RÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME
Il ne saurait entrer dans notre plan de vouloir démontrer la divinité du christianisme par les merveilles de son établissement. Cette preuve a été exposée tant de fois, et avec une telle richesse de développements, qu'il serait difficile d*y rien ajouter de nouveau. A partir de saint Juslin, tous les apologistes des premiers siècles ont fait valoir, soit contre les Juifs, soit contre les païens, le caractère miraculeux d'une propagation aussi rapide qu'universelle (4). Depuis lors, cette thèse si évidente pour tout esprit non prévenu n'a cessé de fournir aux défenseurs du christianisme une matière à d'éloquentes démonstra-
, (1) Saint Justin, Dialogue avec le juif Tryphon, 117, 121. — Saint Irénée, Contre les Hérésies^l I, ch. x, 2. — Tertullien, Contre les Juifs, vu; Apolog. xxxvii. — Clém^t d'Alexandrie, Stromates^ vi, 18. — Mgène, Contre Cehe, i, 26? ir, 7&. — Arnôbe> Contre les Gentils, i, 56^; if, 5, 12*
tions (1). Parmi les incrédules eux-mêmes, les plus obstinés n'ont pu s'empêcher de reconnaître que, dans le fait de cette diffusion si prompte et si générale, il n'y a aucune proportion naturelle entre les obstacles et les moyens, entre la cause et l'effet. Bayle disait à ce propos : « L'Évangile prêché par des gens sans nom, sans étude, sans éloquence, cruellement persécutés et destitués de tous les moyens humains, ne laissa pas de s'établir en peu de temps par toute la terre. C'est un fait que personne ne peut nier, et qui prouve que c'est r ouvrage de Dieu (2). » Ce que Bayle nomme l'ouvrage de Dieu paraissait à Rousseau un prodige continuel: « Après la mort de Jésus- Christ, écrivait-il, douze pauvres pêcheurs et artisans entreprirent d'instruire et de convertir le monde. Leur méthode était simple ; ils prêchaient sans art, mais avec un cœur pénétré ; et de tous les miracles dont Dieu honorait leur foi, le plus frappant était la sainteté de leur vie. Leurs disciples suivirent cet exemple, et le succès fut prodigieux... Tous les chrétiens couraient au martyre, tous les peuples couraient au baptême : l'histoire de ces premiers temps était un prodige continuel (3). n Quant à Gibbon, il a bien essayé d'expliquer par des causes naturelles les progrès du christianisme. Mais celles qu'il énumère en supposent d'autres qui seules les rendent possibles : aussi les appelle-t-il des causes secondes. Il en donne cinq : !• le
(1) Voir entre autres Ballet, Histoire de VÉtahlissement du Christianisme; La Luzerne, Dissert, sur la vérité de la religion; Du voisin. Démonstration évangélique; Frayssinous, Défense du Christianisme: Rohrbacher, Histoire universelle de VEglise catholique^ livre XXIV ; Mgr Gousset, Théologie dogmatique^ 1 1, p. li^à et ss., etc., etc.
(2) Diction, critique^ article Mahomet^ remarque O, édit d'Amsterdam, 1734, t, IV.
(3) Réponse au Roi de Pologne, Edit. de Paris, 1829, Discours, p. 6A et 65.
zèle des Apôtres ; 2* le dogme de Timmortalité de Tâme ; 3* le pouvoir de faire des miracles ; 4* les vertus des pre- Diiers chrétiens; 5« la perfection du gouvernement de r Église (i). Fort bien ; mais d'où provenaient le zèle des Apôtres et la sainteté des premiers chrétiens? Qui est-ce qui avait appris à ces ignorants à organiser le gouvernement de rÉglise avec une telle perfection ? Pourquoi le dogme de l'immortalité de l'âme a-t-il eu plus d'efficacité sur leurs lèvres que dans la bouche de Socrate et de Platon? S'ils ont eu réellement le pouvoir de faire des miracles, comment une puissance si extraordinaire serait-elle une cause naturelle de leur succès? Voilà ce que Gibbon aurait dû expliquer au préalable. Ses raisons ne prouvent rien, ou elles vont directement contre sa thèse. Aussi la tentative de l'incrédule anglais n'a-t-elle servi qu'à faire mieux ressortir le caractère miraculeux de la propagation de l'Evangile.
M. Renan a t-il été plus heureux que Gibbon, en vou • lant rendre compte de ce phénomène unique dans l'histoire du monde? D'abord, suivant son habitude, il a soin de se contredire lui-môme, et par conséquent de nous lasser dans le doute sur son vrai sentiment. Ainsi, nous lisons d'une part a que la foi nouvelle faisait de proche en proche (féloîinants progrès (2). » Un peu plus loin la surprise augmente : a Quand on songe, dit l'auteur, que, dix ans après la mort de Jésus, sa religion a déjà un nom en langue grecque et en langue latine dans la capitale de la Syrie, on
{\ ) Gibbon, Histoire de la Décadence et de la Chute de l'Empire romain, c. xv. Paris, 1812, tome IIl, p. 3 : « Il peut être permis de demander, avec toute la soumission convenable, non pas quelle fut la cause première des succès rapides de l'Eglise chrétienne, mais quelles en ont été les causes secondes. »
(2) Les Apôtres, 215.
s^ étonne des progrès accomplis en si peu de temps (1). » Puis, par un retour subit, il n'y a plus d'étonnement que sur un point, « c'est que la conversion du monde aux idées chrétiennes se soit faite si lentement et si tard (2) . » De deux choses l'une, ou M. Renan ne sait ce qu'il doit en penser, ou il oublie d'une page à l'autre ce que lui a dicté son imagination.
Arrêtons-nous à la seconde opinion, et mettons la première sur le compte d'anciennes réminiscences. M. Renan affirme que la réussite de Tentreprise des missionnaires chrétiens n'a pas été un miracle (3). A l'entendre, le monde entier était là, ne demandant pas mieux que de se convertir à l'Évangile, et prêt à répondre au premier appel qu'on lui en ferait. Voyons si ce tableau est conforme à la réalité. Pour commencer par les Juifs, est-ce chez eux que Ton prétend trouver des dispositions si favorables à un changement de religion? Aucune époque de leur histoire ne nous les montre aussi attachés à leur culte, à leur temple, à leurs institutions. Ils se cramponnaient avec une énergie sauvage aux restes de leur nationalité, repoussant tout ce qui pouvait la menacer, pour n'accepter que ce qui caressait leurs rêves d'indépendance et de domination temporelle. Le fantaisiste est obligé d'en convenir : «Jamais la foi juive n'avait fait de tels progrès (4). » Une fièvre extraordinaire dévorait le peuple juif, et exaltait jusqu'au fanatisme son zèle pour la Loi. Les temps de la prédication apostolique sont ceux où commencent à paraître les zélotes, ces sicaires qui croyaient faire l'œuvre la plus agréable à Dieu en tuant quiconque manquait devant eux à une des
(1) Les Apôtres, 236»
(2) Ibid., 303.
(3) Ibid., 366« (Ix) Ibid., 253.
prescriptions légales (1). C'était l'époque où les entreprises politiques de Judas le Gaulonite, de Theudas , et beaucoup d'autres du même genre, avaient surexcité la nation tout entière en flattant les chimères qu'elle nourrissait depuis tant d'années (2). Ahl si le christianisme s'était présenté à elle comme une tentative de délivrance nationale, nul doute qu'il n'eût trouvé un écho naturel dans des âmes où le patriotisme se confondait avec l'amour de la Loi. Mais un Messie crucifié par la nation elle-même pour avoir voulu détruire le temple , abroger la Loi et mettre le peuple privilégié sur la même ligne que les Gentils, c'est tout ce que l'on pouvait imaginer de plus contraire, de plus antipathique aux Juifs, tels qu'ils étaient devenus par suite de leurs aberrations religieuses. Qu'on juge par un seul trait de la situation des esprits. Après trois années de prédication, et malgré l'excellence de sa doctrine, la grandeur de ses œuvres, la sainteté de sa vie, Jésus-Christ n'avait groupé autour de lui qu'un nombre de disciples relativement peu considérable. Vingt ans plus tard arrive à Jérusalem un Juif d'Egypte annonçant la délivrance de la nation ; et aussitôt trente mille hommes le suivent dans le désert (3). C'est que le courant des idées allait de ce côtélà, et non vers une délivrance purement morale, vers la prédication de la pénitence, encore moins, vers l'abrogation de la loi de Moïse. Plus on réfléchit à l'état moral des Juifs, à leurs espérances, à leurs préjugés et à leurs passions, plus l'on se convainc que toute conquête tant soit peu sérieuse dans leurs rangs était humainement impossible. Pour eux, se convertir à l'Évangile, ce n'était pas seulement
(1) Les Apôtres^ 26û, 265.
(2) Ibîd., 263, 260.
(3) Josèphe, Antiq. jud., XX, viii, 6; De Bello fud., U, xiiï, 5; Actes des Apôtres^ xxi, 38.
renoncer à leurs plus chères illusions ; c'était reconnaître de plus que la nation avait commis un déicide en mettant à mort le vrai Messie, qu'elle avait été infidèle à sa mission; etc. Eh bien, de pareilles idées devaient-elles trouver un accès facile chez un peuple qui se regardait comme le peuple élu, la race bénie de Dieu, et qui, dans son fol orgueil de nation privilégiée, repoussait toute égalité religieuse et morale avec le reste du genre humain ? Pour le croire, il faut être aussi étranger à la connaissance du cœur humain, qu'àrhistoire d'Israël depuis l'ère des Macchabées. Et qu'on ne dise pas que l'idée d'iin Messie crucifié, jointe à celle d'une abrogation de la loi mosaïque, pouvait entrer plus aisément dans l'esprit des Juifs hellénistes, de ceux qui vivaient en dehors de la Palestine. M. Renan voudrait se le persuader (1) ; mais c'est encore là une erreur qui se dissipe devant un examen attentif des faits. Sans doute , par suite de leur contact avec les autres peuples, les Juifs de la dispersion ne partageaient pas toutes les préventions nationales de leurs coreligionnaires de la Pa* lestine ; ils se montraient moins rigoureux dans l'admission des prosélytes, dans l'observation des cérémonies de la Loi. Mais que cette Loi dût faire place à un ordre de choses où, Juifs et Gentils, tous, vivraient sur un pied de complète égalité, aflranchis à jamais de toute observance légale, et qu'un homme crucifié par la Synagogue, par le conseil suprême de la nation sainte, dût établir ce royaume tout spirituel, voilà une idée qui les heurtait de front, qui les révoltait jusqu'au fond de l'âme, non moins que leurs frères de la Judée, parce que la notion du Messie s'était complètement altérée chez les uns comme chez les autres. Pour le démontrer, prenons la colonie juive qui, par son caractère et ses tendances, s'éloigne le plus de la mère- Xi) Les Apôtres, 113.
patrie, la colonie juive de TÉgyple ; et dans le sein de cette colonie, Tesprit le plus large et le plus élevé qui ait marqué dans le judaïsme à Tépoque des Apôtres, Philon. On pourrait s'attendre à trouver chez un tel homme des idées moins grossières touchant le règne messianique que dans le reste de la nation. Pas le moins du monde : le juif d'Alexandrie partage tous les préjugés de ses contemporains contre le royaume de Dieu, tel que l'Évangile voulait le réaliser (1 ). A l'entendre, la loi de Moïse ne devra jamais être abrogée dans le moindre détail. Aussi longtemps que durera le genre humain, dit-il dans son Traité de la Monarchie^ on portera des offrandes au temple de Jérusalem (2) . Si un philosophe qui a fait de si fortes concessions à l'hellénisme, n'en est pas moins resté emprisonné dans les limites étroites de la nationalité juive, au point d'admettre l'éternité du rituel mosaïque, que faut-il penser du vulgaire des esprits, bien moins capables que lui de dépasser une pareille conception? Aussi Philon ne parlet-il même pas de la religion chrétienne dans ses nombreux écrits, tant elle répondait peu à l'idéal qu'il s'était formé du règne messianique. Donc, pas plus chez les « hellénistes » que chez les « Hébreux, » le dogme d'un Messie crucifié, substituant à la loi mosaïque un culte universel, le culte « en esprit et en vérité, » n'avait la moindre chance d'être accueilli avec quelque faveur.
De là vient que les Juifs se montrèrent toujours et partout les ennemis les plus acharnés du christianisme naissant. M. Renan est obligé d'en convenir : « Ce qu'il importe de remarquer, c'est qu'à l'époque où nous sommes, les persécuteurs du christianisme ne sont pas les Romains ;
(1) Philon, de vita Mosis^ L II, § 3; cie ExecraHonibuSy § 9; de Prœmiis et Pomis^ § 19.
(i) LU, §3.
ce sont les Juifs orthodoxes... C'est Rome qui empêchait le judaïsme de se livrer pleinement à ses instincts d'intolérance et d'étouffer les développements libres qui se produisaient dans son sein. Toute diminution de l'autorité juive était un bienfait pour la s€c/5 naissante (1). » Hébreux ou Juifs hellénistes, tous se rencontraient dans une commune opposition. A Antiochede Pisidie, à Icône, à Lystres, à Thessalonique, à Bérée, à Corinthe, partout où arrivent les prédicateurs de l'Evangile, ce sont les Juifs qui les persécutent avec le plus de violence, qui les dénoncent aux magistrats, qui soulèvent contre eux les populations (2). Ils sentent fort bien que reconnaître le Messie dans Jésus de Nazareth, c'est imprimer à leur race le plus terrible des stigmates, celui du déicide. On s'explique par là cette résistance opiniâtre qu'ils opposent à l'annonce de la bonpe nouvelle. Et cependant, malgré tant de préjugés, des dispositions tellement hostiles, un attachement si aveu-» gle et si passionné à leur loi, ce qui était pour les Juifs un V scandale (3), » selon l'expression de saint Paul, a triomphé rapidement dans une grande partie de la nation. « En l'an 38, cinq ans après la mort de Jésus, nous dit M. Renan, et un an peut-être après la mort d'Etienne, toute la Palestine en deçà du Jourdain avait entendu la bonne nouvelle des missionnaires partis de Jérusalem (4). » Quand l'auteur ajoute que « les orthodoxes rigides s'y prêtaient peu (5), » il montre une fois de plus qu'il ne lit pas les textes avec attention. Car saint Luc nous apprend qu'à Jérusalem, dès les premiers temps de la prédication évangélique, « un grand nombre de prêtres obéissaient à la
(1) Les Apôtres, l/i3, 251.
(2) Actes des Apôtres, xm, xiv, xvii, xviii.
(a) !'• aux Cor., i, 23.
(4) Les Apôtres, 162.
(5) Ibid., 113.
foi (1). i>Or,le sacerdoce juif se distinguait entre toutes les classes de la nation par sa baine contre la nouvelle religion. Un peu plus loin, Tauteur des Actes nous paxle de « pharisiens qui avaient embrassé la foi (2). » Ce n'est encore pas dans cette secte qu'il faut chercher des dispositions naturellement bienveillantes pour le christianisme. La propagation de rÉvangile parmi les Juifs a été si rapide que, trente ans après la mort de Jésus-Christ, saint Jacques pouvait adresser son Épltre o aux douze tribus qui sont dans Ja dispersion, » et saint Pierre sa première Lettre aux « élus de la dispersion dans le Pont, la Galatie, la Gappadoce, l'Asie et la Bithynie. » De toutes parts des églises s'étaient formées, et presque partout les synagogues en avaient fourni le premier noyau. C'est ce que Ton voit assez par les Actes des Apôtres et par les Épitres de saint Paul. Comment donc s^était opéré un changement si prodigieux ? Il n'y a pas de cause naturelle qui puisse suffire pour l'expliquer. Car l'état moral des Juifs, leurs vues erronées sur le Messie, leurs passions politiques, leur redoublement de ferveur pour la Loi, tout, jusqu'à leur zèle jaloux pour l'honneur de leur race, accusée d'avoir méconnu et mis à mort le Fils de Dieu, tout aurait dû amener le résultat contraire ; et l'opposition violente, haineuse, des uns n'en montre que mieux combien la grâce divine rencontrait chez les autres de préjugés à vaincre et d'obstacles à briser.
Ce n'est donc certes pas dans les dispositions des Juifs à l'égard du christianisme qu'on pourrait trouver les motifs d'une propagation si prompte et si générale. Serait-ce du moins dans Tétat religieux et moral du monde païen ? Y a-t-il là des causes de succès qui effacent ou qui amoin-
(i) Actes des Apôtres, vi, 7.
(2) Ibid., XV, 5.
drissent le caractère miraculeux de ce grand fait? M. Renan le pense ; mais tout en pensant ainsi, il se donne la peine de prouver le contraire. Examinons en effet le tableau qu'il nous trace de l'Empire romain au temps de la prédication apostolique. Commençons par Antioche, la première étape du christianisme sur la route qu'il devait suivre à travers le monde païen. Qu'était-ce que cette métropole de l'Orient, « où le succès de la prédication chrétieone fut très-grand, où les faubourgs parlant syriaque donnèrent à la secte de nombreux adeptes, où le christianisme eut une si vigoureuse continuité, etc. (1) ? » Cette ville, qui devint « le point de départ de l'Eglise des Gentils, le foyer primordial des missions chrétiennes, » Antioche était « la capitale du mensonge, la sentine de toutes les infamies, un foyer de putréfaction morale où l'avilissement des âmes était effroyable... C'était une ville de courses, de jeux, de danses, de processions, de fêtes, de bacchanales ; un luxe effréné, toutes les folies de l'Orient ; les superstitions les plus malsaines, le fanatisme de l'orgie... C'était comme un enivrement, comme un songe de Sardanapale, où se déroulaient pêle-mêle toutes les voluptés, toutes les débauches, n'excluant pas certaines délicatesses (car il faut toujours que M. Renan trouve quelque chose de délicat jusque dans la boue) (2). » Et enfin, pour résumer d'un trait la situation morale de « cette ville de plaisir, » on nous dit que « le fleuve de boue qui, sortant par l'embouchure de rOronte, venait inonder Rome, avait là sa source principale (3) . »
Voilà ce qu'était Antioche, d'après M. Renan. Je demande maintenant à tout homme qui n'a pas perdu le sens
(1) Les Apôtres, 223, 228.
(2) Ibid., 218, 219, 221.
(3)Ibid., 221.
de la réflexion, si c'est dans une pareille ville que la prédication chrétienne devait avoir naturellement un a trèsgrand succès. » Je demanderai à l'auteur lui-même s'il croit sérieusement avoir affaibli le caractère miraculeux du triomphe de l'Evangile, en décrivant avec tant de complaisance a le fleuve de boue dont Antioche était la source principale? «De quelle manière faudrait-il s'y prendre, pour mieux démontrer que la propagation si rapide de l'Evangile, dans un tel milieu, a été l'ouvrage de Dieu, comme disait Bayle, ou un prodige continuel, selon l'expression de Rousseau? Est-ce au sein d'une cité « où l'espèce humaine était arrivée à un degré de corruption dont nous avons de la peine à nous former une idée (1) , » est-ce là que les missionnaires chrétiens pouvaient trouver un point d'appui solide pour une religion qui, loin de parler à l'imagination, à l'intérêt ou aux sens, prêchait la pénitence, la mortification, le mépris des plaisirs, l'amour des soufirances et de la croix? Est-ce dans ce pêle-mêle de toutes les voluptés et de toutes les débauches qu'ils pouvaient espérer un accueil favorable pour une morale chaste, sévère, qui réprime tous les mauvais penchants delà nature, qui repousse jusqu'à la pensée du mal, qui ne flétrit pas moins le désir coupable caché au fond de l'âme que l'acte criminel accompli au dehors ? Ce « foyer de putréfaction morale » était-il de nature à produire par lui-même les plus beaux fruits de sainteté qu'on eût encore vus? Pour soutenir une pareille thèse, il faut renoncer à toute logique, renverser les lois de l'ordre moral, et alors rien n'empêchera plus de prétendre que le vice est la meilleure préparation à la vertu, et le progrès moral la conséquence naturelle de « l'avilissement des âmes » et du « fanatisme de l'orgie. » Sans doute, nous sommes loin de le nier, » le site
(1) Les Apôtres, 219,
d'Antioche est un des plus pittoresques du monde... Un épais fourré de myrtes, de buis fleuri, de lauriers, de plantes toujours vertes et du vert le plus tendre, des rochers tapissés^ d'oeillets, de jacinthes, de cyclamens, donnent à ces hauteurs sauvages l'aspect de parterres suspendus (1). » Cela est possible; mais tous les cyclamens et toutes les jacinthes de la terre n'expliqueront jamais que la religion de la croix et l'austère morale de l'Evangile aient pu triompher si rapidement dans ce « foyer de putréfaction morale. » D^ même, nous admettons bien volontiers « qu'un tremblement de terre avait gravement endommagé la cité le 23 mars de l'an 37 ; et qu'un charlatan nommé Debborius prétendait empêcher le retour de tels accidents par des talismans ridicules (2). » A l'appui de son assertion, M. Renan cite les Comptes-rendus de r Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 17 août 1865. Il n'a pas besoin d'une si grande autorité pour confirmer son dire. Mais quel rapport y a-t-il. entre ce Debborius et les progrès du christianisme ? Est-ce que les prédicateurs de l'Evangile s'adressaient aux citoyens d'Antioche avec la prétention d'avoir découvert des remèdes contre les tremblements de terre ? Lorsqu'on en est réduit à soutenir « que des circonstances de cet ordre seryirent peut-être les idées nouvelles (3), » on prouve Timpossibilité absolue d'expliquer le triomphe de l'Evangile par des causes purement humaines.
Nous disions en commençant qu'il serait difficile de rien ajouter à un argument si souvent développé et avec tant de succès. Nous nous étions trompé : M. Renan a trouvé le moyen d'enrichir par ses négations la preuve que les
(2) Ibid., 225.
(3) Ibld., 225.
apologistes de la foi avaient tirée jusqu'ici de rétablissement du christianisme* C'est pourquoi, au risque de prolonger cet examen critique au delà des limites que nous nous étions tracées, nous suivrons l'auteur dans sa course à travers TEmpire romain, pour montrer avec quel zèle il fait ressortir la divinité de la religion chrétienne, en signalant les obstacles humainement invincibles qu'elle a rencontrés dans le monde.
. Lorsqu'on veut se faire une idée exacte des résistances que l'Évangile avait à vaincre pour triompher du monde, il faut considérer avant tout l'objet de la prédication apos* tolique. Sans doute, si le christianisme était « cette idylle, » ou a cette pastorale » que M. Renan vient de nous chanter en deux volumes ; s'il n'obligeait ses adhérents qu'à rêver « au milieu des vertes collines et des claires fontaines, » on comprendrait jusqu'à un certain point qu'il eût pu trouver un écho facile dans la société païenne. Mais il suffit de lire trois versets du Nouveau-Testament pour réduire ces fantaisies à leur juste valeur. Que prêchaient les Apôtres ? Ecoutons saint Paul : « Nous prêchons, écrit-ii, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs (1) ; » et, pour mieux montrer que tout son enseignement se résume dans ce dogme capital, il ajoute : « Je n'ai pas prétendu savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (2). » Voilà ce qu'il fallait faire accepter aux païens, sans compter les autres mystères qui se rattachent à ce mystère fondamental, et qui ne leur paraissaient pas moins une folie. A côté de cette dogmatique étrange, inouïe, qui bouleversait toutes les idées reçues chez les Grecs et les Romains, les Apôtres prêchaient une morale qui devait soulever contre eux la plus violente des
(1) F* aux Cor., i, 23.
(2)Ibi(l,ii, 2.
oppositions. Ils déclaraient la guerre à l'orgueil et à toutes les mauvaises passions de l'homme ; ils flétrissaient les vices que le paganisme avait divinisés ; ils remontaient ce (( fleuve de boue » qui, sortant de mille sources, venait inonder Rome. A une société esclave des sens et de la volupté, ils annonçaient que rien d'impur n'entrera dans le royaume des cieux, que le corps de l'homme doit être un temple chaste où habite TEsprit-Saint, qu'il faut mortifier la chair, crucifier le vieil homme avec ses convoitises déréglées, pour revêtir l'homme nouveau, l'homriie créé dans la justice et dans la sainteté (1),.. Telle est la doctrine qu'il s'agissait d'implanter dans le monde, et qui s'y est propagée avec un succès dont la grandeur et la rapidité constituent un vrai miracle*
Dira-t-on, pour atténuer le caractère miraculeux de ce fait , qu'un pareil enseignement répondait aux dispositions morales du monde païen? Mais lisez donc le tableau qu'ont tracé de la société romaine les auteurs païens de l'époque. Tacite, Suétone, Sénèque, Juvénal, Pétrone, Apulée, etc., etc. Ou plutôt qu'on ne le lise pas, car il n'y a pas de pages plus dégoûtantes dans l'Jj^istoire du genre humain. Corrumpere et corrumpi, être corrompu et corrompre, comme disait Tacite, c'est le résumé des mœurs païennes du temps. Bornons- nous à ce que M. Renan vient de nous rappeler après tant d'autres écrivains qui ont traité la même matière. 11 trouve que saint Paul a jugé beaucoup trop sévèrement la société romaine (2) ; mais les invectives de l'Apôtre peuvent paraître douces en regard de la description que nous fait le nouvel historien. « A Rome, dit-il, tous les vices s'aifichaient avec un cynisme
(i) Voir toutes les Épîtres de saint Paul, en particulier i'* axix Cor.^ VI ; aux Éph , iv et v; aux GaL^ v, etc. (2) Les Apôtres, 309, note U
révoltant; les spectacles surtout avaient introduit une affreuse corruption... Les portions ignobles de l'humanité prenaient par monaents le dessus. L'esprit de vertige et de cruauté débordait alors et faisait de Rome un véritable ev/er... Le reproche d'avoir empoisonné la terre, l'assimilation de Rome à une courtisane qui a versé au monde le vin de son immoralité, était juste à beaucoup d'égards (1). » Bref, c'était « une école d'immoralité et de cruauté, un égout où venaient s'amasser tous les éléments impurs, un foyer d'infection (2), » Certes, il faut en convenir,, voilà un singulier milieu pour faire fleurir la chasteté et la pénitence : si c'est par de tels motifs qu'on prétend expliquer les succès de l'Évangile dans la capitale de l'Empire, nous ne pouvons qu'inviter l'auteur à multiplier ses preuves.
Mais, du moins, les provinces valaient-elles beaucoup mieux que Rome, sous le rapport moral ? M. Renan l'affirme quelquefois ; mais le plus souvent il prend la peine de prouver le contraire. En effet, comme nous l'avons vu, si l'on pouvait appeler Rome « un foyer d'infection, » Antioche, de son côté% était un « foyer de putréfaction morale (3). » D'ailleurs, c'est un fait attesté partons les historiens, que Rome païenne devait en grande partie sa dépravation au contact des nations vaincues, et en particulier à l'influence des peuples orientaux. L'auteur le reconnaît : « Le mal venait surtout de l'Orient, de ces hommes infâmes que l'Egypte et la Syrie envoyaient à Rome (i). » Ailleurs, il avoue que « FÉgypte était alors un des pays les plus corrompus de l'univers (5). » Si, au
(1) Les Apôtres, 317, 310, 325, 385.
(2) Ibid., 305, 326.
(3) Ibid, 219.
(Il) Ibid., 305.
(5) Ibid., 306.
lieu de se borner à une description vague et incomplète de FEmpire romain, il avait voulu étudier avec soin une province après l'autre, il aurait pu se convaincre que l'état moral de l'Asie-xMineure, de la Grèce, de l'Afrique romaine, n'était pas moins déplorable. Coriuthe, Ephèse, Alexandrie, Carthage, tous ces grands centres où la foi chrétienne s'établit de si bonne heure et avec tant de succès, lui auraient offert des « foyers de putréfaction morale, » aussi infects qu'Antioche et Rome. La débauche y était devenue un culte, et la corruption y avait atteint ce point extrême où elle cesse d'être remarquée (1). Du reste, rendons cette justice à M. Renan, s'il s'est renfermé dans des généralités banales qui, en ne précisant rien, permettent de tout confondre , il a du moins trouvé un mot juste pour qualifier le siècle des Néron et des Galigula, des Messaline et des Agrippine : « En somme, dit-il, le milieu du premier siècle est une des époques les plus mauvaises de l'histoire aucienne (2). »
Or, c'est précisément à cette époque, l'une des plits mauvaises de l'histoire ancienne, que le christianisme a surgi, qu'il s'est étendu, qu'il s'est propagé avec une rapidité merveilleuse. Voilà ce qu'il faudrait expliquer par des causes purement naturelles, pour être en droit d'écarter le miracle. Comment cette effroyable dégradation des âmes a-t-elle pu favoriser le triomphe de la croix ? En vertu de quelle loi le sursum corda de l'Évangile a-t-il trouvé un écho si universel au milieu de cet abaissement moral ? M. Renan reconnaît lui-même que la dégradation des âmes en Egypte y rendait rares les aspirations au christianisme (3). C'est, en effet, une loi constante de l'ordre
(1) Voir en particulier, pour Gorinthe, Athénée, ziu, A; Strabon, VIII, 6.
(2) Les Apôtres, 3/i3.
(3) Ibid. 28/1.
offrir un point d'appui suflSsant à la prédication apostolique ; le mal prédominait sur le bien au point d'empêcher tout progrès sérieux de TÉvangile. Pourquoi M. Renan, si avide de recueillir trois ou quatre inscriptions postérieures au premier siècle, parle-t-il si peu de ces épouvantables tueries d'hommes appelées combats de gladiateurs, et qui sont un trait bien autrement caractéristique de la société romaine? Comment se fait-il que, voulant tracer le tableau des mœurs païennes, il glisse si rapidement sur ces spectacles infâmes où, depuis les empereurs et les consuls jusqu'aux vestales, tous allaient se repaître de la vue du sang humain et chercher leurs délices dans l'homicide accompli avec grâce ? Tout a été dit là-dessus. Il n'y a plus que M. Renan qui n'en sache rien ou qui paraisse n'en rien savoir. Il avait besoin de faire accroire à ses lecteurs que a les mœurs s'adoucissaient, que le monde acquérait de la sensibilité^ que les habitudes avaient bien encore quelque chose de cruel, mais qu'on était en progrès sous ce rapport (1). » Voici le progrès : tandis qu'Auguste avait cru pouvoir limiter le nombre de gladiateurs à soixante couples par jour, Trajan (1) allait faire paraître dans les mêmes jeux 10,000 de ces malheureux 5 Gordien, 160, et jusqu'à 600 paires d'hommes destinés à récréer leurs semblables par les convulsions de leur agonie (2). Il fallait absolument jeter le voile sur ces traits de mœurs pour dissimuler les obstacles que créait à l'Évangile ce mépris profond de la vie humaine et cet affaiblissement incompréhensible du sens moral.
(1) Les Apôtres, 366, SIS.
(2) Xiphilin, Capitolin; in Gordian, III. Voir l'excellent ouvrage de M. de Champagny sur les Césars, tome II, p. 367 et ss., des Spectacles. — Les mêmes scènes se reproduisaient hors de Rome et dans les provinces, comme l'attestent encore aujourd'hui les arènes de Pompéî, de Vérone» de Trêves, d'Âries, de Ntmes, etc.
moral, que les âmes dégradées n'aspirent pas vers ce qui est pur, saint, élevé. Or, les âmes n'étaient pas moins avilies et dégradées dans le reste de l'Empire romain qu'en Egypte, où d'ailleurs le christianisme s'est établi comme partout dès les premiers temps, et avec un grand succès. Donc, à moins de prouver que cette société dont Juvénal résumait les aspirations en deux mots^panem et circenses, du pain et des spectacles , que la société romaine était chaste, sévère dans ses mœurs, naturellement portée « à chercher et à goûter les choses d'en haut, » à préférer les biens invisibles aux jouissances de la vie présente, on n'expliquera jamais les conquêtes de l'Évangile sans recourir à une intervention divine ; et plus on amassera de couleurs pour dépeindre le « fleuve de boue » qui allait des provinces à Rome, plus on mettra en relief le caractère miraculeux d'un triomphe humainement impossible.
M. Renan nous parle de trois ou quatre inscriptions d'où il résulterait qu'il y avait encore dans les provinces quelques traces de vertus domestiques (1). En vérité, il faut être bien à court d'arguments pour en imaginer de pareils. D'abord, comme il l'avoue, « plusieurs de ces textes sont postérieurs au premier siècle, » et, par conséquent, ils n'ont aucun rapport avec la question. L'influence des idées chrétiennes avait pu se faire sentir là comme ailleurs. Puis, nous ne nions d'aucune manière qu'il n'y ait eu certaines vertus morales chez les païens. Grâce à Dieu, la nature humaine ne tombe jamais si bas qu'elle ne puisse se relever au moins par un côté. Même à cette époque-là, « une des plus mauvaises de l'histoire ancienne, » il y avait de bons instincts que le vice n'étouflEsût pas complètement. Ce que nous disons, en examinant les faits avec soin, c'est que de pareils sentiments étaient trop faibles et trop rares pour
(1) Les Apôtres, 317, Note 3..
Nous ne nous étendrons pas sur les phrases dans lesquelles M. Renan effleure la situation politique de l'Empire romain. Ce n'est sans doute pas au gouvernement de Néron ou de Domitien qu'il faut demander le secret du triomphe de r Évangile. Tout occupé qu'il est à faire des tableaux de genre, l'auteur ne soupçonne même pas le sens et la portée de ce pouvoir colossal, qui n'est autre chose que l'expression politique du panthéisme païen. Comme l'habitude de se contredire est devenue chez lui une maladie chronique dont il aura de la peine à se défaire , il pourra expliquer à d'autres, s'il le juge à propos, pourquoi « le monde était si bas sous le rapport politique, .» tandis qu'une « administration venant d'un centre éloigné était un si grand avantage (1) ; » comment « le progrès de la législation était considérable, » tandis que « la législation était encore un véritable chaos (2) ; » en quoi « l'Empire fut une ère de liberté comme on n'en avait jamais connu, » tandis que, sans parler de la religion, « la philosophie y a été proscrite trois ou quatre fois en un demi-siècle (sous Néron, sous Vespasien, sous Domitien) (3). » Tous ces paradoxes nous touchent peu, et prouvent simplement que M. Renan est à peu près aussi fort en politique qu'en théologie. Un autre détail nous intéresse davantage, parce qu'il rentre directement dans le sujet. Pour éblouir le lecteur par un étalage de textes fort inutile , ei lui faire oublier ainsi le véritable état de la question, l'auteur s'étend assez longuement sur les éranes ou thiasesgttcs ; et il semble croire que le christianisme s'est propagé à la faveur de ces associations d'enterrement mutuel, auxquelles se rattachaient des assurances en cas d'incendie et autres choses
(1) Les Apôtres, 304, 312,
(2) Jbid, 320, 322.
(3) Ibid., 313, 343.
de ce genre (1). Il oublie de démontrer que le nom du Christ ait jamais été prononcé dans ces confréries toutes païennes ; or, c'est par là qu'il eût fallu commencer. Si, aux yeux de quelques magistrats ignorants, le christianisme apparaissait comme une sorte de collegium funèbre, dans le sens des associations dont nous venons de parler, cette assimilation ne pouvait que lui être très-funeste et entraver ses progrès. Car M, Renan l'avoue, la politique impériale ne négligeait rien pour arrêter ces réunions : « Une des principales attentions de César et d'Auguste fut d'empêcher la formation de nouveaux collèges et de détruire ceux qui étaient déjà établis... Le prétexte de religion est prévu et formellement indiqué parmi les circonstances qui donnent à une réunion le caractère de délit ; et ce délit n'était autre que celui de lèse-majesté, au moins pour l'individu qui avait provoqué la réunion. Trajan et les meilleurs empereurs virent toutes les associations avec défiance (2j. » Eu eifet, Trajan portait l'inquiétude jusqu'à redouter les compagnies d'artisans destinées à éteindre l'incendie, les repas de noces et les fêtes de famille trop nombreuses (3). Si donc les assemblées du culte chrétien ont été enveloppées dans la catégorie des cœtus illidti, des ilUdta collegia, nous ne voyons pas trop en quoi cette confusion a pu leur profiter : c'était une raison de plus pour les rendre suspectes et pour appeler sur elles l'intolérance des pouvoirs publics.
En résumé, ni dans la situation politique de l'Empire romain, ni dans l'état moral de la société païenne, M. Renan n'a rien découvert qui atténue d'aucune façon le caractère miraculeux de l'établissement du christianisme. Ce qui ressort de ses aveux comme de ses réticences, c'est
(1) Ibid., 351, 36/1.
(2) Ibid., 355, 36i, 362.
(3) Pline, EpisU x, Û3.
crue rËvangile se trouvait en face de l'immoralité la plas èbroyable qui fût jamais. D'autre part, trois siècles de persécutioDS sanglantes allaient montrer ce que le christianisme pouvait attendre du régime social sous lequel gémissait le monde. Est-ce du moins l'état religieux des nations païennes qui devra nous expliquer les succès si rapides de la prédication apostolique? M. Renan n'est pas éloigné de le croire, et voici sur quoi il se fonde : a L'incrédulité à la religion officielle était générale dans la classe éclairée. Les hommes politiques qui affectaient le plus de soutenir le culte de l'Etat s'en raillaient par de fort jolis mots (1). u Très- bien ; mais ces beaux-esprits, ces incrédules, ces railleurs sceptiques en étaient-ils pour cela plus rapprochés du christianisme? Croit-on sérieusement que de pareilles gens fussent disposés à reconnaître comme Dieu un Juif crucifié par ordre d'un magistrat romain? Car c'est sous cette forme que le christianisme leur apparaissait : carmen dicere Christo qtuisiDeo, écrivait Pline le jeune. Oui, sans doute, l'incrédulité avait prévalu parmi les lettrés du pa« ganisme. César proche en plein Sénat le néant après la mort. Cicéron accepte le doute de Garnéade comme le dernier corollaire de la philosophie grecque. Aux yeux de Polybe et de Strabon, la religion n'est qu'un instrument de police pour contenu* les passions de la multitude, un épouvantail dont les gens d'esprit n'ont que faire. Chez Tacite, l'absence presque complète du sens religieux éloigne l'idée d'une Providence qui dirige les choses humaines. On connaît les moqueries d'Horace, de ce « pourceau du troupeau d'Epicure. » Pline l'ancien traite de « rêves et de contes puérils » la doctrine de l'immortalité de l'âme. Lucain n'est pas moins incrédule que Pline : à Tentendre,
(1) Les Apôtres, 3/iO, 3/il.
Dieu ne s'occupe nullement des affaires humaines (1). Tels sont les sentiments qui dominaient généralement dans la classe éclairée. Mais, je le répète, en quoi de pareilles dispositions pouvaient-elles favoriser le triomphe d'une doctrine qui subordonne la vie présente à la vie future, et qui détache l'homme de la terre pour placer ses espérances dans le ciel ? Aussi voyons^nous avec quelle indifférence mêlée de mépris ces sceptiques traitaient la religion nouvelle. Tacite l'appelle une « superstition pernicieuse. » Suétone répète le même mot avec un égal dédain. Lucien voit dans les chrétiens une bande de fous ou de charlatans. Celse s'indigne de ce qu'on ose proposer de tels dogmes aux esprits cultivés. Je ne parle pas des stoïciens : c'est dans leurs rangs que le christianisme a trouvé ses adversaires les plus déclarés (2). Qu'on ne vienne donc pas citer les classes supérieures de la société païenne, pour expliquer naturellement le triomphe de la foi : leur formidable opposition, couronnée, il faut le dire, d'un insuccès complet, suffirait à elle seule pour montrer que la propagation si rapide et si générale de TÉvangile a été YoxmsLgQ de Dieu.
Est-ce enfin aux aspirations religieuses du peuple psuen qu'on pourrait attribuer le résultat prodigieux des missions chrétiennes ? M. Renan aime à se le persuader. D'après lui, c'en était fait des cultes polythéistes, ou peu s'en fallait, à l'époque de la prédication apostolique : « On voulait un
(1) Salluste, in Catilin 50, 51, 52; — Cicéron, pro Cluentio; de Nat deoT.y lu, 32; — Polybe, EisU gêner., \. VI, c. lvi.— Strabon, Geogr., 1. 1, c. ii ; — Tacite, Annales, xvi , 33 ; vi , 32 ; — Pline, vu, 55; — Lucain, Pharsale, vu, Mortalia nulli sunt curata Dec.
(2) Tacite, Ann., xv ; — Suétone, in Claud.^2b ; in Néron. , 16 ; — Lucien, Pseudomantis,Aléthès Historia, de Morte Peregrini ; — Celse, dans Origène, 1. lll, 17; — Pensées de Marc-Aurèle, h XI, 3; Dissert, d'Arrien sur Epictete^ 1. Il, c. vu.
culte plus pur... De toutes parts se manifestait avec énergie le besoin d'une religion monothéiste donnant pour base à la morale des prescriptions divines (1). » Ce récit, que l'auteur ne se donne pas la peine d'appuyer sur des documents positifs, est tout sirîiplement une fable. Le polythéisme restait profondément enraciné, par ses vices mêmes, dans l'esprit des peuples. Il se transformait, cela est vrai ; il tendait à perdre ce qu'il avait de relatif, de local, de restreint, pour devenir cosmopolite, en ce sens que les nations échangeaient entre elles leurs dieux et leurs cultes. Mais en se transformant, il se rajeunissait : il remontait aux sources orientales d'où il était sorti ; il se retrempait dans son principe. Ceux dont la superstition ne trouvait plus un aliment suffisant dans les religions nationales, se tournaient vers les cultes de Mithra, d'Isis, de Sérapis, d'Astarté, d'Anubis, etc. Un des traits caractéristiques du premier siècle, c'est précisément cette invasion toujours croissante des divinités étrangères dans le polythéisme gréco-romain. M. Renan le reconnaît : « Maintenant les classes que possède l'inquiétude religieuse se tournent vers les cultes venus de T Orient.» Isis et Sérapis trouvent plus de faveur que jamais (2). » Si, au lieu de se contredire pour les besoins de sa thèse, l'auteur avait ajouté i( qu'on voulait un culte plus impur^ » il eût été dans le vrai; car, ainsi qu'il le dit lui-même : « Le culte romain était petit-être le moins mauvais de ceux qu'on pratiquait encore (3). » Quant à des aspirations vers une religion monothéiste, on en chercherait vainement dans l'ardeur frénétique du peuple pour les formes grossières et impures du polythéisme oriental. L'idée d'un Dieu uni-
Ci) Les Apôtres, 336, 338.
(2) Ibid., 3Zi2.
(3) Ibid., 335.
que entrait si peu dans l'esprit des païens de ce temps-là, qu'en la trouvant chez les chrétiens, ils criaient à l'athéisme. Pour eux, n'adorer qu'un Dieu et n'en reconnaître aucun, c'était la même chose : Unus illis Deus nullus est y écrivait Adrien, exprimant d'un mot l'opinion générale (1). L'idolâtrie n'avait donc rien perdu de sa puissance à l'époque des Apôtres: rafraîchie à sa source première, fortifiée par de nouveaux éléments venus du dehors, elle joignait à l'attrait de ces superstitions étrangères le prestige qu'elle tirait de sa longue domination. Mêlée à tout, parce qu'elle ne gênait en rien, aux affaires, aux plaisirs, aux jeux, aux spectacles, aux habitudes de la vie privée, aux actes de la vie publique ; identifiée avec la littérature et les arts, elle rappelait aux païens leurs origines et leurs traditions nationales; elle restait à leurs yeux la source de leur prospérité et la gardienne présumée des destinées de l'État. Aussi, bien loin d'avoir rencontré chez le peuple païen ces grandes facilités qu'on voudrait imaginer, c'est surtout dans les habitants des campagnes {pagani) que l'Évangile a trouvé la résistance la plus longue et la plus opiniâtre. Sans doute, « la religion nouvelle répondait admirablement aux besoins moraux dont le monde était travaillé (2). » Le christianisme répond aux besoins moraux de tous les hommes , y compris les athées et les libertins : ce qui n'empêche pas ces derniers de se soulever contre lui. La question n'est pas de savoir si « la religion nouvelle répondait aux besoins moraux du monde païen ; mais bien, si l'on était disposé k satisfaire ces besoins moraux dans les- « foyers de putréfaction » dont M. Renan nous parlait tout à l'heure. Or, loin de là, cette époque, « l'une des plus mauvaises de l'histoire ancienne, » était très-disposée à
(1) Lettre au consul Servien dans Vopiscus, Vita Saturninif 8
(2) Les Apôtres, 300.
satisfaire ses instincts immoraux. Pour expliquer les succès de rÉvangile au milieu d'un tel inonde, il ne suf&t pas de dire : « C'était la plus douce prédication morale que l'oreille des hommes eût encore entendue (1). » L'excellence d'une loi morale n'explique pas son triomphe : plus elle est parfaite, moins elle flatte les passions dont elle irrite la résistance. Personne ne doute que la morale des stoïciens n'ait été de beaucoup supérieure à celle d'Épicure; et cependant, comme l'a fort bien dit M. de Broglie dans son éloquent tableau de l'Empire romain, la philosophie épicurienne demeura maîtresse du terrain : elle sur-* vécut, sous la forme d'une licence grossière, à toute espèce de mouvement intellectuel dans l'Empire (2). La perfection de la loi chrétienne, loin d'assurer son triomphe, le rendait moins facile, en soulevant contre elle la coalition les passions humaines : au lieu d'atténuer le caractère surnaturel de la réforme morale opérée par le christianisme, la sublimité de l'Évangile ne prouve que mieux l'existence d'une force divine qui l'aidait à conquérir les âmes.
Quand M. Renan trouvait si simple et si aisée la conversion du monde à la religion chrétienne, il n'avait certainement pas lu les écrits des premiers apologistes, de saint Justin, d'Athénagore, de Tertullien, de Minutius Félix, d'Origène. Il y aurait vu quelle opposition l'Évangile avait à vaincre tant parmi les gens d'esprit et les hommes d'État que dans les classes populaires ; quelle impression produisaient sur eux les mystères de la foi, en particulier le *dogme d'un Dieu crucifié; avec quel empressement ils cherchaient à satisfaire leurs « besoins moraux, » en pour-
-^ (l) Les Apôtres, 366. Uq écrivain sérieux aurait dit : « C'était la plus austère prédication morale que l'oreille des hommes eût encore entendue. »
(*2) L'Église et l'Empire romain au IV* siècle^Xom^ I, p. 62.
suivant la « douce prédication morale » de leurs calomnies et de leurs haines. Ce n'est pas ici le lieu de retracer cette lutte gui dura plus de trois siècles; nous l'avons fait ailleurs (1). Qu'on nous permette un seul détail, pour montrer que le christianisme rencontrait dans les dispositions du monde païen des obstacles humsdnement insurmontables. Certes, s'il est dans la morale évangélique un point qui aurait dû se recommander de lui-même, sinon à l'admiration, du moins à l'indulgence des païens, c'est sans contredit la charité. £h bien, la doctrine de la charité est devenue un de leurs thèmes d'accusation les plus féconds et les plus persistants. Ne pouvant s'élever à l'idée chrétienne de l'amour fraternel, ils supposèrent le vice dans la plus belle des vertus : les rapports de bienveillance qui unissaient les fidèles entre eux se changèrent, sous les préventions de la haine, en liaisons suspectes, en relations criminelles ; il n'y eut pas jusqu'à ces doux noms de frère et de sœur dont se saluaient les membres de la société nouvelle, qui ne donnassent lieu à la corruption païenne d'imaginer une infâme calomnie, jusqu'à insinuer l'inceste même. Enfin, il suffisait que les disciples de l'Évangile fussent unis entre eux par des liens étroits, pour qu'on les accusât de conspirer contre le reste des hommes, de haïr le genre humain, selon l'expression de Tacite. C'est ainsi que la fraternité chrétienne, loin de gagner la foule, servait d'aliment à sa haine. Si la doctrine de la charité a trouvé un tel écho dans le monde païen, jugez de la faveur avec laquelle il devait accueillir les lois de l'humilité, de la chasteté, de la pénitence, de la mortification. Non, pour quiconque envisage sérieusement l'objet de la prédication chrétienne d'une part, l'état des sociétés païennes de l'au-
(1) Cours d'éloquence sacrée. Saint Justin, les Apologistes du I? siècle, Tertullien, Eu particulier Saint Justin^ leçons 1 , II, III, Paris, Ambroise Bray, 1860.
trè, le triomphe de rÉyaugile s'est accompli en dehors du cours naturel des choses : c'est un vrai miracle, ou, si Ton préfère l'expression de Rousseau, un prodige continuel.
Arrivé au terme de cet examen critique, nous n'avons plus qu'à nous résumer et à conclure. Si le lecteur a pris a peine de nous suivre jusqu'au bout, il aura dû se convaincre que le livre de M. Renan est une démonstration involontaire de la religion chrétienne. Il y a deux manières de servir la vérité : l'une consiste à la défendre par les armes qui lui sont propres; l'autre à l'attaquer par des objections dont la faiblesse fait ressortir sa force. De ces deux manières, M. Renan a choisi la seconde, et il semble vouloir y consacrer sa vie. N ous l'en plaignons, dans son intérêt, mais non dans celui de la cause dont il s'est constitué l'adversaire. Tout le mal qu'il pouvait faire, ill'a fait par son premier livre ; désormais il est condamné à ne plus pouvoir faire que du bien, qu'il le veuille ou non. Chacun de ses volumes deviendra une nouvelle preuve des vérités qu'il nie, en montrant jusqu'où il faut descendre pour les nier. Et c'est là, qu'il me permette de le lui dire, le motif réel de l'insuccès de son deuxième ouvrage. M. de Bismark n'a rien à y voir, et M. Renan aurait tort de l'en accuser. La vraie raison est ailleurs. Ceux dont la foi est robuste n'avaient que faire d'un livre où ils auraient appris de nouveau ce qu'ils savaient depuis longtemps, l'impossibilité d'opposer au christianisme aucun argument sérieux. Quant aux rationalistes, ils se sont aperçus, un peu tard il est vrai, que les coups de soleil et les orages de M. Renan menaçaient fort de rendre l'incrédulité ridicule. Aussi serions-nous trèsrétonnés que la deuxième partie du roman retrouvât les panégyristes de la première. Triste situation que celle d'un écrivain auquel la Providence réservait une autre mission ! Comprendra-t-il la leçon que le public vient
de lui donner? Dieu le sait. Pour nous, que l'œuvre révolte profondément, nous n'avons contre l'auteur d'autre arme que celle de la prière : en voyant ce qu'il est devenu, nous n'oublierons jamais ce qu*il a été ; et nous ne cesserons d'espérer, alors même qu'il ferait tout pour nous ôter Tespérance.