‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienne (volume 2)Chapitre 59 sur 139 · JEPHTÉ SACRIFIE SA PILLE ET FAIT ÉGORGER · texte numérisé non relu

JEPHTÉ SACRIFIE SA PILLE ET FAIT ÉGORGER

42,000 ÉPHRAITES

Jephté, chassé par ses frères parce qu'il était fils d'une courtisane, se réfugie au pays de Tob, où il se fait chef de brigands, ch. 11, v. 1-3. Mais bientôt ceux qui lavaient traité si durement, ont recours à lui pour repousser les attaques des Ammonites, et ils le font prince de Galaad, v. 4-11. Il va combattre le roi des Ammonites, à qui il envoie une sommation dans laquelle il reconnaît l'existence et les droits du dieu Chamos, v. 24. Cette reconnaissance, sacrilège dans la bouche d'un Israélite, ne l'ompèche pas d'être gratifié de l'inspiration divine, v. 29. Il fait vœu, si Jéhovah lui donne la victoire, de lui sacrifier la première personne de sa maison, qui viendra à sa rencontre lorsqu'il rentrera chez lui, v. 30 et 31. Jéhovah Tayant rendu victorieux, il rentre triomphant, et la première personne qui accourt au-devant de lui est sa fille unique. Il paraît d'abord fort contrarié de cet incident qu'il aurait pu prévoir. Mais il se croit lié par son vœu impie, et l'on a vu du reste que les versets 28 et 29 du ch. 27 du Lévitique autorisaient sa croyance. Sa fille elle-même le confirme dans ce sentiment. La seule grâce qu'elle lui demande avant d'être immolée, c'est d'aller pendant deux mois sur les mo7itagves paur y fleurer sa virginité avec ses compagnes. Quoique le remède pût sembler pire encore que le mal, Jephté ac-

JlTGES ET RUTH 69

quiesce à cette fantaisie ; après quoi il immole sa fille, V. 32-39. L'auteur sacré n'a pas le plus petit mot de hlcàrae pour cette action. Voilà donc un sacrifice humain offert au Dieu de la Bible par un homme qu'il inspire et qu'il protège !

La plupart des docteurs chrétiens, obligés de reconnaître la réalité de ce sacrifice, se bornent à essayer d'en pallier l'odieux. Bossuet suppose gratuitement un ordre secret de Dieu, qui ne ferait que grossir la difficulté : « Jephté ensanglante sa victoire par un sa- «« crific^ qui ne peut être excusé que par un ordre a secret de Dieu, sur lequel il ne lui a pas plu de nous - rien faire connaître (1). »» M. le pasteur Coquerel se voit également obligé de convenir que Jephté a véritablement immolé sa fille. Mais il se rejette sur ce que le fait serait raconté par la Bible sans être approuvé : «« Est- «« ce Dieu qui a dicté le vœu de Jephté? Est-ce Dieu « qui en exige Taccomplissement (2)? >» C'est détourner la question ; car, si Ton ne peut pas dire que, dans la narration sacrée, Dieu commande directement le vœu de Jephté et son accomplissement, on a le droit de reprocher à l'auteur d'avoir raconté cet abominable sacrifice sans un seul mot de blâme, et de nous avoir présenté celui qui l'exécute comme un homme spécialement honoré de l'inspiration et de la protection do Dieu. Nous voyons d'ailleurs l'auteur de YEpître aux Hébreux, ch. 11, v. 32, raiîger Jephté au nombre (les saints (3).

Mais il est d'autres apologistes qui nient contre toute (évidence la réalité du sacrifice de Jephté. Au moyen de

(\) Discours sur rhisfoire universelle, i^* partie, 4* époque, lome Vill, Paris, MU.

(2) Biographie sacrée, article Jephté, Valence, 1837.

(3) Selon l'expression de saint Jérôme. (Epistola 92, ad Juli4inumf tome IV, Paris, 1706.)

certains arrangements, qui sont autant d'infidélités de traduction, Tabbé de Genoudesoutient que Jephté n'immola pas sa fille, mais qu'il se contenta de la vouer an célibat. Cela fait, il prétend que la difficulté élevée par les incrédules au sujet de ce sacrifice humain, offert au Dieu de la Bible, s'évanouit dans sa traduction (1). Sans doute dans sa traducUon. Malheureusement traduire comme il le fait, ce n'est plus traduire mais altérer 1rs textes. La Bible parle formellement et clairement d'un holocauste offert à Dieu, et personne n'ignore que les holocaustes de la loi mosaïque étaient des sacrifices réels et physiques, et que ce qui en est dit dans les livres de l'Ancien Testament doit s'entendre au propre et non pas seulement au sens figuré ou allégorique. Au ch. 3, V. 27 du. 4® livre des Rois^ Mésa, roi de Moab, immole son fils premier-né, ce qui excite l'indignation des Israélites, et il est remarquable que récrivain sacré se sert des expressions mômes qu'on lit dans le vœu de Jephté (2). Or, il n'est jamais venu à la pensée des interprètes chrétiens de nier la réalité du sacrifice de Mésa. S'il y avait quelque incertitude sur le sens véritable de celui de Jephté, on pourrait interroger les Juifs, non pas seulement ceux d'aujourd'hui, mais ceux d'autrefois. Joseph, qui mitigé le plus possible l'odieux des traditions de sa nation, parle expressément de ce sacrifice comme d'un sacrifice sanglant et réel (3). C'était, seloîi l'abbé de Genoude, comfne un holocauste, un sacrifice mystique seulement; ce n'était pas sa fille, c'était la virginité de sa fille que Jephté offrait à Dieu. Mais pouvait-il venir à la pensée des Juif:? d'ofirir à leur Dieu des vierges , des vestales ? Ou-

(1) Discours pnHiminnire do sa Traduction, Paris, 1841 .

(2) Voir aussi Genèse, cli. 22, y. 2 et 6-13.

(3) iov<fa(xiQ Kp'Aouolo'/U, livre 5, ch. 7, tome !•', Amsterdâis

JUGES ET UUTH 71

blic-t-on qu'au lieu d'être en honneur parmi eux, le célibat était au contraire regardé comme un opprobre, et que leurs prêtres mômes ne comprenaient pas qu'il pût être agréable à Dieu ? Prêter d'autres idées à un Juif et à un Juif comme JeplUé, à un homme de sang et de chair, n'est-ce pas le travestir en un chrétien de la Thébaïde ou l'affubler du froc d'un moine du x® siècle? Et puis, s'il avait eu l'intention de vouer sa fille au célibat, concevrait-on qu'il eût acquiescé à sa demande d aller courir sur les montagnes pour y pleurer sa virginité? Une pareille préparation n'eùt-ello pas été un moyen presque infaillible de rendre son vœu inefficace? Aux interprètes qui reportent ainsi les habitudes de l'ascétisme chrétien jusqu'aux anciens jours de l'histoire liébraïque, n'a-t-on pas le droit de demander ce qu'ils diraient aujourd'hui d'un père qui, destinant sa fille au célibat, la laisserait, préalablement à l'exécution de son vœu, errer pendant deux mois à travers champs en pleurant sa virginité? La supposition de l'abbé de Genoude, on le voit, répugne tout d'abord comme opposée aux données fondamentales de la loi et des mœurs hébraïques, en môme temps qu'elle est contredite par une des circonstances principales du récit biblique. Mais de plus elle ne soutient pas un instant l'examen en présence des textes. Le verset 31 dit de la manière la plus positive que Jephté fait vœu d'offrir à Jéhovah en holocamteei non pas en quasi-holocaicste la première personne de sa maison qui viendra à sa rencontre. Lorsqu'il aperçoit sa fille, il déchire ses vêtements en signe (lo douleur, v. 35 : peut-on expliquer autrement que par la pensée de la mort à laquelle il l'a vouée, des regrets exprimés avec tant de violence? On ne saurait non plus donner une autre explication de ce deuil public des filles d'Israël qui pleurent, tous les ans, pendant quatre jours, la fille de Jephté, v. 40. Enfin le verset 39 dit simplement qu'il fit à sa fille ce qu'il avait

fait vœu de faire, et ce qu'il avait promis à Jéhovah, c'était un holocauste. Les mots suivants, Et elle ne cohnut pas ^liomme^ sont le résumé de ce qui vient d'être dit, dans les deux versets précédents, de la douleur que la fille de Jephté manifeste, selon les idées juives, de mourir vierge : l'abbé de Genoude leur fait signifier qu'elle continua de vivre, en traduisant ainsi, Q^ni en KFFET demeura vierge. Il ne voit point d'inconvénient à ajouter l'expression en effet, qui favorise son interprétation. Le Maistre de Sacy avait déjà introduit cette expression dans sa traduction ; mais en Aiême temps il avait avoué, dans une note, que toutes les circonstances du récit l'obligeaient à pencher pour le sentiment de ceux qui admettent une immolation réelle de la fille de Jephté (1). L'abbé de Genoude, en l'imitant dans sa faute, n'a eu garde de Timîter dans sa bonne foi (2).

Ch. 12, V. 4-6, Jephté ne pouvait point contenter avec si peu les goûts de sa première profession. Il fait

(i) ha suinte Bible, tome ^', Paris, 1717. L'opinion de Sacy, qui était un dos chefs de Port-Royal, autorise déjà à supposer que U^ (hcologiens de cette célèbre école croyaient à la réalité du sacrifice de Jephté. Ne pourrait on pas encore invoquer, comme confirmation de cette supposition, les vers suivants de Racine, élève de Port-Royal? Je les citerai ù ce litre seulement et sans attribuer un bien grand poids en ces matières au sentiment même d*un grand poète :

A Est ce qu*cn holocauste aujourd hui présenté, c Je dois, comme autrcfuis la fille de Jephté, « Du Seigneur par ma mort apaiser la colère ? »

{Âlhalie^ acte i, scène 1^.)

(2) Saint Jérôme, dans une lettre à un grand personnage, qui! ciierche à consoler de la mort de ses deux jeunes filles cl de si fcuHiic, lui présente l'exemple d'Abraham ctjorgeant son fils, et à ce sacrillcc que nul commentateur n'a jamais refusé d'entendre .»u propre, et qui ne manque son elVet que [»ar une circonstance iudejiendante de la volonté du patriarche, il associe celui de Jephle. fWidem,)

égorger 42,000 habitants de la tribu d*Ëphraïm, qui du reste auraient pu se sauver s*ils avaient appris à prononcer comme ses sicaires le mot schibbàleth.

Page 1