PEUPLES DE CHANAAN
Le chapitre 33, v. 5-48, récapitule les divers lieux de campements des Israélites depuis la sortie d'Egypte. Ces stations sont au nombre de 41 et comprennent une durée de quarante années. Je. vais en donner la liste, en mettant en regard le détail des divers renseignements relatifs à quelques-unes de ces stations, et fournis précédemment par \ Exoàe et les Nombres. Ces renseignements de la deuxième colonne mentionnent quinze stations seulement ; ils ne concordent avec ceux de la première colonne que sur quelques points, et présentent de nombreuses lacunes, qui, si elles ne constituent pas proprement des contradictions, jettent au moins beaucoup de confusion et d'incertitude sur la marche des Israélites :
CAMPEMENTS DES ISRAELITES
Exode,
Soccolh Ch. 12, V. 37.
Etham Ch. 13, v. 20.
Magdalum Ch. 14, v. 2.
Mara Ch. 1 5, v. 23.
Elim • Id. V. 27.
Kords de la Mer Rouge.
Désert de Sin Ch. 16, v. 1".
Daphca.
Mus.
Raphidim , Ch. 17, v. 1".
Désert du Sinaï Ch. 19, v. 1 et 2.
Nombres.
Sëpulcres de concupiscence. C. 10,v. Iletl2,elc. 11 , v. 3\.
Haséroth Ch. 11, v. 35.
Relhma.
Remmompharès.
Lebna.
Ressa.
Céélatha.
Sépher.
Aradâ.
Macéloth.
Thahath.
Tharé.
Methca.
Hesmona.
Mosérolh.
Bénéjaacan
Gadgad.
Jdlébalha.
Hébrona.
Asiongaber.
C»^*'^ Ch. 13, V. 27,etch. 20, v. l.
^^^ Ch. 20, V. 22.
Salmona.
Phunon.
Obolh Ch. 21, V. A et 10.
Jiéabarim Id. v. 11.
Dibongad.
Helmondéblathaïm.
Abarim.
Moab, bords du Jourdain. . . Id. v. 20.
Le verset y^ du chapitre 16 de VJUxode fait aller les Israélites d'Élim au désert de Sin, sans mentionner le campement sur les bords de la Mer Rouge. Le verset P^ du chapitre 17 les fait aller du désert de Sin à Raphidira, sans mentionner les can>pements de Daphca et d'Alus. Les versets 11 et 12 du chapitre 10 et les versets 34 et 35 [34] du chapitre 1 1 des Nombres les font aller du Sina! à la solitude de Pharan, appelée aussi les sépulcres de concupiscence, et de là à Haséroth; mais ensuite, au chapitre 13, v. 27, et au chapitre 20, v. 1 ot 22, on trouve les campements de Cadès et de la montagne de Hor, sans que, da«s les cliapitres intermédiaires, il soit fait aucune mention des 18 lieux de campements qui sont comptés entre Haséroth et Cadès dans le chapitre 33 (1). Il faut remarquer que ces 18 stations comprennent l'espace de 38 ans, c'est-à-dire des 19/20 du temps pendant lequel les Israélites ont été errants, puisqu'il est dit qd'ils partent du Sinaï pour la solitude de Pharan le 20® jour du 2^ mois de la 2^ année, et qu'ils vont de Cadès à la montagne de Hor dans la 40^ année (ch. 33, v. 38); en sorte que le narrateur sacré nous laisse ignorer complètement ce que fit cette
(!) Au Deuiéronomey ch. iO, v. 6 et 7, il est fait mention des quatre stations de Moséra (Moscroth), Dénéjaacan, Gadgad etJéléhatha; mais le verset 6 fait aller l6.s Israélites de BéDéjaacan à Moséra, taudis que le ch. 33 des Nombres les fait aller de Moséroth à Bénéjaacan.
immense multitude dans le désert pendant un si long espace de temps. Les versets 4 et 10 du chapitre 21 le> font aller de la montagne de Hor à Oboth, sans mentionner les campements de Salmona et de Phunon. Enfin les versets 11-20 les font aller de Jiéabarim au pays de Moab, sans mentionner les campements à^ Dibongad, Helmondéblathaïm et Abarim, mais en mentionnant six autres stations, Zared, Arnon, le Puiu, Mathana, Nalialiel et Bamoth, dont ne parle pas k chapitre 33.
Dans ce dernier chapitre, v, 51-56, Jéhovah ordonne aux Israélites d'exterminer les peuples de la terre Je Chanaan, où il promet de les introduire. Ces recommandations sont renouvelées plus loin dans le Deutii"nome, ch. 7, v. 2, ch. 12, v. 2 et 3, ch. 20, v. 16 et 17, ch. 23, V. 6, ch. 25, v. 19, et ch. 31, v. 3-5. Il y est expressément défendu de faire aucun traité avec ces peuples, de leur accorder aucune paix, et même d'en avoir aucune pitié. Ainsi voilà um guerre a toute outrance, a feu et a sang, irréconciliable, commandée tii peuple de Dieu. Je viens d'employer les paroles mêmes de Bossuet, qui, loin de désavouer cette horrible guerre, la cite au contraire pour rédification de sou royal élève (1). Attribuer à Dieu dq pareilles choses, c'est attribuer à l'Etre infini en perfections, les goùl^ sauvages, le langage farouche et l'impitoyable cruaulr^ de ces conquérants qui ont été les plus grands fléaux dt l'humanité.
On croit pallier l'odieux de ces massacres en disant que c'était ainsi que la guerre se faisait dans les temps
(1) Politique tirée des propres paroles de V Écriture sainte, livre $. art. 1, proposition 2, lomc VII, Paris, 1744. L'article 1" du 9« li^re traite de la guerre et de ses justes motifs, et c'est au début ménx de ce qu'il a à dire sur les justes motifs de la guerre, que Tillustrf prélat cite les prescriplious des cliapitres 7 et 23 du Deutérmuftme,
anciens, et que les mœurs des Hébreux devaient se ressentir de la barbarie de leur époque. Singulière justification! Si les Hébreux nous étaient présentés comme un peuple ordinaire, si surtout leur législateur religieux nous était donné pour un simple mortel, personne ne s'étonnerait qu'ils eussent été de leur temps et que la grossièreté des sentiments et de la morale d'alors fût traduite dans leurs actes. Mais telle n*est pas la question, puisqu'il s'agit ici d'actes que l'on nous dit inspirés et prescrits par Dieu même; nous avons beau y ramener nos adversaires, ils feignent toujours de ne pas comprendre nos griefs à cet égard : « A tout prendre, dit l'abbé Guénée, et à contempler ^ l'histoire des Juifs comme l'histoire de tout autre « peuple, on trouvera que les uns et les autres se sont « conduits à peu près de même. Dans ces temps reculés, - le célibat était rare, la polygamie presque univer- • selle : la navigation n'était pas assez étendue pour «* nuire à la propagation ni pour mener des colonies « dans les plages lointaines. Dès qu'un peuple se trou- ** vait trop serré dans son pays, il se jetait sur un autre " et tâchait de s'établir : la force et la violence em- « ployées par la nécessité étaient les seuls droits que ** l'on connût. Quel autre droit Virgile prète-t-il à ** Énée, avec ses dieux fugitifs, quand il détrôna ^ Turnus, ravit Lavinie et s'établit en Italie ? Dépouil- •• Ions son histoire des prestiges enchanteurs de la ** poésie, et voyons ce qui en reste. Romulus ne traita •* pas autrement les villages qui bordaient le Tibre, que •* Moyse ceux d' Arnon et de Jaboc (1). »» Soit. Qu'il demeure donc bien entendu, de l'aveu même de nos adversaires, que le peuple élu se comporta, sous la conduite de son Dieu, comme les autres peuples de Taiitiquité, qui ne connaissaient en fait de droits que
'!) Lettres de quelques juifs, etc., lome !«', Paris, 1781.
la force et la violence, et que Moyse, â*qui nous devons adjoindre son successeur Josué, fut, dans la Palestine, ce que fut Romulus sur les bords du Tibre. Mais cela revient à dire que le Dieu dont le peuple hébreu étail censé exécuter si ponctuellement les ordres sanguinaires^ était un Dieu barbare, taillé de mains d*hommes et d'hommes cruels. Les chrétiens ayant adopté ce Dieu-là, il ne faut pas s'étonner en voyant jusqnoii vont ceux d*entre eux qui sont conséquents à leur^ principes, en entendant, par exemple, Bossuet prononcer les paroles que je citais tout à Theure ou encore célébrer en ces termes la révocation de Tédit àe Nantes : « Épanchons nos cœurs sur la piété de Loui.s. « Poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons •< à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, i <« ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlema^e, ce. H que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le *• Concile de Chalcédoine : Vous avez affermi la foi, •* TOUS avez exterminé les hérétigues; c'est le digne oh- *• trage de votre règne, c'en est le propre caractère. •* Par vous l'hérésie n'est plus : Dieu seul a pu faire •* cette merveille. Roi du ciel, conservez le Roi de I « terre : c'est le vœu des églises, c'est le vœu de* •* évêques (1). »» Sans remonter jusqu'aux Pères ti:
(r> Oraison funèbre du chancelier Lclellicr, tome VIH, V^n- 1744. Plusieurs auteurs rapportent qu*à Tépoque de ses revers, . Hoi de la terre, rextcrminatcur des hérétiques, se serait un j*>> écrié : « Gooime Dieu me traite après tout ce qrej'al fait pour (m' Que ce monarque ait été souvent aveuglé par les adulations J ^ poètes, des liistorions et des orateurs sacres eux-mêmes, cela n''pas douteux ; mais qu'il ait pu Tètre au point d'accuser /e iUkt ci ciel d'ingratitude et d'en parler comme il eût fait d'un potentat ses voisins, à qui il eût rendu quelques services, cela rac seit»\ ;l tcUcmcnl délirant que j'aurais bien envie de tenir l'anecdote po-.i suspecte. Mais on pourrait me demander où je place la Jimiic croyable quand il s^agit de l'orgueil d'un Louis XIV.
Concile de Chalcédoine, tenu en 451 contre Eutychès, Bossuet aurait pu trouver plus près de lui de pareilles traditions de fanatisme religieux et en inspirer son éloquence. Il aurait pu citer, par exemple, les évêques de la province de Sens, assemblés à Paris en 1527 et 1528 sous la présidence du cardinal du Prat, digue précepteur et chancelier de François P*". Ces prélats, non contents d'anathéraatiser les réformés, invoquent toutes sortes de motifs, spirituels et temporels surtout, pour exhorter les princes chrétiens à renouveler contre les hérétiques et leurs écrits, les anciens édits d'extermination (1).
On entend souvent des gens mêmes qui ne croient pas au christianisme tenir ce langage : « A quoi bon « rappeler les erreurs d'époques qui ne peuvent « plus renaître? Que sert de s'indigner des crimes d'un •• fanatisme qui n'est plus de notre temps? Est-ce que ** les lumières actuelles et l'adoucissement général des ** mœurs permettraient môme aux plus exaltés et aux - plus audacieux de nos jours, de renouveler les per- « sécutions religieuses, et n'est-il pas sage d'en couvrir u la mémoire d'un voile plutôt que de l'exhumer comme M un avertissement donné à un siècle qui n'en a que «< faire? " Il y a, dans ce langage, une apparence de prudence, qui cache un grand fonds d'étourderie et une grande ignorance du cœur humain. Le fanatisme religieux est essentiellement persécuteur; si on le laissait faire, il redeviendrait bientôt, malgré l'adoucissement général des mœurs, aussi cruel qu'il a pu l'être aux plus mauvais jours des temps de ténèbres. Il se publiait na-
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{i) Ad j/rincipes chrislianos exhorlatio ut elahorenl pro hœreliùs cjcterminandis. Concile provincial de Sens, Colleclion drs concile <, lome XXXIV, Paris, 164i. Dans une noie du chapitre 4 de la \^ partie, j'ai indiqué quelques-uns de ces anciens édits des princes très^ chrétiens, que des évêques voulaient encore au xvr siècle faire remettre en vigueur»
guère à Paris un journal, parfaitement vu à Rome, et dans lequel une partie du clergé de France trouvait toute préparée sa suffisance quotidienne de théologie, de morale, d'histoire et de politique : ouvrez Y Univers religieux; vous y lirez ce qui suit, signé du rédacteur en chef : « L'hérésiarque, examiné et convaincu par •• l'Église, était livré au bras séculier et puni de mort. « Iiie7i ne m'a jamais semblé plus naturel et plus néces- « saire. Plus de cent mille hommes périrent par suite « de l'hérésie de Wiclef ; celle de Jean Huss en fit périr « plus encore ; on ne peut mesurer ce que Thérésie de «* Luther, a fait couler de sang, et ce nest pas fini. « Apris trois siècles nous sommes à la teille d'un recom- « mencement (1). »• M. Louis Veuillot transcrit ensuite ces paroles qu'il avait écrites, en 1838 : « Pour moi, « ce que je regrette, je Vatoue franchement^ c'est quon •* n ait pas brillé Jean Huss plus tôt y et qu'on n ait pas « brûlé Luther; c'est qu'il ne se soit pas trouvé quelque « prince assec pieux et assez politique pour mouvoir une « croisade contre les protestants. »» Après cette citation, il ajoute : ^ Ce que j'écrivais en 1838,^6 le peme « encore, »» Les abonnés de V Univers n'ont pas senti le besoin de déclarer que telle n'était pas l'expression de leurs propres pensées, de leurs désirs et de leurs espérances; et, si l'on ne tient compte que des exigences de la logique, loin de blâmer leur silence, on doit les en louer au contraire. M. Veuillot et ses adhérents sont en effet les seuls chrétiens de notre époque, osant conserver la pure tradition théologique, qui a toujours été essentiellement ennemie de la raison humaine et de toute liberté d'examen. Mais que penser de la prudence de ceux qui, ne croyant pas au christianisme, trouvent les mœurs trop douces pour que, parmi le? chrétiens d'aujourd'hui, il y en ait encore qui rèveiit
1; N" du26aoûl ISiil.
NOMBRES lx\
de persécutions? Quand ils disent nos avertissements intempestifs, ne jouent-ils pas à leur insu le rôle de complices? Si les chrétiens conséquents pouvaient se contenter de la liberté religieuse qui est leur droit aussi bien que le nôtre, et que, décidés à vivre enfin en paix avec tous, ils vinssent à être inquiétés dans l'exercice de leur culte, oh! alors je serais des plus empressés à réclamer pour eux cette tolérance qu'ils n'ont jamais eue pour les autres, et à réprouver toute récrimination pouvant réveiller les haines du passé. Mais leurs dogmes s'opposent à ce qu'ils se contentent à ce prix, et les condamnent à n'avoir jamais à la bouche qu'injures et menaces contre la liberté religieuse : tel est aussi le premier usage qu'ils ont toujours fait de cette liberté, aussitôt qu'elle leur a été assurée. Il n'était donc pas inutile d'avertir le siècle actuel de se tenir en garde contre le retour du fanatisme. Enfin, si la religion chrétienne, arrivée aux jours de sa caducité, ne demandait que cette sorte de respect qui est due à la vieillesse, nous ne penserions certes pas à la lui refuser. Mais elle a des prétentions à rétemellejeunesse, à la beauté immaculée, et réclame impérieusement des hommages. Ne nous étonnons du reste ni de ses exigences surannées ni de sa morosité qui irait bien encore volontiers jusqu'à la persécution, pour peu que les circonstances s'y prêtassent : touje religion qui, se disant établie par Dieu même, prétend être la vérité absolue, est condamnée par son principe même à ne pouvoir être tolérante, et l'on sait que la religion chrétienne n'a été ni surpassée ni même égalée par aucune autre en ce genre de prétention.