CHAPITRE HCITlkm
cas' , chacun conserverait sa persuasion ; dans Je premier , les raisonnenieus de l’Auteur seraient la raison primitive de croire , et une foi fondée sur les raisonnemens d’un individu ne vaudrait sans doute pas mieux qu’une fui fondée sur un passage de l’Ecriture , dont le sens pourrait bien être aussi clair que celui d’un syllogisme.
Je ne peux pas suivre l’Auteur dans totis ses écarts. On conçoit assez qu’une page de faux raisonnemens peut exiger des centaines de pages de réfutation ; et dans ce chapitre 1\I. G. me p.arait avoir accumulé plus de sophismes que tous les Théologiens Cartésiens ne lui semblent avoir accumulé de fausses idées sur la Religion. Je ne m’y arrête donc pas et je me borne à quelques observations sur l’analyse qu’il donne de la conférence qui eut lieu entre Rossuet et le ministre Claude. Je dis analyse , parce que notre Auteur l’appelle ainsi ; dans le fond , c’est un essai de réfutation des raisonnemens de Rossuet. M. G. semble croire qu’il eût été un adversaire bien redoutable pour ce grand Prélat , et que , si le ministre Claude avait eu son secours , il eût remporté une victoire complète et réduit Rossuet au silence. Je ne partage pas cette persuasion , et je n’ai pas la prétention de porter quelque secours à Bossuet. Je le crois assez fort par luiméme , et contre l’adversaire qu’il combattait , et contre celui qui se met aujourd’hui sur les
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rangs avec une confiance qui pourrait paraître présomptueuse, si elle n’avait pour fondement le consentement commun , la raison universelle , dont il se fait le champion. Je me contenterai de relever quelques-uns des écarts que je croirai avoir échappé à sa raison individuelle.
Bossuet , comme il en convient , attaqua le principe fondamental du Protestantisme, etcommença par tirer de Claude l’aveu que dans le système Protestant tout particulier peut et doit examiner après les décisions les plus solennelles de l’Église, par la raison que les assemblées les plus nombreuses sont composées d’hommes , après lesquels chacun doit toujours examiner. Là-dessus l’Auteur nous dit que les Cartésiens soutiennent aussi que tout homme ne doit recevoir les décisions du consentement commun , qu’après avoir vu par lui-même si elles sont conformes ou contraires à la raison. Je ne sais si Tes Cartésiens le disaient ; je ne le crois pas ; mais s'ils le disent , il ne faudrait pas , je crois , les condamner aussi sévèrementque les Protestans. Peut-être les Cartésiens ne disent-ils pas dans leur symbole , Je crois le consentement commun , comme tous les Chrétiens disent. Je crois T Église Catholique. On voit que cela fait déjà une différence assez notable. Peut-être ne doit-on pas tout-à-fait la même soumission à une autorité humaine qu’à une autorité divine. Peut-être aussi les décisions du consentement commun sont-elles plus difficiles
gn^PITRE HOITIÈME. SSy
à connaître que les décisions de l’Église. Celle-ci a un tribunal , et des juges chargés de prononcer et de publier les jugemens , et un chef qui est lui-même le premier juge et à qui tous les Chrétiens doivent obéissance ; ses sentences sont toujours notoires , et il n’est pas possible d’en douter. Mais où est le tribunal du consentement commun ? quels sont les juges chargés de prononcer en son nom ? où est le chef qui publie ses décisions et qui exige l’obéissance ? Sans ce tribunal , sans ces juges , sans ce chef , je crois que chaque Chrétien serait fort embarrassé de connaître les décisions de l’Église ; et l’embarras de chaque homme pour connaître les décisions du consentement commun ne doit pas être moindre. Car enfin , il ne suffit pas qu’un homme de génie vienne me dire : Dans tous les temps , chez tous les peuples , on a reconnu l’unité de Dieu , la nécessité d’un Rédempteur , l’immortalité de l’ame , et autres choses semblables ; il faut bien que j’examine si ce que cet homme de génie affirme avec tant de confiance est vrai , si ce qu’il me donne pour des décisions du consentement commun ne sont pas de simples jugemens de sa raison individuelle. Les décisions de l’Église au contraire me sont notifiées par des personnes qui ont mission pour cela et que je dois croire. Peut-être enfin Dieu a-t-il donné à son Église une autorité que le consentement commun n’a pas par lui-même. Nous savons que
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Jésus-Christ a ordonné d’obéir à son Église ; mais existe-t-il un précepte aussi clair d’obéir au consentement commun ? On voit que tout cela détruit un peu la parité que l’Auteur voudrait établir entre le principe des Protestans et celui qu’il suppose aux Cartésiens. Quoi qu’il en soit, je n’ai point entrepris la défense des Cartésiens, et je leur laisse le soin de se défendre eux-mèines. Revenons à Rossuet, qui était bien Cartésien , mais surtout Chrétien et Catholique soumis aux décisions de l’Église.
Je pense que ce grand homme n’aurait pas été très-embarrassé de répondre aux argumens que l’Auteur prèle si généreusement au ministre Claude. Je pense aussi que ce secours aurait été tout-à-fait inutile à cet habile ministre, qui était très-capable de trouver par lui-même de semblables argumens et de les faire valoir s’il les avait jugés concluans. Il connaissait aussi bien et peut-être un peu mieux que notre Auteur les principes de Descaries, il était assez habile dialecticien pour en tirer les conséquences , et il n’a*urait pas manqué de s’en prévaloir s’il avait cru pouvoir le faire avec avantage. Notre Auteur a-t-il donc plus de perspicacité ? Il parait en être persuadé ; ce que Claude n’a pas pu voir il le voit clairement et distinctement ; et fort de sou jugement individuel , il ne craint point d’entrer en lice avec le redoutable Bossuet qui , fort heureusement pour lui , ne peut plus répondre.