livre, j'ai démoli pierre par pierre rédiôce chrétien, et que
dans la seconde partie, j'en ai arraché les bases mêmes et dispersé tous les matériaux. Et maintenant je demande quel esprit droit et exempt de préventions se refusera à conclure que, si la religion chrétienne est fausse, aussi bien dans ses formules dogmatiques actuelles que dans les plus anciens monuments qui lui servent de fondement, elle n'est pas même alors susceptible dëtre réformée comme l'ont pensé en divers temps des hommes sincèrement pieux mais d'une médiocre portée de vue; qu'ainsi elle est radicalement impuissante à satisfaire les besoins religieux de l'époque actuelle , et qu'elle doit être rejetée, pour faire place à un nouvel ordre de choses , fondé uniquement sur les données de la raison, et le seul que l'esprit humain puisse maintenant accepter.
Quand je dis que la religion chrétienne doit être rejetée comme une religion essentiellement fausse dans l'ensemble de sa doctrine, particulièrement de sa doctrine dogmatique, on sait que je n'entends point dire qu'il faille pour cela rejeter ce qu'elle peut avoir de vrai dans quelques-uns de ses préceptes moraux, qui ne lui appartiennent point en propre, mais qu'elle a empruntés à la raison générale ou aux principes de la saine philosophie. Nous devons être en garde aujourd'hui contre le sophisme qui consiste à rejeter avec l'erreur la part de vérité qui peut s'y trouver mêlée. C'est un sophisme dont plusieurs écrivains du siècle dernier et même du siècle présent n'ont pas toujours su se préserver; car, dans la guerre qu'ils ont commencée contre le christianisme et qu'ils n'ont pu ni bien diriger ni mener à fin, il leur est arrivé plus d'une fois de confondre et d'attaquer en même temps les plus funestes erreurs et des croyances qui demeureront à jamais inébranlables. Plusieurs
d'entre eux, par exemple, en ne voulant voir partout que de la matière, outre qu'ils ont lâché la bride aux appétits sensualistes, ont été en grande partie cause de cette réaction ultràspiritualiste de notre époque, qui en est venue à mettre l'esprit partout, jusque dans les meubles et dans les murailles de nos habitations : aberration que l'on croit nouvelle , mais qui est très vieille, et qui est pire que celle à laquelle elle succède; car elle ne peut mener qu'à la folie. Il faut savoir gré aux philosophes du xvni^ siècle du bien réel qu'ils ont fait en combattant l'erreur ; mais il faut les plaindre de n'avoir pas eu cette vue moins incomplète de la vérité religieuse, ce sens plus profond des choses morales , que le temps et de si grands événements ont pu donner à d'autres ; il faut enfin rendre responsable d'une grande part de leur égarement comme aussi de l'impiété et de l'immoralité de l'époque actuelle le christianisme lui-même, qui, en donnant sur Dieu, sur les destinées de l'âme humaine, sur le bien et le mal moral, les idées les plus fausses, expose les esprits, au moment où ils secouent le joug d'une autorité qui les a trompés, à ne plus reconnaître Dieu, à ne plus comprendre l'âme et à ne plus croire ni au bien ni au mal (1).
(1) Une des femmes les plus remarquables de ce siècle par l'éclat du talent et la générosité des sentiments^ Madame Dudevant, qui a pris le pseudonyme de Geoi^e Sand, sous lequel elle est connue dans le monde littéraire, répète souvent dans son ouvrage intitulé Histoire de ma vie (Paris, 18 5é et 1855), que, si elle fût demeurée plus longtemps dans l'état maladif de dévotion mystique, qu'elle avait contracté au couvent oîi une grand'mère voltairienne l'avait fait élever, elle serait devenue folle ou athée. Cette confidence n'est certes point faite dans une intention hostile au catholicisme : Madame George Sand parle au contraire de ses institutrices religieuses , de sa vie de couvent et du jésuite son confesseur dans des termes pleins d'affectueux respect et
Lorsqu'un principe qui a longtemps dominé les consciences, vient à être enfin examiné et reconnu faux, alors la tendance première des esprits est d'entrer en révolte contre ce principe, de s'en séparer violemment et de rejeter avec son cortège d'erreurs les quelques vérités qui s'y trouvaient associées. Telle a été la marche des choses pendant le xvui'' siècle et ce qui s'est écoulé déjà du \lx^ Si par moment la réaction semble s'arrêter et se changer même en un retour vers le passé, ce n'est que lassitude ou calcul d'intérêts se croyant menacés ou l'étant réellement. Alors la vieille religion cherche à se persuader qu'elle a ressaisi son empire, et elle redevient audacieuse et tyrannique ; mais cela même fait renaître la révolte plus vive que jamais, l'impiété et l'immoralité vont croissant, et il ne peut y avoir de terme à cette décomposition accélérée que le jour où une religion raisonnable viendra reprendre auprès des consciences le rôle de direction qu'une fausse religion a mérité de perdre et (lu'elle cherche vainement à reconquérir.
Il est des époques oii la multitude a acquis assez de lumières pour s'apercevoir qu'on lui prêche des fables, mais où elle n'a pas la force dlntelligence nécessaire pour trouver les réalités
presque de regret. A l'heure qu'il est, elle ne pense guère à prendre le voile; elle est fort émancipée quant au dogme chrétien et paraît également guérie de la maladie de l'exaltation ascétique. Pour ce qui est de l'athéisme et de tout ce qui s'ensuit, elle a l'âme trop grande et trop ardente pour se reposer jamais dans une doctrine aussi petite et aussi froide.Je crois donc qu'elle doit regretter amèrement, quoiqu'elle essaie de s'en défendre, d'avoir, dans plusieurs de ses romans, dans Lélia particidièrement, répandu à profusion des semences tout à la fois de mysticisme chrétien et d'athéisme, semences qui ont, contre son attente assurément, germé et produit leurs tristes fruits dans l'esprit de plus d'un de ses nombreux lecteurs.
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qu'il faudrait mettre à la place. Certains hommes, qui se croient très habiles parce qu'ils sont profondément corrompus, en concluent qu'il faut alors faire tout son possible pour la ramener à ses vieilles croyances. Loin d'adopter leur conclusion irréligieuse et de nous associer à leur œuvre insensée, nous disons qu'il faut au contraire aider la multitude à rejeter l'erreur; c'est un préalable indispensable pour qu'elle arrive ensuite à la réalité. Le vrai et le faux sur un même point ne sauraient trouver place à la fois dans l'intelligence humaine : pour que l'un y entre, il faut absolument que l'autre en sorte.
Demandé-je pour cela que l'on proscrive la religion chrétienne? Qui pourrait me supposer une pareille pensée? Qu'elle vive au contraire aussi longtemps qu'elle pourra, et qu'elle s'exerce en toute liberté. Le jour où son droit à cet égard serait véritablement attaqué ou seulement menacé, on me verrait accourir un des premiers à sa défense. Que ceux de ses sectateurs que je n'aurai pu convaincre ou qui ne me liront pas, continuent de croire à ses dogmes et de professer hautement leur croyance. S'ils peuvent s'habituer à voir. d'autres hommes ayant d'autres idées que les leurs, s'ils peuvent enfin prendre leur parti de faire le voyage de la vie en pareille société, nous leur tendrons la main. Je le répète donc, que la religion chrétienne meure de sa bonne mort. Quand la raison et la justice ne le voudraient pas ainsi, l'intérêt des idées nouvelles le voudrait encore. Quel est celui qui ayant médité sur la nature du cœur humain ou parcouru l'histoire, ignore que le sentiment religieux vit de dévouement, et que, plus il est profond, plus il est avide d'épreuves et de sacrifices? Un moyen infaillible de raviver une
religion qui s'éteint comme de propager une religion nouvelle, T. n. 29
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serait donc de la persécuter. Ainsi, quand je n'aurais point par principe autant d'horreur que j'en ai pour Tintoléranee religieuse, qui prétend violer l'asyle le plus sacré, celui de la conscience, je devrais encore par prudence m'abstenir de provoquer des persécutions contre la religion chrétienne. Elleesi donc parfaitement rassurée, et personne, je l'en préviens, ne croirait à la sincérité des craintes qu'il lui plairait d'exprimer à cet égard. Si même, au lieu de demeurer à la charge de ceux-là seulement qui la professent, comme cela doit être dans un temps et un pays de liberté religieuse, elle continue de recevoir un salaire du budget de l'État, nous nous garderons bien de lui envier ce salaire qui, en s'ajoutant à tout l'or amassé en quémandant, constate aux yeux des peuples qu'elle a consenti à descendre ainsi jusqu'à la servitude, ce qui est, pour une religion, descendre aussi bas que possible.
Maintenant que j'ai démontré que la religion chrétienne devait être rejetée et que j'ai expliqué comment elle devait l'être, il me reste, pour achever ma tâche, à faire voir la nécessité d'une régénération. C'est l'objet d'un second ouvrage, qui paraît en même temps que celui-ci, sous ce titre Rénovation religieuse. J'espère, lecteur, vous y retrouver et n'avoir par conséquent pas pris de vous congé définitif par cette dernière réflexion : A Dieu ne plaise qu'en combattant les erreurs religieuses des temps anciens, j'aie voulu exciter mes contemporains à s'enorgueillir de pouvoir y échapper! Le présentes! encore coupable de trop de sottises, dont les générations futures s'étonneront peut-être plus encore que nous ne nous étonnons de celles des générations éteintes. Mais ce que j'ai cherché surtout à mettre en évidence , c'est le vice des doctrines qui prétendent arrêter la marche de l'esprit humain,
bien plus le faire rétrograder. En jugeant avec indulgence les erreurs du passé, réservons toute notre sévérité pour ceux qui tentent de les faire revivre et de les perpétuer, et qui ne savent user des lumières de leur temps que pour en médire.