CHAPITRE SEPTIÈME
l’enseignement extérieur n’est que la partie secondaire de la loi évangélique , comme le dit saint Thomas. La partie principale ne peut nous être enseignée que par l’Esprit de Dieu qui la grave dans nos cœurs.
Je crois avoir suflisamment démontré que si la loi naturelle et la loi de grâce sont dites toutes deux gravées dans nos cœurs , elles le sont d’une manière bien différente ; l’une tenant à notre nature et ayant son principe dans notre raison , que nous recevons de Dieu avec l’existence ; l’autre étant un don de Dieu ajouté à notre nature et qui nous élève à un état surnaturel. J’ajoute encore un passage de .saint Thomas, qui ex|)lique la chose avec sa clarté ordinaire. <i{i) Dupliciter est aliquid indilum homini. U no » modo , pertinens ad naturam hurnanam : et » sic lex naluralis est indita homini. Alio modo » est aliquid indilum homini , quasi superaddi- » tum , pergratiæ donum , et hoc modo lex nova » est indita homini , non solàrn indicans qiiid sit » faciendum, sedetiamadjuvansad implendum.* ( I. 1. q. loG. art. i. ad u. )
Je dois peut-être demander pardon au lecteur de multiplier ainsi les citations de saint Thomas ,
(i) • L'homme a reçu deux «oric» de l)ien» dam son inlérienr :
• les uns upp.-irUeiinent ^ la nature huinaiiic ; et c'est ainsi que > la lui naturelle est gravée en lui i les autres sont ajoutés aux
• premiers par le don de la gràec ; et c'est ainsi que la lui nou-
• Telle est gravée dans l'homme , non sculemeut en lui indiquant
• ce qu'il doit faire , mais de plus en l'aidant à le faire. •
334 EXA.MEW d’üW ouvrage , ETC.
ce qui peut paraître fastidieux ; mais je m’y vois en quelque sorte forcé pour faire voir combien cette théorie qu’on veut nous donner pour identique à la doctrine Catholique s’en éloigne en effet. Si je ne m’appuyais que sur le raisonnement, on se contenterait de me répondre que je suis Cartésien , ce qui , aux yeux de bien des personnes , à qui on a fait un épouvantail de ce mot, paraîtrait une réponse péremptoire ; et si je citais des auteurs modernes, on dirait également qu’ils ont suivi les principes de Descartes. J’ai donc cru que je ne pouvais prendre de guide plus sûr qu’un Docteur que l’Église honore depuis six siècles , ni m’appuyer sur une autorité moins suspecte.
Quant à la solution que l’Auteur donne à la troisième objection qu’il se propose , savoir que les Pères et les Théologiens disent que les hommes ont vécu sous la loi de nature depuis Adam jusqu’à Moïse , et admettent pourtant une révélation transmise par la tradition ; je me contenterai de dire que quiconque est tant soit peu versé dans la lecture des Pères et des Théologiens avouera sans peine que , dans leurs écrits , la loi de nature est quelquefois prise dans un sens plus étendu , par opposition à la loi de Moïse et à la loi évangélique ; mais ce serait mal raisonner que d’en conclure qn’ils ne la prennent jamais dans un sens plus strict , par opposition à toute révélation proprement dite.
CHAPirnE SEPTIÈME. ^ 335
Je ne crois pas que l’Auteur veuille soutenir sérieusement le contraire. Assurément , c’est par opposition à la révélation que saint Thomas a dit : « (i) Illud solum est de lege naturaU, quod » ratio naturalis suadet. »
A la page i44 l’Auteur parle d'un argument bizarre que le dogme du péché originel a , dit-il, fourni à quelques personnes contre la doctrine qu’il défend ; et là-dessus il écrit une page de plaisanteries fort agréables. C’est sans doute bien fait d’égayer une discussion qui , de sa nature, est un peu sèche ; mais comme, après tout , des plaisanteries , quelque spirituelles qu’on les suppose , ne sont pas des réponses , il est permis de voir si cet argument bizarre n’a pas aussi son côté sérieux. Supposons pour un instant qu’une cause physique quelconque affaiblisse tout d’un coup considérablement la vue humaine , la vue générale ; supposons que la presque totalité du genre humain, au lieu de s’efforcer d’arrêter les progrès du mal que produit cette cause physique toujours agissante , en augmente au contraire par son imprudence l’intensité et la maligne influence ; supposons enfin qu’un petit nombre d’individus mieux avisés , connaissant l’origine du mal qui en est résulté pour leur vue individuelle , s’appliquent à combattre cette cause désastreuse, s’efforcent
(i) • La loi natarelle ne renferme que lea deroira indiquéa par • la raiaon natarelle. >
336 ’exasueîj d’ü:j oovrage , etc.
par tous les moyens qui sont en leur pouvoir de diminuer le mal déjà causé et d’cu arrêter les progrès, en s’abstenant sagement des excès auxquels se livre une multitude insensée. Je le demande : dans les jugemens qui doivent être fondés sur le bon état du sens de la vue , serat-il plus sage de s’en rapporter au jugement de la multitude qui a subi toutes les conséquences du mal , qu’à celui du petit nombre de ceux qui ont combattu ces conséquences et ont su s’en garantir ? Je crois que la réponse à cette demande ne souffre pas de difficulté. Or l’application est facile.
Le péché originel a porté un coup terrible à la rai-son humaine. Les enfans d’Adam sont nés dans un état bien différent de celui où ce père du genre humain avait été créé. Ce péché, passant de génération en génération, est une cause toujours existante, dont les effets sont toujours également funeste. Cependant, si les hommes , avec les secours qu’une miséricordieuse Providence ne leur a jamais refusés, s’étaient abstenus de joindre leurs propres péchés à celui dont ils avaient hérité, le mal aurait été beaucoup moindre et du moins n’aurait pas fait des progrès : niais au lieu de cela, lu presque totalité du genre humain s’est livrée sans retenue à la brutalité de ses passions , et la corruption du cœur allant toujours croissant, la raison a dû nécessairement s’affaiblir dans la même propor-
CnAPiTHE SEPTtiîME, 337
tioii. Il est dit des hommes avant le déluge , (i) Omniscaro corruperat viam suuin ; et si nos Livres saints ne disent pas en tennes exprès la même chose de la généralité des hommes au temps de la venue du Messie , ils en disent assez pour nous le faire conjecturer. L’histoire appuie cette conjecture , et le tableau hideux que nous fait saint Paul de ceux qui se disaient et qu’on appelait sages ne nous permet guère le doute à cet égard. Cependant , de même qxi’avant le déluge cette terre corrompue portait quelques Enfans de Dieu , de même , après cette catastrophe , Dieu a eu des enfans, des amis', des Prophètes , non-seulement dans le peuple Juif qu’il avait choisi , mais même parmi les nations. « (2) Sapientia per naliones in animas sanctas » se transfert ^amicos Dei et P rophetas cons tiluit.ïi ( Sap. vu. 27.) Ces hommes en très-petit nombre , comparativement à la masse du genre humain , ne se sont point abandonnés aux excès de corruption dont ils étaient témoins ; ils ont fait usage de leur raison affaiblie , mais non éteinte , pour réprimer leurs passions ; ils ont été fidèles aux mouveraens intérieurs <le la grâce qui n’abandonne jamais entièrement l’homme ,
(1) « Toute chair avait corrompu sa voie. >
(a) • La sagesse se commuoiqae aux anics saintes qui se trou- • vent parmi les Gentils , elle en fait des amis de Dieu et des > Prophètes. ■
338 EXJiMEir d’dit ouvrage , etc.
et qui va toujours croissant en proportion de sa fidélité à y correspondre ; ils ont étudié leur propre cœur et cette nature où resplendissent si admirablement les perfections de la Divinité; ils se sont adressés avec ferveur à l’Auteur de tant de merveilles, ont invoqué son secours , l’ont supplié de les éclairer. Serait-ce une chose si bizarre de dire que ce moyen de parvenir à la vérité est un peu plus sûr que celui de comp. ter les voix d’une multitude .abrutie ? De tels hommes me paraissent plus faits pour instruire la multitude que pour en recevoir des leçons. Je crois qu’un individu dont le cœur est pur et la volonté droite en apprendra toujours plus par *la méditation que n’en peut savoir une foule aveuglée par les passions. Le Saint-Esprit luimême ne nous met-il pas dans la bouche ces paroles : « ( i ) Super omnes docentes me intellexi : » quia testimonia tua meditatio mea est ? » Et cela doit être surtout vrai, si ceux qu’on suppose les maîtres, </oce/j/ey , sont plongés dans une profonde ignorance, comme était la raison générale asservie à une volonté générale corrompue au dernier point.
L’Auteur termine ce chapitre en disant que les conséquences du système Cartésien et du système Janséniste sont constamment parallèles
(i) • Mou intelligence a snrpatsé celle de tous les maîtres qni > m'ÎDstraitaient , parce que j'ai méditii votre loi. >
CRA-PiraK SEPTIÈMX. 339
Je ne comprends pas trop cela , et cette assertion me paraît aussi un peu bizarre. Mais je crois qu’il serait fort inutile de m’arrêter à la réfuter, puisque je n’ai pas entrepris la justification du système Cartésien , que j’ai toujours cru tout-àfait étranger à la Théologie.
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34o EXA.MEW d’üN ouvrage , ETC.'
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