‹ Examen d'un probleme de théodicéeChapitre 2 sur 4 · PRÈS LE PANTHÉON · texte numérisé non relu

PRÈS LE PANTHÉON

EXTRAIT WJ COMPTE-RENDU De l'AeaJéarie de» Mcmm McnUe* et Polltlejvea,

RÉDIGÉ PAR M. CHARLES VERGÉ , Sous la direction de M. le Secrétaire perpétuel de l'Académie,

EXÀJtfEN D'UN PROBLÈME

DB

THÉODIGÉE

Le monde est-il éternellement créé ?

Est-il infini en étendue et par le nombre des êtres qu'il contient?

§ Est-il le meilleur de tous les mondes possibles ? r i Voilà trois questions étroitement liées entre elles, et <* auxquelles il n est pi facile ni indispensable de donner une ^ solution purement philosophique. Il ne faut les aborder y\ qu'avec une grande circonspection ; car telle manière de résoudre ces trois questions , et surtout les deux premières , peut, entraîner les conséquences les plus graves pour la * théodicée et pour l'anthropologie. Cependant il est moins permis aujourd'hui que jamais d'écarter par le silence ces grands problèmes ; car ils sont présents à l'esprit de tous les penseurs , et ils sont traités trop souvent avec une méthode défectueuse. Il peut donc être utile d'opposer à des solutions hasardées , soit un doute raisonné qui en écarte les périls, soit une solution différente, mieux justifiée et exempte des mêmes inconvénients. C'est déjà faire beaucoup pour f intérêt de la vérité , que de poser convenablement

ces problèmes aussi importants que difficiles , et de critiquer les méthodes employées pour les résoudre.

Le point de départ de toute saine philosophie est dans le témoignage du sens intime ; car, sans ce témoignage, nous ne pourrions rien savoir, puisque sans lui nos notions n'existeraient pas pour nous-mêmes. Sans l'étude réfléchie de ce témoignage , nous ignorerions le jeu de nos facultés intellectuelles, qui sont l'instrument de la science; nous ignorerions les phénomènes internes , qui sont la matière première de toute science, puisque les phénomènes externes ne se montrent à nous que. par eux; nous ignorerions ou nous ne ferions qu'entrevoir les idées et les principes, qui sont la forme et la règle de la connaissance, et qui en sont en même temps un des objets les plus élevés. Mais cette observation psychologique n'est vraiment et largement utile, que pourvu qu'on sache en faire sortir des notions certaines sur la nature de l'homme , sur sa destinée, sur ses devoirs, sur ses rapports avec Dieu, avec la société et avec l'univers. Aujourd'hui surtout, le temps serait mal choisi pour s'enfermer dans son sens intime comme dans un cabinet de dissection , et pour y passer sa vie à diviser et à subdiviser à l'infini les menus détails de tous les phénomènes internes : le temps serait mal choisi, dis-je, pour ce travail plus curieux qu'utile , lorsque autour de nous une ambitieuse métaphysique cherche à s'emparer des esprits par l'orgueil , en leur promettant la science universelle et absolue, pour les conduire à l'apothéose du néant. Cette philosophie destructive ne construit que de splendides chimères : elle commence par ébranler le principe de contradiction et les autres principes fondamentaux de la logi-

que , qui s'opposeraient à ses rêves insensés ; méconnaissant le principe de causalité et le principe de la raison suffisante , elle refuse, de reconnaître une cause première en dehors et au-dessus de l'ensemble des êtres contingents , et une Providence qui se manifeste dans l'ordre du monde; elle nie l'existence de toute intelligence supérieure à l'intelligence humaine; elle considère le monde lui-même comme le développement nécessaire d'une idée qui n'arriverait à la conscience d'elle-même que dans l'humanité ; puis , au nom de cette hypothèse , qui ne comporte qu'un être universel sans individus réellement et substantiellement distincts , ou bien au contraire rien que des individus sans un être supérieur, elle nie soit la personnalité divine , soit la personnalité humaine , soit plutôt toutes les deux ensemble. Tel est le système qui dominait hier dans la patrie de Leibniz , où il succombe aujourd'hui sous le poids de ses conséquences monstrueuses, et où commence à s'élever sur ses ruines une autre philosophie rendue plus sage par l'exemple de cette grande chute (1). Tel est aussi le système qui s'efforce maintenant d'arriver à la domination des esprits dans la patrie de Descartes : idéalisme extravagant, qui donne la main.au matérialisme, et contre lequel toutes les intelligences que ces deux erreurs extrêmes et voisines n'ont pas séduites, doivent réunir leurs efforts; car ce qui est ici en jeu , ce sont les vérités les plus sûres et les plus

(1) Le chef le plus distingué de eette nouvelle école, est M. Immanuel-Hermann Fichte , fils du célèbre philosophe Johann-Gottlieb Fichte. Voyez surtout son Anthropologie (Leipzig, 1856, grand in-8°), et son intéressant opuscule intitulé : Zur Seelenfrage , eine philosophische Confession (Leipzig, 1859 in-18).

précieuses, le libre arbitre , la responsabilité morale , I3, foi en Dieu , l'attente d'une autre vie ; c'est aussi l'avenir de la philosophie et la dignité de la nature humaine, à laquelle on fait outrage ; car. on lui propose de se croire Dieu , maïs à la condition de se renier elle-même, en renonçant aux principes les plus évidents pour sa raison et à la méthode naturelle de son intelligence.

Heureusement le danger est compris. Importé dans notre patrie au moment où l'Allemagne désabusée n'en veut plus, ce système ne réussira pas en France aussi facilement ni aussi longtemps que de l'autre côté du Rhin à régner dans les nuages. Le bon sens français a déjà commencé à le faire tomber de ces hauteurs inaccessibles, en lui infligeant le supplice d'une exposition claire et d'une réfutation nette et victorieuse (1). De plus en plus , et tant que le danger n'aura pas disparu , l'école spiritualiste pressera de ses questions socratiques nos sophistes nouveaux ; elle mettra à nu le vice radical et les contradictions de leur méthode prétendue transcendante; dégageant leurs conclusions des phrases obscures et vides dans lesquelles ils les enveloppent , elle les forcera de choisir entre deux extrémités également insoutenables, savoir : d'une part, un panthéisme proprement

dit, Qui, concentrant toute réalité en un Dieu sans liberté et sans Providence , est forcé de supprimer, avec les substances individuelles , la personnalité , la liberté morale et l'avenir immortel des âmes humaines , et de mettre en Dieu .

(1) Voyez, par exemple, M. Saisset, Essai de philosophie religieuse (Paris, 1859, in-8°), surtout première Partie, Études m et vu, et deuxième Partie, Méditation iv.

nos Vices, nos erreurs et nos misères; d'autre part, un prétendu panthéisme, qui, voulant maintenir la réalité des substances individuelles , mais refusant de reconnaître en dehors et au-dessus d'elles un être infini, un Dieu, n'est qu'un athéisme trop mal déguisé pour faire longtemps illusion.

Mais , eu combattant ces habiles adversaires , exercés , à l'exemple d'Hegel , dans toutes les joutes d'un esprit subtil, et habitués à tous les artifices d'un langage qui semble destiné , suivant le mot d'un diplomate célèbre, à cacher la pensée , il faut bien se garder de leur donner prise par quelque concession imprudente. Leur système, malgré ses contradictions intimes , possède l'avantage de présenter extérieurement l'enchaînement le plus suivi et le plus complet qu'un tissu d'erreurs puisse recevoir. En vain vous aurez repoussé , par une argumentation serrée , l'ensemble des erreurs dont il se compose : si , par distraction ou par méprise , vous en laissez une seule en arrière sur le terrain de la discussion , si vous l'épargnez , si vous l'acceptez surtout, elle ramènera bientôt toutes les autres. Si donc une des erreurs du panthéisme vient à échapper à l'un de ses plus vaillants adversaires , il faut qu'un autre adversaire s'empresse fraternellement de contribuer pour sa petite part à repousser le danger commun.

Prenons un exemple. Il est beau et utile d'avoir établi d'une manière neuve , par une discussion lumineuse et appropriée à l'état présent des esprits, que la distinction substantielle et la coexistence du fini et de l'infini, des êtres imparfaits et de l'Être parfait , sont à la fois certaines et incompréhensibles , mais non contradictoires ; d'avoir montré qu'entre la multitude des êtres finis et l'Être infini, dont

notre raison nous fait connaître l'existence et quelques attributs , le seul rapport admissible est celui des effets à la cause première , et nullement le rapport des modes à la substance; d'avoir prouvé que Tordre merveilleux entrevu par nous dans l'univers, doit être l'œuvre d'une puissance et d'une intelligence infiniment supérieures aux nôtres ; que le créateur et le législateur du monde physique l'est aussi du monde moral.; qu'il a librement établi les lois contingentes auxquelles les corps obéissent nécessairement, et que ce législateur tout-puissant constitue par sa pensée nécessaire et sanctionne par sa volonté souverainement juste les principes fondamentaux des lois morales , auxquelles les âmes raisonnables^sont laissées libres de se souriiettre ou de résister, mais d'après lesquelles elles seront infailliblement récompensées ou punies après la fin de l'épreuve terrestre. Oui , sans doute , il est beau et utile d'avoir établi de nouveau ces vérités immortelles , sur les ruines d'un système sophistique qui a prétendu les supprimer. Mais, quand tout semble sauvé, l'on risque de tout compromettre, si Ton con- ^ cède au panthéisme une des doctrines qui lui ont servi à se glisser dans les esprits et qui lui serviraient à y rentrer : je veux dire la doctrine qui prétend démontrer à priori, d'une part, que le monde a toujours existé ; d'autre part, qu'il est infini en étendue et par le nombre des êtres soit corporels, soit spirituels qu'il renferme. Cette doctrine, étrangère à Platon, a été glissée, mais seulement quant à la première de ses deux parties , dans le platonisme antique par les néoplatoniciens panthéistes ; elle a été introduite en entier dans la philosophie moderne par le panthéiste Giordano Bruno. Dans d'autres temps, elle a pu tenter quelques gran-

des intelligences, sans danger imminent pour leurs convictions religieuses et pour celles de leurs contemporains ; car il y a. certaines pentes périlleuses sur lesquelles on s'arrête pourtant sans trop d'effort , quand on est retenu fortement en sens contraire par quelque influence prédominante. Mais, quand les croyances sont chancelantes , quand la philosophie est négligée, et quand en même temps un panthéisme vague se répand de tous côtés et sous toutes les formes , alors, c'est-à-dire aujourd'hui, il faut bien se garder, après avoir combattu cette grande aberration, de s'engager soi-même et d'engager les autrçs sur une pente qui y cpnduit.

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