‹ Examen critique de la Vie de Jésus de M. Renan (volume 2)Chapitre 1 sur 96 · Les Caractéres, ch, xv · texte numérisé non relu

Les Caractéres, ch, xv

de discuter sérieusement des choses sérieuses. Tout écrivain ayant le souci de sa dignité doit trouver bon qu’on lui rappelle cette règle, surtout quand cetécrivain s'attaque à une religion qui est celle du monde civilisé; qu'il se croit de taille à faire descendre du trône de sa divinité celui que trois cents unillions d'hommes adorent comme leur Dieu, et qu'enfin, regardant derrière lui, il peut voir, échelonnée sur un espace de dix-huit siecles, une lignée incomparable de savants et d'hommes de génie qui ont cru ce qu’il nie et vénéré ce qu'il outrage. Dans ce cas, rabaisser la controverse aux formes légères et frivoles d'un roman sans valeur scientifique, c’est ne savoir respecter ni ceux auxquels on s'adresse, ni le sujet que l’on traite.

Quand le docteur Strauss, cet Erostrate du criticisme moderne, voulut porter la torche de l'incendie dans le temple chrétien, il ne se crut pas dispensé d’être sérieux. On eût dit qu'il cherchait à se faire pardonner son paradoxe à force d’érudition, Ce hardi démolisseur avait compris qu’on ne renverse pas un édifice comme le christianisme par quelques pages de rêverie sentimentale : il consentit bien à passer pour téméraire; il ne voulut pas s'exposer à devenir ridicule. C'est pourquoi il fit un gros livre, dans lequel il ramassa toutes les objections soulevées depuis Celse contre l’histoire évangélique. De plus, il appela la métaphysique à son secours, en rattachant son exégèse au système de Hégel. Bref, c'était une œuvre scientifique qui méritait la peine d'être réfutée; non pas précisément qu’elle contint rien de neuf ni d’original : on ne citerait pas une seule proposition de Strauss qui n’eût été avancée, soutenue, débattue avant lui. C’est ce que . n’ont pas manqué de faire observer tous les savants qui sont entrés en lice avec le professeur de Tabingue, et le nombre en est grand : il suffira de citer, entre autres, les noms justement eslimés de Hug, d'Ullman, de Tholuck,

de Néander, de Hengstenberg, de Sepp. Grâce aux nombreux écrits qu’elle a fait surgir de toutes parts, cette attaque est venue aboutir à une éclatante justification des Livres saints, ct il faudrait être bien peu au courant du mouvement scientifique en Allemagne, pour ignorer le discrédit où est tombée la Vie de Jésus parmi ceux qui pensent et qui savent. Mais enfin, je le répète, Strauss avait fait de son mieux pour racheter son audace par une patience de travail peu commune : il aurait cru faire ontrage au bon sens public si, voulant attaquer les croyances de son pays, il avait osé se présenter à lui un roman à la main.

M. Ernest Renan ne s’est pas cru obligé à tant de ménagements. Écrivant pour des Français, il aura jugé sans doute que le niveau intellectuel de ses lecteurs ne dépassait point la hauteur du roman. A quoi bon une discussion sérieuse là où il suffira de répandre un vernis poétique sur quelques bribes d’exégèse ramassées çà et là dans les écoles allemandes? Ailleurs, on en rirait; en France, cela pourra réussir. Eh bien! je le dirai tout d’abord, ce dédain pour l’intelligenee du public français me blesse au cœur : il me semble que nous ne méritions pas cet affront. J'ignore si le livre de M. Renan aura le privilége de soulever l’indignation; pour ma part, j'en suis humilié et peiné. J'en suis peiné pour l'honneur de la science française, qu'on ne manquera pas de tourner en ridicule à l'étranger ; j’en suis humilié pour le premier de nos corps savan{s, auquel appartient l'écrivain qui vient de donner au monde une telle preuve de frivolité ; et, je l’avouerai sans détour, l’une des choses qui m'ont préoccupé davantage dans la lecture de ce conte facétieux, c’est de penser qu'il pourra venir à l’esprit de quelque critique allemand ou anglais de vouloir mesurer à cet écrit la force des études dans notre pays. Depuis l’Origine des Cultes de

Dupuis, l'esprit français n'avait pas reçu d'injure plus sanglante.

1l faut être juste, M. Renan semble avoir compris combien léger est son bagage scientifique. Aussi éprouve-t-il le besoin de.renvoyer ses lecteurs au livre de Strauss, lequel, dit-il, laisse peu à désirer pour la critique de détail des textes évangéliques ‘. Un tel procédé peut être fort commode; mais, à coup sûr, il n’est ni scientifique ni loyal.

Si, au lieu d’avoir été réfuté par tout ce que l'Allemagne moderne compte de plus distingué parmi ses savants, le livre de Strauss n'avait pas rencontré de contradicteurs, ou que ses conclusions fussent demeurées acquises à la science, on comprendrait qu’un écrivain eût le droit de s'appuyer là-dessus comme sur une base solide, sans se donner la peine de soumettre le procès à plus ample révision. Mais M. Renan ne peut pas ignorer que c’est tout le contraire : s’il l’ignore, pourquoi écrit-il ? et si, ne l’ignorant pas, il n'en dit mot à ses lecteurs, que doit-on penser d’un pareil artifice? Laisser accroire par son silence que les objections sont restées sans réponse, et partir d’un système cent fois réfuté comme d’un fondement demeuré intact, c’est se faire moquer de ceux qui savent et tromper ceux qui ignorent. Nous ne faisons pas à l’auteur de la Vie de Jésus un reproche de n’avoir apporté aucun nouvel argument au débat : n’est pas original qui veut; mais lorsqu'on se résigne à ne produire que des redites, il faut au moins savoir répéter ce qui s’est dit de part et d'autre. M. Renan est d'autant moins reçu à recommander le livre de Strauss à la confiance presque absolue du public, qu'il en rejette, et avec raison, la donnée fondamentale.

Afin de se ménager un espace suffisant pour la formation de ses prétendus mythes, le critique allemand reculait

Page 1