M. DCCC. XXI
V oulant écrire de l'Homme, et se tracer une route nouvelle , l'illustre auteur clés Maximes nie, dès l'abord, l'existence de la vertu. Ainsi débarrassé du seul titre que nous ayons devant Dieu , il nous livre au néant \ et marche rapidement à l'athéisme. Cette accusation , qui peut surprendre , ne restera pas sans preuve a. Les Doctrines de La Rochefoucauld sont beaucoup plus mauvaises que leur réputation. Elles s'appuient sur l'égoïsme, vice honteux qui isole l'homme, mais que l'auteur confond à dessein avec l'amour de soi, sentiment conservateur, qui unit les sociétés. Il est donc indispensable de remarquer cette confusion, presque toujours inaperçue, parce qu'elle donne à son système une apparence
1 Voyez la Maxime 5o4-
- Voyez les Maximes 44 et 5o4«
de vérité : elle est le trait le plus subtil de son génie , et c'est ainsi que l'incertitude où il nous jette nous persuade trop souvent qu'il prend dans notre conscience le principe fondamental de son livre.
Ce n'est point ici le lieu d'examiner le fond de ce système ' ; mais je ne puis m'empêcher de remarquer que l'idée de soumettre toutes nos actions à un mobile unique , est peut-être la plus grande injure que l'homme ait jamais faite à l'homme. Les animaux n'ont reçu qu'un rayon d'intelligence qui, sous le nom d'instinct , règle leur vie entière; ils sont commandés par la nécessité : mais notre âme est une sphère parfaite d'intelligence et d'amour ; elle s'étudie, se connoît et se juge. Le signe de son excellence est la liberté de choisir entre le bien et le mal , et la preuve de cette liberté est le repentir qui nous presse lorsque ce choix est mauvais. Borner notre âme à
1 Voyez la Maxime 262.
une seule passion , c'est ravaler la nature de l'homme 5 c'est l'assimiler à l'instinct des animaux. Telle est la conclusion rigoureuse du livre des Maximes ; il faut, ou rejeter le système, ou en subir les conséquences.
Frappé des vices de la cour, La Rochefoucauld s'est contenté de les peindre. Il a vu l'homme ouvrage de la société , il a oublié l'homme ouvrage de Dieu. Son livre est un tableau du siècle, digne d'être étudié ; et l'histoire y répand une vive lumière qui nous en fait reconnoître les personnages. A le considérer sous ce rapport, il offre des lignes admirables. Jamais, dans un espace si court , on ne renferma tant de vérités de détails, d'aperçus neufs, et de ces observations déliées qui entrent dans la partie perverse des cœurs. C'est quelquefois le pinceau de Tacite , ce n'est jamais son âme ! Tacite nous émeut pour la vertu , La Rochefoucauld nous laisse froid devant
la dégradation humaine : on voit que le but de son livre n'est pas de faire haïr le vice , mais de faire croire à son triomphe. Plein de cette pensée, il nie jusqua la possibilité de le combattre * : sa confiance est dans le mal \ sa vertu dans l'intérêt, sa volonté dans la disposition de ses organes 3. Il commence par nous flétrir et finit par nous corrompre ; et c'est en nous inspirant le mépris de notre cœur qu'il nous accoutume aux actions méprisables. Sent-on en soi quelque penchant à la vanité , à l'envie , à l'égoïsme , à l'ingratitude , on s'applique ses maximes insidieuses qui se gravent si facilement dans la mémoire ; puis on se dit : La nature est ainsi faite ; et l'on cesse de rougir de soimême.
Pour écrire de la morale, il a manqué à La Rochefoucauld de .bien connoître ce
1 Voyez la Maxime 177.
a j^oycz la Maxime 2,38.
3 Voyez la Maxime 44..
qui étoit vice et vertu. Il s'est égaré faute de définition , et ses erreurs ont été d'autant plus graves que son esprit avoit plus d'étendue : lorsque l'âme reste sans principes, les ténèbres semblent croître avec notre intelligence !
Vauvenargues , plus habile , posa le principe avant d'entrer dans la carrière : « Afin , (c dit-il , qu'une chose soit regardée comme a un bien par toute la société , il faut (( quelle tende a l'avantage de toute la « société ; c'est le propre de la vertu. Et «. afin qu'on la regarde comme un mal, « il faut qu'elle tende a sa ruine ; » c'est le propre du vice.
Ce principe, que la mauvaise foi même ne sauroit contester, est une réfutation complète du système de La Rochefoucauld :
rien dans ce système ne tend à l'avantage de la société ; tout, au contraire , y tend à sa ruine. Rapporter nos inclinations les plus naturelles , nos mouvements les plus im~
prévus , nos actions les plus innocentes à la vanité ou à l'intérêt, c'est méconnoître la vertu; et méconnoître la vertu, c'est anéantir l'homme.
La vertu est la loi sublime qui veille à notre conservation : sans elle il n'y auroit ni famille , ni société , ni genre humain. Voyez seulement ce que deviennent les familles qui ont un guide corrompu, et songez à ce que deviendroit un pays où les lois , qui sont la vertu des nations , ne réprimeroient rien. L'homme sans vertu est comme un peuple sans loi. Vous lui ôtez la force qui triomphe des passions , et vous vous étonnez de sa foiblesse ! Vous lui donnez le vice pour guide , et vous vous étonnez de sa perversité ! Vous saisissez habilement les bassesses , les ruses , les turpitudes de quelques âmes dépravées , vous les surprenez dans leur hypocrisie, et vous attribuez à tous la honte de quelques uns! C'est comme si vous écriviez au bas de la
statue de Tersite ou de Néron : Voilà l'homme !
Celui qui a pu tracer un pareil tableau n'est pas loin de l'athéisme ; toutes les doctrines immorales nous y poussent, et l'auteur y arrive enfin environné du cortège de tous les vices. Alors seulement , forcé de reconnoître qu'il n'y a rien d'immortel dans une créature sans vertu , il s'effraie de trouver le néant, et de ne pouvoir l'éviter. Voilà comment après nous avoir réduits à l'intelligence , il s'est vu dans la nécessité de réduire l'intelligence à rien. Tant il est dangereux de calomnier l'humanité : l'injustice envers l'homme conduit presque toujours à l'impiété envers Dieu !
Ma tâche à moi étoit d'opposer la raison à tant de sophismes ; les sentiments naturels du cœur , aux fausses lumières d'un esprit superbe ; et des vérités consolantes , au système le plus désolant : j'ai voulu prouver qu'une corruption générale est im-
possible , parce quelle entraîneroit la perte de la société ; d'où j'ai tiré cette conclusion , que la vertu a été donnée à l'homme parce quelle lui est nécessaire , et quelle lui est nécessaire parce qu il importe à Dieu de conserver son propre ouvrage.
Pour atteindre ce but , je ne me suis point appuyé de cette haute philosophie qui maintint la sagesse de Marc-Aurèle , malgré les flatteurs et le trône. Ni La Rochefoucauld , ni Marc-Aurèle n'ont tracé un tableau fidèle de l'humanité , qui n'est ni si dépravée , ni si sublime. C'est le cœur de l'homme naturel qu'il falloit opposer au cœur de l'homme avili. Ma philosophie, pour parler le langage de Montaigne, devoit être toute familière et commune ; et en me réduisant aux principes vulgaires, j'étois bien sûr de ne point affoiblir ma cause. C'est une vérité qui atteste à la fois la bonté de la Providence et la dignité de notre être , que la morale la plus simple conduit
INTRODUCTION. g
aux mêmes résultats que la plus haute philosophie ; elle suffit à qui veut la suivre, non pas seulement pour être un bon citoyen , mais pour devenir un héros. Une mère en recevant les adieux de son fils lui recommande d'aimer Dieu , de fuir l'envie , d'être loyal en faits et dits, et charitable envers les malheureux : la vie entière du jeune guerrier est consacrée à l'accomplissement de ces trois préceptes, et ce guerrier, qui reçut de la France le titre de chevalier sans peur et sans reproche , fut Bayard. !
Tel est le plan que nous avons cru devoir suivre. Il nous a privé sans doute de quelques développements philosophiques; mais il nous a permis de nous appuyer des vérités de l'histoire ; vérités que nous devions préférer à tout , parce qu'elles étoient des exemples. Rousseau a dit qu'une mauvaise maxime est pire qu'une mauvaise action :
1 Voyez les Mémoires du Secrétaire de Bayard, chap. 2,
io INTRODUCTION,
il auroit pu ajouter avec non moins de sens que les bons exemples valent mieux que les meilleurs préceptes.
La Rochefoucauld a peint les hommes comme les fait quelquefois le monde; Marc- Aurèle ? comme les fait rarement la philosophie; et nous 5 comme les fait toujours la nature.
Qu'il nous soit permis , en terminant , d'adresser une prière à nos lecteurs ; c'est de ne pas nous juger d'après les passions de la société , mais d'après les sentiments de leur âme. Nous croirons avoir tout obtenu s'ils s'interrogent eux-mêmes ; car il suffit de descendre profondément en soi pour y trouver le bien; et la vérité qui est dans notre cœur nous instruit mieux que les paroles qui passent.
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