CHAPITRE QDATRIÈHE. l4l
deux clioses. En croyant la vérité des dogmes révélés , je ne me soumets à aucune autorité autre que celle de l’Auteur de la Révélation. — Mais je ne puis savoir certainement que Dieu a révélé telle et tellfe vérité que par une autorité infaillible à laquelle je dois me soumettre. — Je crois cette assertion fausse dans sa généralité ; mais quand elle serait vraie dans toute son étendue , il s’ensuivrait seulement qu’une autorité est nécessaire pour faire connaître la Révélation ; mais cette autorité ne serait pour cela ni le principe , ni le motif de ma foi. La loi émanée de l’autorité souveraine m’est connue par la promulgation qui en est faite dans les formes voulues par le souverain ; mais en me soumettant à cette loi , c’est au souverain seul que j’obéis , et non à ceux qu’il a chargés de me faire connaître sa volonté. De même , je puis avoir besoin d’une autorité pour connaître que Dieu a révélé tel dogme , mais je n’ai besoin d’aucune autorité pour croire que ce que Dieu a révélé est vrai ; sa parole infaillible est l’unique motif de ma foi.
De plus , c’est la doctrine des Théologiens que l’Auteur prétend exposer , et sans doute celle des Théologiens Catholiques ; or les Théologiens Catholiques ne reconnaissent d’autre autorité infaillible, en matière de foi , que l’autorité de l’Église , et cette autorité est elle-même un article de foi. Ils ne reconnaissent non plus d’au-
l4a KXAMEN d’uX OUVRAGE , ETC.
très traditions catholiques que les traditions de l’Église. On ne trouvera pas un Théologien Catholique qui ait cité l’autorité du genre humain ou de la raison générale comme un principe de foi divine. Remarquez encore qu’il s’agit de l’acte de foi considéré dans sa plus grande généralité ; or cet acte de foi comprend toute la Révélation , et par conséquent l’autorité même de l’Église qui est aussi un dogme révélé. On ne conçoit donc pas que cet acte de foi puisse être fondé sur l’autorité de l’Église. En effet , nous ne croyons pas au témoignage de Dieu sur l’autorité de l’Eglise , mais nous croyons au contraire l’autorité de l’Église sur le témoignage de Dieu, qui est , par conséquent , supposé antérieurement connu et par une autre voie. Aucun Théologien ne se sert de l’autorité de l’Église pour prouver l’existence de la Révélation. Ce serait une évidente pétition de principe, puisque l’autorité infaillible de l’Église ne nous est connue que par la Révélation.
Et ce ne sont pas seulement les Théologiens que l’Auteur désigne sous le nom de Cartésiens, qui tiennent cette doctrine ; elle est celle de tous les Théologiens Catholiques sans exception , et en particulier celle de saint Thomas dont j’ai si souvent cité l’autorité, et qui fonde l’acte de foi en général sur la conviction de notre raison , en ce sens , que cette conviction est nécessaire pour que l’acte de fui suit possible. J’entends la con-
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viction , non de l’objet même de la foi , mais des motifs de crédibilité, comme j’aurai occasion de l’expliquer par la suite. « Non enim crederet, » nisi videret ea esse credenda , vel propter » evidentiam signorum , vel propter aliquid hu- » jusmodi. » (a. a. q. i. art. 4- ad a.) Lorsqu’il parle de la foi en général, le saint Docteur ne fait aucune mention de l’autorité de l’Église , et beaucoup moins de celle du genre humain.
L’autorité sacrée de l’Église , connue par la foi , sert à nous faire connaître les dogmes particuliers , lorsque nous possédons déjà la foi en général. C’est , si je jxiis m’exprimer de la sorte, une autorité domestique qui ne s’exerce que sur les membres de la famille. C’est pour cette raison que le même saint Docteur , dans son grand ouvrage contre les Gentils , n’emploie point l’autorité de l’Église, ni une autre autorité quelconque , etcepté celle de la raison , pour leur prouver la vérité de la Religion chrétienne.
Voulons-nous quelque chose de plus décisif en- 'core ? Les Apôtres eux-mêmes , prêchant la foi , n’ont employé pour se faire croire des Gentils , d’autres preuves que celle des prodiges , dont la raison individuelle était juge. « Prœdicaverunt B ubique, Domino coopérante, etsermonem con- » firmante sequentibus signis. » ( Marc. xvi. 20 . ) « Contestante Deo signis et portentis , et variis B virtutibus , et Spiritus Sancti distributionibus , B secundum suam voluntatem. b ( Hebr. ii. 4- )
l44 EXAMEW d’dN OOVRACE, ETC.
Jamais, que je sache, ils n’ont fait'u^age du grand argument de la raison générale.
L’Auteur , qui , en plusieurs endroits -de son ouvrage , cherche à s’étayer de saint Thomas et de Suarez , croit les avoir trouvés ici en défaut. Le premier lui parait inintelligible, et le .second, selon lui , se contredit manifestement. Examinons ces griefs. Je conçois que si l’Auteur veut interpréter saint Thomas suivant la nouvelle doctrine , il doit le trouver presque partout obscur et souvent inintelligible. Mais ceux qui tiennent la doctrine que l’Auteur combat trouveront ce Docteur tout aussi clair dans le passage que nous allons examiner que dans tout le cours de ses ouvrages. Ce passage se trouve dans la seconde partie de sa Somme , ( a. a. q. a. art. 9. ) où saint Thomas se propose cette question :
O Utrùm credete sit meritorium. » Suivant sa coutume , il commence par exposer les difficultés qui combattent le sentiment qu’il soutient Voici celle qu’il se propose en troisième lieu.
a (0 l//e qui assentit alicui rei , credendo , aut » habet causam sufficienter inducentem ipsum » ad credendum , aut non. Si habet sufficiens
(i) • Ou celai qui donne an usentiment de foii i quelque
• chose , a un motif saffisant de croire , oa il n'en a pas : s'il a > an motif suffisant , sa foi parait n'aroir rien de méritoire ,
• puisqu'il n'est plus libre de croire ou de ne pas croire ; s'il n'a ■ pas de motif suffisant , sa foi est un acte de légèreté , suirant
• cette parole de l'Écriture : Celui qui est trop crédule est léger
• de pcenr. •
iTtSi)
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» inductivum ad credendum , non videtur hoc » ei esse meritorium ; quia non est ei jam Uberum » credere et non credere. Si autem non habet » sufficiens inductivum ad credendum , levitatis » est credere, secundum illud (Eccli. xix. 4-) qui » cité crédit, levis est corde ; et sic non videtur » esse meritorium. Ergo credere, nullo modo est » meritorium. »
Voici la réponse. (0 « Ad tertium , dicendum B quod ille qui crédit, habet sufficiens inductivum » ad credendum. Inducitur enim auctoritate » divinœ doctrùue miraculis confirmatœ , et , B quod plus est , interiori instinctu Dei invitantis. B Unde non leviter crédit. Tamen non habet B sufficiens inductivum ad sciendum : et ideo B non tolUtur ratio meriti. »
La pensée de saint Thomas , dans cette réponse , parait à l’Auteur difficile à saisir. Il faut avouer que si la pensée de saint Thomas est que l’autorité du genre humain ou de la raison générale est le principe de foi , il est , non-seulement difficile , mais impossible de découvrir cette pensée dans le passage qu’on vient de lire :
(i) < A cette troisième objection , il faut dire qne celui qni croit
> a un motif suffisant qni le porte i croire : car il j est porté par
> l'autorité de la doctrine dirine confirmée par des miracles ,
• et, ce qm est encore plus efficace , par un mourement intérieur
> de Dieu qui l'inrite è croire ; ainsi ce n'est point par légèreté
> qu'il croit. Néanmoins ce niolif n'est pas suffisant pour com<
• prendre on lui donner llutelligence on la science : et ainsi il j
> a pour lui lieu de mériter. • '
l4(> EXAMEN n’uN OUVRAGE , ETC.
ruais si la doctrine de ce saint Docteur est , comme je crois l’avoir démontré, bien différente de celle des nouveaux réformateurs , je ne vois plus de difliculté à saisir sa pensée , elle me parait exprimée fort nettement. Toute la difficulté qu’éprouve l’Auteur vient donc uniquement de sa préoccupation , laquelle lui fait chercher scs propres pensées là où elles ne sont pas. Il nous donne une preuve manifeste de cette préoccupation dans sa traduction du texte de saint Thomas. Les mots causa inducens ad credendurn , ou inductivum ad credendum , sont rendus par principe de croyance , tandis qu’ils signifient simplement motif de croire, ou motif de crédibilité , ce qui est fort différent. Voici en peu de mots l’objection que se propose saint Thomas : « Ou l’on a un motif suffisant de croire, ou l’on n’en a pas; dans le premier cas, on ne croit pas librement , puisqu’on ne peut pas s’abstenir de croire ; dans le second , on a tort de croire : donc dans aucun cas la foi n’est méritoire. » Le saint Docteur réj>ond que l’on a un motif suffisant de croire , et qu’ainsi on ne croit pas légèrement; mais que le motif suffisant pour croire n’est pas suffisant pour donner la science de la vérité que l’on croit , et que par conséquent on croit librement, et il y a lieu au mérite. Il est difficile , je crois , de donner une réponse plus précise et plus claire. Elle ne peut paraître obscure qu’à ceux qui confondent la science avec
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