‹ Examen critique de la Vie de Jésus de M. Renan (volume 2)Chapitre 77 sur 96 · Revue des Deux-Mondes, livraison du 1° août 1863, p · texte numérisé non relu

Revue des Deux-Mondes, livraison du 1° août 1863, p

français avait su conserver intactes les qualités qui le distinguent, la clarté, la précision et la fermeté ; tant que l’ignorance des vérités les plus élémentaires de la religion n'avait pas remplacé chez un grand nombre une foi savante et raisonnée ; tant que les romans et les feuilletons n’étaient pas devenus l'unique pâture de beaucoup d'intelligences ; tant qu'il n’était pas reçu, dans la patrie de Pascal et de Bossuet, d'admirer les esprits faux qui se plaisent dans le monde des rêves, des utopies et des chimères, le livre de M. Renan restait impossible. Mais du moment-que, par suite d’une éducation déplorable, il se fut trouvé quantité d’esprits dépourvus de tout principe religieux, philosophique, littéraire même ; du moment que le creux , le faux, l’échevelé, eurent fait invasion dans le domaine des lettres françaises, d’où les meilleurs efforts n’ont pas encore réussi à les chasser ; du moment que, dans un pays où jusqu'alors l'on s’appliquait avant tout à parler clairement et à raisonner juste, une classe d'écrivains eut surgi, préférant aux idées saines, aux recherches sérieuses, le cliquetis des mots, l’'emphase des formules, le vide et l’obscurité des systèmes, de ce moment-là l’ouvrage de M. Renan devait paraître, après les romans de George Sand, la Sorciére de M. Michelet, les Misérables de M. Victor Hugo; et, par le fait, il a paru à son heure et à son tour.

L’honorable M. Havet est-il satisfait de l'explication ? Pour peu qu’il le désire, nous la développerons. En attendant, nous allons le suivre dans le voyage qu'il entreprend autour de la littérature française pour trouver un homme capable d'écrire la vie de Jésus telle que M. Renan l’a conçue. Le premier nom devant lequel il s'arrête, et le dernier qu’il aurait dû prononcer, c’est Pascal. Pascal composant un roman sacrilége sur Jésus-Christ! Y pensez-vous? Votre imagination, dites-vous, se représente quelquefois, comme malgré elle, ce grand homme jouant au XVIF siècle le rôle

de M. Renan! Dans ce cas, il ne vous reste qu’une chose à faire, c’est de bien surveiller votre imagination, car elle pourrait vous jouer de méchants tours. Quoi ! Pascal, ce géomètre de la pensée chrétienne, ce dialectieien sévère, cet homme si terrible aux esprits faux et aux songes-creux, Pascal se complaisant aux mièvreries d’un romancier, réduisant la religion chrétienne à des peut-être et à des probablement, traitant Jésus-Christ de jeune villageois, et l'histoire évangélique d’idylle ou de pastorale! Il n’y a que le bon M. Havet qui soit de taille à imaginer un pareil rapprochement. Et pourquoi pas, répond ce savant homme dans le patois qu'il s’est fait? « Un rayon, un seul rayon, qui vient à tomber dans l'esprit de Pascal, y ouvre tout à coup des abîimes; il y a d’ailleurs, il y aurait eu de plus én plus dans sa pensée des cimes st hautes qu'elles reçoivent d'avance des lueurs de l'avenir ‘. » Quel fatras et quel jargon ! Se figure-t-on les hautes cimes de la pensée de Pascal recevant d'avance des lueurs de l'avenir? En vérité, c'est à n’y rien comprendre. Et M. Havet a édité les Pensées de Pascal! Il a lu (il faut le croire) ce magnifique fragment sur la grandeur divine de Jésus-Christ : « La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, etc., etc. ?. » Il alu, entre mille passages semblables, cette phrase magistrale : « Jésus-Christ est l’objet de tout et le centre où tout tend. Qui le connaît, connaît la raison de toutes choses 5. » M. Havet a lu et édité le Mystère de Jésus, ces sublimes effusions d'une âme toute pleine de l'amour divin; et, malgré cela, il ose prétendre que la simple lecture du traité théologico-politique de Spinoza aurait pu suffire pour

1. Revue des Deux-Mondes, livraison du 1° août 1862, p. 568. 2. Pensées de Pascal, édit. Havet, art. xvrr. . 8. Ibid., art. x, 2. »

faire de Pascal un Renan anticipé ‘! A cela, il n’y a qu’une chose à répondre, c’est que M. Havet était digne de devenir le thuriféraire de M. Renan, et que M. Renan mérite l'encens de M. Havet.

Laissons à l'écrivain de là Revue des Deux-Mondes la satisfaction puérile de rechercher en toute liberté pourquoi ni Voltaire, ni Rousseau, ni Diderot n’ont écrit la vie de Jésus. « Ils n’osaient pas, » voilà le résultat de ses investigations. En effet, ils osaient si peu, ces hommes du XVIIE siècle! Ils montraient dans leurs attaques tant de retenue et de timidité! Quant à la science, le grec et le latin de Voltaire valaient à peu près l’hébreu de M. Renan, et toute comparaison de talent ou de style serait injurieuse au premier. Mais c’ést en arrivant aux écrivains du XIX° siècle que M. Havet donne libre carrière à son imagination. Il s'étonne que « ni Châteaubriand, ni Guizot, ni Villemain, ni Lamartine, ni Cousin, ni Thierry, ni Michelet, ni Victor Hugo, ni Mérimée, ni Quinet, ni Georgé Sand, ni Sainte-Beuve n’aient osé écrire la vie de Jésus ?. » Que le panégyriste de M. Renan me permette de le lui dire, parmi les noms qu'il cite, il en est pour lesquels son étonnement est une insulte. Il n’a pas qualité pour insinuer qué si des hommes tels que Châteaubriand, Guizot et Villemain n'ont pas écrit la vie de Jésus dans le sens de M. Renan, c'est qu'ils n’ont pas osé. Son bagage scientifique est trop léger pour lui permettre d’outrager les gloires littéraires de la France moderne par des suppositions que démentent leurs

4, Si Pascal avait pu lire le traité fhéologico-politique de Spinosa, publié huit ans après sa mort (en 1670), il n'aurait pas manqué de faire comme Leibnitz, et d'appeler le spinosisme « une mauvaise doctrine, propre tout au plus à éblouir le vulgaire, une doctrine insoutenable et même extravagante. » (Théodicée, $S 8 et 10.)

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