BÊTES
L'apôtre saint Paul, dans sa première ÉpUre aux Corinthiens, ch. 9, v. 1-1 o, revendique, pour lui et pour Barnabe, avec la liberté de se faire accompagner en voyage, comme les autres apôtres, par une femme-sœur, le droit, dont il déclare en même temps ne vouloir pas user, de manger du fruit de la vigne qu'ils ont plantée et de boire du lait du troupeau qu'ils font paître. Les arguments qu'il met au service de cette thèse ne sont pas tous également recevables : on sait, par exemple, l'usage simoniaque que les prêtres chrétiens ont fait du droit de moissonner matériellement dans le champ de celui chez qui l'on a semé spirituellement, et de vivre de rÉvangile quand on annonce l'Évangile, v. H et 14. Mais le plus singulier des arguments de Paul est l'interprétation qu'il donne à ce passage du Deutéronome, ch. 25, v. 4 : « Tu ne « lieras pas la bouche au bœuf qui foule tes grains dans a l'aire. » Il prétend que ces paroles de l'Ancien Testament n'ont pas d'autre objet que nous-mêmes; il s'écrie ironique-
SECONDE SECTION. — CHAPITRE PREMIER. Soi
ment : « Est-ce que Dieu prend soin des bœufs (1)? » Remarquez qu'il ne demande pas si Dieu. prend moins souci de nous que des bœufs, mais simplement si Dieu prend soin des bœufs. Celte question, véritable négation dans la circonstance où elle est faite et d'après le commentaire qui la suit, est dénuée de bon sens. S'il y a quelque chose de certain pour quiconque a observé la nature des êtres créés et particulièrement des êtres organisés, c'est qu'ils sont merveilleusement pourvus des moyens d'arriver à leurs fins, et que par conséquent l'action de la cause souveraine, qui embrasse la totalité de la création, s'étend à chacun des êtres les plus chétifs et les plus infîmes, aussi bien qu'à ceux que nous croyons les plus élevés. Mais ce que je voulais surtout noter ici, c'est que la théorie de Paul sur la Providence, de l'apôtre Paul dont lesÉpUres, d'après la doctrine chrétienne, ont été favorisées de la même inspiration divine que les Évangiles, contredit ces paroles, aussi pleines de vérité que de poésie, et par lesquelles Jésus déclare que Dieu prend soin de nourrir les oiseaux du ciel, qui ne sèment ni ne moissonnent, et que les lis mêmes des champs, qui ne travaillent ni ne filent, sont vêtus plus splendidement que ne le fut jamais Salomon dans toute sa gloire (Matthieu, ch. G, Y. 26, 28 et 29, et Luc, ch. 42, v. 24 et 27). En admirant ces dernières paroles, en tant que belles images et même en tant que leçon adressée à l'avarice et à la cupidité, je dois ajouter toutefois qu'elles ne sauraient être acceptées avec toute la
(1) Ey yàp TW yo/xo) Moûvréccq yêypxTrrxt ' cù ftfj[à(Teï(; Covy àXowyrjc. M^ yrep} râv Qoav /zêXst râ ôea ] ^ <ft' ijfi^i yrdyTùO; >^éyet ; ^t ' ij/xx,; yàp ijpdfif, cTi 0}ei>jsi èr " cAt/// o àporptSiv àporptxy, kx2 o àXoav Ix ' èXr/// ToS /Asréxety. (v. 9 et 10.)
portée que leur donnent les versets qui les accompagnent, et dans lesquels Jésus recomniande à ses disciples de ne s'inquiéter de leur nourriture ou de leur vêtement pas plus que ne le font les oiseaux ou les fleurs (Matthieu, v. 23, 50 et 31, et Luc, V. 22, 28 et 29). La vraie morale est loin d'admettre un pareil enseignement. Nous ne sommes ni des oiseaux ni des fleurs, et si nous ne nous occupions pas plus qu'eux de notre nourriture et de notre vêtement. Dieu nous laisserait mourir de faim et de froid, et nous n'aurions pas le droit de nous plaindre; car il veut que nous exploitions par notre travail et notre industrie les forces naturelles et les moyens de production qu'il a si libéralement répandus sur ce globe. Je ferai voir plus loin (1) à quels désordres de semblables préceptes doivent conduire ceux des chrétiens qui demeurent conséquents à leurs principes.