‹ Examen critique de la Vie de Jésus de M. Renan (volume 2)Chapitre 8 sur 96 · Vie de Jésus, Introd · texte numérisé non relu

Vie de Jésus, Introd

3. Ce qui prouve que, pour Papias, les Logia de Matthieu n'excluaient point la relation des faits, c'est que lui-même avait intitulé son ouvrage : Commentaire des Logia du Seigneur (Eusèbe, ur, 39), ce qui ne l’empêchait pas de s'occuper des faits, de rapporter des miracles, comme le démontrent les fragments conservés par Eusèbe. De plus, en mentionnant l'Évangile de saint Marc, qui certes comprenait des récits et des discours (xeybévra à xpaxbévra), Papias n’en désigne pas moins les uns et les autres, comme pour saint Matthieu, par ce terme unique, «ensemble des discours du Seigneur : » preuve évidente que, pour lui, le mot Logia n'exclut nullement la relation des faits. En outre, si M, Renan était plus familier avec la littérature ecclésiastique, il saurait que saint Irénée, Clément d'Alexandrie et Origène appellent également nos Évangiles les Logia du Seigneur. Faut-il en conclure que la partie narrative était encore absente au III° siècle? (fren., Adv. hær. proæmium; Clément d'Alex,, Stromates vu: Orig. in Matth. v, 19 )

De plus, s’il était Versé.-davantage dans la langue grecque, il ne.ferait pas dire à Papiäs-:-« Chacun a traduit les Lo-. gia comme il a pu; » c’est interprété qu’il faut : tel est-ler:tégs sens que Papias attache au mot ipunvetar, quelques lignes plus hat ‘. Mais non, il fallait absolument faire accroire. aux lecteurs qu’il circulait des traductions assez diverses de saint Matthieu, tandis qu’il ne s’agit que de commentaires variés, chose qui se reproduit encore de nos jours. Enfin, si le nouvel historien avait tenu à éclairer son public sur le vrai sentiment de Papias touchant l'Evangile de saint Marc, il aurait dû reproduire en entier cette phrase capitale‘: « Marc n'avait qu’un souci, celui de.m'emettre. aucune des choses qu ’il avait apprises, es de n’y rièh.méler. de faux.» Bref, si la haute crilique consiste à mal traduire les textes et à y placer ce qu'on veut, je suis tout prêt à m'incliner devant l’érudition de M. Renan ; dans le cas contraire, il me permettra de lui dire qu’il ne sait pas ou ne veut pas savoir.

Nous avons discuté le texte de Papias, pour montrer à notre adversaire qu’il nous trouvera disposé à lui répondre, chaque fois qu’il lui plaira d’en appeler à un document de l'antiquité chrétienne; et nous regrettons sincè- . rement qu’il ne nous èn fournisse pas l’occasion plus souvent. Mais M. Kénan ne se sent pas à Faisé sur ce terrain de la tradition; ce qu'il faut à son imagination de poëte, c'est le vaste champ des conjectures et des hypothèses ; il aime par-dessus tout « les élaborations obseures et complétement populaires. » Voici donc comment les choses

Il y a bien des années que Schleiermacher et Credner ont émis l'hypothèse dont M. Renan vient de se faire le tardif écho; mais il y a longtemps aussi que Lücke, Hug, Thiersch, Maier et tant d'autres critiques en ont démontré la fausselé.

1. & On ne trouvera par mauvais que je rapporte, avec mes interprétations (rais épunvetar:), ce que j'ai appris des anciens. »

À 5 ve SE :

ont dû se passer d’après lui : Matthieu et Marc avaient recueilli, l'un, quelques discours de Jésus ; l’autre, quelques anecdotes. Puis, chacun y a mis la main. Tel ajoutait a son exemplaire, tel autre retranchait du sien; autant de têtes, autant de combinaisons diverses. Ici, « le pauvre homme qui n'avait qu’un livre y mettait tout ce qui lui allait au cœur ; » là, le petit livret se grossissait des paraboles que l’on trouvait ailleurs‘. Et enfin, un beau matin, l'Eglise s’est réveillée en possession de deux Evangiles dont tous les manuscrits offraient le même texte, sauf quelques variantes insignifiantes de points, de virgules et d’accents, sans qu’il y eût eu l’ombre d’un concert entre les mille rédacteurs de ces pièces, et bien que chacun d’eux y eût inséré de son côlé tout ce qui lui allait au cœur. M. Renan se plaint qu’on veuille lui faire admettre le surnaturel; mais ce qu’il nous propose de croire sur l’origine des Evangiles de saint Matthieu et de saint Marc n’est rien moins qu’un miracle de premier ordre.

Pour faire toucher du doigt la pauvreté de ces fictions romanesques, il suffit de les porter sur un autre terrain. Vous croyez que César est l’auteur des Commentaires qui existent sous son nom? Détrompez-vous. César avait laissé quelques notes sur la guerre des Gaules. Ces notes cireulaient parmi ses lieutenants et le reste de séstcompagnons d'armes. Chacun s’en emparait pour y mêler ses propres souvenirs. On ne se faisait nul scrupule d’y insérer des additions, de combiner les faits diversement, de compléter le texte primitif par des renseignements pris de ci, de là. C'était à qui mettrait dans son exemplaire ce qui lui conviendrait davantage. Ce travail dura quelque vingt ans. Puis, un jour, par le plus grand des hasards, il se trouva que tous ces agents « d’une élaboration obscure et com-

4, Vie de Jésus, Introd., p. 22,

plétement populaire » s'étaient rencontrés sur un texte identique, dont le monde littéraire a eu la sottise de faire honneur à César. Si j'osais faire à mes contemporains l’injure de leur proposer une pareille hypothèse, j'ignore ce qu'ils me répondraient ; mais, si l’on se contentait de me traiter de rêveur, je m’estimerais heureux d’avoir échappé à si bon compte à la risée générale.

Un instant, toutefois : l’auteur de la Vie de Jésus a fait une trouvaille. Avec ce don de seconde vue qui lui permet d’apercevoir dans les textes ce qui ne s’y trouve point, pour lui faire négliger ce qu’ils contiennent, M. Renan a découvert une chose vraiment merveilleuse. Il sait, de science certaine, « qu'on attachait peu d'importance aux Evangiles, et que Îles textes évangéliques ont joui de peu d'autorité durant cent cinquante ans, » c'est-à-dire jusqu’à la fin du If° siècle. Comment! vous venez de rappeler vous-même, d’après Papias, que chacun traduisait, ou mieux interprétait l'Evangile de saint Matthieu comme il le pouvait! D’autre part, saint Justin, né dans les premières années du Il° siècle, sinon à la fin du [°", nous apprend qu’on lisait les Evangiles avec les écrits des prophètes, dans l’assemblée des fidèles, pendant la célébration du sacrifice *, et vous venez nous dire qu’on attachait peu d'importance aux Evangiles et qu'ils jouissaient de peu d'autorité! En vérité, il n'est pas permis de savoir si peu

et de parler avec tant de légèreté. Certes, ce n’est pas nous, catholiques, qui méconnaîtrons la grande place qu’eccupait dès le principe la tradition orale à côté de l’Écriture- Sainte : tout ce qu'on dira pour relever l’importance de la première ne nous atteint pas le moins du monde; mais

l'Ecriture-Sainte nous est chère au même titre que la tra-

1. Vie de Jésus, Inirod., p. 21, 22. 2. Saint Justin, 1"° apologie, p. 67.

dition ; et c’est la gloire de l'Eglise catholique, depuis trois siècles, .de n'avoir pas cessé un instant de défendre la Bible contre ceux-là mêmes qui, après en avoir tantexalté l'autorité à l’origine de leur défection, ont fini par en faire le point de leurs attaques.

Les préoccupations poétiques de M. Renan ne lui permettent pas de se faire aucune idée exacte du 1° et du Il° siècle. 1 ne voit partout que gens qui retouchent, qui remanient, qui interpolent les textes ; il a d’ailleurs sur la sincérité toute une théorie que nous examinerons bientôt et qui explique bien des choses. Oui, cette classe de gens existait. Mais où faut-il la chercher? Parmi les hérétiques. Les Valentin, les Basilide, les Marcion, faisaient exactement ce que vous dites. Mais c’est là précisément. ce qui prouve avec quel soin jaloux l'Eglise primitive veillait sur l'intégrité du texte évangélique. Il faudrait être peu au courant de l'histoire de ces lemps-là pour ignorer avec quelle véhémence les premiers Pères s'élèvent contre quiconque se mêle d’ajouter aux Evangiles ou d’en retrancher un iota. Saint frénée ne cesse de reprocher ce méfait aux gnostiques; et tout un livre du traité de Tertullien contre Marcion, le quatrième, porte sur le même sujet. Si, en place de M. Renan, qui connait peu ces choses, un de ses maîtres allemands avait à me répondre, il m’opposerait sans doute que je transporte au [° siècle les habitudes du IT°. Mais cette objection est de nulle valeur. Les premiers chrétiens sortaient de la synagogue, et le respect des juifs pour la lettre de l’Ecriture-Sainte est chose proverbiale : y changer une syllabe passait pour un crime à leurs yeux. Comment supposer, dès lors, que les diseiples de l’Evangile n’eussent pas pour les livres du Nouveau-Testament la vénération qu’ils professaient pour l’histoire des juges et des rois d'Israël? L'auteur de l’Apocalypse exprimait le sentiment général des premières communautés chrétiennes

quaud il prononçait l'anathème contre quiconque oserait ajouter à son livre ou en retrancher un seul mot.

Ceux d’entre mes lecteurs qui ne connaissent pas encore la Vie de Jésus seront sans doute étonnés . d'apprendre que toute la partie critique concernant les deux premiers Evangiles se réduit aux bagatelles dont je viens de m'occuper. C'est en six pages, où il cite un document et avance une hypothèse, que M. Renan expédie une question sur laquelle on a écrit de quoi remplir une bibliothèque *. Voilà pourquoi nous sommes en droit d'appeler son livre un pur roman, sans valeur scientifique. La méthode que l’auteur suit à cet égard est vraiment plaisante. À propos d’un détail insignifiant qui n’a aucune importance dôctrinale ni même historique, il déploiera un luxe d’érudition à tout le moins inutile ; et lorsqu'il faudrait, avant tout, établir solidement un point capital dont dépend tout le système, un trait de plume lui suffit. S'agit-il, par exemple, de savoir ce qu'étaient les Boëfhusim, qui n'ont que faire dans l'Evangile, on ouvrira le Talmud de Babylone et celui de Jérusalem ; on consultera le Thosiphta Josna, le Thosiphta Sukka, le Thosiphta Rosck hasschana, le Thosiphta Menachoth, etc., etc.$; M. Neubauer n'aura pas assez de science pour édifier son ami sur ce grave

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