EPIGRAPHE
Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés,
Dès la première ligne , l'auteur nous met en garde contre ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, la vertu. Il ne la nie point encore, mais il la réduit aux apparences , il en empoisonne la source; et, jetant notre âme dans le doute de ses propres sentiments , il nous laisse flotter indécis entre le bien et le mal, le vice et la vertu. On objectera, sans doute, que La Rochefoucauld ne présente pas sa pensée dune manière absolue; mais pour détruire cette objection il suffit de tourner quelques feuillets. L'auteur ne reste pas long-temps dans le cercle étroit qu'il vient
la EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES de se tracer , et bientôt négligeant toute précaution oratoire , il reproduit les mêmes maximes sans exceptions et sans restrictions ' . Contradiction évidente , mais inévitable. La Rochefoucauld devoit, ou renoncer à son système, ou généraliser sa pensée : car pour détruire un système il suffit d'une exception.
Maintenant il" faut choisir entre deux opinions : ou l'on restreint le sens de cette maxime à quelques cas particuliers , et alors elle ne renferme plus qu'une vérité commune dont il est inutile de nous occuper, ou l'on veut en faire une application générale, et alors c'est une calomnie qui tend à déshonorer le genre humain. Dans cette dernière hypothèse , il faudroit ainsi traduire la pensée : Tous les hommes sont des hypocrites ; rien n'est vrai que le vice. Poser ainsi la question c'est la juger.
Mais comment une pareille maxime se trouvet-elle à la tête d'un livre qui porte le titre de Réflexions ou sentences et maximes morales ? Tous ces titres promettent, non une suite de sophismes propres à renverser tout principe, mais un développement des bonnes et saines doctrines propres à faire aimer la vérité. Un titre plus convenable, eût été celui-ci : Observa-
1 Voyez les Maximes 5, iS, 20, 29, 44 > etc-
DE LA ROCHEFOUCAULD. i'ô
dons critiques sur les mœurs. Plus on étudie le tour d'esprit de La Rochefoucauld et le secret de sa composition , plus on est convaincu que le livre des Maximes est une critique du siècle, et non un traité de morale. Condé, Turenne, Richelieu, Mazarin, le cardinal de Retz, la duchesse de Longueville , Ninon , La Fayette , Sévigné, Anne d'Autriche , viennent tour à tour se présenter à lui, mais il ne les montre qu'en partie. Ni la reconnoissance , ni l'amour, ni la justice, ne peuvent lui arracher un éloge. Il semble que ces divers personnages se soient refusés à laisser voir leurs vertus au peintre du vice. Ce livre est donc une satire du monde, et non un portrait de l'homme. Rien n'y est d'une application générale, chaque maxime, au contraire, rappelle celui dont elle exprime les opinions ou les actions; et lorsque toujours préoccupé delà corruption qui l'environne, l'auteur essaye de généraliser sa triste philosophie , nous lui échappons par les plus doux sentiments de la nature.
ï4 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES