceptionnelle; 2" cette orthographe exceptionnelle n'a pas même la valeur que voudrait lui donner M. Génin , et on le peut prouver à l'aide d'une de ses règles.

Mais quand même, ce qui est im\)o^^\h\e , plurout se serait prononcé plurouét ^ quand même tous les imparfaits écrits par ou seraient favorables à M. Génin, ses adversaires pourraient toujours lui opposer les imparfaits , si nombreux , écrits par ei ou par at, et, par là, briser l'inflexibilité de sa théorie , même sans sortir de ce Livre des liais, si mal à propos cité, puisqu'il fournit tant d'arguments contre celui qui l'allègue ; puisqu à lui seul il suffirait à démontrer, sans réplique , que oi avait le son de ai. La preuve, la voici:

Jo estois. — EsfAiT bien à Absalon. — Aparailliez estEiT (p. 363, 189, 194.)

Par bonheur, nous sommes d'accord , M. Génin et moi , sur le parti qu'on peut tirer des discordances orthographiques pour se faire une idée de la prononciation. Il y a quatre ans que j'ai écrit là-dessus, dans ce recueil, tout ce que M. Génin vient d'écrire dans son introduction. Nous nous sommes rencontrés, et j'en suis fier. Essayez donc, dirai-je à l'auteur des Variations, de tirer la prononciation oué de la forme estait. Tâchez de nous faire voir aussi comment esteit se prononçait estoué, très-bref. Et si vous n'en venez point à bout, j'aurai le droit de conclure que oi avait le son de ai, au xir siècle comme au xvif. ^lais je ne saurais m'en tenir là sans tomber dans la sécheresse de preuves ue l'on peut re[)rocher à M. Génin. Je veux étabhr, pour tous les siècles jusqu'au xvi% et pour toutes les provinces de France, cette vérité que la notation oi a servi à représenter le son que nous figurons aujourd'hui ai; et, parla, non-seulement détruire la proposition fondamentale du chapitre que j'examine, mais la remplacer par la proposition diamétralement contraire. Je veux, dis-je, étabhr, jusqu'à l'évidence, ce point capital, laissant au lecteur le soin d'apprécier ensuite sur qui retombe la dure sentence de M.Génin,qued'Ohvet, d'Alembert, l'ancienne Académie, M. Nodier, et enfin tous les partisans de l'ancienne notation n'en- (endaieîit absolument rien à la question.

Je commence parles preuves tirées de la rime , sans distinction

de pa\s :

Sor sa meie Amelot se pâmait; Deus! quel pitié la niere a ciier en ait ! Tout en plorant doucement la baisait A redrecier trop bien la confortait.

(Romancero français, publié par M. P. Paris, p. 74.)

Je m'oscidrai s'atres que Garin m'ait,

Ou je ferai quanqn' amors m'apprendrai/;

Se n'ai Garin l'uns ou l'atre avendraJ^

Deus lou me dont ! toz ces mais abatrai^ / (/d., p. 72.)

D'iluec s'en tournèrent grant oirre (à grands pas)

I.or petit pas sanble tonnoirre. {Fabliaux, MÉo.\,t. II, p. t37.)

D'après IM. Génin, oirre et tonnoirre se seraient prononcés ouerre et ionnouerre , très-bref (n'oubliez pas ce dernier point).

Mais le moyen d'acquiescer , quand on a lu ces deux vers du Boman du Benart :

Fet Renart. se me volez croire ,

Or venez après moi grant erre. {R. du Renart , 1. 1, p. 162.)

Dans ce même roman, on trouve letre vermoille rimant à mainte mervoille. (T. I, p. 2.) On prononçait doncvermoueille, mervoueiUe? En aucune façon. Voyez le recueil de Méon [T. Il , p. 47) :

Li ostes qui grant paor avoit Monta warnis d'une caudoi/e Por esgarder le grant m&r:\elle.

Et si vous voulez vous édifier encore davantage sur le son de ca?zrfoî7/e (chandelle), tournez quatre feuillets, et (P. 55) vous trouverez :

Mais dolans sui ke n' y voi goûte, Déliait ait ki estaint la candeZe.

On rencontre, à chaque instant, dans les Étabhssements de S. Louis , par exemple, sur poine pour sur peine. IS'allez pas croire qu'on prononçât ;jo?^e«e, très-bref.

Bien sai ne fusse mes en pojne

De porter ma pel des semaines. {Rom. du Renart, 1, loo.;

Voila o/, ai équivalents. Qu'en pense M. Génin? Voirre pour verre n'est pas moins fréquent que j)oine pour peine :

Mais puis leur mort tout fut cas comme un voirre.

(Eust. Deschamps, éd. Crapelel, p. 108.)

Voirre, ici , rime avec conquerre.

Il va sans dire que dans les textes de Normandie, les preuves de ce genre abondent. Il ne faut qu'ouvrir les Chroniques anglonormandes^ publiées par M. Michel, pour en recueillir à foison •

Niilf. homs n'en est ki fust certeins

Ne ki seust ke ço deve?i

Ne qe tiel signe espelojif. (T. 1, p. 12.)

A Welle encontrèrent les Englo« Fuiz sont à Willam li Rois.

Ce dernier vers a, pour variante, dans un autre manuscrit (t.I,p.l6.)

Udlaghes sunt Wiliame as reis. (T. I, p. 16.)

Voici deux distiques fort concluants :

Meslé l'eurent envers le Roi

A mult grant tort et à des/c«. {Id., p, 21)

Guerreierent issi France^

Si un d'els encontrout iveis. {Id., p. 21.)

Et six pages plus loin :

Et s'il eust eu od lui trois Map i entrassent li François.

Alain Chartier était Normand , comme on sait. Est-ce à cette origine qu'il faut attribuer les rimes suivantes? On ne saurait le dire avec certitude.

Cheoir les fait aussi bas qu'emmy Loire,

Et aussi tost ung Roy qu'un poputoire. (Le régime de Fortune.)

Et les départ, à l'ung plus, l'autre moins

Et puis leur lolt et lioste hors des mains. [Ibid.\

Voilà encore , sous Charles VII, o^■, ai équivalents. Mais laissons la rime qui est , parfois , un dangereux auxiliaire , et dout M. Génin a fait un abus impardonnable, pour rapprocher des discordances orthographiques, moyen beaucoup plus sûr, s'il n'est pas infaiUible. Et, d'abord, étudions les textes du xiii^ siècle. Pour le xii% j'ai la preuve tirée du Livre des Rois; mais il se-

rait impossible d'en produire de pareilles pour toutes les provinces , à cause de la rareté des documents.

Paris et Ile-de-Fra>ce. — Le document qui fournit les rapprochements les plus curieux et les plus décisifs, est le Livre de la taille de Paris pour Van 1292 , publié par feu Géraud, mon confrère. On y trouve :

Pontoùe (p. 95, 99); Voniaise (p. 9, 14, 18, 28, 32, etc.) — L'Engloîi' (p. 95, trois fois) ; l'Engla/s (p. 5, 7, 10, 12, 15, trois fois, etc.).— Troies (p. 96, 98); Trayes (p. 60). — Cambroi (p. 157, ; Cambrai (p. 173). — So/ssons (p. 19); Sessons (p. 67). — Roj'ue, romne (p. 142, 178) ; re?/ne, remue (p. 5 , 11, 178). — Champeno/5 (p. 107); Champenaù, naise (p. 56, 89, etc.). — Voirrier (p. 15); verrier, verrière (p. 99, 153). — Blo/s (p. 139); Biais (p. 45, 57).

— Monno/er (p. 2); monna/er (p. 79). — Oublo/er (p. 109); oubla/er (p. 3, 4). — Courroier (p. 86); courraier (p. 86). — Pastoî'er (p. 153); pata^er, pasteer (p. 82, 142).

Et , çà et là, mais isolément :

Cauchaîs pour Caucho/s. — Avamne pour avome. — Brunftj pour Bruno/. — 3Iomne-tout pour mène-tout. — Pevrier pour poivrier. — S. Germain l'Aucerra/s pour l'Auxerrois. — La rue aus Prouvo/res pour Prouva/res. — Artayspour Artois, etc. , etc.

Le livre des Métiers d'Etienne Boileau, prévôt de Paris sous Louis IX, offre des exemples analogues :

Lo/al (p. 145, ligne 3); lealz ip. 145 , 1, 5). — Apparod (p. 249) ; aperedlier (p. 259). — Orfrois (p. 254) ; orfreis (p. 254, ligne suivante). — Poter (payer, p. 213); paiees (p. 125). — Chandozles ip. 303, 237); cbandedle, chandele (p. 228, 254). — Sait, sit (p. 177); soit, soient (p. 177).

Chartes de Paris, des années 1278 à 1291 (Archives duRoyaume, Sect. historique, M, 868, et J, 295 et 303) :

Avoi^ et pove^ avoir. —Dévoient et povaient. — Pourraient,

— povaient prendre. Il voulaient. — l'enoient et povaient faire les choses. — Le povair et la seignourie. — Avoient, tenaient et poursuivaient. — Vouloient et otroiaient. — Aubigai* (pour Albigeois). — Sea^ante (et plus bas, même charte), soissante. — A lui, à ses hers (pour hoirs). — Lui et ses hoirs (à trois ans de distance).

— Le povair, havair (pouvoir, avoir). — Tourueis (tournois). — Ners (noirs).

Chartes de Montlhéry (1290, M, 868) :

Sessante. — Dreite. — Valeir (valoir). — Poveir (pouvoir). —

Pourret (pourrait). — Voie (payé). — Il ava/eut et poaient avoir.

Charte du sire de Cliùteuai (Seine-et-Oise), :il, 86'J, ir 12 :

Je Nicholas de Chastene.9. — Et plus bas : ou terroir de ChasicnoL — Li religieus nous mazeiit, etc.

Bourgogne. — Charte de franchise de Louhans (Saône-el- Loire), de l'an 12G9 (1) :

Sairement (fol. 9 , r°). — Soiremant (fol. 11). — Avec nos ou avo/c nostre comandeniant (fol. 6). — So/gnor, so/gnorie (pour seigneur, fol. 1). — Conseil (conseil, fol. 1). — Outroions et outra/ons (fol. 1 et 2). — Do/te (dette, fol. 1 et 2). — Laisir (loisir, fol. 3). —Deniers \iannois, \ianne/s ( même fol. 6). — Maitié (moitié, fol. 7). — Veve, \oive (veuve, fol. G et 9). — Setxante, so<5sante (fol. 9 et 13). — Convomcuz (convaincu, fol. 8). — Ja say (Ja soit, fol. 8), etc

Bretagne. — Charte dePloërmel, 1286 (archives du royaume, M , 868) :

Teneit et porsse«Y (poursuivait). — Souffeso/ent (suffisaient). — Teneit. — Toutes autres chouses qui pourraient , etc.

Lorraine. — Charte de Vaucouleurs, 1299, M, 868:

Avflît mis en vente. — Estaent (étaient). — A\air (avoir). — May s (mois), So/gnor (seigneur).

Charte de coutume de la ville de Metz, 1278 (2) :

SereiY, serait, semit, se trouvent plusieurs fois à quelques hgnes de distance; de même : perderoit, perder«/t. — Panroit, paurait (prendrait). — Averoit, avereit. — A portèrent. — Vanre/t (viendrait). — Oroille (oreille).

Champagne. - Charte de Blois, 1294, M, 868 :

Chasteillon conte de JMeis. — Semarieiï, et, en revanche, notoire, pour notaire.

Normandie. — On a employé dans cette province les trois notations oi, ei, ai,, pour figurer le même son ; mais de préférence ei. J'ai donné des exemples d'ai, tirés des Chroniques anglonormandea ; d'ei, on en trouve partout; et pour oi, voyez cidessus roi, rei, trois, treis, que j'ai cités tout à l'heure.

Picardie. — C'est la seule province de France où j'aie trouvé

(1) Voyez la Bihlioth. de l'École des Chartes, t. III, p. 9C.

(2) L'original a été entre mes mains, lorsque j'étais attaché aux travaux que dirige M. Augustin Thierry. J'y ai relevé alors les notes que je publie ici.

des imparfaits ou des conditionnels ainsi notés : esfoet , fesoet, evenoei, guestoet (1). Voilà l'orthographe de Ramus ; elle prouve certainement qu'on a prononcé oué bref ou non; et je le reconnais volontiers ; mais on rencontre aussi, en Picardie, peîssun et poisson; on y trouve également : so/ssante nuef (1269, Amiens); — sessante livres (129G, if/.); sessante dis et \vit (1278, id. (2)); — mains pour moins (Amiens, 1369); — comparoison pour comparaison (Beauraanoir, Mss. 9940, fol. 1 v°) ; — orendi'eit pour orendroit (Crespy, 1275).

Ces exemples prouvent qu'en Picardie comme ailleurs, la notation oi avait parfois le son de ai, et je n'en veux pas davantage; car je ne prétends point démontrer que oi n'a jamais eu le son qu'il a aujourd'hui dans gloire^ dans bois, dans mois. Tout au contraire, je soutiendrai ci-après, contre M. Génin, à l'occasion du mot bois, que ce mot se prononçait au xiii^ siècle boais et non pas seulement bos. Quelle est la proposition de M. Génin que je veux détruire? C'est celle-ci : oi na jamais eu la valeur de ai. A quoi je réponds :oi a toujours eu la valeur de ai; ce qui n'empêche pas qu'il ait toujours eu aussi une autre valeur dans un certain nombre de mots.

On n'exigera pas de moi, sans doute, que je parcoure les petites subdivisions territoriales de la France, pour y rechercher la valeur de la notation oi. J'ai fait cette étude pour mon compte, et si j'en publie jamais les résultats, ce sera dans un ouvrage et non dans un article , qui ne permet ni de grands développements ni un grand cortège de preuves. Le peu de textes que je viens de citer me parait amplement suffire à la réfutation que j'ai entreprise. Ces textes sont tous de la seconde moitié du xiii^ siècle, et ont été écrits fort loin les uns des autres, dans les principales provinces de France. Les plus concluants sont de Paris, et à la rigueur j'aurais pu m'en contenter, puisque M. Génin n'a eu en vue que le langage parisien; mais je n'ai pas cru devoir partager son dédain pour les prononciations provinciales ; et pour être aussi plus rigoureux que lui, en fait de chronologie, je poursuis ma démonstration pour le xiv* et pour le xv« siècle , mais sans m'astreindre à la division géographique.

(1) charte de Laon, el CoUect. des monuments inédits de l'iiistoire du tiers état, t. 1, vol. d'Amiens.

(2) CoUectiou des monuments inédits de l'histoire du tiers état , \). 228, 303, 242.

A Paris, en 1321, uii scribe de la chancellerie royale écrivait le mot avoine sous ces trois formes, dans un même document: VI provendes à'avene^ une provende à'uvene (Leber, t. xix , p. 71 (1) ) j— III provendes d'avome (p. 72) ;-I provende d'avainr (p. 73).

Un siècle après, dans le même lieu , un autre scribe de la chancellerie écrivait encore : or/roi de hroderie, orfraie de Damas [ibid. p. 233) ; — orfrais de France, les orfraiz de la dicte chapelle (p. 227). Quelques années auparavant, en 1407, même emploi d'oi et d'à/ équivalents : gages et livraisons^ il n'a nulles livraisons (p. 176, 178); avoir livraison^ leurs livraisons {[^. 179, 180). — En 1409, dans le même document : un rotj et une reine j — un roij et une roijne (p. 107, 201).

Vous avez vu qu'au xiii* siècle, à Paris, on écrivait indifféremment voirrier et verrier ; vous avez vu encore qu'au siècle suivant, Eustache Deschamps faisait rimer voirre avec conquerre; voici maintenant trois exemples qui vont vous donner une idée de l'extrême mohilité de la prononciation au moyen ùge, et notamment en ce qui concerne la diphthongue ou fausse diphthongue oi : deux chapelets d'or ou de vouarre (verre); — esmeraudes de vouarre, et, page suivante, vôtres, dans le même sens (Leber, t. XIX, p. 124, 125). Faites donc, après cela, des règles absolues , et affirmez hardiment que oi sonnait comme oué très-bref , et non pas comme oua, ainsi qu'on l'a dit. Dans la même pièce, il y a de quoi justifier et combattre l'une et l'autre opinion : un dragouer, un Jermoer, et vouarre pour voire (verre) (2).

Sans sortir du même ouvrage ou du même document, on pourrait, à chaque instant, soutenir le pour et le contre, dans la matière qui nous occupe. Vous voulez, je suppose, apprendre au monde que les Français du xiv^ siècle prononçaient angloués , ou à peu près. Rien de plus aisé :

En treizième an vient à seiguoiirier

(1) Collection de pièces relatives à l'histoire de France. J'ai vu les originaux de plusieurs de ces pièces , aux archives du royaume, et je n'avais pas besoin de cette vérification pour être sûr de l'exactitude des textes publiés par un homme aussi scrupuleux que M. Leber.

(2) Au seizième siècle, le peuple de Paris disait encore du vouarre pour du verre : « Corruptissime vero Parisiensium vulgus Dores 7cXaTaiî;ovTa; imitati, pro, voirre, " vitrum, sive, ut alii scribunt verre; /oirre, palea farracea, scribunt et pronun- •' liant voarre, et/oarre. (Beze, de franc, ling. recta pronunt , p. 48.)

Et à garder son règne des Anglais,

Et si ami le veulent bien aidier,

Viiidier fera le lieppart de sou bois, (Eust. Deschamps , p. 24.)

Ces vers se trouvent dans une ballade, dont les rimes sont, pour chaque couplet, en ier, en ois et en erre. Parmi les mots terminés en ois, vous notez /o«5, choix, voix, et vous dites : Jamais ces mots n'ont sonné /e/5, cheix, vaix: donc anglais se prononçait ««p'/oMe*. Vous vous tromperiez, à coup sûr, en supposant que /ow n'a jamais sonné /e/5; car, en 1285, à Paris, je trouve cet exemple: Toutes feis que il porront. (Leber, t. xix, p. 14.)

îilais j'accorde que votre argumentation soit bonne. Vous m'accorderez bien aussi l'excellence de la mienne, quand je vais soutenir, avec des rimes du même poëte qu'Anglais se prononçait Angles.

Les Françoiz portent petit fès (faix, fardeau).

Certes plus fors sont les AïKjlès. (Eust. Deschamps, p. 91 .)

Passa et vint le roy angles

A tout grosse geut à Cales. (Ibid., p. 243.)

Quelle idée étrange a eue M. Génin de vouloir plier sous le joug d'une règle inflexible, la plus mobile, la plus variable, la plus capricieuse de toutes les prononciations? Voici le mot foible , par exemple, qui vient probablement de Jlebilis , par transposition. 31. Génin n'hésite pas à croire qu'il s'est toujours prononcé /oweèe; il l'a écrit en toutes lettres (p. 31) ; c'est une erreur, car dans le t. I*"'^ des Ordonnances des rois de France, je vois :

Foib/e (p. hïl) ; —feble (p. 446) ; —feuble (même page) ;— /ew^^e (p. 447). Sans parler du Mvviéaffoiblir, qui se lit sous cette forme dans le roman de Garin le Loherenc :

Qui nostre loi abaisse et affeblist. (T. I , p. ."JO.)

Et roide ? Vous seriez bien tenté de croire quil s'est autrefois prononcé rouédc. Je vais vous le prouver :

Mais la bouche a trouvée froide Et partout bien pale et bien roide.

{Fabliaux, Méon, t. II, p. 323.)

TNIais permettez-moi de vous démontrer aussi le contraire: rerfdur, rendement (roideui-, roidement, Liv. des Rois ^ p. 9). Le Bourbonnais, VAgenais, se seraient prononcés, suivant

M. Génin, Woavbonnoués , A'^énoués. Pourquoi, en ce cas, trouvct-on, en 1314 : « L. de Clermont, seigneur de Bourbon /<a?/A-, » et, dans la même pièce : « de lîordiaus, d'Agenée (I)? »

La notation oi avait si bien le son de ai, de ei ou de e simple, qu'on rencontre Nuirons pour Ncro7i (2) , — primevoire pour primevère (3), — venoison \ionY venaison [\) , — Faloise pour Falaise (5) , — duchoise pour duchesse (G) , — roisin pour raisin (7),

— soloil \)ou.r soleil (8), — roiz, roisel pour rets, réseau (9), — connoi table pour connétable {\Q), — deloy pour délai (11), — Coitrboil pour Corbeil (12) , — oroille pour oreille (13), etc., etc.

Ces deux notations oi, ai, étant équivalentes dans beaucoup de cas, il y a eu réaction perpétuelle de l'écriture sur la prononciation, et de là des formes comme celles ci : Biaumont sur Aise (11) Beaumont-sur-Oise. — Taise pour toise (15). — Telle pour toile, d'où tellier, et le nom propre le Tellier (16). — Larmaier pour larmoxjer (17). — Periers pour poirier (18). — Ivière pour ivoire[\^.

— Pavais pour pavois (20). — Les citaiens d'une cité (21). — Seez, serrez, de ^eoir (22). — Ne/cy de dueil (23). — Expleiz pour exploits (24).

(1) Bibliotli. de l'École des C/iartes, F*" série, t. III , p. 13 et 15.

(2) Rec. des liistoriens de France, t. III , p. 203.

(3) MÉON, t. II, p. 328.

(4) Id. , t. H , p. 101.

(5) Chron. de Normandie, rec. des hist. de France, t. XI, p. 321.

(6) MÉON, t. II , p. 318, et, même page, duchesce.— Recueil des liistoriens , t. VII r, p. 340.

(7) J'ay roisin d'outre mer, roisin. (Crieries de Paris , p. 143.)

(8) Garin le Lolierain , t. I , p. 19.

(9) Joinville, p. 41, et Roman du Renart, t. l, p. 320.

(10) Annales du règne de saint Louis, p. 209 (éd. Capperonnier).

(11) Ordonnances , t. I, p. 324; et delay (p. 3'i7, 3oo).

(12) Bibl. de l'École des Chartes, 1. 1, p. 394.

(13) Ms. de la Bibl. du roi, fonds de Cangé, 73, fol. 80 r".

(14) Vie de saint Louis , p. 302.

(15) Gloss. de Joinville, éd. Capperonnier.

(16) Ihid.

(17) Annales du règne de saint Louis, p. 224.

(18) FloireetBlanchefleur, p. 68.

(19) Gloss. de Joinville.

(20) Rec. des ordonnances , t. IV, p. 69.

(21) Rec. des historiens, t. V, p. 247.

(22) Farce de Pathelin, éd. gothique de 1490.

(23) OEuvres d'Alain Chartier, p. 532.

(24) Id., p. 543.

Voilà ce qui fait qu'aujourd'hui encore certaines personnes disent avaine, qui que ce sait, nayer pour noyer, harnois pour harnais (1). Voilà ce qui explique la prononciation du mot benêt, qui n'est autre chose que le nom propre Benoit, devenu une espèce d'injure comme Jeunnot ou Nicodéme. Au moyen âge, où Benoit ne signifiait que béni [benedictus]^ on disait fort bien : « les mérites du Beneait Saint Loys, le tombel du Beneait Saint Loys (2). » Plus tard, CoquiUart écrivait de l'eau benoiste, et Villon un benoistier pour un bénitier. Voilà encore d'où viennent les différences de ces formes: effroi, effrayer. — Croire, créance, croyance, créancier. — Inventaire devrait produire inrentarier , comme notaire, notarié; mais on a écrit et sans doute prononcé, à une certaine époque, inventaire, qui a donné naissance à inventorier (3). Le peuple dit souvent encore tu voiras, et je ne sais trop si l'on doit dire nous pourvoirons ou )ious pourverrons à cela. Au moyen âge , on rencontre tantôt une forme, tantôt l'autre (4).

Je n'en finirais pas, si je voulais traiter cette question dans tous ses détails. Je termine par ce simple rapprochement : Comment M. Génin a-t-il pu soutenir que oi n'a jamais eu le son de ai , et notamment que les imparfaits se sont prononcés oué au xii'' siècle, comme plus tard, lui qui a cité (p. 209) ces exemples tirés du Livre de Job et des Sermons de saint Bernard : fameveis, tu ameveis, il ameveit. — Habondaveit, sorhabojidaveit , espargneveit , etc.? Devant ces exemples, que devient la preuve tirée de Je quidoue? Que devient la règle de M. Génin? Que deviennent ses railleries contre les partisans de l'ancienne notation, qui n'enteiidaient absolument rien à la question ? Faisons la part de chacun : les partisans de l'ancienne notation tiraient une conséquence fausse d'un fait vrai, et M. Géniu tire une conséquence juste d'un fait faux. Quand M. Nodier disait : oi a servi autrefois à représenter le son ai, il soutenait une vérité incontestable , même au xvi" siècle, où Bouchet publiait ses Sérées et non ses Soirées. Quand M. Génin avance le contraire, il soutient une erreur manifeste, et notez qu'il n'a pas

(i) Harnais se trouve dans le Liv)-e des Métiers, p. 305, sous le règne de saint Louis.

(2) Miracles de saint Louis, p. 393, 482.

(3) Invcntoire fait par moy Bernart Vilot. (1418, Hist. du château de Blois, par M. de la Saussaye, p. 235.)

(4) Ordonnances, X. I , p. 663, 664. — Comme aussi poier et payer. (Id. , t. I , p. 100, même ligne )

'd'âitre argument pour appuyer la réforme adoptée par l'Acadéiuie française. Après avoir fait sonner cet argument un peu plus haut que de raison, M. Génin s'écrie : « L'orthographe dite de Voltaire '< avait été proposée, en 1G75, par un avocat du parlement de " Rouen, nommé lîerain (1). Après des comhats opiniâtres, elle « a fini par triompher eu 1835... Dieu soit loué! Il a fallu cent '< soixante ans pour en arriver là. Encore ni Voltaire, ni l'Aca- « demie, peut-être, n'ont-ils jamais su combien cette mesure était « au fond raisonnable et juste. » ( P. 305.)

C'est M. Génin seul qui le sait, vous voyez comme!

Toute la science, toute la sûreté de critique que j'ai trouvées dans le chapitre que je viens d'examiner , je voudrais pouvoir les faire apprécier encore à propos de chacune des règles qui sont relatives à la prononciation des voyelles ; mais, obligé de me renfermer dans de certaines bornes, je dois renoncer à de plus grands développements. Ce que je puis dire seulement, et ce que je suis prêt à établir dans un second article , c'est que pas une de ces règles ne résiste à l'examen même le plus superficiel ; c'est qu'il suffit de les lire, la plupart du temps, pour en apercevoir la fausseté évidente. Comment croire, par exemple, que Vi a été joint à l'a pour en éclaircir le son? Ai était plus clair que a, Montaigne plus clair que 3Iontagne ! Voilà un échantillon des assertions que l'on rencontre à chaque page dans la partie qui traite des voyelles. Cela n'est pas sérieux, et ne vaut pas même la peine d'être réfuté.

Si je négUge d'ailleurs cette seconde partie du livre de M. Génin, c'est pour accorder à la troisième une attention très scrupuleuse. «■ Sans cette troisième partie, dit M. Génin lui-même, on ne verrait guère de quelle utilité peuvent être les deux autres.» (P. 275.) Cette partie contient, en effet , ou est censée contenir les applications et conséquences de la théorie de l'auteur sur l'ancienne prononciation. Je dis est censée, car à part ce qui concerne la prononciation moderne comparée à celle de nos pères, je ne trouve guère, dans les 252 pages de Conséqîiences, qu'une douzaine d'articles qui méritent réellement cette dénomination. L'auteur a bien prévu qu'on s'en apercevrait : aussi a-t-il prévenu son lecteur. « Si parmi

(1) Le fait a été signalé par Fallot, Recherches, p. 29. Fallot était de l'école de M. Nodier ; ainsi il ne faut pas dire, comme le fait M. Génin (p. 304), que tous ceux de cette école attribuaient à Voltaire ce qui ne lui appartenait i)as.

« ces remarques détachées, dit-il, il s'en est glissé quelqu'une pns « rapport immédiat avec les principes que j'ai tâché d'établir , on « voudra bien me la pardonner. » Tout le monde y sera disposé; tout le monde pardonnera à M. Génin une bonne observation , même sans rapport avec ses principes ; mais ce qu'on ne lui pardonnera pas, c'est de n'avoir presque rien tiré de ces mêmes principes, et surtout d'en avoir tiré d'énormes erreurs.

Si les principes de M. Génin ne sont bons à rien, pourquoi les aj t-il mis au jour avec une introduction si bruyante? si, de plus, ils sont faux ; s'il n'en sort que des conséquences incroyables , inimaginables , c'est bien pis encore, et le pardon sollicité sera-t-il si aisément obtenu? Or, voici ce qui en est : la plupart des observations consignées par ]\I. Génin dans sa troisième partie, sous le titre di' Applications et Conséquences, étaient déjà connues. Donc, ce ne sont point des conséquences d'un système toutneuf et qui vient d'éclore, ou, sinon, ledit système était connu lui-même, et avait déjà produit ses fruits; mais seulement, on ne s'était pas donné la peine de l'écrire. De ces deux suppositions , c'est tantôt l'une et tantôt l'autre qui est vraie. Généralement,''on peut du'e qu'il n'y a aucun rapport entre les observations répétées par ÎM. Génin et les principes qu'il a inventés ; parfois, cependant, ce rapport existe, et ne prouve pas la nouveauté de l'observation. Par exemple, quand !\r. Génin dit que broder vient de border, par transposition de lettres, il y a un grand rapport entre cette étymologie et le passage de son livre où il traite des transpositions; mais comme Ménage avait dit, bien avant M. Génin, « brodeur^ÏQwl de bordeur, par transmutation de lettres, » U en faut conduire, non que l'observation de jM. Génin est neuve, mais que le principe auquel eUe se rattache est vieux et fort connu des philologues.

Cela posé, on doit confesser que M. Génin a tiré de ses principes un certain nombre de conséquences, nombre restreint, trèsrestreint, et heureusement pour l'auteur; car ces conséquences sont toutes fausses, ou à peu près ; non pas qu'elles soient mal déduites; au conh^aire, nuUe part M. Génin ne s'est montré plus logicien ; mais c'est que les principes sont faux eux-mêmes, et d'un puits on ne peut tirer que de l'eau. Ainsi , en somme, la troisième partie du livre se peut subdiviser, comme je l'ai déjà dit, en deux autres parties : Tune renfermant des observations vraies, mais connues , et que l'auteur a parfois gâtées en y mettant du sien ; l'autre contenant des observations fausses, mais neuves, et

qui appartiennent en propre à M. Génin. 11 est aisé de démêler les unes des autres, et c'est ce que j'ai fait, au moins pour les principales de chaque catégorie , dans le Glossaire qui terminera cet article.

Mais avant de mettre ce glossaire sous les yeux du lecteur, je lui demande la permission de signaler à sa sagacité les deux premiers chapitres qui ouvrent brillamment la partie des Applications et Conséquences. Ces chapitres sont trop importants ])()ur qu'on puisse en reléguer l'examen dans une sorte à'index, où le caprice de l'alphabet les placerait au hasard. D'ailleurs, c'est le produit le plus pur, le plus réel, le plus immédiat, et, j'ose dire, le plus piquant de la théorie de l'auteur.

11 s'agit d'abord, lecteur, de votre prononciation , qui est trèsdéfectueuse, je vous prie de le croire , si vous la comparez à celle de vos pères, et si vous pensez comme M. Génin que celle de vos pères était meilleure ; car c'est là le point en litige. M. Génin, dans son introduction, dit, il est vrai : « Comment parlaient nos pères? c'est ce que je cherche. Quel langage est le meilleur, le leur ou le nôtre? c'est ce que je laisse à décider. « (P. 5.) Mais dans le courant du livre , et dès les premières pages , il oublie cette promesse si sage, si réservée, et gracieusement il nous traite de barbares vous et moi, qui ne prononçons point comme nos aïeux, sans songer que nous n'avons jamais su comment parlaient nos aïeux, et que nous l'apprenons d'aujourd'hui seulement, grâce à lui. Il nous conseille aussi, comme vous l'avez vu, de petits voyages philologiques en Lorraine pour nous guérir du mal qui nous tient et apprendre à bien prononcer nenni. M. Génin est si convaincu qu'il a retrouvé l'ancienne prononciation , et que cette prononciation est un modèle dont on ne doit pas s'écarter, qu'il se fait fort de montrer « certains vers de Racine plus durs et d'une mesure moins exacte que ceux de Rutebeuf ou de Gautier de Coinsy. » (P. 277.) Il prétend de plus que l'usage aujourd'hui fort restreint des lettres euphoniques, dont l'ancien langage foisonnait, à ce qu'il croit, rend la poésie à peu près impossible.

11 faut du courage et beaucoup pour lancer dans le monde de pareilles assertions. Tant qu'il s'agit de la prononciation ancienne, qui est une matière fort ténébreuse , les affirmations ne coûtent pas ; on peut tout risquer sans crainte ; mais du moment où l'on arrive à l'époque moderne , les choses changent bien de face , et c'est là qu'il est besoin d'une grande assurance pour heurter de

front les opinions et les idées de tout le monde. M. Génin a eu cette assurance , et, pour mon compte, je l'en félicite. Braver le ridicule en France pour soutenir une conviction, c'est presque de l'héroïsme. 31. Génin est donc un héros, ou peu s'en faut, lorsqu'il entreprend de démontrer que les vers de l'harmonieux Racine seraient plus doux et plus agréables à l'oreille, si on les soumettait aux lois de l'ancienne prononciation , que lorsqu'on leur applique « les règles ou plutôt le dérèglement de la prononciation moderne. »

Cependant , il faut le dire , la main lui a tremblé quelque peu lorsqu'il a écrit les vers suivants :

Queuquefois pou flatter ses secrètes douleux , Elle prend des enfants , les baigne de ses pieux...

Daignez la secouri.

O ciel ! OEnone est môte, et Phèdre veut mouriï Qu'on appelle mon fi , qu'i vienne se défendre.

Non, je ne l'aurai point amenée au supplice,

Où vous ferez aux Grais un double sacrifice (p. 285).

Oui, dis-je, la main de l'auteur a tremblé et s'est refusée à écrire en entier le troisième de ces vers :

Daignez la voir, seigneur, daignez la secourir,

lequel se serait autrefois prononcé ainsi :

Dainez la voi , Seineu, dainez la secouri.

M. Génin a eu tort de reculer devant cette apph cation de son système; en voici d'autres que j'ai choisies au hasard et qui mettent bien mieux en relief tous les mérites de l'ancienne prononciation, teUe que ce livre nous la révèle. jSe serait-il point ravissant d'entendre dire à Agamemnon?

Queu funefe atifice i me falut quequer (1)?

Si ma nile une foués met le pied dans l'Aulide, Elle est môte : Caca qui l'attend en ces lieux Fera taire nos i)leu\ , fera paler les dieux.

(1) Quel funeste artifice il me fallut chercher !— La transformation est rigoureuse : 1° el se contracte en eu ; 2" en aucun cas on ne prononçait deux consonnes consécu tives ifuneie, atifice) ; 3" ch sonnait comme k; 4° les finales s'éteignaient toujours.

Quel tonnerre d'applaudissements ne soulèverait pas le vers suivant :

J'écrivis en Arco pour hâter ce voyage !

Mais que dis-je? Argo serait impossible ; car j'aperçois là encore deux consonnes consécutives. Il faudrait dire :

J'écrivis en Ago pour Iiàter'.ce voyage , Que ce guerrier, pressé de. pâf-lr avé nous, VouJoit revoi ma fille etpdd son époux.

Voilà de l'euphonie! à la bonne heure! Mais comment voulezvous qu'une oreille un peu sensible puisse entendre sans un déchirement intérieur ces aflreux vers faux :

J'écrivis en Aregosse pour hâter ce voyage , Que ce guerrier pressé de parelire avequc nous, Vouloit revoire ma fille et parctire son époux ?

Il est certain encore qu'Ârcas (autrement dit Aca) ferait bien plus d'effet, s'il s'adressait en ces termes au roué des roués:

Tandis que vous vivrez, le so, qui toujou cange ,

Ne vous a pont promis un bonheu sans mélange.

Bientôt... Mais queux mallieux dans ce billet tracés

Vous arrachent, seineu, les pieux que vous vresez (ou vesscz , au choix ?)

Votre Orete au breceau va-t-i fini sa vie ?...

Le fidèle Théramène , aussi , se montrerait non moins expert en euphonie qu'habile à reconnaître les symptômes de l'amour , s'il disait à Hippolyte :

Queux courages Venu n'a-t-elle pas domptés?

Mais que se d'affeter un supebe dicou ? Avouez-le, tout cange ; et depus queuqnes jous On vous voilé mons souvent ôgueillenx et sauvage Tantôt faire voler un cha su le rivage, Tantôt savant dans l'a pa Wetune inventé, etc.

Si M"" Rachel avait pu connaître plus tôt la prononciation de nos aïeux, elle eut été bien plus belle encore dans ce rôle de Phèdre , où elle excite déjà tant d'admiration. 11 me semble l'entendre , avec sa voix si bien timbrée pour la tragédie, réciter ces passages que tout le monde sait :

... De l'aniou j'ai toutes les fureux.

Pou qui— tu vas oui le comble des horreux.

Ce n'est plus une âdeu dans naes veines caquée. C'est Venu toute entière à sa proie attaquée. J'ai conçu pou mon crime une jute terreu , J'ai pris la vie en aine (1) et ma flanme en horeu.

Pouvu que de ma mô répétant les approches , Tu ne m'affliges plus pa d'injutes reproches, Et que tes vains secoux cessent de rappeler Un rete de caleu tout prêt à s'essaler.

Enfin , quelques exemples que l'on prenne , quelque essai que l'on fasse , on est toujours aussi surpris qu'enchanté des heureux résultats auxquels conduit la théorie de M. Génin :

Trop pafaite union par le sô démentie !

Ah ! pa queu son crueu le ciel avoit i jont

Deux cœux que l'un pou l'antre i ne détinoit pont?

Et la trite Italie enco toute fumante ' "

Des feux qu'a rallumés sa libreté naissante.

Les supebes rempâ que Mineve a bâtis, etc., etc.

On est forcé , suivant l'expression de l'auteur , de reconnaître tout ce qu'il y a de doux et d'égal dans l'harmonie de ces vers ;]mais bientôt une réflexion vient, qui nuit beaucoup à leur effet ; et cette réflexion est celle-ci : Est-ce que par hasard l'euphonie serait l'unique besoin d'une langue? est-ce qu'on n'a jamais à exprimer que des douceurs? J'entendais naguère, à l'occasion du jour de l'an , une mère qui disait à son enfant , suivant les règles de M. Génin : Pou gui sont ces bonbons-là? C'est pou toi, si tu es bien zenti. Voilà un petit parler mignard , parfaitement en harmonie avec l'être frêle et délicat auquel il s'adressait. Mais quoi! faudra-t-il qu'Oreste, dans son délire, suive les mêmes règles de prononciation et s'écrie :

Pou qui sont ces sepents qui sifflent su vos têtes ?

Il s'agit bien d'euphonie vraiment, dans une pareille situation !

(1) Vi n'étant destiné primitivement qu'à éclaircir Va, il faudrait prononcer même J'ai pris ma vie en dne, en supprimant Vh qui forme hiatus.

Gl

M. Génin n'a point songé non plus que les moyens, que les ressources euphoniques qu'il prête à notre \ieux. langage, ou qui s'y trouvaient réellement, sont ceu.v qu'emploient les enfants chez lesquels l'appareil vocal n'est encore ni assez fort, ni assez développé pour articuler nettement. Écoutez-les parler : ils ont peine à dire x; ils en fout isque. Dans leur bouche encore molle et mal façonnée, fixer de\ient fisquer; spectacle se change en peslacle. Us prononcent un soii pour un chou, zentil pour gentil, etc., etc. Mais dès que leurs organes ont été exercés et ont pris la consistance nécessaire, ils prononcent tvès-a\sément fixer et cent autres mots que jusqu'alors ils n'avaient pu bien dire, et qui n'ont plus rien de dur ni pour eux, ni pour ceux qui les entendent. A supposer donc que le vieux français fût constitué, par rapport à l'euphonie, comme le prétend M. Génin, la seule conclusion qu'on pourrait tirer de là, c'est que c'était une langue en enfance, vérité assez connue pour qu'elle n'ait plus besoin d'être démontrée.

Assurément , c'est une chose fort curieuse et très-digne de remarque que le procédé naturel avec lequel les enfants, les peuples en enfance ou les classes illettrées d'une nation fabriquent leur langage; mais, proportion gardée, ce procédé mérite tout juste autant d'admiration que l'instinct avec lequel l'oiseau construit son nid, ou le castor sa hutte de terre. Je comparerais volontiers le gosier de nos pères , de ceux qui ont créé la langue, à une machine où chaque mot venait prendre sa forme, presque à leur insu, et la recevait telle quelle , comme cette machine pouvait la leur donner.

C'est ainsi, selon moi, que se forment toutes les langues, et de là, une certaine unité, une certaine régularité 5 car ce qui sort d'une machine n'est jamais varié; mais de la aussi toutes sortes d'inconvénients, dont le plus sensible est la monotonie. C'est la civilisation qui vient remédier à tous ces défauts. Elle assoupht, cultive, exerce les organes, et ceux qui servent à la prononciation, et ceux qui la perçoivent et l'apprécient. Elle permet de chercher des sons en dehors de ceux auxquels la langue primitive était restreinte, et d'ajouter à l'unité ce qui est nécessaire pour constituer l'harmonie, la variété. Les barbares ont l'instinct; les pohcés ont l'art et le goût.

Voilà ce que M. Génin ne veut pas comprendre. La Chanson de Boland lui paraît tout ce qu'il y a de plus suave et de plus bar-

monieux. C'est un chef-d'œuvre, ou peu s'eu faut. Il ne tarit pas sur les mérites de cette vieille rapsodie; et il y voit tout ce qui n'y est point: d'excellentes rimes d'abord. Or, il faut vous dire que l'auteur de cette chanson n'était guère plus difficile à cet égard que celui du Juif Errant ou de Geneviève de Brabant. Il eût volontiers fait rimer fraîche avec auberge , comme dans ces vers si

connus :

Entrez dans cette auberge, Vénérable vieillard; D'un pot de bière fraîche Venez prendre votre part.

Et n'allez pas croire que je le calomnie : il a fait pis, puisque, dans son épopée , ville rime avec prise, avec tinrent, avec service, avec contredire, avec caitive ou chétive, etc., etc. (Voyez la stance 258 et cent autres.) Cela n'a pas empêché M. Génin de martyriser je ne sais combien de mots pour prouver que la chanson de Eoland était très-bien rimée.

Par un procédé plus ingénieux encore , M. Génin étabUt qu'd n'y a point d'hiatus dans ce poëme ni dans aucun autre du même temps. Vous avez cru en apercevoir, vous qui avez lu attentivement les vieilles poésies françaises ; mais vous avez été dupe de vos yeux. Sachez que les copistes se privaient la plupart du temps d'écrire les consonnes euphoniques intercalaires , destinées à empêcher les voyelles de se heurter; mais soyez assuré que lesdites consonnes n'en existaient pas moins et se prononçaient toujours. Par exemple, Alexandre fait un rêve :

Icele nuit sonja une avisonoscure (1).

Il VOUS paraît que sonja une forme hiatus. C'est "une erreur; il faut lire sonjas une , ou sonjat une , à votre choix , et par ainsi vous acquerrez la preuve , claire comme le jour, qu'il n'y avait point d'iiiatus dans les vers du xiii*^ siècle.

Vous comprenez, sans peine, qu'avec une ressource pareille les poètes n'étaient jamais embarrassés. Eh bien ! ce n'était pas la seule qu'ils eussent à leur disposition. Nos aïeux étaient d'habiles gens qui savaient l'art d'esquiver à peu de frais les difficultés , et ils n'étaient point assez sots pour se laisser arrêter par les obstacles de tout gem'e qui rendent aujourd'hui l'art d'écrh'e, et surtout

(1) Roman d'Alexandre, p. 6, vers 21 , édition de M. J. Michelant.

d'écrire en \ers, si pénible, si malaisé, et, comme le dit M. Géniu, presque impossible. Ils voulaient, par exemple, faire entrer dans un vers de buit syllabes ces deux questions •

N'avez-vous honte?— Dame, de quoi?

Savez-vous comment ils s'y prenaient? Au moyen d'une sorte d'opération cbirurgicale, que les grammairiens nomment apocope, ils taillaient une syllabe dans le vif du mot, et le tour était fait.

N' a' vous lionte ? — Dame, de quoi?

Il faut avouer que nous sommes de grands niais de nous être privés de ce moyen aussi simple qu'expéditif , lequel avait ce double avantage de raccourcir un jnot trop long et de remédier en même temps au vice d'eupbonie que produisent deux syllabes consécutives commençant l'une et l'autre par un v. Notre sottise en cela est d'autant plus grande, que la reine de Navarre, femme très-orthodoxe, et dont les poésies étaient extrêmement travaillées et châtiées, ne se faisait pas scrupule d'écrire tantôt avez-vous? tantôt a'vous ? Cet illustre exemple devrait nous ouvrir les yeux.

Autre niaiserie des poètes de ce temps-ci. Ils n'oseraient montrer aux gens ce vers suivant comme un vers de dix syllabes :

Le duc Ogeret l'arciievêque Turpin.

C'est pourtant ce qu'a fait l'auteur de la Chanson de Roland, homme sensé, qui s'est dit : Si le public trouve le vers trop long, il saura bien le raccourcir en le prononçant ainsi :

Le duc Oger et Varchevé Turpin.

Un autre poète, non moins avisé, ne pouvant faire entrer, dans un vers de dix syllabes encore, cette idée qu'il y voulait mettre ,

Déliait ait cil qui de vous evesque fit (Malheur ait celui qui de vous évêque fit),

usa d'un moyen analogue ; il coupa la tète de l'évêque , et en fit un véque;

Dehait ait cil qui de vous vesque fit. (Garin le Loherain.)

Et voOà comment on arrive à faire, sans trop se fatiguer, des épopées chevaleresques à quatre ou cinq branches, de vingt ou

trente mille vers, l'une portant l'autre. La recette est simple; elle met la poésie à la portée de tout le monde ; et c'est pour avoir repoussé tous les procédés de ce genre, imaginés par nos pères, que nous avons tant de peine aujourd'hui à rimer le plus petit morceau poétique.

Que si iM. Génin s'était borné à relever tous ces faits, à les constater historiquement, et s'il avait ajouté : « Vous voyez de quels moyens étranges , de quels grossiers artifices nos pères se sont servis. >'ous en avons, grâce à Dieu, purgé la langue. Nous avons nettoyé les écuries d'Augias, mais non pas si bien qu'il n'y reste encore quelques ordui'cs ;» on l'eût écouté avec plaisir, on lui eût su gré de nous avoir fait sentir par la comparaison tout ce que nous avons gagné. Mais point du tout ! L'auteur, après avoir étalé sous nos yeux toutes les infirmités de l'ancien français ; après y avoir ajouté , qui pis est , en les étendant et en leur donnant un caractère chronique que souvent elles n'ont pas eu , l'auteur entre contre nous en une grande colère, nous malmène, nous injurie presque, parce qu'aujourd'hui notre langue est guérie ou peu s'en faut de ces infirmités , auxquelles depuis plusieurs siècles on travaille à porter remède. 11 s'écrie que la poésie est à peu près impossible à présent, parce qu'on ne peut plus sérieusement écrire :

Malbrou s'en vax en siierre, ne sais quand reviendra. Il reviendrax à Pasques ous à la Trinité.

Il défigure, sans remords, les vers d'un grand poëte, orgueil de la France , pour faire ressortir la prétendue euphonie d'une prononciation inférieure à celle des vachers ou des porchers de nos campagnes, et se livre, enfin, à tous ces écarts de l'esprit qu'on s'attendrait à trouver seulement dans un livre qui aiu-ait pour titre : Farces philologiques.

Le chapitre intitulé : du Patois des paysans de comédie est celui où l'auteur s'est laissé aller avec le moins de réserve à ces regrettables divagations. Qu'a-t-il voulu prouver dans ce chapitre? Que Molière, que Regnard , que Dufresny ont fait parler aux paysans qu'ils ont rais en scène la langue que tout le monde parlait à la cour de Henri 111 ou de François I"? C'est insoutenable. Il est vrai que sous François P»" et sous Henri III des courtisans ont à\Xf allons, je soitpons., etc. ; mais il est plus que probable que Molière, Regnard et Dufresny n'ont jamais connu cette particularité histo-

rique. Ces comiques ont fait parler les paysans comme les paysans parlent, ou à peu près. Maintenant, qu'importe que les gens de çpur du xvie siècle se soient avisés d'imiter le jargon des paysans? Cette idée leur vint comme à d'autres l'envie de faire de la bergerie, et voilà tout. Ce fut une mode, un caprice, et Marot s'en moquait, comme d'une nouveauté ridicule (1). Notez cette curiosité, si bon vous semble; mais je ne vois point ce qu'elle prouve ici.

Je ne vois pas, d'un autre côté , ce qu'il y a de neuf dans cette proposition que le patois des paysans conserve encore certaines formes de l'ancienne langue. C'est une vérité fort élémentaire et fort répandue; mais il n'en faut point abuser, et je m'étonne que M. Génin ait pu sérieusement écrire ces lignes :

« Dans un vaudeville de Désaugiers , une servante souhaite la « bonne fête h son maître : Acceptez ce rasoir, lui dit-elle, arec z'un « cuir. On rit ; il n'y a pas tant de quoi rire : 3[adelon prononce « conformément à l'ancienne orthographe : avecques un cuir. « (P. 299.)

Il est beau d'être savant et de connaître l'ancienne orthographe des mots ; mais il s'en faudrait servir à de meilleurs usages, comme, par exemple, à ne point tomlier dans les erreurs qui seront signalées ci-après.

Age. — M. Génin, qui voit partout des lettres euphoniques, et particulièrement là où il n'y en a point, est entraîné par cette vision dans des erreurs d'étymologie qui le placent, à cet égard, au-dessous même du vieux Ménage. La manière dont il explique le mot âge est une des nombreuses aberrations où son système l'a fourvoyé.

La prononciation légitime à'œlas, suivant lui, c'est aetas. Je le veux bien. « Cet aetas^ ajoute M. Génin, vous donne sur-lechamp l'origine du vieux mot aé :

Pleins de vieillesce et plein ô'aé. {Chron. des ducs de Normandie.)

Jusque-là rien de plus simple et de plus raisonnable : un enfant l'aurait deviné. Mais voici qui n'est ni raisonnable ni simple : ^< Aé était par apocope ^œtas. Par la suite des temps, Vè est devenu muet ; on a intercalé un g euphonique , et nous avons âge ,

(1) Voyez t. n, p. 138, et l'épigramme cclxxvi (édit. de 1731, la Haye).

dont l'accent circonflexe rappelle encore de loin la dipbthongue à\clas.^>(V. 131.)

Si ce n'était Ki qu'une erreur de détail , une faute isolée, je ne la relèverais point; mais j'y trouve la preuve que M. Génin n'a pas suffisamment étudié la formation de la langue française , et qu'il ne soupçonne pas l'origine véritable d'une classe de mots tout entière , de celle qui se termine en âge. De ces mots, quelques-uns , comme naufrage, procèdent directement du latin; mais pour la plupart, ils sont de formation secondaire, et supposent un radical qu'on ne trouve point dans la bonne latinité. C'est ce que Robert Estienue remarque très-judicieusement dans sa grammaire française. Sous ce titre : « Des noms françois terminez en age,^> lillustre pbilologue dit : « Nous avons beaucoup de dictions formées de mots qui ne sont receus en bon latin , comme de villa, ville, villagium , village. — De passus , pas, passagium , passage. — De via , voye, voiagium , voyage. — De lingua , langue, liuguagium , langage. — De cor, cueur, coragium , courage. — De visus, veue, visagium , visage. — De

bomo , homme , bomagium , hommage De potus , pot, pota-

gium, potage. — De ultra, oultre, ultragium, oultrage : dont est oultrager. — De damnum , dam, damagium , dammage, ou plutost dommag'^. » (P. 124-125.)

Age appartient à la catégorie des mots précités , et s'est formé de la même façon sans le secours d'aucun g euphonique. Mais pour établir clairement cette proposition et dék"uire celle de M. Génin, il faut entrer dans quelques détails.

jEtas a produit , dans l'ancien français , deux mots , ou , si l'on veut, deux formes: EdedetAc. M. Génin cite des exemples d'aé ; en voici un d'eded :

Huem es de grant eded. (Tu es bomme de grand âge) {Rois, p. 26) ;

et quelques lignes plus haut , dans la même page, je trouve :

Samuel l'ud ja de grant eage. (Ibid.)

Le plus ancien exemple à'aé allégué par M. Génin est tiré du roman de Garin le Lohcrain. En admettant , et c'est tout ce qu'on peut faire , que ce roman soit contemporain de la traduction des Rois , je ue vois point ce qui autorise .M. Génin à croire qu'aé soit plus ancien qu'ea^e ou âge ; je ne vois rien qui justifie

cette explication : ' Par la suite des temps, lé d'aé est devenu muet. >■ Il ne faut point avancer ce qu'on ne sait pas, et 31. Génin ne sait pas plus que moi , plus que personne , si né a précédé âge , puisqu'on trouve Tune et l'autre l'orme dans les plus anciens monuments de la langue. Mais revenons.

Aê procède àœtas, et eded aussi. Eded est cal(jué sur l'un quelconque des cas obliques. C'est le radical francisé d /i:tat em, par exemple. L'œ latin est devenu e simple , ce qui contrarie un un peu la théorie de 31. Génin sur la prononciation d'œlas. Quant à la forme êage , qu'on éci-ivait aussi aage , elle suppose un mot de basse latinité, comme œtagium ou aagium. Je ne trouve ni l'un ni l'autre dans du Canjj;e ; mais j'y rencontre aaijialus , qui implique aagium. Il est certain par là qucage, aage ou âge se sont formés comme village, outrage, langage, courage, et tant d'autres , suivant la même tendance , et sur le même patron. C'est, du reste, un point bien connu de tous ceux qui ont étudié le moyeu âge sans préoccupation systématique; ceux-là savent depuis longtemps que péage ne vient pas du mot pied, au moyen de l'interposition d'un g euphonique, et je ne prétends rien leur apprendre à cet égard.

Agneau. — Au rapport de 3fénage, tous les Parisiens de son temps prononçaient anneau au lieu d'agneau I). De là une équivoque qui fait que 3Iénage blâme cette prononciation , et avec raison. 3Iais 31. Génin, que l'équivoque n'effraye pas , blâme à son tour ifénage , et trouve sou argument détestable. « Si l'on dit : j'ai mangé un morceau d'anneau , ou qu'on parle d'un rôti d'anneau, personne ne sera stupide au point de comprendre qu'on a mis en broche et avalé une bague. « (P. 14.)

Ainsi raisonne 31. Génin , et fort à son aise , puisqu'il a choisi lui-même une hypothèse favorable à son dessein ; mais ne peuton faire d'autres suppositions? Nous sommes au théâtre, par exemple , lieu où les équivoques sont aisément relevées , et provoquent toujours des accès d'hilarité fort dangereux pour les pièces et pour leurs auteurs. Un personnage raconte qu'il se promenait dans la campagne : « A mes yeux, dit-il , s'offrit un anneau » Avant qu'il ait le temps de commencer la phrase

(1) Ce qui ne prouve pas plus pour la pronoucialion ancienne que ma petite paol panachée el autres caprices du même goût.

suivante , 1 esprit des auditeurs s'est emparé de ce mot anneau , et l'a compris dans le sens ô'agneau. En effet , le personnage se promenait dans la campagne , où Ton voit plus d agneaux que de bagues ; mais le récit continue en ces termes : « Je me baissai pour le ramasser , et je reconnus le bijou précieux, le souvenir si cher quelle avait perdu, et qu'elle regrettait si vivement. » Soyez sur que l'auditeur qui a compris agneau se vengera de sa méprise , fort naturelle d'ailleurs , par un grand éclat de rire qui déconcertera l'acteur , dépitera l'auteur , et nuira à la pièce.

Supposez encore qu'une femme vous dise , à la campagne , dans son château : « J'ai perdu mon anneau. « Il se peut très-fort quelle ait Ihumeur pastorale , et donne ses soins à un jeune a|/nea M ; il se peut qu'elle ait la douleur de le perdre, comme aussi le regret de ne plus retrouver à son doigt Vanneau qu'elle portait la veille , et qu'elle tient de vous peut-être. 11 vous faudra par conséquent la prier de traduire sa pensée pour savoir à quel genre de regret vous devez vous associer.

On peut faire vingt suppositions analogues , et si j'avais l'esprit de M. Génin, j'en trouverais de fort heureuses. Qu'on me permette seulement de rappeler un exemple d'équivoque qui vient à l'appui de ma thèse :

J'en sortirai comme un vieillard en sort (vieil hareng saur),

est une équivoque très-involontaire, qui a échappé naguère à un auteur dramatique , mais qui n'a point échappé au parterre. Elle a provoqué un rire sans fin , et n'a pas peu contrihué à linsuccès d'une pièce qui, d'ailleurs, méritait peut-être son sort, mais qui n'aurait pas dû souffrir d un tel accident. La disposition du public à saisir les équivoques et à s'en divertir est si bien connue, que, dans certains théâtres, on le sait, elle est exploitée avec amour. M. Génin tient-il donc à ce que la langue puisse alimenter abondamment le genre de littérature auquel je fais allusion?

Au reste, la question est vidée. Le bon sens a prononcé son arrêt, et rétabli la prononciation d'agneau. J'espère qu'il ne fera droit à aucune des réclamations de M. Génin, et surtout qu'il ne laissera pas passer des critiques comme celle-ci : « Les grammairiens de profession croient toujours qu'on lit, et ne pensent jamais qu'on parle. « Mais vraiment si ils y pensent, et la preuve c'est que Ménage ne voulait pas qu on put confondre agneau

avec anneau. Or, je vous le demande, où était le danger de la confusion? 11 n'était point dans l'écriture; agneau et anneau se distinguaient fort bien à l'œil; mais à l'oreille, non. M. Génin adresse donc à Ménage un reproche à contre-sens.

AÏER , aider. — Sous ce mot, M. Génin démontre que l'exclamation aye! aije ! signifie secours! secours! Je n'y contredis point; mais j'estime qu'il n'était guère utile de reproduire dans un livre qui vise à la nouveauté , une explication que tout le monde a lue ou peut lire dans le glossaire de Roquefort, au mot Aïe : « D'où « notre exclamation, lorsque quelqu'un nous fait nr.al, aie , aie ^ " aie, pour demander aide et secours. » [T. I, p. 41) (l). Que si M. Génin tenait à répéter l'article de Roquefort, au moins n'aurait-il pas dû , selon moi , lui emprunter cette erreur que aie vient d'adjulorium. On passe ces distractions-là à Roquefort, qui n'était pas un aigle , mais à M. Génin^ uou. C'est adjutorie qui vient d'adjutorium; adjulorie, qu'on trouve dans la traduction des Rois , qu'on retrouve dans le Roman de Brut , sous la forme ad jutoire, et que Jean Marot employait encore, sous cette même forme. Mais pour aie , je veux que ce mot soit de la famille à'adjutorium; si n'est-il point sou iils, à coup sur. 11 tient à adjutoriutn, mais il n'eu vient point (Voyez plus loin Aye).

Al, EL, OL. — '< La forme al, el, ol, est toujours plus ancienne que la forme au, eu, ou, qui est une contraction. «

Voilà ce que dit M. AmpèrefFormation delalauguefr., p. 233); et M. Ampère a cent fois raison contre M . Génin , qui avance très-légèrement que ces formes sont contemporaines, non-seulement dans le langage, mais même dans l'écriture. Sans doute on rencontre dans les plus anciens monuments de la langue quelques traces de la contraction naissante ; mais dans les quatre livres des Rois, dans celui de Job, dans les sermons de S. Bernard, dans la traduction du Psautier, et dans plusieurs autres vieux textes, ces traces sont fort rares, et ce qui domine c'est la forme non contracte. Il en devait être ainsi, et le principe posé par M. Ampère est inattaquable. En effet, a/, el , o/, sont des formes étymologiques; altre est la corruption immédiate daller, et à moins de croire qu'en latin aller se prononçât auler, il est

(1) M. Ampère avait lait la même remarque, mais seulement en note, et sans y atlactier autrement d'importance. {Formation de la langue française , p. 37â.)

impossible de uier qu'au jour de la formation de la langue ou ait prononcé allre. Aliquis a donné de même aJqiies , et plus tard, en se combinant avec «n, alcun, puis enfin la forme contracte aucun. J'avoue que de très-bonne heure s'est manifestée la tendance vers la contraction ; mais si l'on compare les textes du xii*^ siècle à ceux du xiii*^ et du xiv*^, ou verra qu'au xii*^ presque tous les mots gardent dans l'écriture leur forme non contracte, qu'au XIII® et au xiv® les formes contractes sont cent fois plus nombreuses. La différence est saisissante , et tous ceux qui s'occupent de philologie française l'ont remarquée. D"où peut-elle provenir, cette différence? Était-on plus curieux de l'étymologie au xii"" siècle qu'au xiii^? L'orthographe était-elle plus réglée dans un temps que dans l'autre? Non certainement. La raison naturelle de ce changement, celle qui se présente d'abord à l'esprit, c'est que la langue en prenant de l'âge tendait à s'éloigner davantage de la forme latine , pour en revêtir une qui convenait mieux à ceux qui la parlaient. L'enfant grandissait, et sa structure , ses traits, subissaient en conséquence de notables modifications. Au xii® siècle, ai-je dit, les mots qui devaient se contracter , avaient encore généralement la figure latine , bien que déjà on aperçoive leur propension à s'en dépouiller. Que serait-ce donc si nous avions des textes du neuvième , du dixième et du onzième siècle ; si nous possédions beaucoup de monuments comme le Serment de 842? Car c'est une plaisanterie de dire , comme on le fait tous les jours, que le français s'est formé vers le x" siècle. Si l'on entend par là que ses premières traces visibles datent à peu près de cette époque , à la bonne heure , et encore y a-t-il beaucoup à discuter là-dessus, ^lais s'aller imaginer qu'une langue est née le jour où elle produit des échantillons écrits, c'est s'abuser étrangement. Ce jour, je l'appelle le jour de son triomphe, et non celui de sa naissance. Songez donc que le français, par exemple, a dû rester plusieurs siècles, écrasé, étouffé sous le tudesque, qui fut pendant un temps l'idiome des grands; sous le latin, qui fut la langue des clercs, des lettrés, et qui se maintint vivace encore, plusieurs siècles après que la langue vulgaire lui eut fait concurrence. Un fait éclatant et qui témoigne mieux que tous les autres de cette puissance du latin, de sa vitalité, de son inlhience dominatrice eu tous pays, c'est l'hésitation du Dante qui faillit écrire en latin sa Divine comédie.

Ce fait cl tant d'autres autorisent à croire que le français et tous les idiomes vulgaires de la même famille étaient nés bien avant le moment où ou les aperçoit. Ils ne servirent d'abord qu'à la conversation, et furent uniquement des langues parlées. Puis, un jour vint, où ils déhordèrent dans le domaine de la littérature , et le latin fut obligé de leur céder partie de son empire. C'est alors qu'ils se montrent à nous , mais non pas sous leur forme primitive, qu'on se garde de le croire, lis font leur apparition, et sortent de leurs ténèbres comme Minerve sortit du cerveau de Jupiter.

Laissons donc là les arguments tirés de la langue du xii'^ siècle, quand il s'agit de savoir si une forme est primitive ou non. Le xii" siècle ne peut nous fournir que des indices , et non des preuves. C'est ce qu'il nous fournit, en effet, pour la question des contractions ; et ces indices ne deviennent des preuves qu'à l'aide du raisonnement.

Aoi « Tous les érudits qui se sont occupés de la cbanson de

« Roland fpar malheur ils ne sont pas nombreux) ont été fort <■ embarrassés de ces lettres aoi, mises en marge du manuscrit, « ordinairement à la fin, parfois au milieu du couplet monorime. « Ils se sont perdus en conjectures pour en trouver l'origine et « le sens. .. (P. 324.)

Ainsi parle M. Génin; et, comme vous le pensez bien, il n'ira pas ramasser une de ces conjectures qui traînent dans les ruisseaux de l'érudition. Fi donc! quand on est l'inventeur d'un système aussi neuf qu'ingénieux, qui est la clef de toutes les difficultés, on ne se va point mettre à la remorque d'autrui. On ne va point dénicher dans quelque obscur index une modeste interrogation, que l'on reproduit ensuite sous la forme d'une affirmation. Fi! vous dis-je. Et pourtant je lis dans une note de M. Francisque Michel, l'éditeur de la chanson de Roland : « Qu'estce que cet aoi, qui termine presque chaque tirade ? Est-ce un cri de guerre, une altération du mot anglo-saxon aweg, maintenant aîoay en anglais?» 31. Michel, après avoir proposé une autre conjecture, avoue qu'il n'a aucun moyen de décider la question; il se borne, en conséquence, à citer deux exemples de l'exclamation aoi, qu'il retrouve dans les fabliaux de Barbazan et dans le roman de la Violelle.

M. Génin, lui, est moins embarrassé. 11 ii sa règle selon la-

quelle oi sonne ouè , règle sur laquelle je vous suppose édifié si vous avez pris la peiue de lire ce qui précède. Eh bieu , « pro- « noncez aoi, conformément à cette règle , et vous reconnaîtrez « tout de suite le mot anglais aicaij^ en avant (1) ! tracé d'après ■'< les lois de l'orthographe française d'alors. »

Les lois de l orthographe française d'alors ! Autant de mots , autant d'erreurs. De lois, il n'y en avait point ; d'orthographe pas davantage, et M. Génin le confesse ailleurs. Française ! Le poëme est normand, écrit suivant la prononciation normande. On y lit partout /mnceis, li reis (roi), freiz {hoid),seit (soit), crei (crois), mei (moi), dreit (droit), seir (soir), teneil (tenait), etc.. C'est-àdire, que la règle établie par M. Génin n'y est jamais appliquée, et c'est cette règle qu'il invoque avec sérénité, cette règle fausse partout , mais dont on ne pourrait faire usage ici , quand même elle serait juste ailleurs! En telle sorte qu'il ne reste rien de l'article de M. Génin sur aoi, rien que la conjecture de M. Francisque Michel, qui n'est pas nommé, et qui méritait de l'être (2), puisqu'il a fourni àM. Génin, d'abord cette conjecture, et en second lieu le moyen de dire : « Nous ne quitterons pas le mot aoi, sans faire observer qu'il existait dans la langue commune. » (Suivent les deux passages cités par M. ^lichel , et derechef par M. Génin , chacun avec deux vers de plus, et dans l'ordre inverse !)

Apocope (de 1). —Le paragraphe du livre de 3L Génin qui porte ce titre (p. 218), est un des plus riches en erreurs que l'on puisse rencontrer dans un ouvrage de philologie. Et quand je dis erreurs, je n'entends point parler de ces peccadilles qui peuvent échapper à tout le monde, mais bien de belles et bonnes bévues, complètes, achevées de tout point , et d'un calibre formidable. La première à tous égards est celle-ci : « Mi pour milieu : parmi; emmi [en mi) »

Mi ne vient pas plus de milieu, par apocope, quenéant ne vient denéannioins. Mi est un adjectif, formé sur le mot latin médius, comme demi sur dimidius. Mi est si bien un adjectif que, dans l'ancienne langue , il s'accorde en genre, en nombre et en cas avec le substantif auquel il est joint. Exemples :

Un soir à la mie nuit. {Villehardouin, p. 89.)

(1) Away n'a jamais signilié en avant que je sache.

(2) Notez qu'aiijourd'liui M. Michel renonce à sa conjecture, et pour de bonnes raisons, qu'il dira lui-même quelque jour.

Entoni' mie nuit. (Miracles de saint Louis, p. 390.) Dès la mie nuit. {Joinville, p. 67.)

De même qu'on disait la mie nuit {média nox , en espagnol , média noche), on disait le mi lieu [médius locus); et, comme dies était des deux genres en latin, on écrivait tantôt mi di:

Midi estoit picca passés (Roman de la Rose, v, 1 j88j),

Tantôt miedi :

Un peu par «levant miedi. (Fabliaux et contes, t. 1, p. 240.)

D'où donc M. Géiiin a-t-il tiré cette étrange idée que mi est pour milieu P A-t-il été embarrassé pour se rendre compte des mots composés ])a»"m«, emmiP Mais rien n'est plus aisé à expliquer, et il n'est pas besoin d'être grand clerc pour sortir de là. Prenons des exemples :

Tresperce soi par mi le flanc. (Fabliaux et contes, t. IV, p. 349.)

Par mi le flanc, per médium lalus.

Mes il m'a par mi la main |)ris. (Roman de la Rose, v. 1937.)

Par mi la maiU;, per mediam manum. (Je ne traduis point, je calque.) Mi se combinant ici avec par, forme une préposition composée, et à cause de cela devient indéclinable. Dans tous les exemples analogues, nulle difficulté , nul besoin d'imaginer que mi vient de milieu. Voici sans doute ce qui aura causé l'erreur de M. Génia: mi s'employait parfois, au neutre, si l'on peut dire , comme en latin. L'auteur du roman de Garin dit , en parlant d'un chevalier qui en pourfend un autre :

Par mi le conpe com un ram d'olivier. (T. I, p. 135.)

Il le coupe par la moitié^ comme un rameau d'olivier. — (Per médium, sous-entendez corpus ou tout autre mot, suivant le cas.) Mais par mi, ainsi employé, ue suppose en aucune façon l'apocope de milieu. C'est ici le calque d'une expression latine et rien de plus. Emmi ou en mi n'offre pas plus de difficulté à résoudre, et ne conduit pas davantage à l'idée d'apocope.

En mi les champs. (Joinville, p. 28.)

C'est-à-dire, in mediis campis.

En mi voie de son manoir. {In medio itinere, in média via.) .{Fabl. et contes, t. IV, p. 2.)

A propos dVm,mi, comme au sujet de parmi ^ remarquons que mi devient indéclinable dès qu'il entre dans une préposition composée. Voilà l'ancien état des choses. Aujourd hui, mi est partout invariable ; on écrit toujours minuit , midi . et non plus , comme autrefois , mienuit, miedi ; mais aujourd'hui, pas plus qu'autrefois , il n'est possible d'admettre que mi vient, par apocope, de milieu, et M. Génin sera éternellement seul à soutenir celte doctrine.

Il ne réussira pas davanta2:e à nous faire accroire que vis est une abréviation de visage. Vis procède directement du latin visus, tandis que visage est un mot de formation secondaire, de fabrique française ou irallo- romaine [visagium). Vis n'est pas plus l'abréviation de visage que mul de mulet , que fum de fumée, que an d'année. Tous ces mots, vis, mul, fum, an (1), et cent autres, sont des mots primitifs, qui ont leur radical dans la meilleure latinité (visi/s , mulus, fumus , annus), et, au contraire, visage, mulet, fumée, année, supposent des formes latines, comme visagium,mulefus, fumata, annata. Ces simples notions sont du domaine public depuis plusieurs siècles, et je ne saurais mieux faire que de renvoyer M. Génin, pour les apprendre , à 1 école de Robert Estienne. (Gramm. fr., p. 124 et suiv.)

M. Génin n'est pas plus heureux à l'endroit des mots font et mont qu'à l'égard du mot vis. 11 veut que font et mont, qui viennent si manifestement du latin moint em , point em l'on de tout autre cas oblique), soient des abrégés de fontaine et de montagne. C'est le monde renversé.

M. Génin veut encore que le vieux moi prou, preu, qui signifiait avantage , soit l'abréviation de pj^ofit ou proufît. C'est encore et toujours la même erreur. jNi vous, ni M. Génin, ni moi, nous ne savons au juste l'étymologie de prou; mais de quelque part que nous vienne cette racine, nous avons tout lieu de pen-

(1 ) Vis , qui signifiait /ace, visage, est resté dans vis-à-vis (face à face). Voici des exemples de mul et de fiim :

De mut on de cheval. (Citron, de Saint- Denis , rec. Hes liistoriens, t. VI, p. i34.) \Â/um.i de la furur de lui et li feus de la buclie de lui.

I Psautier, mscr. du douzième siècle, Ps. 17.) An a persisté avec année.

ser qu'elle existait avant profit , mot composé, suivant moi (4). Mais admettons que je me trompe, il faut avoir bien envie de parler d'apocope pour en imaginer une , en ce cas , quand on ignore également l'étymologie du mot apocope et celle du mot apocopant.

« Plus tard , ajoute M. Gcnin, prou est devenu adverbe, signifiant beaucoup ; l'idée d'abondance se lie naturellement à celle de profil. »

Pour pouvoir dire plus tard, il faudrait être sûr que prou substantif est le même que prou adverbe , et que l'un a précédé l'autre , et c'est ce que IM . Génin serait bien en peine d établir. Alors à quoi bon cette érudition conjecturale?

Autre apocope non moins inadmissible : ru pour ruisseau. Celle-ci, en vérité, dépasse la permission qu'on a d'user de l'apocope et d'autres figures pour expliquer ce qu'on ne comprend p;is. Ru ou riu ou rio, ou tout autre analogue , est incontestablement l'bérilier direct et légitime de rivus (nu us). Rien n'est plus connu ; et, quant à ruisseau, cent un diminutif, comme presque tous les mots de la même catégorie qui se terminaient jadis en el. Exemples :

Du latin taurus s'est formé directement le vieux mot taur ou tor :

Un (or et une vache ensemble. {Roman du Renart, t. 1, p. 213.)

A la guise dou tor qui s'est combatuz, à cui sa fierté double quant il a esté défoulez et gitiezdou fouc (troupeau) des vaches par les antres tors.

(Chron. de Saint-Denis, hist. de Fr., t. XII, p. IGO.)

Voici maintenant iorel , par contraction taureau :

Il demanda au pastorel

Qui mainte vaclie et maint torel

Avoit gardé en sa jonece.

{Fabl. et contes, Méon , t. II , p. 4.)

11 est clair que foret iorel ne sont point le même mot ; que tor vient de taurus , et que torel, diminutif de tor, suppose une forme latine , comme taurellus. Si ru est l'abrégé de ruisseau., il résultera de là que tor est l'abrégé de taureau. Les cas sont

U) Ainsi que ses analogues provecho, en espagnol ; proveito, en portugais ; profitto, en italien ; profieg,profieyt, dans la langue des troubadours.

identiques. De même il faudra soutenir que boul s'est formé, par apocope , de bouleau :

Boul est un arbre dont on fait les balais pour nétoyer les maisons.

( Propriétés des choses, liv. XYII, cii. 153. Ms. du temps de Charles V.)

N'est-il pas évident , au contraire , que boulel ou bouleau est le diminutif de boul, lequel procède, mais non pas direclement, du latin betula; car betula aurait produit boute, dont boul est la forme masculine?

Personne n'osera prétendre, apparemment, que le mot français oiseau ou l'italien augello viennent tout droit d^avis ; que cerveau ou cervello ont pour radical cerebrum ; que culter a produit couteau ou collello. Tout le monde sait, au contraire, que oiseau , forme contracte de oisel , procède d'avicellus ; que culter a produit coltre ou coulre, tandis que couteau vient de cultellus ; et qu'enfin cervel suppose ce>^e6e//i/m. Ce sont là des principes élémentaires.

Que vo soit une abréviation de vostre , et cit de cité , passe ; il y a là quelque apparence ; mais sum un abrégé de sommet , c'est un rêve !

En som le tertre l'a mené

que cite 31. Génin, signifie : in summum collemeum duxit. Som joue là le même rôle absolument que mi dans cette locution : parmi les champs (per medios campos).

En sum la tur est montée

se traduit de même : insummam turrem ascendit. Ce sont là de misérables calques des locutions latines, ou, comme aurait dit Rabelais , des excoriations de la lingue latiale , qui prouvent la vassalité, la dépendance déplorable de notre idiome en enfance , et rien de plus. « Il ne faut pas croire , dit M. Génin , que sommet soit d'une formation postérieure; il est dans le livre des Rois. » Qu importe? le livre des Rois est un vieux document, mais qui n'a pas été écrit , que je crois, le jour de la naissance de la langue , et partant vous ne savez pas plus que moi si sommet est antérieur ou postérieur à som. Vous ne le savez pas historiquement ; mais, logiquement, n'est-il pas certain, à priori, que cloche a précédé clochette, et mul mulet; que matin s'est

formé avant matinet(\), et sorti avant sommet P II ne faut qu'ouvrir les yeux pour voir de telles vérités ; et il faut les fermer pour s'imaginer que cloche, mul , malin ou som, n'importe lequel , puissent être des exemples d'apocope.

Arlequin. — M. Génin a consacré tout un chapitre à ce compagnon de Polichinelle , [)our proposer avec modestie , mais sans rien affirmer, une étymolo'^'ie nouvelle de son nom (p. 451 et suiv.). Puisque M. Génin n'affirme rien, je ne discuterai pas son étymologie ; je veux seulement relever le mot nouvelle qui s'est glissé là, sans doute , par suite de distraction.

Toutes les idées émises par M. Génin en son chapitre d'Arlequin sont empruntées à M. Paulin Paris, dont l'auteur ne parle qu'une fois , et pour dire qu'il a analysé la chanson d Aieschamps , sur quoi il renvoie au t. II, p. 4 40 et 500 des Manuscrits français de la Biilioth. du roi. Or, les Manuscrits françois n'offrent rien de tel à la page 140 du second volume, et encore moins à la page 500 , qui n'existe pas. Mais, à la page 140 du tome III, on trouvera, en effet, l'analyse delà chanson d'yl/cschamps , avec les passages que reproduit M. Génin. Quant au renvoi à une page 500 , il ne saurait non plus se rapporter à ce tome III , et, pour le dire en passant , cette inexactitude de citations est fort incommode.

Maintenant, je le demande, pourquoi renvoyer seulement à l'analyse de la chanson d'Jleschamps , et ne pas citer aussi celle du roman de Fauve/, qui a fourni à M. Génin non-seulement le passage relatif au charivari d'Hellequin , mais encore toutes les idées du chapitre Arlequin, tant le rapprochement des formes Hellequin et Ély-Camps, que l'assimilation d'Hellequin et d'Arlequin ? C'est un ouhli qu'il faut réparer. L'analyse de Fauvel , et notamment le passage relatif à l'origine d'Arlequin , se trouvent dans le tome I des Manuscrits françois, p. 322 à 325.

Assavoir. — « C'est le même mot que savoir , dit M. Génin, comme Ton disait assécher ou sécher , savourer ou assavourer , pendre ou appendre , juger et adjuger, n

Ce n'est point du tout le même mot que savoir, mais bien un composé de ce mot et de la préposition a ou ad. Accurrere chez les Romains n'était pas le même que currere. C'est là seulement

(l)El ma(inet,mn l'ajornant (au malin, avant le jour). (Roman de Rou, v. 10019.)

une inexactitude de forme. En voici une de fond. L'Académie dit, à l'article Savoir :

« Faire à savoir , faire savoir. Il ne s'emploie guère que dans les publications, proclamations, etc. « — Je crois que l'Académie se trompe , ajoute M. Géuin , et que c'est assavoir et non pas à savoir. Que fait ici cet a P »

Et que fait cet a dans le verbe? demanderai-je à mon tour. Qu'il en soit détaché ou qu'il y soit réuni, qu'importe? Les copistes du moyen âge l'écrivaient tantôt avec le verbe et tantôt à part. Je citerais aisément autant d'exemples d'un cas que de l'autre. Que signifie aussi cette correction:

Je laisse appenser la vie

Que firent nos deux amis? (La Fomaine, Le rat de ville.)

A-t-on bien bonne grâce , après ce bel exploit , à faire à l'école de M. ÎXodier ce reproche très-immérité d ailleurs , qu'elle est toute poudreuse et orgueilleuse de son moyen âge (p. 307)? Si encore cette restitution du texte de la Fontaine n'était que futile, volontiers l'aurais-je passée sous silence ; mais le malheur est qu'elle est fausse. Lorsqu'on dit à quelqu'un, par exemple:

Je vous laisse à penser ce que c'aurait esté

(Molière, YEstourdy, SiCt. 1 , se. i),

cela revient à lui dire : Je vous laisse le soin de penser, etc. De même : « Je vous laisse telle chose à faire. Je vous laisse à terminer ma besogne, etc. « Faudra-t-il donc corriger ainsi : « Je vous laisse affaire, je vous laisse aterminer » ? car on a dit aterminer.

Et atennina le jour au lendemain un concile qui alermi)ié eslolt parla bouche du pape. (Prophéties de Merlin, fol. 27)

Je soutiendrais volontiers le contraire du système de M. Géniu, non pas pour appenser , mais pour assavoir , qui s'est formé, suivant moi, comme le mot affaire. On vous fait à savoir ; j'ai à faire à Paris ; qu'ai-je à faire de lui ? — De même qu'on a dit, en redoublant Vf de faire , et en soudant la préposition avec le mot : J'ai affaire à Paris , qu'ai-je affaire de lui? Ainsi les copistes du moyen âge ont écrit :

Me voellies laisser assavoir , Et desiroit moult assavoir, Je le vous feray assavoir ,

pour : me vueillez laisser à savoir , c'est-à-dire de quoi savoir, le moyen de savoir; et désirait hcaucoup à savoir. (Il n'est pas plus singulier de construire désirer avec à qu'avec de). Je vous Je ferai à savoir. (Notez que faire , au moyen âge , s'emploie ainsi , à tout moment, et avec toute espèce de verbe, exemple : faire à croire qui est devenu faire accroire.)

Aucun. — Les observations de M. Génin sur le sens de ce mot sont d'une justesse parfaite : aussi , ne sont-elles , en aucune façon , une application de son système sur la prononciation. La preuve, c'est qu'une de ses victimes, M. Francis Wey, avait fort bien expliqué, avant lui , dans un article de ce recueil (l), la signification d'aucun , auquel on attribue généralement , et à tort, une valeur négative qu'il n'a jamais eue, et qu'on pourrait lui prêter, tout au plus, lorsqu'il sert de réponse à une phrase interrogative. Il faut ajouter qu'avant M. Wey, un célèbre philologue, M. Raynouard, avait établi la même vérité, dans son Lexique Roman, à l'égard des mots alcun , alques et alquant. Enfin , avant M. Raynouard, un savant non moins célèbre, Robert Estienne , avait dit, en 15G9, dans sa Grammaire française : » Aulcun est faict de aliquis unus.» M. Génin a eu le tort de répudier cette étymologie , et de croire qa aucuns est une modification du vieux mot auquans. Voici en quels termes il s'exprime : « C'est d' aliquis qu'il faut le tirer, et non de l'i- « talien alcuno. La première forme a été alques et alquant , qui «se prononçaient auques, auquans — «ttcwns. » Étrange confusion ! Qu'y a-t-il de commun entre alques ou auques et alquant ou auquantP Alquant vient, à n'eu pas douter, daliquanti^ et alques d'aliquis. Aussi alquant n'est-il jamais employé qu'au pluriel dans la langue des troubadours, comme dans celle des trouvères; à la différence de alques^ qui, dans lune et l'autre langue , s'emploie très-bien au singulier. Remarquez d'ailleurs combien il serait étrange qu'au midi comme au nord, alquans se fût changé en alcuns om aucuns j sous 1 influence de prononciations qui sont loin de se ressembler. 11 faut donc laisser de côté alquant, qui ne peut servir à déterminer l'étymologie d aucun. Reste le primitif a/çwes qui vient d'aliquis, ainsi que le dit trèsbien M. Génin ; mais alques n'est pas alcun. Tenons donc pour

(1) Bibliot. de l'École des Chartes, r« série, t. I, p. 460.

excellente l'explication de Robert Estienne, aliquis unus, alque un. Alque s'est combiné avec un pour former aucun , comme chasque pour former chasque un (cbacun). C'est une analogie frappante. En résumé , M. Génin explique très-bien le sens d'aucun , après d'autres ; mais, pour l'étymologie , où il vole de ses propres ailes , il est loin d'être aussi beureux.

Aye. aide. — « ^ye est de deux syllabes , dit M. Génin ; « aïe, c'est-à-dire a/de. D'adjutorium, les Italiens ont fait am/a; « d'aluta, les Français, en syncopant encore, ont fait aye. L'in- « termédiaire de l'italien est prouvé par la forme aiue, qui n'est « pas rare , même au treizième siècle. » (P. 331 .)

Je ne sais pas le moins du monde T comment les Italiens ont fait aiuta d'adjutorium (j'ai toujours cru que d'adjutoriumih avaient fait aiutorio) ; 2° et surtout comment l'intermédiaire de l'italien est prouvé par la forme aiue. Ce que je sais seulement, c'est que dans une épitapbe chrétienne du cinquième siècle on trouve aiutit :

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