‹ Examen critique de la Vie de Jésus de M. Renan (volume 2)Chapitre 76 sur 96 · Vie de Jésus, par M. Renan, p · texte numérisé non relu

Vie de Jésus, par M. Renan, p

Comme je viens de le dire, ce théologien du lendemain est un littérateur de vieille date; et quand il consent à rester chez lui, à une distance respectueuse de la Bible et du Talmud, personne n’éprouve la moindre envie d'aller troubler son repos. En effet, qu’on veuille bien le remarquer, ce n’est pas de nous que part l'attaque : ces messieurs jugent à propos de se montrer agressifs, et, par conséquent, nous forcent de nous occuper d'eux bien malgré nous, car le sujet n’est guère intéressant par lui-même. Il y a vingt et un ans, M: Havet donnait au public une édition des Pensées de Pascal, avec avant-propos, notes et commentaires. Oui, des Pensées de Pascal, suivies du Mystère de Jésus ! On s'attendait peut-être à trois points d'exclamation; je n'en mets qu'un seul. Sans trop présumer des capacités de l'éditeur, on pouvait supposer qu’au contact d'un esprit si ferme et si puissant il arriverait, sinon à tout le sérieux de la pensée, du moins à quelques habitudes de réflexion plus ou moins salutaires. Peut-être même était-il permis d'espérer qu'un commerce assidu avec un écrivain de cette trempe produirait autre chose qu’un rhéteur verbeux ct diffus. Il n'en a pas été ainsi : M. Ernest Havet, éditeur des Pensées de Pascal, est sorti de là enthousiaste de romans, et romancier lui-même.

Quelle humiliation pour Pascal! Un éditeur des Pensées devenir le thuriféraire de M. Renan! Qui l'aurait jamais cru ? Et pourtant cela est. J'avoue qu’en prenant la plume j'ai surtout à cœur de venger le grand apologiste d’un affront qu'il ne méritait pas. Si l'écrivain de la Revue des Deux-Mondes s'était borné à composer un dithyrambe en l'honneur de son collègue, nous n’aurions pas songé un seul instant à blâmer son enthousiasme. Il est tout naturel que M. Havet admire M. Renan : après les lectures qu’il a faites et avec les connaissances qu’il possède en matière théologique, il doit trouver que l’auteur de la Vie de Jésus

«a tout lu, et sait out ce qu’on peut savoir ! ». Cela est tout simple, et rien ne s'explique plus facilement que les superlatifs de M. Havet et l’extase où l'a jeté un livre au delà duquel sa propre érudition ne lui permet pas de rien imaginer. À ses yeux, un homme qui cite le Talmud de Jérusalem et celui de Babylone, même sans les avoir lus, doit nécessairement passer pour un puits de science. Si donc, je le répète, ce naïf admirateur s'était contenté d'attribuer au copiste de Strauss « une largeur d'esprit et une élévation sans limites ?, » nous n’aurions fait qu'en sourire avec M. Renan lui-même, qui sait mieux que personne à quoi se réduit la science illimitée qu’on lui prête. Mais M. Havet ne s’en est pas tenu là : il a trouvé piquant d'y mêler un peu

. du sien, en renchérissant sur les témérités et sur les blas-

phèmes du nouveau romancier. J'ignore si par là il espérait attirer l’attention sur lui-même; mais si tel a été son désir, nous tenons à le satisfaire.

S'il faut en juger par la stupéfaction dans laquelle la Vie de Jésus a fait tomber M. Ernest Havet, ce dernier s’imaginait sans doute que l'apparition d’un tel livre changerait la face du monde. Evidemment l’axe de la terre allait se déplacer, ou du moins l’humanité entrer dans une phase nouvelle. Deux mois se sont écoulés depuis lors, et M. Havet, ne voyant rien venir à l'horizon, doit trouver étonnant que la chrétienté soit encore debout. Sauf la cassette de M. Michel Lévy, que l’on dit passablement remplie, et à part quelques cerveaux troublés qui trouvent leur excuse dans leur faiblesse, rien n'est changé : pas un blasphème de plus, pas une adoration de moins. Et ici, qu "on me permette de constater pour l'honneur de la science française que le pitoyable mélodrame de M. Renan n'a pas trouvé

1. Revue des Deux-Mondes, livraison du 1°" août 1862, p. 568 58 . |

jusqu'ici un seul adhérent parmi ceux dont l'opinion a quelque poids dans la littérature moderne. Le premier chätiment qu’ait rencontré cet auteur, c’est de n'avoir obtenu, au milieu d’une explosion de rire ou d'indignation générale, que le suffrage isolé du ben, de l'excellent M. Havet.

Voyons un peu ce que vaut un tel suffrage. L’acolyte de M. Renan nous a rendu cette tâche facile, en nous donnant dans un long article l’exacte mesure de son savoir. Après avoir lu cet étrange factum, tout homme charitable en arrive à souhaiter que M. Havet puisse encore vivre de nombreuses années, 4° pour apprendre à penser, 2° pour approudre à écrire. Nous devons à notre adversaire de lui faire connaître les motifs pour lesquels nous jugeons cette double conversion aussi nécessaire que difficile.

M. Havet s demande d’abord, dans la ferveur de son enthousiasme, comment il a pu se faire qu’on n'ait pas songé plus tôt à écrire la vie de Jésus dans le sens de M. Renan. Ce retard le surprend, et voici l'explication qu’il eu donne : « Tant que les Evangiles ont été des textes sacrés placés sous la garde d’une orthedoxie vigilante, il n’y avait pas d penser à écrire un pareil livre !. » Ne dirait-on pas, à lire cette phrase, que l’orthodoxie a cessé de veiller sur le texte sacré des Evangiles placés sous sa garde? Il semble pourtant que ce qui se passe depuis deux mois témoigne suffisamment de cette vigilance, toujours la même. D'autre part, si M. Havet s'était donné la peine de jeter les yeux sur une histoire de l'Eglise, il saurait que l'hérésie et l’incrédulité n’ont pas attendu jusqu'à ce jour pour enfanter une

masse de livres dont la hardiesse ne laisse rien à désirer. .

Pourquoi donc un roman comme celui de M. Renan n'at-il pu voir le jour qu’au XIX° siècle? Si M. Havet tient à le savoir, nous pouvons le lui apprendre. Tant que l'esprit

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