MOYSE RACONTE LUI-MÊME SA MORT
Ch. 34, V. 5-10, Moyse, qui passe aux yeux des chrétiens comme des juifs, pour Fauteur du DeMieronome, raconte lui-même sa mort, son enterrement, le deuil qui le suivit pendant trente jours, et l'installation de son successeur Josué. Tout en convenant que cela serait étrange de la part d'un homme ordinaire, des théologiens trouvent que cela n'est nullement étonnant de la part d'un homme inspiré comme Tétait Moyse, et ces théologiens là sont les plus conséquents à leur point de départ. En effet, quand une fois on admet qu'un auteur ne parle pas en son propre nom et n'est qu'un instrument passif sous la main de Dieu, il n'y a plus de difficulté à admettre que l'Esprit- Saint, sous la dictée duquel il écrit et à qui rien n'est caché dans l'avenir, lui fasse décrire ses propres funérailles. D'autres théologiens, en déclarant qu'il y a ici altération du texte sacré, ne s'aperçoivent pas que cette déclaration les place sous le coup de l'anathème porté par le concile de Trente, et dont j'ai donné le texte ailleurs (1). Bailly reconnaît que la fin du Deutéronome doit nécessairement ou être le commencement du livre de Josué ou avoir été introduit dans le cours des âges par quelque écrivain (2). « Quelle merveille, demande ironique- « ment Bossuet, que ceux qui ont continué son histoire aient
(1) Dans y Introduction de cet ouvrage, tome 1er, note de la page 27.
(2) * Quœ de Moysîs morte in fine Peutatenclii referuntur, vel sunt inî- » tium libri Josue, vel ab aliquo scriptore cursu temporum Pentateucho fuea runt addita. « {De verd reliffione, cap, 8, § 1, 2« object, tome II, Dijon, 1789.)
« ajouté sa fin bienheureuse au reste de ses actions» afin de c faire du tout un même corps (1)? » II n^ a là en effet, répondrons-nous, rien de merveilleux : c*est simplement une preuve palpable que Tauteur à qui Ton attribue le Deutéronome, n'est pas le seul qui ait mis la main à cette œuvre. Partout ailleurs Bossuct appellerait altération ce fait d'ajouter au texte d'un livre, sous prétexte de faire du tout un même corps. L'intégrité qu'on exige d'un ouvrage profane pour qu'il fasse foi, seraitelle, aux yeux de nos adversaires, moins nécessaire à un livre qu'ils disent inspiré de Dieu?
Dans son Épitre catholique , qui est rangée au nombre des li\Tes sacrés du Nouveau Testament, l'apôtre Jude parle d'une contestation que l'archange saint Michel aurait eue avec le diable au sujet du corps de Moyse, v. 9. Cette légende ne se lit dans aucun des livres canoniques de l'Ancien Testament; l'auteur l'a tirée d'un livre juif, que les premiers Pères ont tenu pour apocryphe et qui était intitulé YAssomption de Moyse (2).
Il est dit au verset 6 du chapitre 34 du Deutéronomej que personne jusqu'à ce jour n'a connu le lieu de sépulture de Moyse, et le verset 10 ajoute qu'il ne s'est plus élevé en Israël de prophète semblable à lui. On pourrait demander en quels
(1) Discours sur V histoire universelle, 2* partie, ch. 28 .
(2) Cet apôtre, éclairé qt^il était â^une lumière supérieure, comme disait Dom Calmet {Dissertation sur la mort et la sépulture de Moyse, dans le tome XXm, Paris, 1716, du Commentaire littéral de la Bible), aurait pu être plus heureux dans le choix de ses autorités. Sa très courte Êpître est marquée par deux chutes de ce genre. Aux versets 14 et 15, il cite une prophétie qu'il attribue à Hénoch, et qu'il avait encore tirée d'un livre juif, également regardé comme apocryphe et intitulé la Révélation éP Hénoch.
autres termes se fût exprimé un écrivain qui eût vécu plusieurs siècles après Moyse (1). Mais quel que soit Tauteur du Pentateuque, que ce livre soit arrivé jusqu'à nous pur ou altéré, cela
(1) Les exemples sont très nombreux de ces passages qui décèlent une rédaction évidemment postérieure à l'époque oîi devait vivre Fauteur à qui Ton attribue les livres du Pentateuque. Mon but étant particulièrement, dans cet ouvrage, d'examiner ce que sont au fond les livres sacrés des chrétiens, je n'ai pas à exposer en détail les passages qui en infirment l'authenticité. Je me bornerai à ajouter ici trois exemples à ceux que je viens de donner. Au ch. 14, V. 14, de la Genèse, il est dit qu'Abraham, étant venu au secours de Lot, poursuivit l'ennemi jusqu^à Dan. Or ce ne fut qu'après la mort de Moyse et même de Josué son successeur, que cette ville, précédemment appelée Laïs, fut appelée Ban, à la suite d'une expédition que raconte le livre des Jugea (ch. 18, v. 29), et sur laquelle je reviendrai bientôt. Au chapitre 36 de la Genèse, le verset 31 annonce l'énumération, dans les versets suivants, des rois qui régnèrent dans le pays d'Edom, avant qu^un roi régnât sur les enfants d* Israël, expressions qui indiquent une rédaction remontant tout au plus aux temps des rois. Au chapitre 14, v. 45, des Nombres, il est dit que les Amalébites et les Chananéens poursuivent les Israélites jusqu'à Horma. Or ce ne fut qu'après la mort de Moyse et de Josué que cette ville fut appelée de ce nom. En effet on lit, au livre des Juges, ch. 1*', v. 17, que Juda et son frère Siméon ayant défait et exterminé les Chananéens à Séphat, cette ville reçut
alors le nom à' Horma HD^in I^Jjn'DU^"]!» Klp^V Le mot hébreu
HD^n signifie destruction, anatkème, ainsi que le fait observer saint Jérôme dans sa traduction latine, ce qui n'est plus traduire mais commenter, vocaiumqve est nomen nrbis kornta, id est anathema. Les Septante ont été plus adroits mais en commettant une infidélité ; ils se sont contentés dç traduire en grec le mot nD*)n, qui, devenant ici un nom propre, devait être conservé sous sa forme hébraïque, Ka2 êxdXsffe rè ovo/acl rîjq Trô^aç àvdêsfia. Dans le passage des Nombres, ch. 14, v. 45, ils avaient pourtant conservé et non pas traduit le mot hébreu, en l'altérant légèrement, Ka2 xaréKo-ifcty ctÙToùq euç T. II. 6
nous importe peu. Chrétiens et Juifs aiTirment qu'il est Fœuvre de Moyse. Nous sommes partis de cette supposition , et nous avons fait voir ce qu'était leur révélateur et ce qu'il y avait dans les écrits qu'ils lui attribuent. L'examen que nous venons de faire de ces écrits met à présent le lecteur à même d'apprécier la valeur des jugements que l'on rencontre si souvent dans les auteurs, sur la profonde habileté du législateur des Hébreux. Pour moi, je n'admettrai cette prétendue habileté que si l'on m'accorde que c'était pure habileté politique, et que ce qu'on appelle de ce nom n'a guère été jusqu'ici que l'art détestable d'exploiter l'ignorance et la faiblesse des hommes.
*BcfjLct.v, Pourquoi cette différence? Serait-ce parce qu'ils auraient vu quel parti on pouvait tirer de ce nom propre à^Horma du 1'' chapitre des Juges contre l'authenticité du v. 45 du ch. 14 des Nombres?