CCXXXIII
Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie. Dans l'une , sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère , nous nous pleurons nous-mêmes ; nous regrettons la bonne opinion qu'elle avoit de nous ; nous pleurons la diminution de notre bien , de notre plaisir , de notre considération. Ainsi les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour les vivants. Je dis que c'est une espèce d'hypocrisie, à cause que dans ces sortes d'afflictions, on se trompe soi-même. Il y a une autre hypocrisie qui n'est pas si innocente , parce qu'elle impose à tout le monde : c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Après que le temps , qui consume tout , a fait cesser celle qu'elles avoient en effet, elles ne laissent pas dopiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie. Cette triste et fatigante vanité sa trouve d'ordinaire dans lesfemmes ambitieuses. Comme
leur sexe leur ferme tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable affliction. H y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites sources qui coulent et se tarissent facilement. On pleure pour avoir la réputation d'être tendre ; on pleure pour être plaint ; on pleure pour être pleuré ; enfin on pleure pour éviter la honte de ne pleurer pas.
C'est plus souvent par orgueil que par défaut de lumières , qu'on s'oppose avec tant d'opiniâtreté aux opinions les plus suivies : on trouve les premières places prises dans le bon parti , et on ne veut point des dernières.
CCXXXY.
Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis , lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux.
Il semble que Famour-propre soit la dupe de la bonté , et qu'il s'oublie lui - même lorsque nous travaillons pour l'avantage des autres. Cependant c'est prendre le chemin le plus assuré pour arriver à ses fins; c'est prêter à usure,
sous prétexte de donner : c'est enfin s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et délicat. '