CONCLUSION
En effet, point de paix entre les hommes sans l'empire de la conscience individuelle ;
Point de paix entre les nations sans l'empire d'une conscience collective pour chaque peuple.
Aucun lien de confiance ne pourra exister ni entre les hommes, ni entre les États, aussi longtemps que subsistera cet incompréhensible dualisme d'un homme qui, dans les relations privées se trouve lié par tous les dev oirs de sa conscience, mais qui ne reconnaît plus aucune des règles de sa propre conscience des qu'il s'agit des affaires publiques.
L'histoire parvient toujours, tôt ou tard, il est vrai, à faire justice des hommes puissants qui n'ont jamais reculé devant des actes de duplicité ou de mauvaise foi, dès
qu'ils y trouvaient des avantages pour leur position personnelle, ou pour servir à leurs fins politiques. Mais cette justice, trop tardive, qui ne prononce ses arrêts que d'après des preuves d'archives restées longtemps ignorées, n'indemniserait plus les contemporains qui ont été les victimes de cette absence de conscience.
La trop grande, et surtout la trop hâtive publicité augmente de nos jours les difficultés qui ne surgissent déjà que trop naturellement de la complication des intérêts et des affaires d'État. Les partis exploitent tous cette publicité au profit de leurs passions; et en face de l'ardente activité de l'esprit de parti, ne voit-on pas toujours et partout l'esprit de justice rester muet? C'est la conscience publique qui devrait lui servir d'organe, et cet organe n'existe nulle part.
Ce travail qui a pour objet de montrer cette lacune n est donc à l'adresse de personne, mais à l'adresse de tout le monde. C'est une question de conscience que nous avons posée ; le genre humain doit en avoir une, et, pour qu'il en ait une qui puisse parler, il faudrait savoir lui donner l'organe de la parole.
Au moment où cet écrit venait de se terminer, nous sont arrivées des feuilles publiques des premiers jours de janvier 1856, qui donnent la nouvelle suivante :
« L'affaire du colonel Tûrr, arrêté à Docharest, a cessé d'être un objet
« de correspondance diplomatique. Le cabinel anglais avait remis cetle f affaire à l'examen des jurisconsultes de la couronne. Cette commission, c composée des pins hautes autorités judiciaires du pays, a déclaré que « l'Autriche avait eu le droit de faire cetle arrestation. »
Nous citons ce fait, parce qu'il se rattache directement à la nature de la question que nous venons de traiter.
Pour ce cas spécial, qui était un cas criminel, le cabinet anglais a su trouver l'organe de la conscience publique. Il l'a trouvé, parce qu'il en avait besoin pour lui-même. Il s'était compromis en laissant l'opinion publique se déchaîner avec tant de violence à l'occasion de ce fait, qu'il prit le parti, plutôt que de paraître complice, de se montrer ignorant commv l'avait été le public, et de se soumettre au verdict de celte commission, qui ne pouvait cepeudant avoir reçu toutes les pièces de conviction que par le gouvernement lui-même.
Mais enfin, pour une cause qui était criminelle, le gouvernement a cru de son devoir de consulter des jurisconsultes ; cependant, comme l'esprit d'un tribunal de justice ne peut pas être appliqué à des conflits de droit public, n'est-ce pas alors à l'esprit d'équité qu'il faudrait en appeler? Ce sont des hommes d'équité qui devraient, dans ces sortes de cas, être appelés à donner leur avis. Ils seraient les organes de la conscience publique et donneraient au gouvernement la force qui lui est nécessaire pour résister au mouvement que les formes libres de l'Angleterre donnent le droit a tout agitateur quelconque d'imprimer à l'opinion publique.
Venise, ce 12 janvier 1856.