LA CONVERSION DE SAINT PAUL
Au siècle dernier, Georges Littleton, député au Parlement d'Angleterre, s'était laissé entraîner vers le déisme par le vent de l'incrédulité, qui soufflait alors sur ce pays. Mais, peu satisfait d'un système aussi étroit qu'illogique, il se mit à étudier avec soin ce qu'il avait méconnu, faute de réflexion suffisante. Il en résulta pour lui une conviction profonde de la divinité du christianisme. La maxime de Bacon s'était vérifiée une fois de plus : « Peu de science éloigne de la* foi, beaucoup de science y ramène. — Or, parmi les faits surnaturels qui avaient le plus impressionné le déiste anglais, la conversion de saint Paul tenait le premier rang. Il ne lui semblait pas possible de nier sérieusement l'intervention divine dans le changement de ce persécuteur acharné des chrétiens, devenu subitement un apôtre de Jésus- Christ, sans que rien eût préparé, même de loin, cette transformation complète et instantanée. Après avoir éprouvé par lui-même combien ce miracle psychologique, avec les circonstances qui l'ont accompagné, est de nature à frapper tout esprit raisonnable, Littleton résolut de mettre en lumière les conséquences d'un fait qui avait si puissamment contribué à détruire ses propres préventions ; ce fut l'origine d'un excellent écrit intitulé : La
ReUgian chrétienne démontrée par la Conversion et l'Apostolat de saint Paul (1) .
Si la conversion de saint Paul est capable de produire un tel effet sur un esprit droit et sincère, on comprend que les rationalistes n'aient dû épargner aucun effort pour lui enlever son caractère miraculeux. Eu général, leur attitude devant ce grand fait a toujours été fort embarrassée. A l'époque de Littleton, les mots « charlatanisme et duperie » avaient beaucoup de succès : on trouvait tout naturel, dans le camp des incrédules, que douze imposteurs eussent converti le monde ; et les esprits forts du dix-huitième siècle s'accommodaient assez bien d'une explication qui atteignait tout juste à leur niveau. En résumé, de tous les expédients auxquels les déistes se voyaient obligés de recourir, c'était encore le moins misérable; et Starck avait quelque raison de dire à ceux qui, pour conserver aux Apôtres une certaine apparence d'honnêteté, multipliaient les orages et les coups de soleil : « Vous vous tireriez plus fadlement d'affaire en disant que personne ne connaît les drôles qui racontent de pareilles aventures ; que ce sont d'insignes menteurs, et que tout ce qu'on allègue en faveur de leur probité est un conte en l'air. » La réflexion n'est pas de nous; elle est de M. Renan (2) ; à la vérité, elle date de plusieurs années ; depuis lors, l'auteur a eu le temps de changer d'avis quatre ou cinq fois. Quoi qu'il en soit, l'hypothèse de l'imposture parait définitivement écartée : à peine si de temps à autre quelque traînard de l'aile gauche de Hegel ose encore murmurer ces mots grossiers qui sont d'une autre époque.
(1) Voir la traduction qu'en a faîte Tabbé Guéhée en 175/i, Démonst. évang. de Migne, tom. IX, p. 647 et ss.
(2) Article de M. Renan dans la Liberté de penser, 15 avril 1849, Historiens critiques de Jésus, L'article est reproduit dans les Études d'Histoire religieuse, par le même auteur ; mais les paroles de Starck en ont été retranchées. (Page 146.)
Désespérant de fidre accroire à leurs adeptes que la foi de rhumanité repose sur une jonglerie, les rationalistes modernes estiment qu'il leur est plus avantageux de remplacer des fourbes par des visionnaires. C'est, en effet, par une hallucination, jointe à quelques autres acddents, que M. Renan prétend expliquer la conversion de saint Paul. Nous allons examiner de près cet échantillon de haute critique.
Il y a dans le récit des Actes^ reproduit par saint Paul lui-même, deux faits qui, malgré leur connexion étroite, méritent chacun une attention distincte : la transformation radicale qui s'est opérée soudainement dans l'âme de Saul, et les circonstances merveilleuses au milieu desquelles s'est accompli ce changement. Ici, un miracle de Tordre physique; là, un miracle de l'ordre moral. Il s'agit, pour les rationalistes, d'expliquer l'un et Tautre par des causes purement naturelles. De là l'embarras. Tout en ayant l'air d'être fort rassuré sur la valeur du conte qu'il débite, M. Renan ne parvient pas à dissimuler l'impression que lui cause (( ce fait, un des plus importants de l'histoire de l'humanité, cet événement étrange qui a exercé une si grande influence sur la foi du monde (1). » Si le panthéisme lui permettait de franchir la limite, il passerait volontiers de l'étrange au miraculeux; mais c'eût été reconnaître l'existence d'un Dieu vivant et personnel. Il fallait à tout prix hasarder une solution ou s'incliner devant la main de Dieu, si visible dans la conversion du grand Apôtre.
Donc, le disciple de Strauss commence par fabriquer tout un roman sur l'état moral de Saul pendant les mois et les jours qui précédèrent « l'étrange événement. » Il lui prête des remords, des troubles intérieurs. Il croit savoir que le persécuteur subissait le charme de ses victimes. Il connaît
(1) Les Apôtres, 178, 179.
« des femmes pieuses qui, pendant la nuit, dissent à Saul d'une voix douce : Pourquoi nous persécutes-tu? » Il tient de source certaine que le « sang d'Etienne, qui avait presque jailli sur ce furieux, lui troublait parfois la vue, » préparant ainsi de loin ropbthalmie future ; que Jésus, « cet être surhumain, dans sa vie éthérée, le hantait comme un spectre ; » que la douce figure du Maître lui apparaissait par moments, au milieu de ses rêves, a le regardant d'un air de pitié et avec un tendre reproche, etc., etc. (1). »
Ici nous interrompons le romancier pour lui demander où il a appris toutes ces choses. Qu'est-ce qui l'autorise à de pareilles suppositions? Où est le télescope qui lui a fait découvrir, à dix -huit siècles de distance, ces « cuisantes perplexités » dans un homme a exaspéré par les progrès de la foi nouvelle (2) ? » A-t-il trouvé de nouveaux documents qui lui permettent de soupçonner un retour d'opinion chez ce jeune pharisien, u rigoriste, exalté, poussant l'attachement au parti national jusqu'aux derniers excès, et courant Jérusalem en vrai forcené, porteur d'un mandat qui autorisait toutes ses brutalités (3)?» Ou bien, à défaut de documents positifs, cette exaspération même seraitelle un motif pour supposer un tel revirement? A coup sûr, l'explication serait plaisante. C'est absolument comme si l'on disait que M. Renan est d'autant plus près d'aller à confesse, qu'il attaque avec plus de force la divinité de Jésus-Christ. Mais admettons cela : pourquoi chercher des remords, des troubles intérieurs chez Saul plutôt que chez Caïphe, chez Anne, chez Jean, chez Alexandre, chez « ces hommes arrogants et sans pitié » qui ne persécutaient pas
(i) Les Apôtres, 148, l/i9, 175, 17a
(2) Ibid., 169, 17û.
(3) IbicL, 173.
-gale christianisme avec moins d^acharnement que leur subordonné (1) ? M. Renan est même persuadé que le sang du Calvaire ne troublait pas la vue de Judas, auquel il fait mener une vie douce et obscure dans le champ de Hakeldama (2). Dès lors, pourquoi se montre-t-il si prodigue de remords envers Saul? C'est qu'il en a besoin pour se défendre du miracle qui le serre de près : autrement, il n'y songerait pas ; car, loin de laisser la moindre ouverture à des hypothèses de ce genre, l'histoire les exclut de la manière la plus formelle.
En effet, la conversion de saint Paul est racontée à trois reprises dans les Actes des Apôtres. Une première fois, c'est saint Luc qui en donne le récit circonstancié. (ix, 1-10.) Trouvons-nous là un homme troublé dans sa conviction, ébranlé par moments? Pas le moins du monde. Saul ne respire que mort et menaces contre les disciples du Seigneur. 11 se met en route après avoir demandé au grand-prêtre des lettres pour les synagogues de Damas, afin de pouvoir arrêter les fidèles de cette ville et les amener garrottés à Jérusalem. (V. 1, 2.) Voilà comment « il subissait le charme de ceux qu'il torturait. > C'est dans ces dispositions qu'il part, avec une troupe d'hommes chargés de la même mission, et dont les sentiments ne pouvaient que fortifier les siens. Son zèle ardent pour les traditions pharisaïques lui faisait envisager comme un devoir sacré l'extermination de ceux qui lui paraissaient être les ennemis les plus redoutables de la loi de Moïse. Pas une trace de remords dans cet homme dont le fanatisme armait la main en aveuglant son esprit. Vingt-quatre ans plus tard, saint Paul raconte sa conversion devant les Juifs de Jérusalem, et dans les mêmes termes que saint Luc (3) .
(1) Les Apôtres, 135.
(2) Yie de Jésus, A38.
(3) Actes des Apôtres^ xxii, 1-22. M. Renan prétend que « sur
Profère-t*il un seul mot d'où Ton puisse conclure qu'il inclinait déjà vers la foi chrétienne ayant la vision du chemin de Damas? Bien au contraire, il prend le grandprêtre et les anciens du peuple à témoin de la haine qu'il nourrissait contre la religion nouvelle, au moment de quitter Jérusalem pour aller remplir au loin sa mission de vengeance, (xxii, A-6.) Deux ans après cette déclaration si expresse, saint Paul revient sur les mêmes détails en présence du roi Agrippa, (xxvi, 9-19,) Il rappelle à ce prince avec quelle fureur il parcourait les synagogues pour tourmenter les chrétiens, les forçant de blasphémer et les persécutant jusque dans les villes étrangères. Puis il ajoute : « Comme je faisais route vers Damas dans ces dispositions^ je vis etc. (1). » Est-ce là l'état d'un homme •qui hésite, « qui ralentit son pas, qui voudrait ne pas avancer, qui trouve insupportable le rôle qu'il va jouer, et dont les remords sont près d'amener la conversion (2) ? » Est-il possible de mieux montrer qu'on écrit un pur roman à la place de l'histoire ? Ou bien M. Renan prétendrait-il mieux savoir, à dix-huit siècles de distance, ce qui se passait alors dans l'âme de saint Paul que saint Paul luimême ? Non content de nous apprendre dans quelles dis-
un point les deux récits sont en contradiction expresse. »(P. 181, note 1.) La contradiction n'est expresse qu'aux yeux d'un philologue assez docte pour ignorer que le verbe dxo^Soi signifie à la fois entendre et comprendre. Les compagnons de saint Paul pouvaient donc fort bien être frappés du son de la voix et ne pas saisir ce qu'elle disait On conçoit sans peine que l'Apôtre ait pu omettre dans l'un des récits quelque détail rapporté^dans l'autre; ( t l'exactitude avec laquelle saint Luc reproduit ces différences, qui ne sont pas des contradictions, n'atteste que mieux la sincérité de rhistorien.
(i) Actes des Apôtres, xxvi, 12 :Ev o?c xa\ nopeu6(i6yo( û^ t9jv Àa|jLocaxibv.
(2) Les Apôtres, 179, 180.
positions il cheminait vers Damas, l'Apôtre indique de plus le motif qui le portait à sévir contre les chrétiens sans remords ni scrupule : « Pour moi, dit-il, j'avais pensé que je devais par mille moyens agir coûtre le nom de Jésus de Nazareth (4). » Et pourquoi envisageait-il la persécution comme un devoir de conscience ? Pourquoi «se signalait- il dans le judaïsme au-dessus de plusieurs de sa nation et de son âge (2) ? » parce qu'il avait u un zèle démesuré pour les traditions de ses pères (8). » Ce zèle , l'exaltant jusqu'au fanatisme, l'empêchait de voir qu'il contrariait l'œuvre de Dieu. On voudrait nous persuader que le fougueux zélote était en proie à de « cuisantes perplexités, à l'approche de la ville où il allait mettre le comble à ses méfaits (4). » Mais, aux yeux de Saul, ces mesures de rigueur, colorées d'un prétexte si spécieux, n'étaient nullement des méfaits : il croyait frapper des coupables et empêcher la destruction de la loi de Moïse. « Il agissait par ignorance etdaosl'incrédulité (5). » C'est encore lui-même qui nous rend compte en ces termes de l'état de son âme avant sa conversion. Donc, le tableau que M. Renan nous traçait tout à l'heure est purement imaginaire; et il suffit, pour en démontrer la fausseté, de recueillir les propres déclarations de saint Paul.
Je comprends jusqu'à un certain point l'insistance avec laquelle Strauss et M. Renan prêtent à Saul des troubles de conscience pendant son voyage à Damas. D'abord, il leur faut absolument des remords préalables, afin de rendre la conversion de l'Apôtre moins merveilleuse; dès-
Ci) Actes des Apôtres, xxv, 7.
(2) Ep. aiuc Galates, i, ià.
(3) Ibîd.
{Il) Les Apôtres, 179, 180.
(6) i^ à Timothée, i, 13,
lors, pourquoi ue pas en créer, quand même saint Paul, le principal témoin, j'imagine, dirait le contraire? Il est tout simple que lea rationalistes trahissent leur embarras en recourant à des expédients de ce genre. Mais, si je ne me trompe, ces préoccupations pourraient encore s'expliquer d'une autre manière. MM. Strauss et Renan, en chrétiens qu'ils étaient, se représentent trop facilement le pharisien Saul sous la figure d'un renégat qui, après avoir été élevé dans la religion chrétienne, aurait fini par blasphémer ce qu'il adorait. Eu égard à une telle situation, et en supposant un retour sérieux sur le passé, on pourrait trouver quelque vraisemblance dans l'hypothèse d'un remords. Mais tels n'étaient pas, à beaucoup près, les antécédents du pharisien Saul : il n'avait pas reçu le baptême de Jésus-Christ ; il n'avait jamais participé à la fraction du pain eucharistique; encore moins avait-il prêché l'Evangile à un titre quelconque , ou aspiré au sacerdoce de la nouvelle loi. Il n'était donc pas dans les conditions qui devaient se présenter le plus naturellement à l'esprit de M. Renan et de l'ancien ministre du saint Evangile : par suite d'une impression toute personnelle, il a dû se faire quelque confusion dans leurs idées. Né de parents hébreux, nourri dans lés traditions de la secte des pharisiens, zélateur passionné de la religion de ses pères, Saul ne connaissait qu'une chose : pratiquer la Loi et sévir contre ceux qu'il accusait de vouloir la détruire. Ni son éducation, ni son caractère, ni ses actes antérieurs, ni ses dispositions présentes, rien n'autoriserait à supposer qu'un changement quelconque se ffit produit dans son âme avant la vision céleste, alors même que le témoignage formel de TApôtre n'enlèverait pomt à une pareille conjecture toute espèce de fondement.
Or, cette hypothèse une fois détruite, le carac^re miraculeux de la conversion de saint Paul subsiste dans toute
sa force. Comment le persécuteur acharné des chrétiens a-t-^il été transformé subitement en disciple fervent de Jésus-Christ? Le problème demeure sans solution pour ceux qui s'obstinent à méconnaître dans « l'étrange événement » une intervention divine. Ici, M. Renan appelle à son aide tous les fluides impondérables, à l'exclusion du magnétisme, la lumière, la chaleur et l'électricité. A-t-il mieux réussi dans le choix des causes extérieures qui auraient amené, selon lui, « l'un des faits les plus impor-tants.de l'histoire de l'humanité?» C'est ce qu'il nous reste à examiner.
Nous l'avons dit : la conversion de saint Paul est rapportée dans les Actes à trois reprises différentes, une fois par saint Luc, deux fois par l'Apôtre lui-même, et à de grands intervalles. Raccourci ou allongé suivant les circonstances, le récit demeure identique au fond. Parti de Jérusalem dans les dispositions les plus hostiles aux chrétiens, il le dit formellement, Saul arrive avec ses compagnons aux environs de Damas, vers le milieu du jour. Tout à coup, une lumière plus éclatante que celle du soleil brille autour d'eux. Ils sont tous jetés par terre, et Saul entend une voix qui lui dit en langue hébraïque : « Saul , Saul, pourquoi me persécutes-tu ? 11 t'est dur de regimber contre l'aiguillon. )i Saul demande : « Qui êtes-vous. Seigneur ? >i Et le Seigneur répond : « Je suis Jésus de Nazareth que tu persécutes. Lève-toi, va à Damas 5 et là on te dira tout ce qu'il faut que tu fasses. » Suit l'investiture de l'apostolat donnée par le Seigneur au plus violent ennemi des chrétiens. Les compagnons de Saul voient la lumière, entendent la voix, mais sans la comprendre. Quant à lui, frappé de cécité, il se laisse conduire par eux jusqu'à Damas, où il reste trois jours, au bout desquels, par l'imposition des mains d' Ananie, il recouvre la vue aussi subitement qu'il l'avait perdue. Saos tarder davantage il de-
mande le baptôme, et le christianisme a conquis son plus ardent apôtre (1).
On le voit, rien n'est plus net ni plus précis que cette relation (2). C'est bien une véritable apparition de Jésus- Christ que saint Paul entend nous donner comme motif déterminant de sa conversion sur le chemin de Damas. Cela posé, a-t-il pris pour une vision réelle ce qui n'était qu'un pur effet de son imagination? M. Renan le suppose, et il croit avoir, pour penser ainsi, un motif tout personnel: c'est qu'il a eu naguère un accès de fièvre pernicieuse, accompagné de transport au cerveau (3). Certes, nous ne voulons pas nier que l'honorable membre de l'Institut n'ait éprouvé un accident de ce genre : sa parole nous suffit. Mais qu'il nous permette de lui signaler la différence des deux cas. D'abord, que M. Renan ait eu des hallucinations à Byblos, ce n'est pas précisément une raison pour qu'il en prête à saint Paul. Il n'y a pas entre les deux personnages une ressemblance telle qu'ils ne puissent différer au moins par un trait. Ensuite, les hallucinations de M. Renan à Byblos n'ont exercé, fort heureusement, aucune influence sur sa vie : c'est un accident qui n'a pas laissé de trace, et le voyageur est resté, en sortant de là, ce qu'il était auparavant. Une bonne nuit avait suffi pour lui calmer les nerfs, et tout a été oublié. Dans ces limites, une hallucination passagère, amenée par un accès de fièvre, se comprend sans la moindre peine ; c'est un épisode de voyage très-insignifiant, et bon tout au plus à être
(1) Les Apôtres, ix, 1-18; xxii, 6-16; xxvi, 12-10.
(2) M. Renan aflSirme néanmoins o que les souvenirs deTApAtre h cet égard paraissent avoir été assez confus (p. 182). » Il n'y a ici de confusion que dans les idées d'un homme capable d'écrire une telle ligne après avoir lu les chapitres xxii et xxvi des Actes,
(3) Les Apôtres, 180, note 1; 182, note 1.
mentionné au bas d'une page dans un roman. Mais il n'en est pas de même pour saint Paul. L'événement du chemin de Damas a été le fait capital de sa vie, le principe de sa conversion, l'origine et la base de son apostolat. Cette vision céleste a décidé de tout son avenir : c'est elle qui lui a donné la force de rompre avec son passé, de répudier des traditions auxquelles 3 ét^t si fortement attaché, de s'exposer à la fureur et aux violences de ceux qu'il allait exaspérer par un changement si brusque et si radical. Dans tout le cours de sa carrière, saint Paul n'a cessé de s'appuyer sur ce fait, soit pour rendre compte de sa conversion aux Juifs qui le trsûtaient de renégat, soit pour défendre sa mission et son autorité contre ceux qui lui contestaient son caractère d'apôtre. On peut dire que cette affirmation a été Fâme de da vie, et de quelle vie ! N'oublions pas les épreuves sans nombre auxquelles sa foi a été soumise. Jamais une hallucination d'un moment n'aurait pu tenir conti^e une telle continuité de persécutions et de souffrances. Il faut lire la 2* Epitre aux Corinthiens, pour voir par quel crible a passé la conviction de cet homme, flagellé cinq fois par les Juifs, battu de verges trois fois, malgré son privilège de citoyen romain, lapidé à Lystres au point qu'on la crut mort, enchaîné et mis en prison à sept reprises différentes avant son martyre, etc., etc. (1). Or, je le répète, la vision du chemin de Damas a été le principe de sa force ; elle est restée sa consolation et son soutien au milieu de tant d'attaques et de tourments. Il invoque sans cesse cet argument décisif, dans la !'• Epître aux Corinthiens comme dans l'Epltre aux Gâtâtes, chaque fois qu'il est obligé d^établir sa propre autorité (2). Donc,
(1) 2* aux Cor. ix, 24-27.
(2) !'• aux Cor. y ix, 1 : « N'ai-je pas vu Jésus-Christ Nôtre- Seigneur?... » XV, 8. « Et enfin, après tous les autres, il s'est fait voir aussi à moi, comme h ravorton... » GaL, j, 15, 16.
ce fait capital, il a dû rexaininer attentivement, le repasser dans son esprit, discuter ses souvenirs, pour voir s'il n'avait pas été la dupe de son imagination : une croyance si persistante, si contraire à ses préjugés antérieurs, n'a pu être que le fruit d'une conviction profonde et réfléchie. Il ne suffit pas de dire que saint Paul « a été en proie à des hallucinations sur le chemin de Damas ; » il faut aller plus loin dans cette supposition et soutenir que ce haut et puissant esprit, « médiocrement mystique (1) , » d'après M. Renan, a été halluciné toute sa vie : halluciné, quand, sur la foi de l'apparition céleste, il recevait le baptême à Damas, après y être allé dans le but de venger la loi mosaïque; halluciné, lorsque, vingt-quatre ans plus tard, il racontait aux Juifs de Jérusalem sa merveilleuse conversion ; halluciné, quand il répétait les mêmes détails devant le roi Agrippa; halluciné, lorsqu'il écrivait dans ce sens aux Corinthiens et aux Galates ; halluciné toujours et partout. Or, une hallucination habituelle, permanente, c'est de la folie. Eh bien, est-ce un fou qui a écrit TEpître aux Romains? Qui oserait le dire sans folie? Et pourtant c'est là qu'il faut en venir pour prétendre que saint Paul est resté toute sa vie sous le coup d'une commotion cérébrale qui lui avait fait envisager un accès de fièvre pernicieuse comme une révélation divine.
Mais prenons l'affirmation à son point de départ. Saul ne se trouvait pas seul sur le chemin de Damas. Ses compagnons, chargés d'exécuter conjointement avec lui la commission du grand-prêtre, étaient là pour redresser son erreur. Si tout s'était réduit à une hallucination de Saul, ils auraient pu lui dire : Vous avez cru voir une lumière, entendre une voix; mais, en réalité, vous n'avez ni vu ni entendu; il ne s'est rien passé d'extraordinaire. De deux
(2) Les Apôtres, 210.
choses Tune : ou les compagnons de saint Paul ont été convertis comme lui par le fait miraculeux qu'il raconte, et alors leur témoignage fortifie le sien ; ou bien ils sont restés incrédules, et, dans ce cas, leur incrédulité devait le porter à réfléchir et à examiner avec d'autant plus de soin ses propres impressions. 11 y a plus : « le singulier, l'étrange événement » du chemin de Damas a été suivi de faits non moins singuliers ni moins étranges. Un chrétien de Damas reçoit du Seigneur l'ordre de se rendre vers le persécuteur acharné de la foi ; une vision avertit Saul de cette visite ; le nouveau converti recouvre la vue instantanément par l'imposition des mains d'Ananie (1). Il est facile de dire, pour se tirer d'embarras : a Saul crut Toir Ananie... il se crut guéri... de petites écailles tombèrent, dit-on^ de ses yeux (2). » Mais tout cela n'est pas sérieux. On n'est pas guéri subitement d'une cécité par le fait seul qu'on croit l'être. Sur ce point, aucune illusion n'est possible. Ou le fait est vrai, ou narrateurs, témoins et acteurs, tous s'accordent à nous tromper (3) ; et, comme M. Renan le faisait remarquer autrefois, Starck avait quelque raison de dire aux demi-rationalistes : « Vous vous tireriez plus facilement d'affaire en disant que personne ne connaît les drôles qui racontent de pareilles aventures; que ce sont d'insignes menteurs ; et que tout ce qu'on allègue en faveur de leur probité est un conte en l'air (A). »
Strauss, à qui M. Renan doit les hallucinations qu'il prête à saint Paul, Strauss prétend qu'une croyance à
(1) Actes des Apôtres, ix, 10, 18.
(2) Les Apôtres, 185.
(3) C'est saint Paul lui-môme qui raconte sa guérisoa înstaatanée : « Et moi, au même instant, je le regardai. {Ades^ xxii, 13.) » M. Renan appelle la privation de la vue « une maladie nerveuse (p. 185). » C'est une médecine d'un nouveau genre à Tusage des romanciers.
(4) Liberté de Penser, art. du 16 avril 18/i9.
quelque vision céleste pouvait facilement résulter de l'état d'exaltation où se trouvait Saul en allant à Damas (1). a L'Apôtre, ajoute M. Renan, nous apprend lui-même qu'il était sujet aux visions (2). » Permettez : dans sa deuxième Epître aux Corinthiens (xii, 1 et ss), saint Paul nous parle des révélations dont il fut favorisé postérieurement à sa conversion ; mais pas une syllabe n'insinue qu'il ait eu ou cru avoir une visiop quelconque avant celle du chemin de Damas. N'intervertissons pas l'ordre des temps : c'est l'état moral du pharisien Saul qu'il s'agit de considérer, et non la situation exceptionnelle où la grâce divine a mis plus tard le grand Apôtre* On nous dit que a Paul était sous le coup de la plus vive excitation, que l'exaltation de son cerveau était à son comble (3). » D'abord, ni Strauss, ni M. Renan n'ont reçu aucun nouveau détail concernant cette exaltation : tout ce qu'ils savent comme nous, c^est que le zélateur passionné de la loi de Moïse marchait vers Damas pour y persécuter les chrétiens* Mais admettons que ce zèle fanatique fût capable d'amener une hallucination. Dans quel sens la vision aurait-elle dû se produire ? Consultons à cet égard les lois de la psychologie. Elles nous diront que,. d'après le cour» naturel des choses, la vision se serait produite, sans le moindre doute, dans le sens des idées de Saul, de ses passions, de ses préjugés, des sentiments et des dispositions de son âme. On comprendrait dans ce cas une apparition de Moïse, d'Elie, de quelque personnage de l'ancienne loi, annonçant k ce nouveau Phinées la colère de Dieu contre les chrétiens, et lui commandant de poursuivre sans pitié cette nouvelle secte qui menaçait les Juifs dans ce qu'ils avaient de plus cher et de
(i) Dos Leben Jesu, p. 3(^3, Leipzig, i86/i.
(2) Les Apôtres, 182.
(3) Ibid., 176, 181.
plus sacré. Voilà ce que les ardeurs d'une imagination échauffée auraient dû lui représenter, dans Thypothëse d'une hallucination (1). Mais une vision directement contraire à l'état de son âme, aux tendances de son esprit et à ses préventions ; une apparition de ce Jésus de Nazareth, qu'il regardait comme un imposteur et un blasphémateur justement condamné à mourir sur une croix ; une pareille apparition au moment même où Saul, tout préoccupé de l'exécution de son mandat, s'apprête à persécuter les chrétiens avec le plus de chaleur et de violence, cela ne se comprend point : c'est un effet tout opposé à la cause qu'on voudrait imaginer; c'est le renversement complet des lois psychologiques; et lors même que le témoignage de l'Apôtre, son affirmation si nette et si constante, jointe au caractère et aux conséquences du fait, ne rendraient pas une illusion de ce genre absolument incroyable, l'état d'âme de Saul suffirait pour en démontrer la haute invrai^ semblance, disons mieux, l'impossibilité.
Nous avons vu que M» Renan attribue à un accès de fièvre pernicieuse, accompagné de transport au cerveau, ce qu'il appelle les hallucinations de saint Paul. Pour être juste, nous devons ajouter que, par une mesure de précaution dont il faut lui savoir gré, il se sert, contre son
(1) Strauss a très-bien entrevu la conséquence toute naturelle qu'on devrait tirer de Tétat moral de Saul, dans Thypothèse d'une hallucination, a A vrai dire, écrit-il, on pourrait croire que de pareilles dispositions auraient dû amener une vision de Moïse ou d'Elie, plutôt qu'une apparition du Christ {Dos Leben Jesu, p. 303.) » Mais le panthéiste allemafld écarte cette réflexion si sensée, pour se rejeter sur là supposition imaginaire d'un changement intervenu dans les convictions de Saul, antérieurement à la vision du chemin de Damas. Or, comme nous l'ayons démontré, les déclarations expresses de saint Paul détruisent ces copjectures, dont le moindre défaut serait d'ailleurs de ne reposer sur aucun fondement.
habitude, du moi peut-être (1) : ce qui lui laisse des ouvertures pour imaginer quantité d'autres accidents ou maladies. Ici, tous les éléments de la nature vont se réunir pour accabler le pauvre voyageur; et s'il en sort vivant, ce ne sera pas la faute du romancier. D*aborâ, a à ce qt/il paraît, Saul avait les yeux enflammés, peut-être un commencement d'ophthalmie (2) . » Sur quoi on nous renvoie kAct. IX, 8, 9, 18; xxu, 11, 13. En vérifiant les textes, on y trouve bien que saint Paul a été frappé d'aveuglement par suite de l'apparition céleste; mais que, déjà auparavant, il ait eu un commencement d'ophthalmie, c'est un détail inédit que M. Renan vient d'apprendre tout récemment de l'Apôtre lui-même ou de l'un de ses compagnons. Sur ces entrefaites un orage se forme dans les flancs de l'Hermon. A vrai dire, M. Renan n'a pas de renseignements bien positifs sur cet orage, qui ne lui parait que vraisemblable (3) ; mais, en attendant de plus amples informations, il aurait tort de ne pas le tenir pour certain. Car, l'on comprend tout de suite l'importance capitale de ce rassemblement de nuages. Gomme saint Paul était arrivé à l'âge de trente ans sans avoir jamais vu d'orage, il devait tout naturellement prendre le premier éclair venu pour une lumière extraordinaire, et se convertir sans plus tarder. Donc l'orage approche ; le tonnerre gronde, et, à quelque roulement plus prolongé que les autres, Saul croit entendre ces paroles : a Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? » Non pas précisément que l'orage se crût persécuté : c'était une illusion, mais « il était naturel que Paul prêtât à la voix de l'orage ce qu'il avait dans son propre cœur (4). » Arrive enfin un coup de soleil pour achever la conversion du
(1) Les Apôtres, 179.
(2}Ibi(L,i79.
(3) IbicL, 181.
(d) Ibid, 181.
voyag(ïur. A cet endroit du récit, je m'imagine que tout lecteur tant soit peu attentif aura été tenté d'interrompre l'auteur pour lui dire : Pourquoi donc avez-vous tant retardé l'effet des rayons solaires? Vous avez fait passer Saul par les « âpres et brillantes régions de la Gaulonitide et de riturée ; » c'est dans cette plaine, » dévorée par le soleil, » qu'il eût fallu placer le fameux coup, et non pas « sous les frais ombrages des jardins de Damas (1). » — J'y avais bien pensé, répond le romancier, mais il me fallait transporter le coup de soleil sous « les frais ombrages des jardins de Damas, » autrement la conversion de saint Paul restait inexpliquée ; et d'ailleurs, il y avait un orage ce jour-là. — Oui, sans doute, il y avait un orage ce jour-là ; mais d'ordinaire, quand le ciel est sombre etchargé de nuages, le soleil ne brille que par son absence : ce n'est pas tout à fait le moment pour lui prêter une action si foudroyante. — Votre observation ne manque pas de justesse, reprend l'auteur ; seulement, vous ne considérez pas assez qu'en Orient les orages ont un caractère tout particulier. On y reçoit des coups de soleil alors même que le soleil ne brille pas. Du reste, s'il vous répugne d'admettre ce phénomène assez étrange, je l'avoue, vous avez toujours le choix entre un accès de fièvre pernicieuse avec transport au cerveau, un éclair suivi d'un long éblouîssement et une commotion cérébrale produite par un éclat de foudre (2). Et, enfin, si vous n'êtes pas satisfait, vous devez vous rappeler qu'un petit hasard nous a suffi pour expliquer la résurrection de Jésus-Christ. De même, « quelque circonstance insignifiante aux yeux de tout autre dut suffire pour mettre Saul hors de lui (8) , » et par conséquent pour
(t2) Ibid., 182.
(3j Ibid., 182.
rendre compte « d'un des faits les plus importants de l'histoire de Thumanité (1). »
Quelles pauvretés ! Un accès de fièvre pernicieuse peut* étre^ une inflammation d'yeux à ce qu'il paraît, un orage qui n* est pas invraisemblable, un coup de soleil /?eM impartant ^ et, pour tout résumer, une circonstance insignifiante j voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer « l'événement étrange qui a exercé une si grande influence sur la foi du monde (2). » Laissons là ces pages burlesques, et finissons par l'analyse des sentiments que l'auteur prête au nouveau converti* Si Paul ne retourna pas de suite à Jérusalem, c'est, dit M. Renan, que u sa position auprès des douze aurait eu quelque chose de délicat (3). » Il me semble pourtant qu'il n'est pas difficile de trouver une raison bien plus simple et plus naturelle. Comment veut-on que l'Apôtre ait pu avoir un seul instant l'idée de retourner immédiatement à Jérusalem, lui qui venait d'en sortir avec une commission du grand-prètre pour sévir contre les fidèles de Damas? C'eût été s'exposer à une mort certaine et exciter en pure perte la fureur des Juifs jusqu'au paroxysme. Si quelque chose devait nous étonner, c'est qu'il ait osé y reparaître trois ans après, à une époque où le souvenir de sa défection était encore assez récent Aussi ne fallut-il rien moins que le désir de voir le chef du Collège apostolique pour le décider à retourner dans une ville où sa conversion avait allumé contre lui tant de haines* Car il ne saurait y avoir le moindre doute sur le motif de ce voyage ; saint Paul l'indique expressément (A), et M. Renan ne le
(i) Les Apôtres, 177.
(2) Ibid., 178.
(3) Ibid., 187.
(A) Ep. aux Gai; i, 18 : « Ensuite, après trois ans, je vios à Jérusalem pour voir Pierre, et je demeurai avec lui quinze jours. »
conteste pas : « Le désir de voir Pierre s'était éveillé en lui. II recoîinaùsaù son autorité et le désignait, comme tout le monde, du nom de Képha^ la pierre (1). » Pourquoi donc nous parlez-vous de violences, d'inflexible personnalité, de nombreux déchirements que ce disciple insoumis aurait causés dans l'Église (2) ? » En vérité, vous forgez des anecdotes pour mystifier le lecteur. Que le persécuteur acharné des chrétiens, transformé en apôtre, ait pu trouver dans l'origine quelques défiances chez les fidèles de Jéru* salem^ « qui l'avaient vu si enragé, si cruel, si ardent à pénétrer dans les maisons, à déchirer le secret des familles pour chercher des victimes (8), » une telle réserve de leur part n'a certainement rien qui doive nous surprendre. Mais ces préventions si naturelles, si bien motivées par les antécédents de Saul, se dissipèrent très-vite devant l'évidence des faits. C'est saint Paul lui-même qui nous l'apprend : « Les Églises de Judée> écrit-il aux Galates, glorifiaient Dieu à mon sujet (A). » M. Renan se garde bien de citer ce texte, qui. aurait suffi à lui seul pour convaincre ses lecteurs du soin qu'il prend de les induire en erreur. On voudrait « mettre une sorte de mur entre les Apôtres et Paul (5) ; » mais ce mur n'a jamais existé que dans l'imagination de M. Renan. Quand le nouveau converti retourne pour la première fois à Jérusalem, chez qui va-t-il demeurer ? « Il demeurait, ce semble, dans la maison de Pierre, nous dit M* Renan (6). » Personne n'a jamais parlé du reste des Apôtres avec plus de respect et de véné*
(1) Les Apôtres, 207.
(2) IbicL, 186, 213.
(3) Ibid., 207.
(4) Ep. aux Gai., i, 2û.
(6) Ibid, 207.
ration que saint Paul. 11 ne songe pas un instant à séparer son autorité d'avec la leur, sachant bien que l'une et l'autre émanent d'une même source. Pour défendre son caractère d'apôtre contre les sectaires de la Galatie qui le contestent, il leur oppose qu'il est en communion avec Jacques, Pierre et Jean, qu'il appelle les colonnes de rÉglise (1). Il assigne la première place dans l'Église aux Apôtres, qui sont pour lui, avec les prophètes, les fondements jle l'édifice chrétien (2). Les Apôtres sont ses frères, des hommes qui, par leurs œuvres, rendent gloire à Jésus-Christ (3). a Cet orgueilleux, comme l'appelle H. Renan dans ce style qui peint à la fois l'écrivain et son œuvre, cet orgueilleux va jusqu'à se nommer a un avorton, le moindre des Apôtres, un homme qui ne mérite pas d'être appelé apôtre, parce qu'il a persécuté l'Église de Dieu (A). » Sans doute, quand les sectaires méconnaissent son autorité, il affirme, et avec raison, qu'il tient sa mission de Jésus-Christ, et non pas des hommes ; qu'il a travaillé autant et plus que les autres, lui, ou plutôt la grâce de Dieu qui est en lui. Mais, en prouvant à ses détracteurs qu'il avait répondu à un appel direct du Fils de Dieu, sans l'intermédiaire d'aucun homme, Paul ne diminuait pas plus la dignité de ses frères dans l'apostolat, que ceuxci ne songeaient à rabaisser la sienne.
Parmi les plaisanteries de M. Renan, la plus naïve est sans contredit celle qui tend à faire de saint Paul le fondateur du protestantisme (5). Si, parmi les Apôtres, il en est un qui ait appuyé avec force sur le principe de Tau-
Ci) Ep. aux GalL, ii, 9
(2) Ep. aux Ephés., ii, 20; iv, 11.
(3) 2« aux Cor,, vm, 23.
(Ix) !•• aux Cor., xv, 8, 9.
torité doctrinale, sur la nécessité de se soumettre aux pasteurs légitimes en matière de foi, c'est assurément saint Paul. Est-ce que vraiment « le chrétien dégagé de toute autorité » a fait son entrée dans le monde avec Tbomme qui disait aux préposés de l'Église d'Éphèse : « Veillez à tout le troupeau sur lequel TEsprit-Saint vous a établis évêques pour gouverner l'Église de Dieu (1)? » Entendaitil laisser à chacun la liberté de prêcher l'Évangile à sa façon, lui qui écrivait aux Galates : « Si un ange du ciel vous évangélisait autrement que nous vous avons évangélisés, qu'il soit anathème (i, 8)? u Reconnaissait -il à chaque fidèle le droit de se former une croyance particulière, individuelle, différente de la croyance générale de l'Église, lui qui, dans l'Épltre aux Galates, défendait les hérésies sous peine de damnation (v, 20, 21) ; lui qui écrivait aux Romains : «Je vous prie d'observer ceux qui font des dissensions contre la doctrine que vous avez apprise, et de vous éloigner d'eux (xvi, 17) ; » et aux Corinthiens : « Je vous conjure tous d'avoir un même langage, de ne pas souffrir de schismes parmi vous, d'être tous unis ensemble dans une même pensée et dans un même sentiment (i, lOj ? » Dégageait-il le chrétien de toute autorité quand il écrivait aux Éphésiens : « Dieu lui-même a donné à son Église quelques-uns pour être apôtres, d'autres pour être prophètes..., afin qu'ils s'appliquent aux fonctions de leur ministère jusqu'à ce que nous parvenions tous à l'unité de la foi, et afin que nous ne soyons pas comme des enfants flottants, et que nous ne nous laissions pas emporter çà et là à tout vent de doctrine (2) ?» Ou bien regardait-il
(1) Actes des Apôtres, xx, 28.
{V) EjK aux Eph., IV, 11. Nous ne parlons pas des Épîtres à Timothée et à Tite, lesquelles traitent ex professa de Tautorité doctrinale et du gouvernement ecclésiastique.
— no —
rÉcriture-Sainte comme Tunique règle de foi, lui qui prêchait TÉvangile avant que la plupart des écrits du Nouveau-Testament eussent été composés? Attribuer à saint Paul un pareil système, c'est une de ces énormités qui dépassent toute limite, mais qui, du reste, ne sont nullement déplacées dans un ouvrage où l'on prétend expliquer la conversion du grand Apôtre de la manière que nous venons de voir.