‹ Examen critique des doctrines de la religion chrétienneChapitre 71 sur 96 · CE QU IL FAUT CONCLURE DE TOUTES CES CONTRADICTIONS · texte numérisé non relu

CE QU IL FAUT CONCLURE DE TOUTES CES CONTRADICTIONS

On ne pardonnerait pas à des historiens ordinaires les contradictions qu'on vient de lire. Sont-elles plus tolérables quand il s'agit [de relations écrites sous la dictée de l'Esprit-saint? A toutes ces contradictions on peut appliquer le raisonnement suivant, qui est à la portée des intelligences les plus simples :

Si Matthieu dit oui quand Jean dit non, il faut de toute nécessité que le dire de l'un ou de l'autre, sinon de tous les deux, ne soit pas conforme à la vérité. Et cependant ou regarde

(1) Au ch. 2, § 4 et 16 de cette seconde section.

les évangélistes comme également inspirés et également infaillibles. S'ils nous trompent ou s'ils se trompent, ne fût-ce qu'une seule fois, ce n'est pas au nom de Dieu qu'ils nous parlent ; car Dieu ne peut pas plus tromper ni se tromper sur un point que sur plusieurs. Si les évangélistes ont, ainsi qu'on le prétend, écrit tous les quatre sous l'inspiration divine, ils doivent être d'accord, la mémoire de Dieu ne faisant pas défaut et n'étant pas obligée de se contenter d'à peu près. Mais ils se contredisent sur une infinité de points; ils ne sont donc pas les organes de Dieu.

Presque tous les docteurs chrétiens nient les contradictions des évangélistes. Après tout ce qu'on vient de lire dans ce premier chapitre, on peut voir de quel nom doit être appelée leur négation. Quelques uns moins hardis et se voyant forcés de convenir qu'il y a des contradictions dans les Évangiles, ont imaginé d'appliquer ces contradictions mêmes à l'intérêt de leur cause : « Elles prouvent au moins, disent-ils, que les « auteurs des récits évangélîques ne se sont point concertés, « et qu'ainsi ils sont de bonne foi. » Cela n'est ni sérieux ni dans la question. Il s'agit ici de la vérité intrinsèque des récits évangéliques et non du plus ou moins* de bonne foi de ceux qui les ont écrits. On accorde sans peine que les évangélistes ne se sont point concertés; autrement, à moins de les supposer dépourvus de tout jugement, ils ne se seraient pas contredits sur tant de points comme à plaisir; cela est évident .surtout du rédacteur du 4*" Évangile à l'égard des rédacteurs des trois autres. Mais d'abord de ce qu'ils ne se seraient pas concertés, il ne s'ensuivrait pas encore qu'ils auraient été de bonne foi. Et quand on accorderait, ce que j'admets du reste volontiers, qu'ils ont écrit de bonne foi (ce qui ne veut

pas dire nécessairement avec vérité et sagacité), les contradictions qui existent entre leurs récits, et c'est là lé poiot essentiel de la question, n'en demeureraient pas moins comme un argument accablant contre l'autorité historique qu'on voudrait leur prêter; car, encore une fois, nous ne saurions nous en rapporter à des témoins qui, sur les mêmes faits, disent les uns oui, les autres non. Remarquons d'ailleurs que les théologiens qui croient pouvoir tirer parti de ce que les évangélistes ne se seraient point concertés, sont obligés de dire que les derniers évangélistes ont au moins eu connaissance des écrits des premiers. Quand on leur demande d'expliquer ces nombreuses similitudes, non seulement de fond mais de fcNrme, qu'on remarque entre les trois premiers Évangiles , similitudes qui semblent le plus ordinairement des reproductions littérales, ils conviennent que celui des trois évangélistes qui a écrit le second, devait connaître le travail de celui qui avait écrit le premier, et que celui qui a écrit le troisième, devait également connaître le travail du premier ou des deux premiers. Quand on leur demande ensuite d'expliquer pourquoi le 4^ Évangile est si différent des trois premiers, pourquoi il passe sous silence la plupart des faits qu'ils racontent, et rapporte beaucoup d'autres choses sur lesquelles ils se taisent, ces théologiens répondent que Jean regardait comme suffisant le témoignage de Matthieu , Marc et Luc sur les choses dout il ne parlait pas lui-même, et qu'il se proposait particulièrement de compléter leurs récits en racontant des faits ou des détails sur lesquels ils avaient gardé le silence. Or celte réponse n'a de sens que dans la supposition où Jean aurait connu les Évangiles de Matthieu, Marc et Luc. Que du reste il se soit en effet proposé particulièrement, ainsi qu'on le dit si

souvent, de compléter les récits des trois premiers Évangiles, rien n'est moins évident. D'abord il aurait dû le déclarer expressément; or il ne dit rien de semblable. En second lieu, s'il a regardé comme suffisant le témoignage des autres évangélistes sur les choses dont il ne parle pas lui-même, pourquoi donc ne Ta-t-il pas tenu pour suffisant sur les choses dont il parle comme eux? Car son Évangile, tout en étant habituellement très différent des autres, contient néanmoins plusieurs récits qui leur sont communs. Et puis on oublie toujours qu'on nous a donné les évangélistes pour des auteurs qui écrivaient $ous la dictée de l'Esprit-Sainl, et que par conséquent ce n'étaient pas eux qui fixaient le but de leurs relations; dès lors, si l'Esprit-Saint n'a point permis que Jean redît tout ce qui avait été dit déjà, pourquoi a-t-il permis les perpétuelles redites des trois autres évangélistes ?

M. Mussard, ministre du Saint Évangile (1), se rejette sur ce qu'il existe aussi des contradictions entre les récits des historiens profanes; ce qui ne fait absolument rien à la question, puisque ces historiens ne nous sont pas donnés pour les mandataires directs de la Divinité. Les simples mortels, nous le savons de reste, sont sujets à l'erreur et même au mensonge. L'histoire dite profane a également besoin d'être purgée; elle regorge aussi de sottises que nous ne pensons pas le moins du monde a patroner. Nous ne comprenons donc pas comment les égarements de l'esprit humain pourraient servir de passeports a ceux de l'esprit divin. M. Mussard prétend que plusieurs des contradictions signalées entre les narrations évangéliques

(1) Examen critique du st/stème de Strauss ^ 2e partie, ch. 3, § 2, Genève, 1839«

sont satis importance ; il demande plaisamment s'il a besoin, pour croire h l'ensemble de l'histoire évangélique, de savoir combien de fois au juste le coq a chanté lorsque Pierre eut le malheur de renier son maître; si c'est du vin amer ou du vinaigre qu'on servit à Je'sus sur la croix; si le Christ est entré à Jérusalem sur un dnon ou sur une dnesse. J'ignore jusqu'à quel point ces plaisanteries sont de bon goût dans la bouche d'un ministre de l'Évangile; mais il me paraît étrange qu'il faille lui apprendre que nulle contradiction n'est sans importance quand on l'attribue à Dieu ou à ses interprètes, et que la plus petite en pareille matière est toujours considérable. On a vu d'ailleurs, dans ce qui précède, le détail d'une inlSnité d'autres contradictions dont M. Mussard n'a garde d'aborder l'examen. Il se borne h dire qu'il y en a quelques unes de plus embarrassantes et qui paraissent inconciliables; mais il ne doute pas que la science, qui fait tous les jours des progrès^ ne réussisse un jour à les faire disparaître.

A s'en tenir même aux témoignages évangéliques, les seuls qui existent, relativement à la naissance de Jésus, à sa vie publique, aux motifs de sa condamnation à mort, à son crucifiement et à sa sépulture, on ne sait rien, d'une certitude historique, sur les circonstances, même purement humaines, qui se rattachent à toutes ces choses. Je crois avoir démontré, dans le chapitre que je termine, particulièrement dans les §§ 2, 3, i, 18, 19 et 20, que, sur ces divers points, les récits évangéliques étaient pleinement contradictoires et conséquemment inadmissibles. J'accorde que ces récits abondent en scènes intéressantes, émouvantes même, à la condition toutefois que celui qui en est le héros soit considéré comme un simple mortel et non pas comme un Dieu, ce dernier point de vue bannissant

aussitôt de la narration tout intérêt en même temps que toute espèce de bon sens. Mais enfin ce ne sont que des légendes plus ou moins habilement imaginées, et l'on sait quelle différence il y a entre des légendes et l'hisloire digne de ce nom. -Quand je dis que ces légendes ont été plus ou moins habilement imaginées, il ne faut pas prendre cette expression dans un sens plus étendu que celui que j'y attache moi-même. Je ne veux pas dire que les récits évangéliques, tels qu'ils nous sont parvenus, soient, dans toutes les parties dont ils se composent, des fables conçues d'un seul jet, des inventions rédigées de propos délibéré et dans un but d'odieuse tromperie. Ce n'est pas ainsi que 5e forment les légendes. Elles naissent de certains faits naturels, qui frappent l'imagination du vulgaire par quelques côtés imparfaitement observés et mal jugés, et elles n'existent d'abord et quelquefois pendant longtemps que sous la forme de traditions orales, très vagues et très mobiles. Aux époques où des bouleversements sociaux et l'ignorance générale viennent en aide à la crédulité populaire et à l'amour du merveilleux, ces traditions grossissent en chemin et se modifient insensiblement au gré des passions et des intérêts des populations. Vient un moment où des auteurs, imbus des préjugés de leur temps, veulent fixer par l'écriture ces récits qui jusque là s'étaient transmis de bouche en bouche : procédant a ce travail d'une façon habituellement aussi peu délicate que judicieuse, et se rendant à peine compte des embellissements qu'ils y introduisent eux-mêmes, ils se laissent tromper par le zèle d'une dévotion mal éclairée jusqu'à voir une œuvre pieuse et méritoire dans ce qu'une morale plus élevée et plus sévère leur montrerait comme de coupables fraudes. Mais pour peu que ces écrits se multiplient, ils portent avec eux le cachet des

incerlitudes, des divergences et des contradictions qui caractérisent les traditions orales elles-mêmes, et leur rédactioft seule décèle l'œuvre évidente de la crédulité. C'est ce qui est arrivé pour les très nombreux Évangiles qui se lisaient dans les diverses communions chrétiennes des premiers siècles, et lorsque l'autorité ecclésiastique, voulant ôter aux adversaires du christianisme le moyen d'attaque qu'ils tiraient de cette multiplicité des relations évangéliques, déclara qu'il n*y en avait que quatre que l'on dût tenir désormais pour authentiques et divinement inspirées, elle ne vit pas qu'il restait encore, dans les Évangiles conscr\'és , plus de divergences et de contradictions qu'il n'en fallait à un examen quelque peu attentif et éclairé pour leur enlever toute espèce d'autorité.

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