‹ Examen critique de l'ouvrage intitulé des variations du langage français depuis le douzième siècleChapitre 6 sur 6 · F. GUESSARD · texte numérisé non relu

F. GUESSARD

POST-SCRIPTUM. — Depuis que j'ai publié la première partie de cet article, M. Génio a fait paraître dans la Revue indépendante {n° du 10 avril 1846, p. 335 à 350) un Appendice essentiel à son livre. Cet appendice, essentiel ou non, renferme deux choses : d'abord des facéties que je ne veux point qualifier, puis une discussion sérieuse, au moins en apparence, sur l'une des cent erreurs que j'ai imputées à l'auteur. Voyons cette discussion : le reste n'est rien , et je n'en dirai qu'un mot, si j'ai de la place.

Il s'agit du passage où Théodore de Bèze remarque que les Français de son temps ne faisaient point sentir dans la prononciation les consonnes redoublées, à l'exception du c, de l'm, de l'netde l'r. M. Génin , je l'ai dit et je le répète, n'a pas compris ce passage; il a mal entendu ou mal rendu l'expression geminata consonans, qu'il traduit par : deux consonnes de suite. Voilà mon grief.

Voici la réponse de M. Génin : « Je savais aussi bien que mon docte adversaire lui-même, que geminatus veut dire redoublé." — Vous le saviez? Je n'aurais pas pris la liberté de le supposer; car alors, le cas est bien plus grave ! — « Il ne faut pas s'arrêter à un mot, continue notre philologue; je vais au sens logique du passage, et je maintiens ma traduction et mon interprétation. » — A votre aise; mais ne vous fâchez pas si, de mon côté, je maintiens ma critique. C'est à la logique que vous en appelez; et moi aussi.

Il est impossible, je le dis pour la dernière fois, que Théodore de Bèze ait tenu ce langage que vous lui prêtez :

« Sauf le c, l'm, Yn et l'r redoublés, comme dans accès, somme ^ année et terre, les Français ne font jamais sentir deux consonnes de suite. »

En effet, quelle est la règle ici? — Les Français ne font jamais sentir deux consonnes de suite. — Et l'exception, quelle est-elle? — Ils font sentir le c , /'m , /'n et /'r redoublés.

Par conséquent, la règle va s'appliquer toutes les fois que nous ne serons pas dans l'un des quatre cas exceptés; c'est-à-dire que, si nous prenons des exemples autres que ce , mm, nn et rr, il y aura lieu à sacrifier l'une des deux consonnes. Est-ce clair ?

Eh bien , prenons ct. Ce n'est pas là un cas d'exception ; donc il rentre dans la règle; donc, suivant Théodore de Bèze, traduit par M. Génin, les Français du seizième siècle ne faisaient point sentir le c et le ^ ; ils ne faisaient sentir que l'une de ces deux consonnes consécutives. Est-ce encore clair?

Pourquoi donc, s'il en est ainsi , ce même Th. de Bèze, non traduit

par M. GeniD, dit-il formelleinent : « ct, dans iintérieur d'un mot, se prononce entièrement : Syllaba intégra pronunciatur ^ ut, acte ^ action, ACTIF, AFFECTION, DÉTBACTEI'R ( p. 65 \ >•

Voilà cet illustre savant qui pose une règle, qui en excepte quatre cas ni plus ni moins , et qui , vingt pages plus loin , dans un petit livre de quarante-deux feuiiUts seulement, oublie sa règle et ses quatre exceptions, pour se contredire lui-même, en m'apprenant que ct se prononce entièrement! Mais ce n'est pas tout. Th. de Bèze dit encore que bs^ que bj se prononcent, ainsi que ct , que c final, suivi d'une autre consonne se prononce aussi ; que st, que sp, que sq se prononcent trèssouvent , etc., etc. (l). Et dans tous ces exemples , je ne vois ni double c, ni double m, ni double n, ni double r. Mais alors votre illustre savant n'est plus qu'un illustre radoteur; ou bien c'est vous qui ne l'avez pas compris, et qui me le rendez tel. Il n'y a pas de milieu entre ces deux propositions, et le choix n'est pas douteux. Sortez de là, si vous pouvez ; je vous en défie résolument.

Au contraire , laissez dire à Tb. de Bèze ce qu'il veut dire réellement ; tout s'explique. On ne fait jamais sentir les consonnes redoublées, comme bb, dd, ff, gg^ II, pp, 5s, tt; mais , par exception, on fait sentir ce. mm, nn, rr. La règle comprend huit cas, et l'exception quatre.

Apres s'être ainsi exprimé, Th. de Beze pourra, sans se contredire , remarquer plus loin que ct, que bj, que sp se prononcent; car il ne sera plus question, en ces cas, de consonnes redoublées. Voilà la vérité que j'ai soutenue, et que je soutiendrai envers et contre tous.

Après avoir sue sang et eau a défendre son contre- sens, M. Génin trouve plaisant de m'en imputer un pommé, comme il dit, toujours sur ce même passage. Halte-là, s'il vous plait ! Deftndez-vous; c'est votre droit. Mettez-vous en colère ; je le comprends. Injuriez; je m'en moque. Mais n'avancez point de faits faux , matériellement /owa;, comme celui-ci :

« Les mots somme, année, accè^ , allégués par Th. de Bèze, en exemple des cas où la geminata consonans se PBO.\oiNCE, mon savant critique les a pris pour autant d'exemples où elle ^E se prononce pas (p. .343). »

Ce n'est pas vrai, vous dis-je; car j'ai écrit le contraire en toutes lettres (p. 17), ou je dis : « J'en tombe d'accord avec lui (Th. de Bèze): les Français, eu général , ne font point sentir une consonne

(l) Voyez ci-dessu.*, p. 19 et 20.

redoublée ; ils ne disent point une char-rue ; ils ne disent plus même somme , année et terre, en proinonçant les dedx mm , les deux nn

ET LES DEUX BR , COMME CELA AVAIT LIEU DE SON TEMPS. » (l)

Quoi ! je dis littéralement qu'on ne prononce plus aujourd'hui les deux mtn, les deux nn et les deux rr, de somme, d'année et de terre, comme cela avait lieu du temps de Th. de Bèze , et on s'en vient soutenir que j'ai compris juste le contraire de ce que je dis en propres termes. Quel nom donner à ce procédé? M. Génin l'appelle un coup de théâtre! Sans doute, parce que c'est une fiction , pour user du mot honnête! Passons l'éponge là-dessus, pour éprouver les arguments tout nouveaux que produit M. Génin à l'appui de son grand principe : £ti aucun cas on ne pro/ioîicail deux consomics consécutives.

M. Génin, à l'entendre, a voulu prouver ce principe pour le douzième siècle, et non pour le seizième, ce qui ne l'empêclie pas d'invoquer encore un grammairien qui écrivait en lo30. Ce grammairien est l'Anglais Paisgrave, qui dit : < Entre deux voyelles (soit réunies dans un même mot, soit partagées entre deux mots qui se suivent), les Français n'articulent jamais qu'une consonne à la fois; en sorte que si deux consonnes différentes, c'est-à-dire ^'i^tk^t pas toutes delx de même NATURE, se rencontrent entre deux voyelles, ils laissent toujours la première inarticulée. ^>ie. cite la traduction de M. Génin, qui, cette fois . est exacte, et qui a bien l'air, n'est-ce pas? de renfermer une preuve sans réplique en sa faveur. C'est ce que nous allons voir.

Il faut être de bon compte. Un esprit systématique , habitué à se contenter de peu, en matière de démonstration, pouvait se laisser prendre au passage de Paisgrave. Aussi , ne me serais-je point étonné, si M. Génin l'avait produit au lieu et place de son contre-sens; mais M. Génin ne le connaissait point, n'en a point parlé, etconséquemment je n'avais pas a discuter là-dessus (2). Aujourd'hui, c'est une autre affaire.

Je reproche toujours à M. Génin le contre-sens qu'il a commis bel et bien; mais je lui reproche de plus de prendre à la lettre et à la rigueur une observation générale, écrite en I5o0, par qui? par un étranger. Vous soutenez avec Paisgrave, dirai-je à M. Génin, qu'en 1530 on n'articulait jamais qu'une consonne sur deux. Moi , je soutiens le contraire

(1) Je répète la même cliose, eu d'autres termes, p. 20, lignes 20, 21 et 22.

(2) J'auiais produit moi-môme ce passage de Paisgrave et d'autres qui en donnent le vrai sens et la portée , si M. Génin n'avait entre les mains l'exemplaire de la Bibliothèque mazarine , le seul que je connaisse à Paris , et dont je n'ai pu obtenir communication , même poiu- nu jour.

contre vous, et, au besoin, contre Paisgrave. Je le soutiens avec Fabri , qui écrivait son Grant et vray art de pleine de rhétorique ai\nnX 1534, c'est-à-dire précisément dans le même temps que Paisgrave composait sa grammaire.

Que dit Fabri? Le lecteur a pu le voir ci -dessus (p. 15) : « st se profère après a, comme astuce, astrologue, astrolabe, chasteté ; st se profère après « , comme distance, histoire; st se profère après «, commt justice , custode, Juste, etc., etc. » On ne disait donc point atuce, atrologue, chaleté, ditance, hitoire. Par conséquent, Paisgrave et Fabri se contredisent, juste à la même époque, et sur une même question. Lequel croire? L'Anglais ou le Français? Celui qui fait une observation générale, ou celui qui examine des cas particuliers? L'hésitation n'est pas possible.

Mais il y a plus. En réalité, Paisgrave et Fabri ne se contredisent pas. Paisgrave remarque ce que remarquaient tous les étrangers au seizième siècle, à savoir, qu'une multitude de lettres étymologiques, conservées ou restituées aux mots français par lessavants, ne se prononçaient point. Voilà le sens de son observation, qui, entendue comme elle doit l'être, n'est plus qu'une trivialité connue de tout le monde.

Lisez les Relations des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au seizième siècle i\^, vous y trouverez aussi que les Français n'écrivent point comme ils parlent [non scrivono corne parlano) , puis des observations générales sur les doubles consonnes :

<( Se la parola finisce con la lettera consonante , e ciie l'altra parola suse- « gnenfe contimii da un' altra consonante , se per awentiiia non fiissero trace mezzate dal periodo , l'ullima consonante delta parola antécédente sempre si « tace nel /ave tiare , clie dà molta grazia nel favellaie e legiadria : ma pero « bisogna scriverle ; corne a dire: « Vous 7iVavez fait grand tort quand vous <• m'avez prins mes livres. » Clie si pronnnciarehlje : « Vu m'avè fe gran « tort quan vu m'avè pris mè livr. » Tiittavià a si river regolatamente , H non si potrebbe scrivei altrimente clie corne di sopra. La s avanti /*, lo, « 0, m, non pronunciano quasi mai , .sebbene la scrivono , corne a dire mon « hast, cbe vuol dire mio oste , dirano mon ôte ; ung enfant masle , cbe n vuol dire un figluolo niascbio, dirano un en fan malle. E nella pronuncia in « qua! caso geniinano la l per la 5 cbe m .niiiano. Dinanzi la m vi scrivono « abysme, cbe vuol dire abysso, e nondimeuo quaiido parlano, dicono abitne. « Tuttavià anco le lor regole hano moite eccezziom e osservazioni , e bisogno « d molto studio. » (P. 586 — 7 et 8.)

(1) Publiées par M. Tommaseo , dans la Collection des Documents inédits sur l'histoire de France.

Des observations de ce yenre étaient très-fondées au quinzième et au seizième siècle; elles le seraient encore, mais moins aujourd'hui, qu'on a supprimé beaucoup de consonnes étymologiques; elles ne l'auraient pas été ou presque pas au douzième, au treizième et au quatorzième siècle, surtout au treizième, où l'on n'écrivait guère que les lettres prononcées. Ainsi , M. Géniu ne peut tirer aucun secours du passage de Palsgrave; car ce passage n'est qu'une généralité, et le principe de M. Génin est absolu , si absolu, qu'il ne pouvait, au dire de l'auteur , souffrir une seule exception. En second lieu, l'observation de Palsgrave, généralement vraie pour le temps où elle a été écrite, le devient beaucoup moins, si on la reporte à trois ou quatre siècles en arrière.

Je pourrais aisément continuer cette discussion. Je la reprendrai le jour où M. Génin voudra bien restituer à la bibliothèque Mazarine le seul exemplaire de Palsgrave que je connaisse à Paris; ce jour-là, je trouverai dans Palsgrave lui-même des objections analogues à celles que j'ai trouvées dans ïh. deBeze; c'est-à-dire que j'opposerai Palsgrave à Palsgrave. Dès aujourd'hui, cela me serait possible, rien qu'a laide des textes cités par M. Génin ; mais je ne veux pas être incomplet. Il suffit d'ailleurs, pour ma thèse, de lui avoir opposé Fabrl et le bon sens.

Maintenant, quelques ligues seulement sur divers points de l'^/jpendice essentiel , qui sont étrangers à la philologie.

M. Génin voudrait refuser à l'École des chartes le droit d'examiner les ouvrages qui se font sur le moyen âge. Voilà qui est plaisant ! C'est comme si l'on disait que l'École des mines ne pourra juger des ouvrages de géologie.

M. Génin me reproche d'être trop long. A qui la faute? à lui, qui a commis tant d'erreurs. M. Génin est un ingrat : il me devrait des remercîments pour n'avoir fait que la moitié de la besogne qu'il a taillée à la critique.

M. Génin parle de polémique indécente, lui ! Mais je ne l'ai pourtant appelé ni perroquet, ni ergoteur, ni sophistiqueur, ni père fouetteur, ni Tempête, ni Fier-à-hras, ni 3Iatanwre, ni capitaine Fracasse, ni iéte de chou, ni mulet, ni brute, ni esprit hargneux, ni âne, ni pé' dant, ni brutal, niprocureur, ni boule-dogve,m grillon, mfourtni, ni hanneton, ni guêpe, ni sauterelle. Voilà les aménités qu'il me prodigue, en homme qui sait son monde. C'est encore de l'ingratitude; puisque je l'ai comparé généreusement au sculpteur Pygmalion, épris de sa statue ; eniquoi vous avez eu grand tort, m'a dit quelqu'un; car Pygmalion avait fait un chef-d'œuvre.

« Je suis de sang-froid , » continue M. Génin. — Bon Dieu ! qu'eût-ce été, si , par malheur, il se fût mis en colère?

« Vous ne m'avez pas touché. » — En ce cas , pourquoi crier si fort ? « Je puis me passer du suffrage de M. Guessard ? »

— Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez, etc., etc.

Enfin, lecteur, c'est toute la scène du sonnet que nous avons l'honneur de représenter aujourd'hui devant vous, M. Génin et moi, à cette différence près qu'Oronte n'appelle point Alceste houle-dogue. Mais , comme Oronte , M. Génin s'écrie :

Il me suffit de voir que d'autres en font cas ;

sur quoi, il nomme MM. Victor Leclerc , Naudet , Littré , Augustin Thierry, Béranger. A côté de ces grands noms , il écrit le mien. Quelle malice! et comme me voilà bien humilié! Ai-je besoin de dire que personne, plus que moi, n'admire et ne respecte les illustres juges invoqués par M. Génin? C'est à ce point que , s'il obtient d'eux un arrêt en bonne forme ou je pourrai lire :

1° Qu'il n'a pas mal traduit le passage de Théodore de Bèze;

2° Que j'ai commis le contre-sens dont il m'accuse avec tant de bonne foi ;

3" Que telle ou telle des assertions importantes de son livre est restée debout, après i'e.xamen que j'en ai fait;

S'il produit, dis-je, une telle attestation, je consens à me rétracter.

Je cite, pour terminer, une profession de foi de M. Génin, dont le moindre inconvénient est de n'avoir aucun rapport avec mon article : « Je ne travaille, dit ce philologue, ni pour des places, ni pour des honneurs , ni pour de l'argent , ni même pour de la réputation ; je travaille pour chercher la vérité. »

J'ai tout lieu de croire que la vérité travaille, en sens inverse, à ne pas se laisser trouver par M. Génin ; elle lui tient rigueur ; elle fuit vers les saules comme la nymphe de Virgile; maison ne peut pas même dire avec le poète : et se cupit ante videri. M. Génin a donc grand tort de ne point travailler pour des places, pour des honneurs ou pour de l'argent, toutes choses qu'il trouverait peut-être plus aisément que la vérité.

( BIBLIOÎHKA

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La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Échéance

The Library

University of Ottawa

Date due

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CE PC 2585 •G32G8 1846 CÛO GLESSARD, ACC# 1190667

FR EXAMEN CRITI

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