‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienneChapitre 1 sur 96 · LE MENSONGE RÉCOMPENSÉ · texte numérisé non relu

LE MENSONGE RÉCOMPENSÉ

Ch. V% \. 7-22, un nouveau Pharaon règne sur FÉgypte. Effrayé de voir les descendants de Jacob se multiplier, et non content de les opprimer, il ordonne à deux sages-femmes Israélites, lorsqu'elles seront appelées pour accoucher les femmes de leur race , de tuer tous les enfants mâles qui viendront à naître. Les tyrans ne sont pas aussi maladroits dans le choix des instruments de leur cruauté; ils savent trouver des moyens plus expéditifs et plus sûrs d'arriver à leurs fins. Imaginez en effet que les sages-femmes se fussent mises à tuer les enfants mâles des femmes qu'elles accouchaient. N'est-il pas évident qu'après deux ou trois de ces abominables infanticides, en admettant même qu'elles les eussent commis impunément, les Israélites ne les eussent plus appelées, et

que dès lors le projet du Pharaon, d'arrêter par celle voie la multiplication des Hébreux, ne pouvait pas aboutir? Aussi, comme on s'y attend bien, les sages-femmes n'exécutent-elles pas l'ordre sanguinaire qu'elles ont reçu. Le Roi leur ayant reproché de conserver les enfants mâles des Hébreux, elles répondent que les femmes israélites ne ressemblent pas aux Égyptiennes, qu'elles sont robustes (\) et accouchent toujours avant l'arrivée de l'accoucheuse. Mais alors la fonction de sage-femme eût été sans objet et par conséquent n'eût pas existé chez les Hébreux, ce qui est contradictoire avec le début du récit. Le mensonge des sages-femmes était dicté sans doute par la peur d'encourir les efiets de la colère du Roi. Mais ce n'en était pas moins un mensonge, c'est-à-dire une chose mauvaise de sa nature. Quand on excuserait leur frayeur, on n'excuserait pas pour cela le mensonge qu'elle leur suggère, encore moins pourrait-on le convertir en bonne action. Ce qui eût été bien, c'eût été qu'elles répondissent qu'elles n'avaient pas dû se charger du rôle criminel qui leur avait été assigné. Lorsqu'un tyran nous ordonne de faire le mal, notre devoir, en lui désobéissant, est de subir toutes les conséquences de notre désobéissance, et non pas de le tromper pour nous soustraire à ces conséquences. Je conviens que le courage nécessaire dans une pareille situation est difficile et qu'il n'est pas donné à tous d'en faire preuve. Si, en nous parlant de ces sages-femmes qui , s'abstenant de commettre

(1) nm nrn"^3 v. 19. saint Jérôme a rendu très inexactement

l'adjectif T\rT^ par cette périphrase obstetricandi habent scientiam. Les Septante ne l'ont pas rendue.

les crimes qu'on attendait d'elles, manquent du courage nécessaire pour refuser directenaent une pareille mission et pour recueillir tout le mérite de leur abstention, le narrateur sacré nous laissait au moins libres de supposer qu'il n'approuve joas leur mensonge! Mais il n'en est pas ainsi. Non seulement il ne les blâme point, mais il les approuve en nous disant, v. 20 et 21, que Dieu leur fit du bien et qu*il leur édifia des maisons. De quoi Dieu les récompensa-t-il donc? Ce ne pouvait pas être de ce qu'elles s'abstinrent de tuer des enfants : il n'y a point de mérite à n être pas assassin ; c'est là un fait pure* ment négatif et dans lequel on ne peut rien trouver de positivement digne de récompense. Ce n'était pas non plus du courage, qu'elles n'eurent point, de répondre au despote, à leurs risques et périls et comme c'était leur devoir, qu'elles refusaient d'exécuter ses ordres exécrables. Reste donc , comme la seule chose dont Dieu ait pu les récompenser, le mensonge par lequel elles trompèrent le Pharaon , en lui faisant croire qu'elles étaient disposées à commettre les actes odieux qu'il leur avait demandés, et que cette disposition criminelle ne manquait son but que par des circonstances indépendantes de leur volonté. Ces leçons de dissimulation porteront leurs fruits naturels dans l'esprit de ceux qui attribueront une origine divine aux livres où elles sont consignées. Sans parler des doctrines de certains casuistes, relatives à la justification des moyens par l'intention, voici un jurisconsulte chrétien, qui, dans un livre dédié à un grave magistrat, à un premier président du parlement de Paris, après avoir tracé les règles à suivre dans l'instruction des procès de sorcellerie, et conseillé expressément l'emploi de divers moyens mensongers, cite l'exemple des sages-femmes d'Egypte et de la

courtisane Raliab, qui, dit-il, reçurent loyer de Dieu pour avoir menti (1).

Le Pharaon, mal secondé, comme il aurait dû s'y attendre, par les femmes israélites, et avisant enfin à des moyens un peu moins éloignés du but qu'on lui a supposé d'abord, charge ses propres sujets de précipiter dans le fleuve tous les enfants mâles qui vietulraient à naître (â). C'est dans cette circonstance critique que naît le libérateur de la race de Jacob. Tout le monde connaît la charmante légende du chapitre 2, v. 1-10, qui a fourni aux arts de si gracieux sujets, et relative à l'exposition de Moyse enfant sur le Nil et à son adoption par la fille même du Pharaon : c'est assurément ce qu'il y a de mieux et de plus intéressant dans son histoire.

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