‹ Examen critique des RéflexionsChapitre 86 sur 95 · MAXIME I · texte numérisé non relu

MAXIME I

Ce que nous prenons pour des vertus, n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté, que les hommes sont vaillants , et que les femmes sont chastes.

Le caractère de la vertu est d'être immuable. Les événements les plus opposés la trouvent toujours la même, car son intérêt est de faire le bien , et cet intérêt ne change pas. Les vices , au contraire, se déguisent suivant les circonstances ; leur hypocrisie ne peut tromper qu'un moment , car ils ne s'attachent qu'à des intérêts passagers , et à mesure que ces intérêts changent , l'âme se montre, et la vérité reste.

Ainsi disparoît , par la force des choses , l'espèce de confusion que La Rochefoucauld vouloit établir entre le vice et la vertu.

La fausse vertu est celle du publicain qui s'environne de faste et de mensonge ; la véritable est celle du samaritain qui fait le bien par amour de l'humanité ; et s'il existe une vertu supérieure , elle est 3e partage des humbles qui exercent la charité sur la terre en attachant leurs regards au ciel : de pauvres filles renoncent au monde pour se consacrer à des œuvres de

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pieté ; ce monde qu'elles abandonnent doit ignorer jusqu'à leur sacrifice ; elles ne seront vues que des malheureux. La contagion ravage l'Espagne , elles y courent l, et s'enferment avec les pestiférés. Tous les maux qu'elles viennent soulager les menacent ; déjà elles exhalent l'odeur des cadavres ; on s'effraie , on fuit à leur approche ; rien ne les occupe que les souffrances qu'elles soulagent ; elles supportent avec calme

d'horribles travaux des choses dont la seule

pensée peut glacer les plus fermes courages et dénaturer même le cœur d'une mère ! Pensezvous que leur récompense soit de ce monde? Seroit-ce la gloire ? leur nom même nous est inconnu ! Les richesses ? elles ont fait vœu de pauvreté ! L'intérêt ? oh oui ! l'intérêt de l'humanité , celui du ciel î car elles ne tiennent plus à la terre que par nos maux ? et c'est dans la mort qu'elles ont mis leur espérance.

Voilà la vertu telle que la fait la religion, mais La Rochefoucauld ne suit point notre âme dans ces hauteurs où elle se divinise. Il ne voit que la cour ; ses maximes sont le fruit d'un temps de trouble et de discorde ; elles s'appliquent aux hommes déshumanisés par les factions, et non aux sociétés bien ordonnées. Car

1 Les sœurs de Saint-Camille.

16 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES si la plupart de nos vices naissent de la société , nous lui devons aussi la plupart de nos vertus, c'est le commerce des hommes qui nous inspire les beaux dévouements de la charité , et c'est la pensée de Dieu qui les rend sublimes.

Le seul trait des sœurs de Saint - Camille suffit pour nous convaincre que la Providence règle l'histoire des hommes comme celle de la nature , et qu'il peut résulter de l'étude même des désordres et des maux de nos sociétés, une théologie aussi lumineuse que celle qui résulte de l'étude de l'harmonie des mondes!

Il faut encore conclure de ces observations , que l'auteur a peint les hommes dune manière au moins bien incomplète. Il est comme ces artistes qui sacrifient l'ensemble de leurs tableaux à un seul coup de lumière : on ne voit sortir de la toile qu'une figure éclatante ; l'obscurité couvre le reste. Ainsi La Rochefoucauld nous éblouit en éclairant nos vices , et nous empêche de reconnoître la vertu qu'il a rejetée dans l'ombre. Sa plume, dont on ajustement vanté l'élégance, est guidée souvent par les aperçus d'un esprit fin et délicat ; mais elle ne l'est jamais par ce sentiment vif qui, en s'échappant du coeur, nous fait aimer la vertu, et qui suffiroit seul pour confondre les sophistes qui la nient.

Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de f amour-propre , il y reste encore bien des terres inconnues.

C'est ici le premier mot du système que l'auteur va développer. 11 a voulu chercher dans un vice le mobile de toutes nos actions. Mais il est utile de remarquer que ce mobile unique ne lui suffisant pas, il s'est vu obligé d'appeler d'autres passions au secours de son système , et de confondre sans cesse l'orgueil , la vanité , l'intérêt et l'égoïsme, avec l'amour-propre. Non seulement cette confusion détruit l'unité de son principe, mais encore elle le conduit souvent à des résultats opposés à ce principe. Le mobile de nos actions cessant d'être vil, la vertu doit reprendre ses droits , et c'est ce qui arrive toutes les fois que l'auteur confond l'amour de soi avec l'intérêt ou l'égoïsme ; car l'amour de soi n'est pas toujours un vice. Le législateur qui a le mieux connu la nature de l'homme , sa force et sa foiblesse , pose en principe qu'il faut aimer le prochain comme soi-même, et Dieu par-dessus tout. Tant que nous ne dépassons pas cette proportion, nous sommes dans l'ordre; tant que nous ne nous faisons pas centre, nous sommes dans

18 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES l'ordre ; tant que nous ne voulons notre bienêtre qu'avec celui des autres, nous sommes dans l'ordre. L'amour de soi peut donc entrer dans une action vertueuse : ce n'est pas l'abnégation entière de ce sentiment qui fait la vertu , c'est sa juste proportion. Aimer le prochain comme soi-même, voilà la vertu ; s'aimer plus que tous les autres, voilà le vice; aimer les autres plus que nous , c'est s'élever au-dessus de l'humanité , c'est être un sage , un saint , un héros , Socrate , Fénélon , Saint-Louis ! ( Voyez la note de la Maxime 262. )

La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous , que la durée de notre yie.

Si cela ié toit juste, de quoi nous serviroit la volonté ? La volonté des hommes fait leur caractère : c'est la puissance donnée au génie de régner sur le monde , c'est la puissance donnée au sage de régner sur lui-même. Nier cette puissance, c'est nier la vertu , c'est-à-dire la possibilité des sacrifices; c'est nier le repentir qui tourmente le coupable, et rejeter la sagesse, cette noble faculté qui nous montre dans l'homme un Dieu déchu, mais libre encore de reprendre son rang. Non seulement la conscience repousse ce sys-

terne , mais il est en contradiction avec l'assentiment de tous les peuples de la terre. Tous attachent une gloire immense à triompher de l'amour, de l'ambition , de la haine , de la vengeance ! tous élèvent le courage qui surmonte ces passions au-dessus de celui qui dédaigne la vie. Cette pensée du genre humain ne seroitelle qu'une erreur? et les grands exemples de nos grands hommes , Fénélon condamnant ses propres ouvrages, Louis xiv rendant les sceaux au président Voisin, Saint-Louis maître de son âme , et ne lui permettant que des vertus , ne seroient-ils que des mensonges qu'il faudroit effacer de notre histoire ?

Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et l'homme le plus simple, qui a de la passion, persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a point.

Cette pensée est trop générale. L'art de persuader ne vient pas tant de la passion qu'on éprouve , que de celle qu'on sait exciter. C'est le véritable objet de l'éloquence ! On se méfie d'un homme colère, à moins qu'il ne réveille un sentiment d'indignation; d'un orgueilleux,

20 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES s'il n'a l'adresse de flatter l'orgueil. Or on peut être très passionné , et manquer ce but qui vient de la réflexion.

Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle dépassions, en sorte que la ruine de l'une est presque toujours l'établissement d'une autre.

Et cependant, quelles que soient leur rapidité et notre inconstance, les passions , dit énergiquement Bossuet, ont une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie ' ; ah ! sans doute , cette infinité est comme l'instinct de l'âme , qui sent le besoin de s'attacher à quelque chose d'éternel. Ainsi la pensée de La Rochefoucauld nous révèle un bienfait de la nature; car dans leur passage rapide, toutes les passions nous laissent mécontents d'elles et de nous, de leurs plaisirs comme de leurs peines; et ce mécontentement nous conduit peu a peu à la seule passion qui puisse avoir de la durée, la vertu.

1 Sermon pour le troisième dimanche de l'Avent.

DE LA ROCHEFOUCAULD. *i

Cette clémence, dont on fait une vertu, se pratique, tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte , et presque toujours par tous les trois ensemble.

Voici une de ces maximes fondamentales qui prouvent la fausseté de tout le système. Le vice est ce qui fait le malheur des hommes , la vertu ce qui les rend heureux. Une maxime qui tend à détruire une vertu , pour y substituer un vice , est donc une maxime fatale au bonheur des hommes; et une maxime fatale au bonheur des hommes ne peut être la vérité : le caractère de la vérité est d'élever l'âme, et non de l'avilir; de répandre la vie dans les sociétés humaines, et non d'y propager la destruction; de faire trembler les tyrans , et non de les encourager. Ces principes suffiroient sans doute pour condamner La Rochefoucauld, lors même que l'expérience ne seroit pas contre lui. En effet , que penser d'un système qui se trouve contredit par tout ce qu'il y a de beau et de sublime dans l'histoire des hommes ? Y avoit-il donc un sentiment de crainte, de vanité ou de paresse dans l'âme de Henri iv, lorsque, se retirant devant le duc de Parme, il laissoit échapper la vie-

22 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES toire , plutôt que de livrer Paris aux horreurs du pillage ? « J'aime mieux n'avoir point de Paris , « disoit-il, que de l'avoir tout ruiné et tout disif sipé par la mort de tant de personnes. » Non, La Rochefoucauld n'avoit pas lu dans le cœur de Henri îv; il ne connoissoit pas la véritable clémence, celle qu'on adore dans Charles v, dans Louis xii, et même dans César, qu'on haïroit sans elle. La clémence est la bonté appliquée aux grandes choses ; c'est un sentiment de générosité et d'amour envers nos ennemis, qui met les rois au rang des dieux : elle est, dit Plutarque, la partie divine de la vertu. Ainsi s'accordent ensemble , et les actions des grands hommes , et les maximes des vrais sages. Cette vertu existe parce que l'humanité en a besoin : elle existe parce que son absence seroit la perte du foible, et la malédiction des hautes fortunes.

Nous avons dit que La Rochefoucauld se contente trop souvent de peindre son siècle , et de réduire en maximes ce qui se passoit en lui et autour de lui. Cette remarque trouve ici son application , car la pensée sur la clémence n'est autre chose que l'expression de la politique d'Anne d'Autriche. La Rochefoucauld lui avoit tout sacrifié, jusqu'à la faveur du cardinal de

Richelieu l. Devenue régente, elle ne laissa tomber ses grâces que sur ceux qu'elle haïssoit ; ses amis furent oubliés. Croyant montrer sa force dans sa générosité , elle ne montra que sa foiblesse dans son ingratitude. Les criminels furent justifiés a ; on donnoit tout à qui savoit se faire craindre. En un mot, Richelieu avoit cessé de vivre, non de régner : on eût dit que lui-même , long-temps après sa mort , écrasoit encore ses ennemis , et se ressaisissoit du pouvoir dans la personne de Mazarin, sa créature. Ainsi , Anne d'Autriche , en comblant de faveurs les anciens protégés de Richelieu, se montra clémente envers ses persécuteurs ; mais de cette clémence dont parle La Rochefoucauld , qui se pratique par vanité , par paresse ou par crainte. La guerre de la Fronde fut la suite de tant d'injustices : Anne d'Autriche ne tarda pas à se convaincre que la fidélité des courtisans ne s'attache qu'aux récompenses , et c'est alors que La Rochefoucauld eut le triste honneur 3 de faire trembler sa souveraine. Tous les Mémoires du temps parlent de ses intrigues avec la duchesse de Longueville , qui fut l'aventurière d'un parti

1 Mémoires de La Rochefoucauld , première partie , page 32.

2 Mémoires du cardinal de Retz , tome I, page 93.

1 Mémoires de madame de Motteville , tome I, page i4<>.

24 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES dont le cardinal de Retz se fît l'enfant perdu '. Après de tels événements , doit-on s'étonner de trouver dans le Livre de La Rochefoucauld des traces de toutes les passions qu'il avoit allumées , et qui auroient perdu la France si Louis xiv ne fût venu remettre tout à sa place ?

La modération est une crainte de tomber dans l'envie et dans le mépris que méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation de la force de notre esprit ; et enfin la modération des hommes dans leur plus haute élévation, est un désir de paroître plus grands que leur fortune»

Nouvelle preuve que La Rochefoucauld avoit puisé ses maximes dans son siècle , et non dans la morale du genre humain. Ce qu'il dit ici de la modération , est un trait du caractère de Mazarin qui , selon madame de Motteville , « affec- (( toit d'être gai quand ses affaires alloient mal, (( pour montrer qu'il ne s'étonnoit point dans « le péril; et froid quand elles alloient bien, « pour faire voir qu'il ne s'emportoit pas dans « la prospérité. a » On n'admettra donc pas , comme une maxime générale , cette critique

' Mémoires du cardinal de Retz-, tome I, page 299. 2 Mémoires de madame de Motteville , tome II, page 45.

particulière. Sans doute personne n'étoit dupe de la gaîté ou de l'indifférence de Mazarin. On savoit trop que cette hypocrisie étoit le voile de son ingratitude et de son ambition : mais le monde entier crut à Phocion, lorsque avant de boire la ciguë il se tourna vers son fils et lui dit : « Je te commande et te prie de ne porter point a rancune pour ma mort aux Athéniens. » La vie entière du héros attestoit la vérité de ces paroles.

La constance des sages n'est que l'art de renfermer leui agitation dans leur cœur.

Ainsi la sagesse n'est encore que de l'hypocrisie ! Remarquez que cette définition de la constance est une suite de la Maxime 18, et ne peut , comme elle , s'appliquer qu'à Richelieu ou à Mazarin. Voyez d'ailleurs quels seroient ses résultats. Ne faudroit-il pas en conclure que la sagesse est funeste à l'humanité , puisque sans nous ôter les maux, elle nous priveroit des consolations ? La constance du vrai sage est l'art d'opposer aux agitations de la vie une force qui les détruise ; c'est un amour de la vertu qui ne peut être ébranlé ni par la crainte, ni par l'espérance. Mais il est une autre vertu supérieure

a<5 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES à celle des sages , c'est la résignation du chrétien , vertu qui met à la place de nos souffrances un sentiment d'amour pour celui qui les envoie ; vertu pleine de vigueur, qui écarte toutes les incertitudes , car elle ne s'appuie plus sur nous, mais sur Dieu, et, transportant nos désirs de la terre au ciel, elle nous console des douleurs qui passent par l'espérance d'une joie qui ne passera jamais. Epictète étoit pénétré de tout ce que cette morale a de plus sublime , lorsqu'il disoit , en s'adressant aux dieux : « J'ai été ma- « lade parce que vous l'avez voulu, et je l'ai <( voulu de même ; j'ai été pauvre parce que « vous l'avez voulu , et j'ai été content de ma t( pauvreté ; j'ai été dans la bassesse parce que « vous l'avez voulu , et je n'ai jamais désiré d'en « sortir. » Pensées touchantes , qui ne peuvent s'échapper que d'une âme paisible , et qui n'arrivent à la nôtre que pour la remplir de courage et d'amour. Si la constance des sages n'étoit que l'art de renfermer leurs agitations dans leur cœur, Epictète auroit eu l'enfer dans le sien. Peu d'hommes furent aussi malheureux , et c'est du sein de ses misères qu'il poussa ce cri sublime. « Je suis Epictète, esclave, estro- «■ pié , un autre Irus en pauvreté et en misère , « et cependant aimé des dieux. »

La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir ; mais les maux présents triomphent d'elle.

Anaxarque , Diogène , Epictète , Socrate , apprirent au monde que la philosophie est supérieure à la misère , à l'esclavage , à la douleur , à la mort. La Rochefoucauld prétendoit-il nier ces grands exemples , ou les renverser par une maxime ?( T^ojez la note de la Maxime 20. )

Peu de gens connoissent la mort ; on ne la souffre pas ordinairement par résolution , mais par stupidité et par coutume ; et la plupart des hommes meurent parce qu'on ne peut s'empêcher de mourir.

La crainte de la mort n'est , si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'un sentiment physique, un instinct nécessaire à notre conservation. C'est une sentinelle commise à la garde de l'être matériel, et qui se retire à mesure que la morale nous éclaire , ou que notre intelligence s'agrandit. L'homme laissé à lui-même n'éviteroit aucun mal ; les animaux partagent cet instinct avec l'homme , l'âme n'y est pour rien : ou plutôt c'est de l'âme seule que nous apprenons ,

28 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES contre le témoignage de tous nos sens , que la mort est le plus grand des biens , jusque-là que le malheureux l'appelle , que le héros la brave , que le chrétien la bénit. La mort n'est pas notre affaire , c'est celle de la nature ; pour ne la pas craindre , loin d'en détourner la vue , il suffit de l'envisager et de la comprendre. ( Voyez les notes des Maximes 26 et 5o4- )

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

Les anciens redoutoient la mort , ne pouvant ni la comprendre, ni consentir à paroître la craindre ! Ils l'embrassèrent avec mépris , et ce mépris fît leur grandeur. Politique , mœurs , philosophie , tout fut dirigé dans ce but. Socrate seul, en méditant sur la mission de l'homme, pressentit que la mort devoit renfermer le prix de la vertu. Il mit sa confiance en Dieu , et, le cœur pénétré de ce sentiment nouveau , il s'endormit sur la terre pour se réveiller dans le ciel. Mais la foi du chrétien a pénétré plus avant dans ces abîmes. Ce n'est point assez pour lui de regarder la mort fixement , il la contemple avec joie , il l'attend avec amour. Tous ses mystères lui sont dévoilés : elle n'accroît pas ses

peines , elle les dissipe ; elle ne trouble pas ses espérances, elle les accomplit; elle ne lui ôte pas la vie , elle la lui donne. Ainsi le passé comme le présent, la fin des sages les plus illustres comme celle des chrétiens les plus obscurs , démentent cette pensée calomnieuse. Caton en eût rougi, Bayard ne l'eût pas comprise. Et vous, pieuses victimes de notre révolution, qu'auriez-vous dit de ce langage , vous qu'on vit prier pour vos assassins , et qui , au moment de quitter la terre , ne répandiez des pleurs que sur nos maux î ( Voyez la note de la Maxime 5o4.)

La jalousie est, en quelque manière, juste et raisonnable, puisqu'elle ne tend qu'à conserver un bien qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir : au lieu que l'envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.

Ici comme dans une foule d'autres Maximes , l'auteur n'envisage qu'un des côtés de la passion qu'il veut excuser. Il n'y a point de coupable! qui n'ait ses raisons. Dans les âmes communes la jalousie ne développe que bassesses ? méfiances , soupçons ; dans les âmes vigoureuses , ses fruits sont la fureur et le crime. Chacun en sup-

3o EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES porte le poids suivant sa force ; mais l'avilissement est pour tous. Quant à l'envie, passion obscure, lâche, honteuse d'elle-même, elle ne souffre pas toujours du bien des autres, mais seulement de n'être pas aussi bien que les autres. Charron l'a supérieurement définie, lorsqu'il a dit : C'est un regret du bien que les autres possèdent , et qui tourne ce bien à notre mal.

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