‹ Examen critique des Apotres de M. RenanChapitre 1 sur 6 · LES APOTRES · texte numérisé non relu

LES APOTRES

En répondant, il y a bientôt trois ans, à un panégyriste de la Vie de Jésus par M. Renan, nous nous exprimions de la sorte :

« L'écrivain de la Revue des Detcx-Mondes termine en souhaitant longue vie à M. Renan ; nous ferons comme lui. Puisque le scandale doit durer, il nous tarde de voir paraître le second volume qu'on nous promet. Non pas que nous nous attendions à quelque chose de neuf ni d'intéressant. Il serait facile de dire d'avance tout ce que contiendra le nouveau roman. D'abord, M. Renan essayera démontrer comment « la passion d'une hallucinée (sainte Madeleine) a donné au monde un Dieu ressuscité, (i) » Gomme pour le miracle de la résurrection de Lazare, il se tiendra dans le vague, il ne se prononcera pas sur la question de savoir « si le corps du Christ a été enlevé, ou bien si l'enthou-

(1) Vie de Jésus^ par M, Renan, p. A3A*

siasme, toujours crédule, fit éclore après coup Tensemble de récits par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrection (1). » Puis, il se servira des mêmes mots, crédulité et enthousiasme, pour expliquer comment les apôtres ont reçu le Saint-Esprit sans le recevoir, et par quel procédé ils ont pu se faire entendre dans toutes les langues, n'en connaissant qu'une ou deux. Peut-être même ses théories particulières sur la folie, sur la grande et la petite sincérité, T aideront-elles à dévoiler le mystère. Après ces contes renouvelés de Celse et de Porphyre, il fera une description imaginaire de la première communauté chrétienne de Jérusalem, qu'il transformera en une espèce de phalanstère ou d'Icarie, fondée sur la négation de la propriété. Ou je me tr-ompe fort, ou la secte des Ébionites et des Nazaréens devra lui paraître la^seule expression véritable du christianisme primitif. Si, d'ici là, il entend parler du roman des Clémentines^ il s'appuiera sur ce document, après Baur et Schwegler, pour développer une si brillante hypothèse. Ensuite, il abusera, saDs le moindre doute, du passage de l'épitre aux Galates (11, 11-16) pour donner les proportions d'une controverse dogmatique au diiférend qui s'était élevé entre saint Pierre et saint Paul sur une simple question de conduite. Partant de cette observation profonde, il verra des écoles et des partis là où l'antiquité chrétienne, témoin irrécusable des faits, n'avait jamais soupçonné la moindre dissidence en matière de doctrine. Nous aurons probablement le pétrinisme^ le pauliiiisme et lejohannitisme^ sans la terminologie barbare de l'école rationaliste de Tubingue, etc., etc. (2). »

Nous ne nous étions pas trompé, M. Renan a suivi au

(1) Vie de Jésus, p. 43^.

(2) Voir notre Examen critique de la Vie de Jésus, ik* édit, p. 146 et suiv.

pied de la lettre le programme que nous avions pris la liberté de lui tracer. Et tout d'abord je prie le lecteur de croire qu'en cela il n'y a pas eu le moindre mérite de notre part. En voyant avec quelle docilité l'auteur de la Vie de Jésus répétait les leçons de ses maîtres allemands, il était facile de prévoir dans quel cercle d'idées tournerait le biographe des Apôtres. Cependant, nous devons l'avouer, tout en remplissant notre attente pour le fond des choses, l'ouvrage que nous venons de lire nous a causé une pénible déception. Certes, personne n'était en droit d'espérer que M. Renan répondrait aux objections qui lui ont été adressées de toutes parts. M. Renan avait pour se taire d'excellentes raisons que tout le monde comprend 5 et il serait presque cruel de ne pas lui tenir compte des embarras de sa situation. Il est vrai que jusqu'ici l'habitude contraire avait prévalu parmi les écrivains qui ont le souci de leur honneur et qui cherchent avant tout la vérité ; mais au milieu des changements qui se sont opérés dans le monde moderne, M. Renan a pu se persuader que ce vieil usage n'était plils de notre temps. Il n'y a donc rien dans son silence qui doive nous surprendre : cette méthode était indiquée comme étant h la fois la plus courte et la plus facile. Au point de vue où s'est placé le nouveau critique, et avec les intentions que révèlent ses ouvrages, il ne pouvait guère se montrer sensible au reproche d'avoir falsifié les textes, dénaturé les faits, travesti les personnages, érigé l'imposture en droit et le mensonge en système. Sa publication avait eu, à certains égards, le résultat qu'il s'en promettai de concert avec M. Michel Lévy : dès lors, pourquoi s'engager dans les difficultés d'une réponse ? Mieux valait tenter une seconde opération et garder le silence ^ur l'accueil qu'avait reçu la première. C'est pourquoi^ avant d'ouvrir les Apôtres^ nous n'avions pas cru un seul instant que l'auteur de la Vie de Jésm essayerait de défendre une œuvre

qui n'existe plus, depuis que la critique Ta démolie pièce par pièce. Il ne pouvait pas répondre» il n*a pas répondu : cela devait être, et, en vérité, on aurait mauvaise grâce de s'en étonner. Nos déceptions provienoent d'une autre source. Malgré le dédain trascendental qu'il professe pour son époque, l'honorable membre de l'Institut n'est pas assez étranger aux choses d'ici-bas pour ignorer que la première partie de son roman a eu le privilège d'égayer le monde savant pendant près de six mois : quelques échos de ce rire universel ont dû arriver jusqu'à lui. Eh bien , ces salutaires blessures faites à l' amour-propre nous donnaient quelque espoir. Il est impossible, pensions-nous, que M. Renan ne profite pas de cette leçon pour introduire un changement notable dans sa méthode. S'il persiste dans sa résolution de vouloir décrire les origines du christianisme, il sentira le besoin de donner à son œuvre un caractère plus scientifique. Il lie voudra pas s'exposer à devenir une seconde fois la risée du public. Averti par l'expérience, il s'efforcera de mettre un frein à son imagination; il évitera désormais de se contredire avec tant de légèreté ;.il surveillera davantage ses citations ; il ne tiendra plus à faire concurrence au Vaudeville ou aux Bouffes par des récits tels que celui de la résurrection de Lazare ; en un mot, il tâchera d'être sérieux. Voilà ce que nous espérions, au risque de paraître naïf; et l'on nous accordera sans doute qu*il eût été difficile de se montrer moins exigeant envers un adversaire, et plus confiant dans les ressources de son esprit.

H. Renan a pris à tâche de détruire nos illusions. Malgré tous les efforts qu'on a pu faire depuis trois ans pour l'amener sur le terrain de la science, il s'obstine à vouloir cultiver le roman. Si je disais que l'histoire des Apôtres reproduit tous les défauts de làYie de Jésus ; je resterais au-dessous de la vérité ; et si je ne prenais l'engagement de

prouver cette proposition, on ne m'en croirait pas, tant est singulière, dans l'histoire des lettres, cette persistance d'un homme à vouloir se discréditer aux yeux du monde savant. Dans la Vie de Jésus ^ il était souvent difficile de distinguer si l'auteur voulait affirmer ou nier ; mais dans les Apôtres i les peut-être^ les probablement^ les il semble y les dit-on ne peuvent plus se compter. Il était permis de croire que, dans le récit de la résurrection de Lazare, l'écrivain avait donné toute la mesure de son talent pour le genre burlesque ; aujourd'hui, il n'est plus permis de restreindre ainsi cette faculté de divertir ; car le tableau de la conversion de saint Paul vient de révéler chez M. Renan une force comique à laquelle il me parait impossible désormais d'assigner des limites. J'ai besoin de me faire violence pour ne pas placer dès maintenant sous tes yeux de mes lecteurs cette page, à coup sûr, l'une des plus amusantes qu'il y ait dans notre langue. En composant son premier volume, l'auteur avait évité de se mettre personnellement en scène, ou du moins il restait sur l'arrière-plan. D'aucuns avaient bien cru apercevoir, sous les traits de son Jésus imaginaire, la silhouette de M. Renan peinte par lui-même ; mais elle se dessinait trop vaguement pour qu'on ne pût pas s'y méprendre. Le biographe des Apôtres a fait un pas en avant; et, pour expliquer certains faits de l'histoire, il nous initie aux détails de sa propre vie : il nous parle de ses hallucinations, « de son accès de Byblos, » d'un transport au cerveau qu'il a eu autrefois, et dont nous le croyions parfai.tement guéri (1). On ne peut donc pas dire d'une façon

(1) Les Apôtres, p. 180, 182 :o J'ai éprouvé un accès de ce genre à Byblos ; avec d'autres principes j'aurais certainement pris les hallucinations que j'eus alors pour des visions... C'est ce que j'éprouvai dans mon accès de Byblos. Les souvenirs de la veille* du jour où je tombai sans connaissance se sont totalement effacés de mon esprit. »

absolue qu'il n'y ait eu aucun progrès du premier au second volume. M. Renan a profité de ses trois années de loisir pour se fortifier dans Tidylle et dans la pastorale, dans Fart d'altérer les textes, de se contredire d'une page à l'autre, de multiplier les peut-être et les à peu près. Quant à la science et à la vraie critique, il n'y en a pas une once de plus dans les Apôtres que dans la Vie de Jésus : c'est ce que nous nous proposons de démontrer.

Mais, me dira-t-on, pourquoi vous occuper d'un tel livre ? Qui jamais s'est avisé de vouloir réfuter M. Alexandre Dumas, parce qu'il a plu à ce dernier de broder des romans sur quelques épisodes de l'histoire de France? Ce sont des fantaisies d'artiste, qui peuvent amuser un malade pendant sa convalescence, mais auxquelles il ne faut pas attacher plus d'importance qu'elles ne méritent. Assurément, s'il ne s'agissait que de la valeur doctrinale ou historique du nouvel ouvrage de M. Renan, il ne vaudrait pas la peine de s'y arrêter un instant. Ce serait perdre son temps que de se proposer pour but unique la réfutation d'un livre dans lequel, au grand étonnement de tous ceux qui sont tant soit peu familiers avec ces matières, un membre de l'Institut de France ose reprendre une à une, en 1866, les explications ridicules et grossières de Venturini, d'Edelmann, de Paulus et d'Eichhom, touchant la résurrection et Tascen-sion du Seigneur, le miracle de la Pentecôte, la conversion de saint Paul, etc. Nous dirons plus tard ce que M. Renan lui-même pensait, il y a quelques années, a de cette exégèse étroite et mesquine, » à laquelle il se rallie aujourd'hui en désespoir de cause, tandis que tous les critiques modernes, y compris le docteur Strauss, ont reconnu « la puérilité de pareilles tentatives (1). )j Pourquoi donc accor-

(1) Expressions de M. Renan dans ses Etudes d'Histoire religieuse, Paris, 1857, p. 145, iliG.

doDS-nous à son deaxième volume une attention qui ne paratt justifiée à aucun titre ? Nous le dirons sans détour : un pareil document nous semble une bonne fortune pour le christianisme, et nous n'avons garde de la négliger. Il est impossible, en effet, qu'aux yeux de tout homme qui jouit du plein usage de ses facultés, les explications puériles, absurdes, auxquelles M. Renan est contraint de recourir pour défendre sa thèse, ne deviennent pas un argument décisif en faveur des miracles de l'histoire apostolique. Gomment voulez-vous que la foi ne soit pas fortifiée dans les âmes, quand on voit l'incrédulité réduite à soutenir que le sort de l'humanité a été fixé (c'est le mot de M. Renan] (1) par quelques commérages de vieilles femmes et par un coup de soleil que saint Paul aurait reçu en pleine figure sur le chemin de Damas ? Si l'on est obligé de déraisonner de la sorte pour nier le caractère surnaturel et divin du christianisme, quel homme sensé ne voudra rester chrétien pour conserver le droit de se dire raisonnable? Telle est la conclusion qui ressort avec la dernière évidence de l'ouvrage intitulé les Apôtres^ et c'est pour la développer que nous prenons la plume. Nous prions le lecteur de ne pas nous croire sur parole et de surseoir à son jugement jusqu'après l'analyse complète du livre de M. Renan.

Quelques mots avant de commencer. Tout en refusant, poar des motifs que chacun devine aisément, de répondre aux objections qui avaient détruit son premier livre, M. Renan ne pouvait guère se dispenser de parler de luimême et de la situation qu'il s'est créée. 11 trouve d'abord que ses adversaires ont manqué de calme (2). A cet égard» il peut se rassurer pleinement : si ses attaques contre ce qu'il y a de plus sacré au monde ont causé parmi les chré^

(1) Les Apôtres, p. 23.

(2) Les Apôtres, Introduction, li.

tiens une émotion bien légitime, il a trouvé le moyen de leur rendre à jamais l'indignation impossible ; car son histoire des Apôtres révèle un état de l'âme qui ne saurait inspirer que la tristesse. L'honorable membre de l'Institut est visiblement découragé, et il règne dans son Introduction un ton de mélancolie qui me semble trahir des troubles intérieurs. J'ignore s'il a jamais nourri le projet de fonder une nouvelle famille religieuse, pour me servir de son expression ; maûs ce qu'il y a de certain, c'est qu'il en recon^ naît aujourd'hui l'impossibilité. II aime à se persuader qu'il est resté catholique, et il proteste hautement contre toute idée de séparation. « Gardons-nous de rien foncier, s'écrie-t-il ; restons dans nos Églises respectives, profitant de leur culte séculaire et de leur tradition de vertu, participant à leurs bonnes œuvres et jouissant de la poésie de leur passé (1). » En d'autres termes, soyons catholiques sans pratiquer. Il valait bien la peine de faire tant de bruit pour aboutir à cette conclusion vulgaire ; il y a longtemps que cet adage a cours parmi certains ouvriers de la barrière Blanche ou de Ménilmontant. Sans doute M. Renan n'est pas assez oublieux de son passé, pour ignorer que l'Église catholique ne saurait admettre dans son sein des hommes qui nient la divinité de Jésus-Christ; mais il se console de cette intolérance « en songeant à cette Église invisible qui renferme les saints excommuniés, les meilleures âmes de chaque siècle (2). » Tout ce que demande ce saint homme pour le moment, c'est qu'on veuille bien le supporter (3). Au milieu des sentiments qui se pressent dans son âme, il va jusqu'à prévoir l'instant suprême où l'Église, usant d'un droit incontestable, refuserait de tenir

(1) Les Apôtres, LVlll, lix.

(2) Ibid , LXi.

(3) Ibid., Lxiii.

pour sien après la mort celui qui l'aurait reniée j)endant la vie; et ici encore il éprouve le besoin de chercher dans le sophisme de quoi se rassurer contre une telle perspective (1). Que tout cela est triste à lire! Et qui nous dira ce que cachent d'agitations ces pages en apparence si froides et si calmes? Puis enfin vient un retour de la pensée, involontaire ou non, vers Saint-Sulpice, vers les . Filles de la Charité, vers les grandes créations du christianisme ; et alors l'homme qui, quelques pages plus loin, va traiter les Apôtres de fous et d'imbéciles, écrira ces^ lignes :

« Prenons garde d'être complices de la diminution de vertu qui menacerait nos sociétés, si le christianisme venait à s'affaiblir. Que serions-nous sans lui? Qui remplacera ces grandes écoles de sérieux et de respect telles que Saint-Sulpîce, ce ministère de dévouement des Filles de la Charité? Comment n'être pas effrayé delà sécheresse de cœur et de la petitesse qui envahissent le monde? Notre dissidence avec les personnes qui croient aux religions positives est, après tout, uniquement scientifique; par le cœur, nous sommes avec elles ; nous n'avons qu'un ennemi, et c'est aussi le leur, je veux dire le matérialisme vulgaire, la bassesse de l'homme intéressé (2). »

Nous ne savons dans quelle situation d'esprit se trouvait M. Renan au moment où sa plume traçait ces lignes ; mais si alors déjà il méditait l'ouvrage que nous allons examiner, nous serions en présence d'un cas pathologique que, pour ma part, je ne me charge pas de résoudre. Comment I vous vous défendez de vouloir affaiblir en rien l'action du christianisme, pour ne pas vous rendre complice de la diminution de vertu qui menacerait nos sociétés ; vous vous de-

(1) Les Apôtres, LXl.

(2) Ibid., LXiii.

mandez d'un ton inquiel ce que nous deviendrions sans lui ; à vous entendre, v la pensée d'ébranler la foi de personne est à mille lieues de vous? (1) » et vous composez un livre de quatre cents pages, dans le but de montrer que la foi chrétienne repose sur l'hallucination d'une possédée ; que les fondateurs de cette religion, source et gardienne de la vertu dans ce monde, étaient une troupe de fanatiques et de niais; que le Maître avait coutume de «s'animer, dans de gais entretiens, par quelques gouttes de vin très* noble (2), » etc., etc. « Votre but, dites*vous, n'est pas de faire la guerre aux cultes établis (3) : » et, depuis la première page jusqu'à la dernière, vous n'êtes occupé qu'à détruire les faits, les livres et les dogmes qui sont le fondement de ces cultes I Vous voulez combattre le matérialisme, vous pour qui l'âme n'est que la résultante de l'organisation corporelle, « un bon vieux mot un peu lourd que la science est en train d'expliquer (&). » Franchement, que devons*noHS penser de pareilles déclarations? Est-ce tout simplement un passe-port que vous demandez pour votre livre? Alors nous comprenons; ce n'est plus qu'une affaire de police qui ne nous regarde pas. Ou bien, parlez-vous sérieusement, en homme convaincu qu'après avoir démoli le christianisme, il l'aura fortifié? Dans ce cas, vous avez eu tort de faire au public la confidence de vos hallucinations de Byblos; car je crains fort qu'il n'éprouve la tentation de chercher dans quelque accident de ce genre la vraie solution du problème.

(1) Les Apôtres, lui.

(2) Les ApôtreSf p. 20.

(3) Introduction, lv.

{U) De VÉcole spiritualiste. Revue des Deux-Mondes, avril 1858, p. bOli, — La Liberté de penser, 2 septembre 1850. -^Études d'histoire religieuse, par M. Renan, p. /iil9.

Mais soD, détrompons-nous, M. Renan sait ce qu'il pense, et il écrit ce qu'il veut. Toutes ces contradictions, si étranges, si bizarres, tiennent à un système qui pèse comme un cauchemar sur beaucoup d'intelligences de notre temps. Nous n'apprendrons rien à personne en disant que le biographe des Apôtres a bu à longs traits aux sources du panthéisme allemand ; et, comme tant d'autres, il a laissé sa foi chrétienne au fond de cette coupe enivrante. Si, à un moment donné de sa vie, il n'avait cessé d'admettre l'existence d'un Dieu vivant et personnel, distinct du monde et de l'humanité, il n'aurait jamais songé à écrire une ligne de ses ouvrages ; et le jour où cette haute et ferme notion se sera restaurée dans son esprit, il se hâtera de les brûler. Au fond, il le sait bien, entre lui et nous, tout le débat est là. Quant aux enfantillages dont il sème ses livres, et que nous avons le pénible devoir de relever, ils ne sont que la conséquence forcée de son système. En face de l'Évangile, un panthéiste ne saurait être que ridicule ou malhonnête. Pour se débarrasser du surnaturel, il a besoin, bon gré, mal gré, de recourir à des explications qui font hausser les épaules; ou bien il se verra x)bligé d*attacher au front du Sauveur et des Apôtres le stygmate de l'imposture et de la folie. Après tout, M. Renan n'est pas plus maladroit qu'un autre : s'il déraisonne, c'est parce qu'une théorie préconçue l'empêche de raisonner juste. Cette théorie, nous le répétons, c'est le panthéisme ou l'athéisme : car c'est tout un, et il est évident que si tout est Dieu, Dieu n'est rien. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour tenir la clef de l'ouvrage; et alors tout s'explique.

Nous nous étonnions tout à l'heure que M. Renan pût accompagner de formules admiratives ses attaques contre les fondements de la religion chrétienne ; et, en effet, aux yeux de tout homme qui admet la distinction du oui et du

non, de l'erreur et de la vérité, du bien et du mal, ces amalgames sont un non sens. Si, comme l'auteur des i4;7dtress' efforce de l'établir, la religion chrétienne est basée sur l'imposture et la folie, elle ne saurait être l'oeuvre de Dieu, et c'est un devoir de travailler à la détruire. Voilà ce que dirait le sens commun. Mais un disciple de Hegel, pourqui Dieu n'est autre chose que l'humanité elle-même, ne peut pas raisonner de la sorte. Dans sa pensée, toutes les manifestations historiques sont également vraies, bonnes, saintes, divines : en gêner une seule, c'est arrêter le développement de l'essence divine; il faut les admettre toutes comme nécessaires au même degré et dans une égale mesure, car chacune a sa raison d'être. Et qu'on ne m'accuse pas de prêter à M. Renan une opinion différente de la sienne. « Rien ne doit, dit-il, régner ici-bas à l'exclusion de son contraire; aucune force ne doit pouvoir supprimer les autres. L'harmonie de l'humanité résulte de la libre émission des notes les plus discordantes (1). » On voit clairement où va cette théorie. Vous voulez combattre l'erreur, réprimer le vice, arrêter les progrès du mal : prenezy garde, vous dira le partisan de cette étrange doctrine, vous empêcheriez la libre émission de notes discordantes, il est vrai, mais d'où résulte l'harmonie de l'humanité. Ce sont autant de forces qui ont le droit de se produire au même titre ; et les contraires se valent. Rien n'empêche de mettre sur la même ligne la femme qui se suicide et celle qui consacre sa vie à Dieu, le bouffon qui excite les passions populaires contre un citoyen vertueux et l'homme condamné à boire la ciguë pour avoir combattu les sophistes, Técrivain obscène qui tue la vertu au fond des âmes et rhomme de sacrifice qui vend ses biens pour les distribuer aux pauvres. Car « Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane

(1) Les Apôtres, Introd., lxiv.

et Socrate, Voltaire et François d'Assise, Raphaël et Vincent de Paul, ont également raison d^être^ et rhumanité serait moindre si un seul des éléments qui la composent lui manquait (!)• »

A la bonne heure, voilà qui est franc ; mais que M. Renan me permette un instant de lui signaler les conséquen-, ces de son panthéisme fataliste. Pour adoucir sa thèse et éblouir le lecteur, il s'en tient à quelques sommités de rhistoire ; mais quittons ces hauteurs, où le raisonnement a toujours quelque chose de théâtral, pour appliquer sa maxime au train ordinaire de la vie. Je lui demande si, avec de pareilles théories, il lui serait possible de blâmer une seule faute, de réprouver un seul crime. Que répondrait-il au criminel, au scélérat qui viendrait lui dire : Je contribue à la grandeur de l'humanité, car je suis un des éléments qui la composent; or, d'après vos paroles, « l'humanité serait moindre si un seul des éléments qui la composent lui manquait. » Je ne suis pas tout à fait d'accord avec le Gode pénal ; mais vous l'avez fort bien dit : « L'harmonie de l'humanité résulte de la libre émission des notes les plus discordantes. » Vous affirmez la morale, je la nie : pure affaire de goût; car, d'après vous, les contraires « ont également raison d'être, n Je suis en opposition formelle avec ce que vous appelez la vertu ; mais vous l'avez dit excellemment : « Rien ne doit régner ici-bas à l'exclusion de son contraire. » Je déploie mes forces dans le sens de ce qu'on nomme le mal ; mais vous m'avez garanti à l'avance contre toute répression, en affirmant « qu'aucune force ne doit pouvoir supprimer les autres. » Donc, laissez-moi tranquillement achever mon œuvre, et émettre de temps à autre quelques notes discordantes : je travaille à l'harmonie de l'humanité. M. Renan s'indi-

(i) Les Apôtres, lxiv.

gnerait, sans nul doute, de cette audace de quelque artiste en scélératesse arguant de ses principes pour lui demander place dans son panthéon ; mais, à coup sûr, son indignation serait plus forte que sa réponse. Et maintenant, qu'on rapproche ces lignes de certaines pages où l'auteur de la Vie de Jésus enseignait « qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures, » que le blâme du mensonge est une honnêteté timide (1) ; et Ton verra ce que deviennent les idées morales sous l'empire du panthéisme. Nous tenions avant tout à discuter cette déclaration de principes par où s'ouvre l'Histoire des Apôtres : rien n'est plus propre à expliquer la pensée de l'auteur, et à faire pressentir le caractère de son livre.

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