AU CIEL
D'après Matthieu, ch. 28, v. 1-10, Jésus ressuscité apparaît à Marie-Madeleine, lorsque, au sortir du sépulcre, elle accourt auprès des disciples. D'après Jean, ch. 20, v. 1-18, c'est au sépulcre même, où elle vient pour la seconde fois, après avoir annoncé à Pierre et à Jean que le tombeau était vide. Chez
(1) Voir ces trois symboles dans la Collection des conciles, tomes II et UI, Paris, 1644. Le symbole attribué à un Père de Téglise grecque, à saint Athanase, qui l'aurait écrit en latin vers le milieu du ive siècle, mentionne la descente aux enfers ; mais on sait que la plupart des auteurs ecclésiastiques, même les moins difficiles en fait de critique historique, mettent en doute l'authenticité de ce symbole.
(2) Dictionnaire tkéologiqtie, article Descente aux enfers, in- 80, Paris, 1761.
Matthieu, Marie-Madeleine est accompagnée de Marie, mère de Jacques le mineur et de Joseph ; chez Jean au contraire, eWe est seule. Enfin chez Matthieu, aussitôt que Jésus apparaît aux deux femmes et leur adresse la parole, elles le reconnaissent, lui prennent les pieds et l'adorent. Chez Jean au contraire, Marie-Madeleine voit Jésus devant elle et ne sait pas que c'est lui. Jésus lui demande pourquoi elle pleure et ce qu'elle «cherche, et elle ne le reconnaît pas même à sa voix ; elle le prend pour le jardinier du lieu. Jésus l'appelle par son nom : «lie le reconnaît enfin. Sans doute alors elle va, comme chez Matthieu, lui tenir les pieds. Impossible; car Jésus lui défend de le toucher. On a essayé d'échapper à ces contradictions en supposant que Matthieu et Jean voulaient parler de deux apparitions difi'érentes de Jésus ressuscité aux yeux de Marie- Madeleine. C'était avouer que les récits des deux évangélistes, rapportés à la même apparition, étaient inconciliables. Mais la supposition ne peut se soutenir devant les textes. Veut-on que l'apparition rapportée par Matthieu soit la première? Comment Marie-Madeleine, qui a vu Jésus ressuscité, peut-elle ensuite venir demander son corps aux anges et au prétendu jardinier qu'elle interroge toute éplorée dans l'Évangile de Jean? Aime-t-on mieux que l'apparition rapportée par Jean soit la première? La même question se reproduit. Comment Marie- Madeleine, qui a parlé à Jésus ressuscité, vient-elle ensuite, <lans l'Évangile de Matthieu, chercher Jésus crucifié? Comment a-t-elle besoin d'apprendre sa résurrection de la bouche d'un autre? Comment est-elle à la fois saisie de crainte et de joie à cette nouvelle, qui n'en est pas une? Pourquoi met-elle tant de hâte à aller la communiquer aux disciples à qui elle l'avait déjà annoncée?
53i SECONDE PAItTIE.
V. 14; Luc, V. 36; et Jean, v. 19), Pierre n'aurait pas vu Jésus ressuscité avant les dix autres apôtres. Lorsqu'il avait été averti de la résurrection par Marie-Madeleine, il était bien accouru au sépulcre en compagnie de Jean , par qui il s'était même laissé devancer, mais il n'y avait pas vu Jésus. Or cela est en contradiction formelle avec l'assertion de Paul, qui prétend que Jésus se montra d'abord à Céphas (Pierre), et après cela aux onze apôtres réunis, 1"^ ÉpUre aux Corinthiens^ ch. 15, V. 5.
Il résulte du témoignage même des quatre évangélistes (Matthieu, ch. 28; Marc, ch. 16; Luc, Évangile, ch. 24, et Actes des apôtres, ch. l®""; et Jean, ch. 20 et 21), que Jésus ressuscité ne se serait montré qu'à ses partisans. Celse demandait, il y a déjà dix-sept siècles, pourquoi il ne s'était pas fait voir à ses ennemis, en pleines rues de Jérusalem. Cette question, pour être vieille, n'en est pas moins embarrassante. Origène répondait que, si Jésus évita ses ennemis, c'était par ménagement pour eux; il craignait qu'ils ne fussent frappés de cécité comme les habitants de Sodome (1). Singulier ménagement envers des ennemis, que celui qui consiste à les retenir dans l'aveuglement intellectuel, de peur de leur causer une cécité physique ! Lactance ne fait pas de pareils frais de tendresse : il va pins franchement et plus droit au but, en disant que Jésus ne voulut pas se montrer aux Juifs de crainte que sa vue ne les convertît et ne les guérît de leur impiété (2). De modernes apo-
(1) Eae/VeTo jàp xxi tgv x.arxê'txàffXvToq xxt t&v èTDjpsxddvray 6 'ij^ycî»,', .ïva fjLVf Troirxx&âiTiV àopcuTtay oyrcla oî èv ^oJ^S/xa; è^aTxx^*j(Txy, (^Contre
Celse, livre 2, § G7, tome 1er, Paris, 1733.)
(2) « Noluit enim se Judœis ostendere, ne adduceret eos ad poeniteiitiani
légistes ont trouvé une réponse non moins ingénieuse, à savoir que la foi des adversaires de Jésus eût alors été forcée et par conséquent sans mérite. On peut en dire autant de toute croyance naissant à la vue d'un miracle, et pourtant, dans la doctrine chrétienne, les miracles ont précisément pour but de faire naître les croyances (1). Prenant toutes ces réponses pour ce qu'elles valent, je dis qu'on ne saurait imaginer aucun motif raisonnable pour que Jésus, après sa résurrection, ne vint pas se montrer publiquement à ceux qui avaient refusé de croire en lui pendant sa vie , et qui par conséquent avaient encore plus besoin de le voir ressuscité que ceux qui furent gratifiés de la vue de ce miracle. J'ajoute qu'il devait se faire voir aux Juifs, parce qu'il en avait pris l'engagement implicite dans la prédiction que j'ai déjà mentionnée tout à l'heure. Des Scribes et des Pharisiens étant venus lui demander un prodige , il avait répondu qu'il ne leur en serait pas donné d'autre que celui du prophète Jonas, et que, de même que ce prophète était demeuré trois jours et trois nuits dans le ventre d'un cétacé , de même le fils de l'homme demeurerait trois jours et trois nuits dans le sein de la terre (Matthieu, ch. 12, v. 38-40. Voir aussi Luc, ch. H, v. 29 et 50). Pour que ces paroles eussent une signification et reçussent leur accomplissement, il était nécessaire qu'en sortant du tombeau, il se montrât à ses ennemis. Ce fait, que Jésus ressuscité ne serait apparu qu'à ses partisans, outre ce qu'il a déjà en lui-même de suspect, met donc en défaut une
• atque impios resanaret. * {Itutitutiones, lib, 4, § 20, tome 1er, Deux- Ponts, 1786.)
(1) Évangile de Jean, ch. 5, v. 36, et ch. 10, v. 25 et 38 ; et 2e Épître de Paul aux Corinthiens, ch. 12, v. 12.
prédiction expresse^ que Matthieu et Luc avaient attribuée à leur maître.
D'après Jean, v. 19-23, c'est lors de la première apparition de Jésus ressuscité que les apôtres reçoivent l'Esprit -saiot, tandis que, d'après le livre des ActeSy ch. 12, v. 1-4, c'est 50 jours après la résurrection.
Marc, V. 14 et 19, et Luc, v. 50 et 51 , sont les seuls qui parlent de l'ascension de Jésus au ciel. Matthieu et Jean, en présence de qui ce fait animait eu lieu d'après les relations mêmes de Marc, v. 14, et de Luc, v. 33, n'en disent rien. L'ascension s'effectue, selon Marc à Jérusalem, selon Luc au contraire à Béthanie. Remarquons en outre que Luc se contredit lui-même formellement sur l'époque de cette ascension. Dans son Évangile, ch. 24, v. 5-51, elle a lieu le jour même de la résurrection, tandis que, dans ses Actes des Apôtres, ch. 1", V. 3-9. elle n'a lieu que quarante jours après. L'Ancien Testament fournissait des exemples d'hommes enlevés miraculeusement h la terre {Genèse, ch. 3, y. 24; et 4"*" livre des R&is, ch. 2, V. 11). Quoi d'étonnant que le Nouveau ait fait monter au ciel Jésus ressuscité? Depuis, les chrétiens y ont aussi fait monter sa mère, quoique les livres du Nouveau Testament n'en disent rien.
Des quatre Évangiles celui de Marc est le seul qui, après l'ascension, fasse asseoir Jésus à la droite de Dieu (1). De là ces
(1) 'EKdÇtcsif êx (ffÇ/wy Tcv Cecv, v. 19. Cela est pris de ces mots du 1er verset du psaume 110 (109 dans le grec et le latin) : Hin^ CDM
^i^D^ / Dtt^ ^ilN / « Jéhovah a dit à mon Seigrieur : assieds^toi à ma » droite. * Luc, dans les Actes des apôtres, oh. 3, v. 33 et 3é, ch. 5, v. 31,
réprésentations enfantines dont l'art chrétien décore certaines églises, et que j'ai mentionnées ailleurs (1). Ainsi donc Jésus- Christ est aujourd'hui corporellement dans le ciel et il y est assis à la droite de son père. Mais Dieu le père est un pur esprit; comment donc peut-il avoir un corps à sa droite? Est-ce qu'il y a, chez un pur esprit, une droite ou une gauche, une partie haute ou une partie basse, rien en un mot de ce qui implique l'étendue? Et puis^ si Jésus-Christ ressuscité est à la droite de son père, on se demande si, avant son incarnation, il n'occupait pas déjà cette position. Pour ceux qui ne voient pas de difficulté à placer un corps à la droite d'un esprit, il ne doit pas être plus difficile de faire asseoir un esprit à côté d'un autre esprit. On sait que les expressions // est assis à la droite de Dieu constituent un des articles du symbole. Il n'est donc point permis aux chrétiens d'y voir simplement un langage figuré ; car un pareil mode d'interprétation aboutirait en réalité à supprimer le dogme. C'est pourtant ce que fait le théologien anonyme, que je citais tout à l'heure, lorsqu'il prétend que cela ne doit pas être pris à la lettre, que ce n'est qu'une manière de parler pour s'accommoder à la faiblesse de nos ide'es, et que cela est destiné seulement à exprimer l'état de gloire où Jésus-Christ^ comme homme, est élevé au dessus de toutes les créatures (2).
et ch. 7, V. 55; Paul, dans ÏÈjfitre aux Romains, cli. 8, v. 34, YÉpîtreaux Éjphésiens, ch. 1er, y. 20, et YÉpître aux Hébreux, ch. 1er, y. 3 et 13, et ch. 10, V. 12 ; et Pierre, dans sa Ire ÉpUre, ch. 3, v. 22, ont également copié ces paroles du psalmîste.
(1) Au chapitre 3 de la Ire partie de cet ouvrage, tome 1«"-.
(2) Dictionnaire théolo^ique, article Ascension de Jésus-Christ au ciel.
Quand uous dcmaudons à l'astronomie ce que c*est que le ciel par rapport a la terre, elle répond que ce n*est pas autre chose que l'espace où la terre elle-même est contenue aussi bien que toutes les autres sphères dont se compose Funivers. La naïve ignorance des temps anciens opposait le ciel à la terre, le regardant comme un séjour spécial où résidait la Divinité. Ceux qui ont fait monter Jésus au ciel pour le faire asseoir à la droite de Dieu, en étaient encore là eu fait de connaissance de la nature. Lorsqu'ils portaient leurs regards, dans la direction du soleil, vers un point qu'ils croyaient bien reculé dans les profondeurs de leur ciel, à 76,000,000 de lieues par exemple (je suppose que leur imagination eût osé aller aussi loin), si quelqu'un leur eût dit que, six mois auparavant, ils s'étaient trouvés eux-mêmes dans ce point si reculé du ciel quoiqu'ils crussent être toujours demeurés dans la même place, quelle stupéfaction n'eussent-ils pas éprouvée, ou plutôt que n'eussent-ils pas dit de la folie de celui qui leur eût tenu ce langage? De tout cela il suit que ceux qui aujourd'hui encore célèbrent l'ascension de Jésus au ciel et le mettent à la droite de Dieu le père, font de l'astronomie et de la théologie comme on en faisait dans les siècles où la science restait plongée au milieu des ténèbres.