‹ Examen critique des RéflexionsChapitre 80 sur 95 · DE LA SOCIETE · texte numérisé non relu

DE LA SOCIETE

Mon dessein n'est pas de parler de l'amitié en parlant de la société ; bien qu'elles aient quelque rapport, elles sont néanmoins très différentes : la première a plus d'élévation et d'humilité , et le plus grand mérite de l'autre est de lui ressembler.

Je ne parlerai donc présentement que du commerce particulier que les honnêtes gens doivent avoir ensemble. Il seroit inutile de dire combien la société est nécessaire aux hommes ; tous la désirent , et tous la cherchent : mais peu se servent des moyens de la rendre agréable et de la faire durer.

Chacun veut trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres. On se préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre, et

on leur fait presque toujours sentir cette préférence ; c'est ce qui trouble et ce qui détruit la société. Il faudroit du moins savoir cacher ce désir de préférence , puisqu'il est trop naturel en nous pour nous en pouvoir défaire. Il faudroit faire son plaisir de celui des autres , ménager leur amour -propre, et ne le blesser jamais.

L'esprit a beaucoup de part à un si grand ouvrage ; mais il ne suffit pas seul pour nous conduire dans les divers chemins qu'il faut tenir. Le rapport qui se rencontre entre les esprits ne maintiendroit pas long-temps la société, si elle n'étoit réglée et soutenue par le bon sens , par l'humeur, et par les égards qui doivent être entre les personnes qui veulent vivre ensemble.

S'il arrive quelquefois que des gens opposés d'humeur et d'esprit paroissent unis , ils tiennent sans doute par des raisons étrangères , qui ne durent pas long-temps. On peut être aussi en société avec des personnes sur qui nous avons de la supériorité par la naissance , ou par des qualités personnelles ; mais ceux qui ont cet avantage n'en doivent pas abuser ; ils doivent rarement le faire sentir, et ne s'en servir que pour instruire les autres. Ils doivent leur faire apercevoir qu'ils ont besoin d'être conduits , et

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les mener par la raison en s'accommodant , autant qu'il est possible , à leurs sentiments et à leurs intérêts.

Pour rendre la société commode , il faut que chacun conserve sa liberté. Il ne faut point se voir, ou se voir sans sujétion, et pour se divertir ensemble. Il faut pouvoir se séparer sans que cette séparation apporte de changement. Il faut se pouvoir passer les uns des autres , si on ne veut' pas s'exposer à embarrasser quelquefois ; et on doit se souvenir qu'on incommode souvent, quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut contribuer autant qu'on le peut au divertissement des personnes avec qui on veut vivre, mais il ne faut pas être toujours chargé du soin d'y contribuer.

La complaisance est nécessaire dans la société, mais elle doit avoir des bornes : elle devient une servitude quand elle est excessive. Il faut du moins qu'elle paroisse libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis , ils soient persuadés que c'est le nôtre aussi que nous suivons.

Il faut être facile à excuser nos amis, quand leurs défauts sont nés avec eux , et qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualités. Il faut souvent éviter de leur faire voir qu'on les ait remar-

qués, et qu'on en soit choqué. On doit essayer de faire en sorte qu'ils puissent s'en apercevoir eux-mêmes , pour leur laisser le mérite de s'en corriger.

Il y a une sorte de politesse qui est nécessaire dans le commerce des honnêtes gens : elle leur fait entendre raillerie , et elle les empêche d'être choqués , et de choquer les autres par de certaines façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent sans y penser quand on soutient son opinion avec chaleur.

Le commerce des honnêtes gens ne peut subsister sans une certaine sorte de confiance ; elle doit être commune entre eux ; il faut que chacun ait un air de sûreté et de discrétion qui ne donne jamais lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence.

Il faut de la variété dans l'esprit; ceux qui n'ont que d'une sorte d'esprit , ne peuvent pas plaire long-temps : on peut prendre des routes diverses , n'avoir pas les mêmes talents , pourvu qu'on aide au plaisir de la société, et qu'on y observe la même justesse que les différentes voix et les divers instruments doivent observer dans la musique.

Comme il est malaisé que plusieurs personnes puissent avoir les mêmes intérêts \ il est néces-

saire , au moins pour la douceur de la société , qu'ils n'en aient pas de contraires.

On doit aller au-devant de ce qui peut plaira à ses amis, chercher les moyens de leur être u tile , leur épargner des chagrins , leur faire voir qu'on les partage avec eux , quand on ne peut les détourner, les effacer insensiblement sans prétendre de les arracher tout d'un coup, et mettre à la place des objets agréables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler de choses qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le' permettent, et on y doit garder beaucoup de mesure. Il y a de la politesse, et quelquefois même de l'humanité à ne pas entrer trop avant dans les replis de leur coeur ; ils ont souvent de la peine à laisser voir tout ce qu'ils en connoissent , et ils en ont encore davantage quand on pénètre ce qu'ils ne connoissent pas bien. Que le commerce que les honnêtes gens ont ensemble leur donne de la familiarité, et leur fournisse un nombre infini de sujets de se parler sincèrement.

Personne presque n'a assez de docilité et de bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui sont nécessaires pour maintenir la société. On veut être averti jusqu'à un certain point, mais on ne veut pas l'être en toutes choses,

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et on craint de savoir toutes sortes de vérités. Comme on doit garder des distances pour voir les objets , il en faut garder aussi pour la société; chacun a son point de vue , d'où il veut être regardé. On a raison le plus souvent de ne vouloir pas être éclairé de trop près ; et il n'y a presque point d'homme qui veuille en toutes choses se laisser voir tel qu'il est.

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