‹ Examen critique des RéflexionsChapitre 87 sur 95 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités.

Il est deux manières de considérer cette Maxime : comme maxime générale , et comme maxime d'exception. La première proposition seroit une absurdité. La Rochefoucauld n'a pas pu dire que dans le commerce habituel de la vie , la sincérité , l'innocence , la générosité , la modestie , nous attirent la haine et la persécution; tandis que la colère , l'injustice , la violence , la mauvaise foi, nous donnent des amis. En se bornant donc à la seconde proposition , il faut avouer que les grandes qualités irritent quelquefois les méchants , et qu'elles excitent la persécution ; mais dire qu'elles appellent la haine, c'est calomnier le genre humain. Socrate et

DE LA ROCHEFOUCAULD. 3i

Fënëlon furent persécutés , ils ne furent point haïs; ou plutôt jamais ils n'inspirèrent autant d'amour qu'au moment où ils recueilloient le prix de leurs vertus, l'un dans une prison, l'autre dans l'exil. Si vous êtes méchants , les hommes vous haïssent; si vous êtes bons , ils vous persécutent. Heureusement le choix est facile entre ces deux extrémités , car on peut supporter l'injustice des hommes , mais leur haine est un supplice qui ne nous laisse ni consolation ni refuge. ( Voyez la note de la Maxime 2 38. )

Si nous n'avions point d'orgueil , nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.

Pensée plus brillante que solide. L'absence de l'orgueil ne nous rend point insensible ; on peut donc , sans avoir de l'orgueil , être blessé de celui des autres.

L'orgueil est égal dans tous les hommes , et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.

L'orgueil n'étant qu'une fausse mesure de nous-mêmes , il est évident que cette mesure a

32 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES plus ou moins d'étendue suivant notre caractère ou nos passions. Soutenir que l'orgueil est égal dans tous les hommes , c'est donc soutenir qu'Alexandre et Saint-Louis avoient le même caractère et les mêmes passions ; c'est ne mettre nulle différence entre Pradon , qui se plaignoit de l'injustice du public soulevé contre ses pièces, et Racine qui . frappé de la froideur de ce même public pour Athalie , emporta dans la tombe la douloureuse pensée qu'il s'étoit trompé; enfin, c'est nier la modestie , vertu des âmes délicates , et qui sert de voile aux autres vertus.

L'orgueil a plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et nous ne les reprenons pas tant pour les en corriger , que pour leur persuader que nous en sommes exempts.

Il y a au moins de grandes exceptions à cette règle ; et La Rochefoucauld ne pensoit pas sans doute en faire l'application aux leçons paternelles et aux conseils de l'amitié. Avertir et être averti, dit Cicéron, c'est le propre de l'amitié. Au reste, l'auteur en convient luimême dans une autre pensée qu'il est difficile de mettre d'accord avec celle-ci.

« Le plus grand effet de l'amitié , dit-il, n'est

« pas de montrer nos défauts à un ami , c'est de « lui faire voir les siens. » ( Maxime 4IO« )

Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.

Nouveau trait du caractère de Mazarin. Sans reconnoissance pour les services passés, il ne laissoit tomber les grâces de la cour que sur ceux qui avoient l'audace de s'en faire craindre. L'art de promettre fut pour lui l'art de régner. Prodigue seulement d'espérance , flatteur de ses propres courtisans, il amusoit leur vanité , laissant entrevoir dans l'avenir des faveurs considérables pour se dispenser d'en accorder de légères. La Rochefoucauld fut victime de ses promesses hypocrites ; mais il ne pensoit pas , sans doute , que lire dans le cœur de Mazarin c'étoit lire dans le cœur de tous les hommes.

On trouve dans les Fragments historiques de Racine , une explication ingénieuse de cette politique de Mazarin : nous la citons comme le complément de la pensée de La Rochefoucauld.

a La raison pourquoi, dit-il , le cardinal dif- (( féroit tant à accorder les grâces qu'il avoit « promises, c'est qu'il étoit persuadé que l'espé-

M EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES « rance ëtoit bien plus capable de retenir les « hommes dans le devoir, que non pas la recon- « noissance. ' »

Nous n'avons pas assez de force poursuivre toute notre raison.

Cette pensée fut ainsi retournée par madame de Grignan : Nous n'avons pas assez de raison pour employer toute notre force. Madame de Se vigne trou voit cette Maxime plus vraie que celle de La Rochefoucauld.

La force et la foiblesse de l'esprit sont mal nommées ; elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps.

Si la bonne ou la mauvaise disposition du corps régloit la force ou la foiblesse de l'esprit , il en résulterait nécessairement que tous ceux dont les organes sont sains devroient avoir l'esprit vigoureux, et que tous ceux dont les organes sont malades devroient avoir l'esprit foible. Chose que l'expérience dément, et que

1 OEuvres de Racine, tome V, p. 299 ; Paris , Lefèvre, 18a 1.

par cela même il est mutile de combattre. La Rochefoucauld a-t-il voulu dire que 1 âme est une harmonie de toutes les parties du corps , et que la puissance de la pensée augmente ou diminue , suivant la perfection de cette harmonie ? Il faudroit toujours en conclure qu'un corps foible ne donneroit qu'une âme foible , ce qui est également contraire à l'expérience. César étoit d'une complexion délicate ; et c'est dans un corps débile que brûloit l'âme la plus énergique de Rome , celle de Caton. D'un autre côté, si la force de l'esprit étoit un résultat de l'harmonie de tous les membres du corps , lorsqu'un homme auroit perdu un bras , sa pensée devroit s'afFoiblir, ce qui n'est point encore arrivé. L'esprit agit , au contraire , avec d'autant plus de liberté que le corps le charge moins. Le délicat Athénien avoit une âme bien autrement énergique que les Cimbres et les Teutons, dont la taille étoit énorme. Mais l'absurdité du système paroît mieux encore , lorsqu'au lieu d'un membre on retranche un organe ou même un sens ; car la perte d'un organe devroit anéantir une partie de l'âme , si celle-ci n étoit qu'une harmonie de toutes les parties du corps. Et cependant a-t-on vu que la cécité d'Homère , de Milton et de Delille ait affoibli leur génie 9 et

m EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES ne semble-t~il pas, au contraire, que leurs inspirations devenoient plus sublimes , à mesure que la perte de leurs organes les détachoit de la terre ?

Notre pensée est infinie ; elle se porte dans le passé et dans l'avenir. J'entends, par le passé, communication avec Plutarque , Socrate et Platon. Et, quant au présent, ma pensée pénètre aussi facilement dans les pays les plus éloignés qu'elle a pénétré dans les siècles : jusque-là , qu'elle me transporte à volonté dans toutes les contrées que j'ai parcourues. Or, si l'âme étoit une modification de la matière, elle iroit par les mêmes degrés ; et comme pour aller à Rome il faut traverser les Alpes et l'Italie, de même mon esprit ne pourroit se peindre le Colisée ou le Panthéon qu'après avoir parcouru successivement tous les pays intermédiaires .

On m'objectera peut-être qu'en réfutant les matérialistes je cesse de réfuter La Rochefoucauld. Si cela étoit , mes arguments subsisteroient encore pour répondre à ceux qui seroient tentés de donner cette extension à sa doctrine. Mais est-il bien sûr que je ne combatte pas l'auteur des Maximes , et faut-il révéler avec quel art perfide il sait jeter comme au hasard

une opinion dangereuse, se réservant de la développer ensuite sans scandale ; offrant le poison à ceux qui le cherchent , ne le dérobant qu'aux âmes indifférentes , et marquant enfin le véritable point de départ de toutes les doctrines funestes qui ont ravagé le dix-huitième siècle ? Pour mettre cette triste vérité dans tout son jour, il suffit de rapprocher la Maxime 44 °^e ^a 297e, ainsi conçue :

« Les humeurs du corps ont un cours ordi- « naire et réglé , qui meut et qui tourne imper- « ceptiblement notre volonté ; elles roulent en- « semble et exercent successivement un empire « secret en nous , de sorte qu'elles ont une part « considérable à toutes nos actions, sans que « nous le puissions connoître. »

Une pareille Maxime n'est-elle pas un cours complet de matérialisme ? Ainsi s'éblouit luimême un esprit supérieur, lorsque cessant de s'appuyer sur les principes de la saine morale il ne songe qu'à flétrir la vertu. Rousseau lui auroit dit : Tu crois me montrer un homme , et je ne vois dans tes mains qu'un cadavre. Ainsi donc , suivant La Rochefoucauld , la disposition de nos organes fait notre force ou notre foiblesse, et nos actions dépendent en grande partie du cours de nos humeurs. Il a dit plus haut que

38 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES la sagesse n'étoit que de l'hypocrisie, que la vertu n'e'toit que de l'amour-propre ; il dira plus loin que la fortune gouverne le monde. Que nous laissera-t-il pour nous consoler ? nos vices et sa philosophie ï

On n'a que trop , de nos jours , vanté cette influence du tempérament pour nier celle de la vertu. Nos physiologistes croient sérieusement avoir tout expliqué lorsqu'ils nous apprennent que la férocité de Sylla dépendoit d'une rigidité de fibres y et la modestie de Fabius d'une humeur pituiteuse ' . Cette découverte est brillante , et sans doute elle est aussi vraie que morale. Mais comment l'appliquer au caractère de Titus, par exemple, qui, avant d'être l'amour du genre humain , faisoit dire aux citoyens de Rome , épouvantés de ses cruautés et de ses débauches , qu'il seroit un autre Néron ? Denique propalàm alium Neronem et opinabantur et prœdicabant \ Quel changement s'est donc opéré dans les fibres ou dans les humeurs de cet homme aujourd'hui cruel , demain vertueux ? Un semblable exemple suffiroit pour détruire toutes les théories des matérialistes , lors même que nous ne sentirions pas en nous la force de vaincre

1 Art de perfectionner l'homme , tome II, pages 487 et 49°.

2 Sueton., Titus, §. VII.

nos passions , qui n'est que la liberté de choisir entre le vice et la vertu. Il est vrai que cette force morale ne se produit pas tout à coup et d'elle-même , mais qu'il faut y exercer son âme , et ceci prouve encore en notre faveur, car ce n'est pas en formant son corps qu'on devient un être moral, mais en formant sa pensée. Voyez l'absurdité de votre doctrine î Si elle étoit vraie , il faudroit en conclure que les remèdes de l'âme ne se trouvent ni dans Platon , ni dans l'Évangile , mais dans la Pharmacopée universelle , ou dans le Dictionnaire des sciences médicales. Quelle morale lumineuse que celle où, pour faire de Néron un Socrate, il suffiroit d'une ordonnance de médecin !...

Je sais que les propagateurs de la doctrine de La Rochefoucauld s'appuient des aberrations de la raison humaine , suite du dérangement de quelques organes. Ils triomphent lorsqu'ils ont dit : Les fous et les imbécilles prouvent pour nous. Voilà un singulier raisonnement et un singulier triomphe ! Ainsi donc , parce qu'une taie s'est formée sur votre œil, vous en concluez que votre œil n'existe pas. Eh bien! moi je conclus que l'âme des fous existe dans le cerveau comme l'œil existe sous la taie ; mais elle dort , elle est au cachot. Faites tomber la taie

4o EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES de l'œil et il reverra la lumière ; rétablissez les conditions nécessaires à la vue de l'âme , et sa raison brillera. Au reste, toutes ces erreurs prennent leur source dans une vérité dont les conséquences ont été exagérées , c'est que l'harmonie établie entre le corps et l'âme ne peut être dérangée sans que l'un ou l'autre ne s'en ressente. Mais ceci est un effet purement moral , une prévoyance conservatrice , une ^voie ouverte à la vertu. Tout excès rompt l'accord de notre double nature , dont la raison est la règle commune. Or, pour en conserver l'harmonie, il n'y a pas deux routes; celle de la vertu est forcée , parce que la vertu seule peut borner les passions de l'âme et refréner les appétits du corps. Les effets opposés de ces passions et de ces appétits offrent d'ailleurs une preuve bien remarquable de ce que nous avons déjà appelé notre double nature. Les plaisirs des sens s'usent avec les sens, ils sont rapides et pleins de retours amers , tandis que les plaisirs de l'âme , l'étude , la bienfaisance , toutes les vertus enfin, ont d'autant plus de douceur que nous nous y exerçons davantage. Les premiers nous épuisent vite , les seconds accroissent nos forces ; l'abus des uns nous précipite vers la mort , l'usage constant des autres nous fait chérir jus-

qu'aux maux de la vie , en nous ouvrant un horizon sans borne dans l'éternité.

La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses ; et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non par avoir ce que les autres trouvent aimable.

Voici une merveilleuse inadvertance. Si la Maxime étoit juste, elle renverseroit de fond en comble le système d'orgueil et de vanité élevé par l'auteur. Malheureusement elle souffre d'assez nombreuses exceptions, et l'on peut, en la retournant, lui donner un sens absolument contraire , et cependant vrai. — Nous nous estimons heureux , non par avoir ce qui nous plaît, mais par avoir ce que les autres trouvent aimable.

Ceux qui croient avoir du mérite , se font un honneur d'être malheureux, pour persuader aux autres et à euxmêmes qu'ils sont dignes d'être en butte à la fortune.

Cette Maxime a besoin d'être expliquée. On a honte de la mauvaise fortune, parce qu'elle suppose toujours vice ou foiblesse ; mais la persécution donne à ses victimes une importance qui les honore et les console. On ne les plaint pas

42 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES seulement, on les admire , et le malheur prend alors le caractère auguste de la vertu. C'est donc à ceux qu'on persécute que s'adresse la Maxime de La Rochefoucauld, et il faut s'étonner que l'aspect même du malheur n'ait pu lui arracher qu'une pensée flétrissante. Il est bien à plaindre celui qui ne voit que de la vanité dans nos douleurs ! Ah , sans doute , un autre sentiment transportons le bon Plu tarque, lorsque tout pénétré d'amour pour la sagesse , enviant jusques aux maux qui l'honorent, il s'écrioit : (( Ne redoutons ni le bannissement d'Aristide , « ni la prison d'Anaxagore , ni la pauvreté de (( Socrate , ni la condamnation de Phocion , ains « reputons avec tout cela leur vertu aimable et « désirable, et courrons droit à elle pour l'em- « brasser, ayant toujours en la bouche à chacun « de leurs accidents ce beau vers d'Euripide :

Que tout sied bien à un cœur généreux î ' » * Pjlutarque, Sur les progrès dans la vertu.

La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit par le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent ; et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.

Que la haine de La Rochefoucauld ou du cardinal de Retz pour Mazarin ne soit que l'amour de la faveur , je veux le croire , et la guerre de la Fronde en est une preuve bien déplorable : ce fut la guerre des courtisans ; mais que placé dans la même situation , Sully , L'Hôpital , Fénélon , se fussent livrés au même sentiment ; que dans leur intérêt particulier ils eussent troublé le repos général , c'est ce qu'il est permis de révoquer en doute : leur prospérité comme leurs revers ne nous montra que des vertus. Certains hommes , il est vrai , sont esclaves de la faveur ; ils en font une passion que toutes les autres servent. Les flatteurs lassèrent Tibère et Mazarin ; ils firent rougir Auguste et ne purent satisfaire Cromwell ; mais qu'importent ces archives de la bassesse ! elles ne sont point l'histoire du genre humain. Il est des âmes indé-

44 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES pendantes qui , en présence de nos Séjan et de nos Tibère , n'éprouvoient que l'horreur de leur crime ; et la haine de Tacite pour les Pison et les Tigelin ne fut point l'amour de la faveur de Néron.

Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence ; cependant elle ne saurait nous assurer du moindre événement.

Il faudroit conclure de cette Maxime que la prudence est inutile 9 et s'abandonner à la fortune. Mais si nos désirs étoient toujours justes > la prudence nous tromperoit moins. Remarquez d'ailleurs que l'homme donne souvent le nom de prudence à la foiblesse ? à la timidité > à la fausseté , et à une foule d'autres passions qui se déguisent pour le tromper. Notre essence est de délibérer , celle de Dieu de décider. Il tient son conseil à part ? et notre prudence est si incertaine 7 que si nous n'avions la sienne ? le genre humain périroit. Au reste, il faut encore remarquer que l'auteur ne considère la prudence que sous un point de vue, ce qui rend sa pensée au moins très incomplète. La prudence n'est pas seulement un moyen de prévenir les maux ? elle

est aussi un moyen de les adoucir lorsqu'ils sont

arrivés.

La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est a l'esprit.

Il semble, par cette maxime , que le mot bon sens signifioit , du temps de l'auteur , quelque chose de plus que du nôtre. Le bon sens s'arrête aux principes grossiers des choses ; principes qui échappent souvent aux esprits les plus délicats. A mesure qu'il découvre les principes fins et déliés, qu'il les saisit et qu'il les juge, il change de nom et prend celui de goût. Le goût est le bon sens des âmes tendres et délicates. C'est peut-être dans cette dernière acception que La Rochefoucauld l'a employé. Il diroit aujourd'hui : La bonne grâce est au corps ce que le goût est à l'esprit.

Il est difficile de définir l'amour; ce qu'on en peut dire est que, dans l'âme , c'est une passion de régner ; dans les esprits , c'est une sympathie ; et dans le corps , ce n'est qu'une envie cacliée et délicate de posséder ce que l'on aime , après beaucoup de mystères.

Maxime de l'école de Ninon ; dites de la galanterie tout ce que l'auteur dit de l'amour , et

la pensée sera vraie. Le ve'ritable amour , loin d'être une passion de régner , compose son bonheur du bonheur de l'objet aimé. Un perpétuel désir de plaire l'entretient dans un doute modeste qui adoucit toutes ses volontés. Heureux de se dévouer, l'amour emprunte ses plus doux charmes de l'innocence et de la vertu; il ne vit que par elles et pas plus qu'elles ; aussi n'est-il jamais si vif et si pur qu'au sortir de l'enfance ; c'est alors qu'il semble donner à notre âme des ailes qui l'élèvent vers la divinité. Toutes les autres passions cherchent leurs jouissances dans les choses de la terre , celle-ci ne s'attache qu'aux choses du ciel. Ce n'est pas la beauté physique qu'on regrette dans les objets qu'on a perdus , mais la douceur , la générosité ? la sagesse , ou quelques autres beautés morales. Ce ne sont pas les plus belles femmes qui inspirent les plus violentes passions , mais celles qui possèdent des vertus dans un degré éminent, comme la bonté , la bienfaisance , la naïveté , qui suppose l'innocence. Voilà ce qu'on aime et ce qui ne meurt pas. Cette esquisse des effets du véritable amour nous dispense de répondre à la dernière partie de la pensée de La Rochefoucauld. i< Je ne crois pas , disoit madame de Sévigné , en parlant de cet écrivain , que ce qui s'appelle

amoureux il V ait jamais été. » En effet , définir l'amour comme Lucrèce , c'est déclarer qu'on ne le connoît pas.

L'amour de la justice n'est , en la plupart des hommes^ que la crainte de souffrir l'injustice.

La justice est comme la vérité , le premier besoin de la conscience. Elle naît avec nous , c'est le sentiment le plus énergique de la jeunesse, et celui qu'il est le plus facile de blesser. Il lui est aussi naturel que l'amour ; mais à mesure que nous avançons dans la vie, il cesse d'être une inspiration et devient une vertu. C'est ainsi qu'il s'échappe de notre âme , d'abord sans aucun retour sur nous-mêmes, ensuite avec la crainte de souffrir l'injustice qui n'est que le fruit de l'expérience. Il faut donc se garder de confondre le mouvement de la nature avec le mouvement de la réflexion. L'une produit les actions généreuses , l'autre produit la loi qui empêche les actions injustes. Dans le premier, je vois l'homme œuvre de Dieu ; dans le second, je vois l'homme oeuvre de la société , et ce sont ces nuances délicates que l'ouvrage de La Rochefoucauld tend toujours à nous faire oublier.

Le règne de Saint - Louis , de ce bon roi droicturier ; comme l'appeloit son peuple, offre les exemples les plus sublimes de cet amour de la justice, qui n'est que l'inspiration du cœur. La volonté d'être juste en fit un grand roi ; elle ne l'abandonna pas même au lit de mort , et il voulut la léguer à son fils dans ces paroles , qu'il est impossible de lire sans reconnoissance et sans admiration : « Cher fils , s'il advient qu'il a y ait aucune querelle d'aucun pauvre , contre « aucun riche, soustiens plus le pauvre que le a riche ^ jusques à tant que tu en saches la vérité , « et quand tu entendras la vérité , fais le droit. « Et s'il advient que tu ayes querelle en contre « aucun autrui , soutiens la querelle de l'étran- « ger devant ton conseil , et ne fais pas semblant « d'aimer trop la querelle jusqu'à ce que tu co- « gnoisses la vérité. Et situ entends dire que tu ce tiennes rien à tort , tantôt le rends , combien ce que la chose soit grand. Et combien oncques « que tu oies dire que tes ancesseurs aient rendu , (c mets-toi toujours en peine savoir si rien y a a encore a rendre. » l

1 Préceptes de Saint-Louis à Philippe ni son fils , tirés de? Registres de la Chambre des Comptes.

DE LA ROCHEFOUCAULD. 4<j

Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous , •et nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir , quand nous préférons nos amis à nous-mêmes ; c'est néanmoins par cette préférence seule que l'amitié peut être vraie et parfaite.

Ici l'auteur change de système, et l'amour de soi prend la place de l'égoïsme et de la vanité. Nous avons déjà remarqué cette confusion de principes en établissant que l'amour de soi peut entrer dans les actions vertueuses. Mais quel est le but de cette maxime ? La Rochefoucauld pensoit-il avilir l'amitié ? L'erreur seroit étrange; dire que nous ne faisons que suivre notre plaisir^ lorsque nous préférons nos amis à nous-mêmes , c'est donner à l'amitié le caractère de la plus haute vertu. Que le mot plaisir soit employé à dessein de rabaisser le sentiment qu'il exprime , qu'importe , puisque le sentiment existe et qu'on ne peut le nier ? L'oubli de nos intérêts , celui de notre vie en faveur d'un ami sera donc, si l'on veut, un plaisir^ mais ce sera un plaisir héroïque , tel que les plus belles âmes s'honoreront de l'éprouver. Cet ce maxime nous paroît en opposition avec les idées habituelles de l'auteur, et c'est une chose singulière que dans un

5o EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES

livre si court, il lui soit échappé plusieurs aveux qui détruisent son système. Mais il ne tardera pas à se repentir de celui-ci , et à calomnier ce qu'il vient de consacrer involontairement. Nous allons le voir nier froidement l'amitié et l'amour, et s'efforcer de nous isoler ; ce qui n'auroit d'autre résultat que de nous rendre méchants, car celui qui est bon a encore besoin de l'amour et de l'amitié pour rester bon.

La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meilleure, une lassitude de la guerre , et une crainte de quelque mauvais événement.

Ainsi se termina cette fameuse guerre de la Fronde , qui , après avoir trompé et lassé tous ses partisans , les laissa dans une éternelle disgrâce \ Le duc de La Rochefoucauld, qui s'é toit jeté dans cette guerre par intérêt, souhaita la paix dès que des blessures graves et ses maisons rasées 2 lui eurent appris à craindre de plus tristes événements. D'un autre côté , la reine qui s'étoit montrée ingrate envers des amis trop ambitieux , ne cessoit d'éprouver l'amertume de leur ressentiment. « Je voudrois , disoit-elle ,

1 Mémoires de madame de Motteville , tome I, page \l\0.

2 Ibid. tome IV, page 211.

DE LA ROCHEFOUCAULD. 5 e

je voudrois qu'il fut toujours nuit, parce que dans le jour je ne vois que des gens qui me trahissent \ » Dès lors la paix devint plus facile entre les deux partis également fatigués. On peut donc , en appliquant à cette époque la pensée de La Rochefoucauld , dire que la cour et les Frondeurs ne se réconcilièrent que par lassitude de la guerre , par crainte de quelques mauvais événements , et avec le désir de rendre leur condition meilleure. C'est ainsi qu'en suivant chaque maxime , on pourroit en trouver la lumière dans l'histoire du temps.

Ce que les hommes ont nommé amitié, n'est qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices ; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.

Ce ne sont point des questions frivoles que nous avons à décider ; il s'agit de savoir si la vertu existe ou n'existe pas : justice, clémence , modération , modestie , La Rochefoucauld nous ravit tout , comment nous laisseroit-il un ami ? En effet, l'anéantissement de l'amitié étoit une conséquence nécessaire de l'anéantissement de

1 Mémoires de madame de Motteville , tome IV, page 60.

toutes les vertus , puisque l'amitié ne peut exister qu'entre les hommes vertueux. La vertu, dit énergiquement un vieil auteur, en parlant des amis , la vertu est l'outil avec lequel on les fait \ Mais une fois le système de La Rochefoucauld détruit , la conséquence opposée nous reste et nous disons : L'amitié existe parce qu'il est des âmes vertueuses. Dira-t-on que l'auteur des Maximes n'a pas nié l'existence de l'amitié ? je réponds : l'amitié se compose d'actes de dévouement, et vous la composez d'actes d'amourpropre et d'intérêt ; je puis donc en conclure qu'elle n'existe pas pour vous. Que dans un certain monde l'amitié soit un commerce de politique et de bienséance où l'on s'oblige par honneur et par intérêt, je le crois ; mais n'estelle jamais que cela? voilà la question. Si vous me répondez , elle n'est jamais que cela ; je vous demande alors ce que vous comprenez de la dernière pensée du pauvre Eudamidas , lorsque près d'expirer , il léguoit sa mère et sa fille à ses deux amis. Je vous supplie de me dire quel sentiment pénétroit lame de Dubreuil, lorsque sur son lit de mort , il disoit à Pehmeja : Mon ami y pourquoi tout ce monde dans ma

r DuvaîR, Traité de la Consolation , livre I.

chambre? il ne devroit j avoir que vous ; ma maladie est contagieuse., . . Que m'importe? dites-vous ; ce sout des exceptions. J'attendois cette dernière parole. Eh bien! j'ose l'affirmer, n'y eût-il qu'une exception à voire déplorable système , seule elle seroit la vérité , seule elle seroit l'image de l'homme au milieu des êtres corrompus , le trait de lumière à travers les ténèbres ; j'y verrois le genre humain tout entier. La vertu est naturelle , c'est le vice qui ne l'est pas : elle naît avec nous sous le nom d'innocence ; il vient avec l'âge , la corruption et l'avilissement. Le vice, si l'on peut s'exprimer ainsi , nous est ajouté ; loin d'être l'ordre de la nature, il ne fait que le détruire; et au milieu de toutes les iniquités du monde, il sufiîroit d'un sentiment généreux pour nous révéler ce que nous sommes et nous apprendre ce que nous devrions être.

Notre défiance justifie la tromperie d'autrui.

Maxime qui pourroit entrer dans le code des fripons vulgaires , quoiqu'elle semble dérobée à la haute politique du temps , mais qu'on s'étonne de trouver dans un traité de morale .

Les hommes ne vivroientpas long-temps en société , s'ils n'étoient les dupes les uns des autres.

Si les hommes e'toient assez éclaires pour n'être jamais dupes, la vérité, qui est le plus grand des biens, loin de briser le nœud qui les unit, le resserreroit encore en leur montrant combien ils ont besoin les uns des autres.

Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos défauts que par nos bonnes qualités.

Ceci ne veut pas dire , sans doute , que l'avarice sait mieux plaire que la générosité , la colère que la douceur, la paresse que l'activité, et la débauche que la sagesse. Une pareille assertion seroit absurde. Mais, dites-vous, le vice peut se donner des apparences aimables, et il est des défauts qui déparent la vertu. J'entends ! il y a des fripons polis , et d'honnêtes gens incivils ; et dans les uns , vous estimez la politesse ; dans les autres, vous blâmez la grossièreté. Gela est juste. Ainsi même à vos yeux, ce n'est pas le vice qui charme , c'est la qualité qui le cache; ce n'est pas la vertu qui éloigne,

c'est le défaut qui la gâte. L'homme vicieux vous plaît par une qualité d'honnête homme , et l'honnête homme vous déplaît par un défaut d'homme vicieux. Pour être vrai voilà tout ce qu'il falloit dire ; mais est-il bien sûr que l'auteur n'ait voulu dire que cela ? (J'ojez les notes des Maximes i55 et 2 5i.)

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes , pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.

Maxime qui flétriroit l'humanité si elle n'étoit démentie par l'expérience. Les empreintes que laisse le vice ne s'effacent que par le repentir , et il est plus rare qu'on ne pense de voir de bons préceptes sortir d'une âme corrompue. Celui qui a dégradé sa vie et qui ne se relève pas , ne sauroit parler dignement de la vertu ; et le vice qui a pénétré jusqu'à la moelle de ses os , le condamne à donner toujours de tristes exemples. Mais Dieu a voulu que nous apprissions quelque chose du temps et du malheur ; il a voulu aussi que tous les hommes ne flétrissent pas leur jeunesse, afin que parmi nous il se trouvât des vieillards qui eussent acquis le droit

de calmer dans les autres les passions qu'ils avoient vaincues dans eux-mêmes. Comme des dieux tutélaires , impuissants pour le mal , ils nous montrent jusqu'au terme que la vertu a des grâces que rien ne sauroit effacer. C'est ainsi que vous quittâtes la terre, ve'ne'rahle Sully, divin Fénélon , et toi aussi , ô mon maître ! lorsque déjà penche' vers la tombe , tu répandois autour de toi la persuasion et la sagesse qui respirent dans tes ouvrages avec l'amour du genre humain et celui de la Divinité !

La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l'envient le plus , sont contraints de le louer.

Montesquieu s'est saisi de cette pensée dans son fameux Dialogue d'Eucrate et de Sylla, et l'a mise en action de manière quelle forme presque seule la politique profonde du dictateur romain. Ce n'est point un foible éloge de La Rochefoucauld que de montrer dans ces deux lignes le type d'une des plus belles pages de notre langue ; mais pour que rien ne manque à cet éloge nous citerons ce passage ; c'est Sylla qui parle : « J'allois faire la guerre à Mithridate, et (c je crus détruire Marius à force de vaincre

« l'ennemi de Marius. Pendant que je laissois « ce Romain jouir de son pouvoir sur la popu- « lace, je multipliois ses mortifications, et je « le forçois tous les jours d'aller rendre grâce « aux dieux des succès dont je le de'sespérois. « Je lui faisois une guerre de réputation plus « cruelle cent fois que celle que mes légions te faisoient au roi barbare. 11 ne sortoit pas un « seul mot de ma bouche qui ne marquât mon « audace ; et mes moindres actions , toujours « superbes, étoient pour Marius de funestes prête sages. Enfin , Mithridate demanda la paix ; « les conditions étoient raisonnables ; et si Rome (( avoit été tranquille , ou si ma fortune n'a voit « pas été chancelante , je les aurois acceptées, te Mais le mauvais état de mes affaires m'obligea « de les rendre plus dures ; j'exigeai qu'il dé- « truisît sa flotte , et qu'il rendît aux rois , ses « voisins , tous les états dont il les avoit déce pouillés. Je te laisse, lui dis-je, le royaume « de tes pères , à toi qui devrois me remercier « de ce que je te laisse la main avec laquelle tu « as signé l'ordre de faire mourir, en un jour, « cent mille Romains : Mithridate resta immo- « bile , et Marius , au milieu de Rome , en trem- « bla ! » Qu'on relise la maxime de La Rochefoucauld, et l'on verra qu'elle est tout entière

dans ce passage. Il a dit : Voici la marque d'un ge'nie extraordinaire ; Montesquieu a tracé le caractère , et lui a donné le mouvement.

Tel homme est ingrat , qui est moins coupable de son ingratitude que celui qui lui a fait du bien.

Quelle que soit la cause de l'ingratitude, elle ne peut excuser les ingrats. {Voyez la note de la Maxime 223.)

Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit.

Cette Maxime est généralement vraie ; mais Fauteur s'est plu à la contredire dans le portrait qu'il a tracé de lui-même : J'ai de l'esprit , dit-il , j'écris bien en prose , je fais bien les vers , et je suis peu sensible à la pitié ! On ne peut dire plus de bien de son esprit , ni médire plus franchement de son cœur.

L'esprit est toujours la dupe du cœur.

Foible imitation de cette grande pensée de l'Écriture : toute folie vient du cœur, c'est-à-dire de la déviation de nos sentiments. L'esprit juge

DE LA ROCHEFOUCAULD. 5y

seul de la convenance des choses de la vie ; le cœur a seul la conscience de ce qui est au-delà ; c'est lui qui aime , c'est lui qui croit. Mais si, venant à s'égarer il s'attache à des intérêts purement matériels , au lieu de se porter vers les biens célestes qu'il est appelé à connoître , aussitôt le voiià en proie aux folles agitations, aux ambitieux désirs , à tous les vices , à toutes les passions qui éteignent la vertu, il égare l'esprit, il le trompe , il lui donne sa folie , et , pour parler le langage de La Rochefoucauld, il le fait sa dupe.

En résumé , il est vrai de dire que tout l'esprit qui est au monde devient inutile à l'homme qui a des passions , et point de volonté pour les combattre.

Cette Maxime a exercé la sagacité des amis de La Rochefoucauld ; madame de Schomberg en a donné une explication ingénieuse que nous rapporterons ici. « Je ne sais, écrivoit-elle à l'au- « teur, si vous l'entendez comme moi, mais je « l'entends , ce me semble , bien joliment , et « voici comment : c'est que l'esprit croit tou- « jours , par son habileté et par ses raisonneu ments , faire faire au cœur ce qu'il veut ; mais « il se trompe , il en est la dupe ; c'est toujours « le cœur qui fait agir l'esprit ; l'on sert tous ses

6o EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES « mouvements , malgré que l'on en ait , et l'on « les suit , même sans croire les suivre. » Terminons , en faisant remarquer au moins une ex-* ception à cette règle générale. La vanité est aveugle et rend crédule, et il arrive assez souvent, soit qu'on aime , soit qu'on n'aime pas , qu'une louange délicate rend le cœur dupe de l'esprit,

Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses , pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand intérêt.

L'auteur dit avec plus de justesse , quelques lignes plus loin : Les finesses et les trahisons ne viennent que du manque d'habileté.

Le vrai moyen d'être trompé , c'est de se croire plus fin que les autres.

La Rochefoucauld en a dit la raison dans cette autre pensée : On peut être plus fin qu'un autre ? mais non plus fin que tous les autres.

Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire l'amour, c'est de faire l'amour.

J.-J. Rousseau a dit quelque part qu'il n'au-

roit voulu de Ninon ni pour maîtresse ni pour amie. Sans doute il avoit appris de la Maxime de La Rochefoucauld , ce que La Rochefoucauld lui-même avoit appris de l'expérience et de Ninon.

On n'est jamais si ridicule par les qualités que Ton a, que par celles que l'on affecte d'avoir.

La Rochefoucauld e'toit l'homme le plus poli et le plus ami des bienséances \ Il détestoit l'affectation , et ce genre de travers lui a paru si ridicule qu'il l'a critiqué dans cinq Maximes 2. Mais il trouvoit aussi tant de charme a la vertu opposée , que pour l'exprimer il a enrichi notre langue d'une locution nouvelle. Dire d'une personne quelle est vraie % c'est faire entendre qu'elle est simple et naturelle. La Rochefoucauld trouva cette heureuse expression pour louer et peindre en même temps le caractère de madame de La Fayette.

' Mémoires de Segrais , p. 22.

a Dans les Maximes i33, i34, 372, 43i, 457.

3 Mémoires de Segrais, p. 36.

Un homme d'esprit seroit souvent bien embarrassé sans la compagnie des sots.

Vauvenargues en a dit la raison dans cette autre Maxime : Les gens d'esprit seroient presque seuls sans les sots qui s'en piquent.

C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres , que par l'estime de leur mérite ; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu'il semble que nous leur en donnons.

Il y a dans cette Maxime plus de subtilité d'esprit que de véritable observation. On loue par surprise , par ignorance , par admiration , par persuasion ; on loue sans intérêt des princes qu'on n'a jamais vus , des sages , des savants , des héros, qu'on ne sauroit ni juger ni envier, mais qui plaisent , mais qu'on aime , mais qu'on admire ; on loue enfin une belle action parce qu'elle touche , un bon mot parce qu'il amuse , et la louange part plus souvent d'une satisfaction qu'on éprouve , que de l'espérance d'une louange qu'on voudroit recevoir.

Il est plus difficile de s'empêcher d être gouverné, que de gouverner les autres.

Thëmistocles , montrant son fils , disoit que c'était le plus puissant homme de la Grèce : ce Pour ce que les Athéniens commandent au a demourant de la Grèce , je commande aux « Athéniens , sa mère à moi , et lui à sa mère. » l

Il y a des gens dégoûtants avec du mérite , et d'autres qui plaisent avec des défauts.

Vérité commune présentée d'une manière piquante mais insidieuse , car s'il est certain que ce n'est pas le mérite qui dégoûte, et que ce ne sont pas les défauts qui plaisent , il falloit le dire ; mais l'auteur n'avoit d'autre but que de peindre un travers de société. Ceci n'est donc point une Maxime de morale , c'est une de ces observations de mœurs qu'il jette de temps à autre au milieu de son livre comme pour dérouter son lecteur ; et il suffit , pour s'en convaincre, de lire la Maxime 273, qui est le

1 Plutarque, Apophthegmes des Rois et Capitaines , §. XL.

64 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES développement nécessaire de celle-ci. (Voyez les notes des Maximes 90 et 25 1 .)

La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l'acquérir.

Cette pensée sera juste quand les hommes n'attacheront la gloire qu'aux actions vertueuses. Montesquieu a dit : « Le despote ne sauroit -douce ner une grandeur qu'il n'a pas lui-même; u chez lui il n'y a point de gloire \ » Il faudroit pouvoir dire de tous ceux qui font le mal avec la puissance du génie : chez eux il n'y a point de gloire !

Il est plus facile de paroître digne des emplois qu'on n'a pas , que de ceux que l'on exerce.

Dans les premières éditions l'auteur disoit : « Il y a des gens qui paroissent mériter certains a emplois, dont ils font voir eux-mêmes qu'ils u sont indignes. » D'après une remarque de Segrais, cette Maxime fut faite à l'occasion de madame de Montausier, à qui la cour lit oublier tous ses anciens amis. La tournure de la pensée,

1 Esprit des Lois , livre V, chap. xn.

telle que l'auteur l'a refaite , paroît empruntée de Tacite qui disoit, en parlant d'un empereur romain : Il eût paru digne de l'empire s'il n'avoit jamais régné.

L'espérance , toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.

L'espérance qui nous console , celle qui nous rend plus prompt à entreprendre les choses belles et louables, ne nous trompe pas, car elle donne force , courage , vertu ; c'est tout ce qu'elle promet. Mais l'espérance qui nous arrache sans cesse au présent pour nous jeter dans un avenir lointain et incertain , celle qui accroît nos désirs , irrite nos vices, flatte nos passions, doit toujours être déçue, car elle promet le bonheur qu'elle ne peut nous donner : c'est une ambition déguisée qui augmente sa convoitise de tout ce qu'elle reçoit. Alexandre distribue ses trésors à son armée , et ne se réserve que l'espérance : espérance orgueilleuse et trompeuse , que la conquête du monde entier ne put assouvir.

Il est difficile de juger si un procédé net , sincère et honnête, est Un effet de probité ou d'habileté.

Oui ; mais aussi c'est être véritablement habile que d'être honnête et sincère. Ce qui nous est demandé par la vertu nous eût été commandé par notre intérêt.

Il y a diverses sortes de curiosité ; l'une d'intérêt , qui nous porte à désirer d'apprendre ce qui nous peut être utile ; et l'autre d'orgueil , qui vient du désir de savoir ce que les autres ignorent.

Ce n'est ni l'intérêt , ni l'orgueil, qui inspirent la curiosité du génie. Dieu mit dans notre âme le besoin de la vérité , et un sentiment d'amour pour arriver à elle. Que Pythagore sacrifie une hécatombe après la découverte du carré de l'hypothénuse ; qu'Archimède s'élance du bain et coure dans les rues de Syracuse , heureux de pouvoir reconnoître la quantité d'or que renferme la couronne du roi Hiéron; qu'assis au sommet du cap Sunium , Platon s'exalte par la contemplation des choses morales et divines ; la curiosité qui éveille leur âme , la volupté qui les pénètre , ont une autre origine que l'orgueil ou l'intérêt. De pareils ravissements ne peuvent

être donnes par le vice ! Sans doute ces vérités n'ëtoient point inconnues à La Rochefoucauld , seulement il n'entroit pas dans son plan de les dire : mais puisqu'il ne sondoit le cœur humain que pour en dévoiler les foiblesses , pourquoi n'a-t-il pas parlé de cette autre sorte de curiosité que Plutarque définissoit un désir de savoir les tares et imperfections d' autrui , qui est un vice ordinairement conjoinct avec envie et malignité? l

La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange , parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments , qu'on ne s'ôte et qu'on ne se donne point.

Quel jugement porteriez-vous d'un moraliste qui viendroit vous dire : Le vice n'a rien d'odieux, la vertu n'a rien de louable ? Les crimes de Sylla , la sagesse de Caton , choses égales , choses indifférentes , qui ne méritent ni blâme ni louange , car elles furent l'effet d'un pouvoir que l'homme ne peut changer? Telle est cependant la traduction littérale de la Maxime de La Rochefoucauld. D'un mot il anéantit la conscience, la raison et la liberté. Il dit à l'homme vicieux , tu n'es pas coupable ; à l'homme vertueux , tes actions sont sans mérite ; à ceux qui

1 Plutarque , de la Curiosité.

68 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES furent grands par la sagesse , et qui ne reçurent de leurs siècles d'autres récompenses que le mépris et la mort , vous ne fîtes point de sacrifices; et à Socrate, qui pour acquérir la vertu fut obligé de vaincre tous ses penchants , de maîtriser toutes ses passions : Tu n'eus point de volonté !

Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie.

Les vices n'entrent point dans la composition de la vertu , car ils ne pourroient y entrer sans la détruire ; mais il est quelquefois dans les actions les plus criminelles un certain mélange de sentiments nobles et généreux , ce qui explique l'éblouissement du vulgaire, « Lorsque les vices vont au bien ? dit Vauvenargues , c'est qu'ils sont mêlés de quelques vertus , de patience , de tempérance , de courage ou de modération. »

Page 1