I -ili
Car, dans le siècle où nous sommes , On ne donne rien pour rien.
(L'Escole des femmes , Kl , 2.)
Je ne suis pas nu homme à vouloir rien pour rien.
{rd.l\,it.)
Eu d'autres termes : On ne donne quelque chose pour «ii//e chose. — Je ne suis pas un homme à vouloir quelque chose pour nulle chose. Le même double seus se trouve dans la phrase citée par Pasquier : /îim ne se fait de rien; et il faut remarquer qui! n'existait point en latin. Décomposez, en effet, ex nihilo nihil fit, et vous obtenez la solution suivante : Hilum non fit ex non hilo ; c'est-à-dire un hilum (1) ne se fait pas de nul hilum.
En résumé, il me paraît démontré, quoi qu'en dise M. Génin, que rien a aujourd'hui, dans un assez grand nombre de cas, une vertu négative qu'on ne saurait lui refuser , et qui a permis à Molière d'écrire ces vers :
Mon Dieu, qu'as-tu ? toujours on te voit en courrons,
El sur rien tu te formalises.
— Qu'appelles-tu sur rien ? dy ? — J'appelle sur rien. Ce qui sur rien s'appelle en vers, ainsi qu'en prose; Et rien, comme tu le sçais bien , Veut dire rien ou peu de chose. (Amphitryon, II, 3)
Que dans l'origine ce mot ait eu une valeur positive, et qu'il la conserve encore eu beaucoup de cas , c'est ce que personne n'a jamais nié, et l'Académie pas plus que personne; mais de trèsbonne heure, ceux-là même qui employaient rien au féminin, et qui, par conséquent , auraient pu mieux que nous lui conserver son sens originaire, ceux-là, dis-je (et ce sont les héros de jNI. Génin), ont attribué à ce mot , pris en lui-même, une vertu négative , comme le prouve de reste l'exemple précité du Roman de la Rose. Que M. Génin aille donc chercher querelle, si bon lui semble , à Jean de Meun ou à Guillaume de Lorris : il lui est tout loisible; mais qu'il ne rende pas l'Académie responsable des bévues de ces grands hommes , puisque ces bévues sont passées en force de chose jugée, comme on dit au barreau.
S FINALE. — « Je n'ai pas besoin de faire voir que l's finale était effacée de la prononciation de nos aïeux , dit jM . Génin ,
(1) Hilum était, comme le dit très-bien M. Génin, le point noir empreint sur la fève de marais et sur le pois chiche. Il servait de terme de comparaison pour nier.
puisque nous-mêmes ne la faisons pas sentir. « — La preuve est fort médiocre ; mais passons : " Des verses, des mœurses sont une tradition particulière de la comédie française, et tout à fait mauvaise : heureusement elle commence à se perdre. » (P. 69-78.)
Cette tradition n'est point du tout particulière à la comédie française, j'en demande bien pardon à M. Génin : elle lui vient en droite liiïne du moyen âge , qui prononçait aussi des verses. Un poète qui écrivait en 1 3 12, et qui voulait garder l'anonyme ou au moins faire deviner son nom à ses lecteurs, disait au début de son poëme :
Viiel je qu'on puisse en ce dit Trouver mon nom sans contredit; Qui avoir en veult congnoissance Et mon surnom sans decevance.
Suivent deux vers où l'auteur enchâsse son nom et sou surnom de façon à ce qu'il n'est pas très-aisé de les y retrouver; puis il reprend un peu plus loin :
Qui vûuldra science esproiiver
Et mon nom en ce dit trouver
Et mon surnom, prengne avisance
Puis le vers ou est decevance
En deux verses qui après viengnent (1).
C'est-à-dire : « Que celui qui voudra trouver mon nom et mon surnom, le cherche à partir du vers où est le mot decevance, dans les deux verses!! qui viennent ensuite. » iVota que le manuscrit date de l'époque où fut composé le poëme. Le besoin de la mesure a amené la décomposition de la syllabe en deux, et ce sur une césure, afin que la chose fût plus sensible.
Il me parait encore démontré qu'au douzième siècle on disait des osses pour des os ; car je vois dans le livre de Job (p. 481) :
Mes 05565. — Que signifient les 05565?
Ce mot, ainsi écrit, est répété plus de dix fois dans les pages 481 et 482.
Sous, SUR. — Poser des principes qu'on prétend orthodoxes, et en tirer de ses propres mains des hérésies manifestes , c'est faire soi-même l'office de la critique. Ce malheur est arrivé plu&
(1) p. Paris, Manuscrits français, t. VI , p. 4 1 .
d une fois à M. Géiiin, comme ou a pu déjà s'en couvaincre , à roccasion du mot flou. Voici encore un cas identique :
« C'est nue chose singulière, mais assurée, dit M. Génin, qu'autrefois la prononciation confondait à l'oreiile les mots sur et sous. On les écrivait sor et soz , Vo valant ow, ou bien sour et sous. Devant une voyelle, la consonne finale ôtait l'équivoque: Sour un arbre ; sous un arbre ; on ne pouvait s'y tromper. Mais devant une consonne, on n'avait, pour se guider, que le sens de la phrase. » (P. 430.)
Si M . Génin ne s'était donné la peine de tirer cette conséquence de ses règles sur la prononciation des voyelles m eto, je l'aurais tirée à sa plîice, et j'aurais cru par là le réduire à l'absurde, comme disent les mathématiciens. Mais point; M, Génin a pris les devants, et, avec une conliance inébranlable, quoiqu'un peu étonnée, il s'est dit à lui-même, et a répété à son lecteur : « Voilà une chose singulière, mais assurée! » Assurée, pourquoi? Parce qu'elle découle immédiatement des règles découvertes parlM. Génin; et tenez pour certain que si d'une de ces règles on pouvait conclure que jour et nuit se prononçaient de même , vous liriez cette proposition, dans le volume qui nous occupe, avec Ift même préambule : C'est unecho^e singulière, mais assurée !— Et de fait, il ne serait pas plus étrange de soutenir l'un que l'autre. La confusion de jour et de nuit ne causerait pas plus d'embarras que celle de sur et de sous. Elle en causerait peut-être moius.
Dans ce passage, dit lui-même M. Génin,
Desour sa dextre mamelete
A une bêle violette {La Violelte, p. 52),
il serait impossible à l'auditeur d'affirmer si la belle Euriaut avait la violette sur ou sous la mamelle droite. Heureusement, il sait par (Vautres passages qu'il faut comprendre dessus.
Charmante explication ! et si l'auditeur n'a pas entendu les autres passages; si l'on se borne à lui dire que la belle Euriaut, une héroïne de roman, avait une violette desour sa dextre mamelette , il en sera donc réduit à ignorer si la violette était dessus ou dessous , ou bien il sera obligé de demander la lecture des passages du roman qui pourront l'éclairer sur le sens de la préposition! Si ce livre avait pour objet de démontrer que nos pères étaient absurdes, insensés, et qu'ils s'étaient fait une langue à leur im;ige , l'auteur n'aurait pu trouver un meilleur ar-
gument à l'appui de sa thèse. Je ne partage en aucune manière son admiration enthousiaste pour l'ancien français et pour ceux qui l'ont parlé ; mais je me refuse absolument à croire qu'à aucune époque et dans aucune langue on ait été assez sot pour confondre des mots comme sur et sous, qui sont les signes de deux idées contraires des plus usuelles , et qu'à chaque instant on est obligé d'opposer l'une à l'autre. On l'a dit déjà : parler est un besoin, bien parler une affaire de luxe. Que nos ancêtres aient bien ou mal parlé, c'est un point qu'on peut discuter; mais qu'ils aient parlé de façon à ne pas s'entendre, c'est impossible , et tant pis pour les règles de M. Génin qui conduisent à la proposition contraire. Elles sont fausses, de toute fausseté , à priori , et sans examen !
Examinons cependant pour faire justice complète :
Sovent rit et sovenl pleure Ki bien aime en son coraige Bien et mal li corenl seure.
{}Js. de poi'tes français avant 1300, t. III, p. 1166.)
Deseure lui. (Ici., t. IV, p. 1320.) Li troi larron sore lui queurent.
{Fabliaux et contes, t. I , p. 243.)
Voilà trois exemples, comme jeu pourrais citer cent, trois exemples qui détruisent deux assertions de M. Génin. Us prouvent, en effet : TQue ïr finale de 5or, de sour ou de seur^ sonnait même devant une consonne, deseure lui. — Sore lui. L'addition de le muet ne laisse aucun doute à cet égard, et il faut remarquer que cet e se rencontre en prose comme en vers. T Que seur ne se prononçait pas sou , puisqu'il rime avec pleure , à moins cependant que pleure ne se prononçât plou ; et M. Génin pourrait bien le soutenir, j'en ai peur.
11 me paraît, en résumé , que toutes ces formes sor., sour, sore, seure, avaient un seul et même sou, non pas celui du mot actuel .sur, où I'm est pur , mais à peu piès celui que ligure la forme seur ; et je vais essayer de montrer comment cela se pouvait. L'o de 5or avait, suivant moi, la même valeur que l'o germanique qui se prononce comme eu dans /^ei/.Ladiphlhongue owde sour sonnait aussi eu, non-seulement dans ce mot, mais dans une foule d'autres comme flour ; et la langue anglaise offre une multitude d'exemples de cette prononciation : humour, behaviour, etc. {hiou-
meur, iiWmeur). Voyez d'ailleurs ce que dit M. Géiiin lui-même dans le paragraphe intitulé : ou, eu se remplaçant (p. 179). Enfin, couime on rencontre aussi au moyen à<'e la forme actuelle sur à côté de sour^ ainsi que flur à côté de flour, il est bon de s'expliquer à son égard. 5«r et fiiir se prononçaient seur et fleur, à mon sens, et je me garde bien de poser ici des règles générales, qui seraient évidemment fausses ; je parle seulement des deux mots sur et flur. Cette orthographe, \nn' u simple, se rencontre surtout en JNormandie, et c'est ce qui m'autorise à invoquer encore ici la prononciation anglaise. Tout le monde sait qu'en anglais Il simple a fort souvent le son de eu dans heure. Exemples : Up, such, much, us, under, etc.
Voilci donc toutes les formes anciennes de sur ramenées à l'unité, et je pense d'une manière assez naturelle. Ce mot s'est dépouillé de Ve et a pris un sou plus pur dans les temps modernes, comme l'adjectif sûr (securus)qui avait aussi l'e, et qui s'est prononcé aussi seur, quand il n'y avait pas diérèse pour le besoin du vers.
La prophétie e&tseure , Priez donc et veillez, vous qui ne sçavez llieure.
(Énigmes d'Alexandre Sévère, fol. 53 i". )
De sa possession je nie tiens aussi seur Que tu te peux tenir de celle de sa sœur.
(P. Corneille, Mélite, act. III , se 2.)
Reste à apprécier un corollaire de la proposition de M. Génin , corollaire qui supporte à peine l'exameiL La prétendue confusion de sur et de sous a laissé , selon le savant professeur, une trace bien marquée dans notre langue, c'est la double locution sur peine et sous peine. Que IM. Génin veuille bien y réfléchir, et il sentira tout ce qu'il y a de risqué en une telle explication. Dans toutes les langues , les prépositions sont des instruments de langage d'une merveilleuse souplesse , d'une élasticité sans pareille , qui se substituent avec la plus grande facilité. Tantôt une même préposition exprime deux rapports contraires; tantôt deux prépositions contraires expriment un même rapport. Les Grecs , par exemple, disaient fort bien : stti toïï 'AXe^avSpou, sur Alexandre, du temps d'Alexandre , et les Latins rendaient la même idée par la préposition sub : sub Alexandro. Nous disons sur peine et sous peine; autant en disent les Anglais :upon Ihe pain ofdeath, sur peine de mort ; under Ihe pain ofbeing pnnished according ta law,
sous les peines de droit, celles qui sont conformes à la loi. Démontrez donc qu'wpon et under se sont prononcés de même dans l'ancien anglais !
SYNCOPE. — M. Génin a vu des apocopes dans l'ancienne langue partout où il n'y en avait pas (1). Il est un peu moins malheureux en son paragraphe de la syncope; mais ce n'est pas à dire qu'il n'ait glissé là comme ailleurs quelques erreurs de première classe. Exemple : Eere-garde et ans-garde pour arrière-garde, avant-garde. Voilà un agréable spécimen de syncope. Comment M. Génin, qui sait le latin, peut-il imaginer de pareilles explications? liere ou riere, c'est rétro ; antz, anz ou ans , c'est ante. Quant aux mots arrière et avant , ce sont mots composés qu'on ne trouve point dans la bonne latinité , et , dès lors, il est naturel de croire qu'ils sont postérieurs à leurs simples riere et antz. Quand ceux-ci ont été formés, on les a combinés avec la préposition a, et l'on a dit a rere, ab antz^\)\x\?> arere^ abantz, et arrière, avant. En basse latinité, ces mots sont représentés par a relro, ab ante (2). Du Gange donne de curieux exemples de l'une et de l'autre combinaison, et il remarque à l'occasion d'abante que, même dans la bonne latinité, on trouve parfois ainsi une préposition devant un adverbe :
Nuntii nobis tristes, iiec varii vénérant ex ante diem Non. Jun. usque ad pridie Kal. Sept. (CicERO, 1. 3, epist. ad Atticum, 17.)
Pour que rere- garde fût une syncope (ï arrière-garde, il faudrait {\<o^ arrière fût antérieur a rere; et le contraire est évident, d'une évidence qui crève les yeux, comme dit le peuple.
Autre exemple de syncope imaginaire encore plus curieux. Main^ ce vieux mot qui ne subsiste plus que dans les combinaisons demain, lendemain, mais qui s'employait fort bien seul autrefois,
Tels rit au main qui le soir pleure,
ce vieux mot, dis -je, d'où le tirez- vous? de mane, sans contredit, comme vous faites venir votre main de inanus. L'analogie est parfaite : vous rejetez, de part et d'autre, les terminaisons e et ns ; reste pour l'un et l'autre mot, le radical man; et vous dites : De ce radical man^ qui est le même pour manus et m^une, on a fait deux mots identiques, en modifiant le son de va. Ainsi de pan radical
(1) V. ci-dessus au mot Apocope.
(2) V. du Cange.
de partis^ est sorti le français pain. C'est là de la philologie à la portée des enfants, tant elle est simple et claire. Eh bien, M. Génin en fait fi. « On se tromperait, dit-il avec cette confiance « qui lui est particulière, de croire que main \ieiit directement de « Diane et a précédé mal in. Premièrement on abré<i,e un mot racine, « mais on ne l'allonge pas.. , Ensuite le fait est une preuve irrécu- « sable : le Livre des liois, celui de Job, saint Bernard, emploient « toujours matin. »
Et que m'importe que saint Bernard ou d'autres emploient toujours mutin? Que signifie, en outre, cette sentence qu'on abrège toujours un mot racine? Je dis que main vient de mane^ que malin, vient de matutinum ou de matutine , comme bon vous semblera. Voilà ce que je soutiens, et partant, il m'est fort indifférent de savoir lequel est né le premier de main ou de matin. Ils sont nés tous deux : rien n'est plus certain; et quand je les trouve, côte à côte, au xiii<= siècle; quand je m'enquiers de leur généalogie, ils me répondent, l'un : Je descends de mane; et l'autre : J'ai pour père matutinum ou matutine., je ne sais au juste lequel. Toute la question est là, et il faut se sentir une grande démangeaison de dire du neuf pour affirmer que main vient par syncope de matin, sous ce prétexte que le dernier a précédé le premier. A cet égard, ]>[. Génin n'en sait pas plus que personne. Il trouve, il est vrai, des exemples de matin qui sont plus anciens que ceux de main; mais si l'on découvre, par hasard, un texte antérieur au Livre des Rois, qui renferme le mot main, voilà sa théorie à vau-l'eau. Et cette hypothèse est une vérité : dans le poëme roman sur Boëce , qui est certainement plus vieux que la traduction des Rois, on lit :
L'om a al m\ , miga non l'a al ser (l). Si cum la nibles cobrel jorn lo be ma.
L'Iiomme l'a au matin , il ne l'a mie au soir.
Ainsi que le brouillard couvre le jour le bien matin.
C'est du provençal, il est vrai; mais les deux idiomes sont si analogues, et se touchent par tant de points qu'on peut hardiment argumenter de l'un à l'autre.
J'ajoute que si quelqu'un prétendait faire venir matin de main.,
(1) Dans le roman de Gérard de Roussillon , qui est au moins contemporain de la traduction des Rois, on trouve per man (par main). Voyez le lexique de M. Raynouard au mot Man.
il y aurait lieu de dire avec M. Géuin qu'on n'allonge point un mot racine ; mais que nous veut ici cette règle? Elle n'a pas le moindre rapport avec le point en question , puisque main abrège inane comme matin abrège matutinè.
Je ne me sens ni le goût ni le courage de prendre ainsi un à un tous les cas de syncope qu'il a plu à M. Génin d'imaginer. Les deux exemples précédents suffisent, et au delà, pour donner une idée du reste. Il y a d'ailleurs, dans ce seul paragraphe, un si grand nombre d'assertions risquées qu'on n'en sortirait point, s'il fallait tout contredire. Je ne puis cependant laisser passer une tirade véhémente qui est venue , on ne sait comment , se placer sous ce titre : Syncope dans les verbes.
L'objet de cette tirade, diatribe ou invective, comme vous voudrez l'appeler, c'est d'établir que tout est régulier, logique, parfait, dans une langue prise à son origine; tandis qu'en l'étudiant à son point de perfection , on la trouve pleine d'inconséquences et d'irrégularités. D'où il suit qu'il faut complimenter nos aïeux du XII* siècle, et tancer l'Académie française. M. Génin n'y manque pas; et il faut voir avec quelle ^igueur de poignet il manie sa férule. " Approchez, dit -il, que voyez-vous? Le plus effroyable « chaos dans la langue ; l'impossibilité démontrée ou peu s'en faut « d'avoir une grammaire et un dictionnaire (1). Au contraire, nos « aïeux, sans doctrine et sans académiciens, s'étaient arrangé « une langue si régulière, qu'à une énorme distance et à travers « le brouillard des âges , un œil attentif en saisit encore les prin- « ci pales dispositions. »
Que cela est honorable pour nos aïeux ! Une chose y manque , une seule , qui est la vérité ; et ce défaut ressort des expressions mêmes de l'auteur. Comment se fait-il que M. Génin se plaigne du brouillard des âges , et pourquoi son œil attentif n'at-il pu saisir que les principales dispositions de la belle langue de nos pères, tandis qu'à une distance bien plus grande, et avec un brouillard bien plus épais, l'œil de tant de savants hommes a parfaitement saisi toutes les dispositions du grec et du latin? Les harangues de Démosthène et celles de Cicéron ne sont point , que je sache, des monuments primitifs, et l'on peut dire
(1) Le même M. Génin dit (p. 520), à propos d'un dictionnaire liistorique de la langue, que ce travail n'est pas à beaucoup près si long ni si difliciie qu'il le parait, en quoi il se trompe. Ce travail sera fort long et fort difliciie; mais il n'est point impossible ou a peu près.
pourtant, sans trop se c«>in|)roiiiettre, ([u'elles oiïrenl (juelque régularité de langage. Je n'ai point d'idée du grec a sa naissance; mais le peu que je connais du vieux latin n'est pas de nature à diminuer mon admiration pour la langue du siècle d'Auguste. Quant à l'ancien français, voilà des années que je l'étudié, et je suis d'avis que cette étude est excellente pour plusieurs raisons, mais surtout parce qu'elle fait mieux sentir tout le prix des chefs-d'œuvre de langage qu'ont enfantés les deux derniers siècles. Quand on a lu la chanson de Roland, ou quelque autre rapsodie du même goût; quand on a cherché a comprendre les sermons de saint Jîernard ( ou de saint Breuaut, suivant la prononciation de M. Génin), on admire (;eut fois plus, croyez-moi , et les vers de Racine , et la prose de Hossuet ; comme aussi le style de Voltaire paraît tout autrement beau si l'on a pris, avant de le lire, la précaution d'étudier quelque chroniqueur du xiii* ou du \i\° siècle.
Tmèse (de la). — On dit qu'il y a tmèxe, en grammaire, lorsque les parties d'un mot sont disjointes par l'intercalation d'un ou de plusieurs autres mots. Je souligne à dessein les parties d'un mot ; car il n'y aurait pas tmèse s'il s'agissait de deux mots ordinairement juxtaposés, et qui, par hasard, se trouveraient séparés.
Ainsi, aujourd'hui, si l'on coupait en deux le mot ^/am» /a, le mot sinon Qa mais, si non) , il y aurait tmèse\ car les parties dont ils se composent sont soudées , réunies solidement , et ne forment, en réalité, qu'un seul mot, bien qu'elles aient eu jadis une valeur propre, un emploi isolé, une existence indépendante. Mais prétendre, comme le fait M. Génin, qu'il y avait tmèse ^ au xii* ou au xiii^ siècle, lorsqu'on séparait si de non et ja de mais^ c'est, selon moi, soutenir une erreur. En ellét, jamais n'était pas un mot à cette époque; c'étaient deux mots; et la preuve en est : 1" que 7a s'employait à chaque instant sans mais et mais sans ja ; 2° que lorsqu'on employait les deux, l'un à côté de l'autre, on les séparait le plus souvent. Les éditeurs de maimscrits du moyen âge ont opéré la réunion, et cela sans inconvénient; mais il ne faut point ici raisonner d'après les im[)rimés.
Ce qui est vrai de jamais, l'est aussi du mot sinon et de tous ceux que cite M. Génin; et je m'étonne que ce savant ait écrit • " on ne j)ratique plus la tmèse dans notre langue, » sans se demander pourquoi. 11 eût évidemment trouvé cette réponse que les
expressions, autrefois sujettes à la tmèse, suivant lui, n'y étaient sujettes que parce qu'elles n'étaient point soudées ensemble; mais qu'aujourd'hui elles le sont, ce qui revient à dire qu'il n'y a jamais eu de tmèse réelle dans notre lanj^iie. Quand certaine dame du moyen âge disait ;
Sire, vez me ci toute preste (Sire, voyez moi ci toute prête),
elle ne faisait point une tmèse. Elle employait d'un côté le verbe voir et de l'autre l'adverbe <•/, qui n'étaient point encore réunis en un mot, et qui l'étaient si peu qu'on disait voi ci et voyez ci. Mais si une dame d'aujourd'hui s'avisait de dire : « Monsieur, roi me ci toute prête, » celle-là, pour le coup, pratiquerait la tmèse dans toute sa force; car, aujourd'hui, voici forme bien réellement un mot,
Y a-t-il également tmèse de voici et de voilà ^ dans ces façons de parler : vois cet homme-ci, vois cps femmes-là ? M. Génin répond oui, lui qui vient de dire « qu'on ne pratique plus la tmèse dans notre langue. » De ces deux assertions il y en a une inexacte nécessairement; et c'est, je crois, la dernière; car vois cet hommeci et voici cet homme \ vois ces femmes-là et voilà ces femmes^ ne sont pas le moins du monde des équivalents. Cela saute aux yeux ; et j'en crois pouvoir conclure que M. Génin n'est pas plus heureux en matière de tmèse qu'en fait d'apocope.
Voilà une faible partie des observations auxquelles ce livre m'a paru donner lieu. Je crois cependant que c'en est assez pour permettre au lecteur de l'apprécier en connaissance de cause, et pour justifier le jugement que j'en ai porté au commencement de cet examen. Quelques personnes même pourront trouver que c'en est trop de moitié ; mais je les prie de vouloir bien songer que le laconisme n'est pas permis à qui rend un compte sévère d'un ouvrage : en pareil cas, prodiguer les preuves à l'appui de son opinion est un devoir qui l'emporte sur toutes les autres considérations; particulièrement lorsque l'auteur est un écrivain aussi distingué que M. Génin, et lorsque le critique n"a pas l'avantage de porter un nom plus connu que celui-ci :