‹ Examen critique des RéflexionsChapitre 79 sur 95 · DES GOUTS · texte numérisé non relu

DES GOUTS

Il y a des personnes qui ont plus d'esprit que de goût, et d'autres qui ont plus de goût que d'esprit. Il y a plus de variété et de caprice dans le goût que dans l'esprit.

Ce terme de goût a diverses significations , et il est aisé de s'y méprendre. Il y a différence entre le goût qui nous porte vers les choses , et le goût qui nous en fait connoitre et discerner les qualités en nous attachant aux règles.

On peut aimer la comédie sans avoir le goût

assez fin et assez délicat pour en bien juger ; et on peut avoir le goût assez bon pour bien juger de la comédie sans l'aimer. Il y a des goûts qui nous approchent imperceptiblement de ce qui se montre à nous, et d'autres nous entraînent par leur force ou par leur durée.

Il y a des gens qui ont le goût faux en tout , d'autres ne l'ont faux qu'en de certaines choses ; et ils l'ont droit et juste dans tout ce qui est de leur portée. D'autres ont des goûts particuliers , qu'ils connoissent mauvais > et ne laissent pas de les suivre. Il y en a qui ont le goût incertain,- le hasard en décide : ils changent par légèreté , et sont touchés de plaisir ou d'ennui sur la parole de leurs amis. D'autres sont toujours prévenus ; ils sont esclaves de tous leurs goûts , et les respectent en toutes choses. Il y en a qui sont sensibles à ce qui est bon , et choqués de ce qui ne l'est pas : leurs vues sont nettes et justes, et ils trouvent la raison de leur goût dans leur esprit et dans leur discernement.

Il y en a qui, par une sorte d'instinct, dont ils ignorent la cause, décident de ce qui se présente à eux, et prennent toujours le bon parti. Ceux-ci font paroître plus de goût que d'esprit, parce que leur amour-propre et leur humeur ne prévalent point sur leurs lumières naturelles.

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Tout agit de concert en eux , tout y est sur un mêrae ton. Cet accord les fait juger sainement des objets, et leur en forme une idée véritable : mais à parler généralement , il y a peu de gens qui aient le goût fixe et indépendant de celui des autres ; ils suivent l'exemple et la coutume , et ils en empruntent presque tout ce qu'ils ont de goût.

Dans toutes ces différences de goûts qu'on vient de marquer , il est très rare , et presque impossible, de rencontrer cette sorte de bon goût qui sait donner le prix à chaque chose , qui en connoît toute la valeur , et qui se porte généralement sur tout. Nos connoissances sont trop bornées, et cette juste disposition de qualités qui font bien juger , ne se maintient d'ordinaire que sur ce qui ne nous regarde pas directement.

Quand il s'agit de nous , notre goût n'a plus cette justesse si nécessaire ; la préoccupation la trouble; tout ce qui a du rapport à nous, paroi t sous une autre figure. Personne ne voit des mêmes yeux ce qui le touche , et ce qui ne le touche pas. Notre goût n'est conduit alors que par la pente de l'amour-propre et de l'humeur, qui nous fournissent des vues nouvelles, et nous assujettissent à un nombre infini de changements

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et d'incertitudes. Notre goût n'est plus à nous-, nous n'en disposons plus. Il change sans notre consentement ; et les mêmes objets nous paroissent par tant de côtes différents, que nous méconnoissons enfin ce que nous avons vu et ce que nous avons senti.

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