‹ Examen de conscience a l'occasion de la guerre d'Orient par le comte de FicquelmontChapitre 16 sur 17 · LA NOUVELLE ALLIANCE DE L'ANGLETERRE AVEC LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE ALLIANCE DE L'ANGLETERRE AVEC LA FRANCE

Cette alliance est donc devenue à la fois une alliance d'intérêts et une alliance de principes. L'Angleterre s'était préparée à ce nouveau rôle depuis Tannée 1850. Dès que, depuis cette époque, l'ombre d'un peuple intervenait quelque part dans un mouvement de révolution assez avancée pour qu'une autorité quelconque pût en faire la notification à Londres, le gouvernement anglais répondait avec cet empressement que les gens bien élevés mettent à répondre à une lettre de faire part. La quadruple alliance, négociée et signée au nom de la France par le patriarche grand prêtre de ses révolutions, devint le premier témoignage éclatant du nouveau principe que voulait professer l'Angleterre.

Dans trois anciennes monarchies restaurées à l'aide des armes et des finances du peuple anglais, des princes des trois maisons régnantes se disputèrent la possession du trône. L'Angleterre, dans les trois pays, reconnut, sans hésitation, la possession de fait, sans s'enquérir du droit.

Telle est l'origine de la nouvelle alliance de la nouvelle Angleterre avec la France.

Mais il faut chercher le lien spécial par lequel l'Angleterre, dans cette nouvelle situation, se rattache au

nouvel empire français. Cet empire repose sur le principe de la souveraineté du peuple; c'était déjà le principe sur lequel reposait l'ancienne Angleterre. En France, ce principe a pour base le suffrage universel ; une grande et mémorable circonstance l'a consacré.

C'est à substituer cette nouvelle base à son ancien système de la coordination des différentes fasses qui variait les droits comme les libertés, que travaille l'Angleterre. La situation de l'Angleterre se trouve donc compliquée par les efforts et sacrifices que lui impose la guerre contre la ltussie, et par l'agitation que cause à l'intérieur la fermentation des esprits, tous en travail, les uns pour s'opposer encore au changement du système social de l'Angleterre, les autres pour assurer le triomphe des classes nombreuses qui veulent ce changement. Les meneurs de ce mouvement ont voulu la guerre comme le moyen le plus certain et le plus prompt de parvenir à leurs fins.

La guerre a amené deux nécessités qui, pour les moins clairvoyants, restaient encore cachées dans les replis des événements ; mais, aujourd'hui, ces deux nécessités sont reconnues par toute l'Angleterre.

La première de ces deux nécessités, c'est le maintien de l'alliance avec la France, qui a placé l'Angleterre dans une position dont elle n'est plus libre de sortir et qui la rapproche d'un empire dont la puissance se fonde sur la base la plus absolue du suffrage universel.

La seconde de ces nécessités a été celle dans laquelle

se sont trouvés placés les hommes qui usent du gouvernement comme d'un patrimoine qui leur appartiendrait, et qui tous voulaient la guerre, d'exciter toutes les classes à manifester leur opinion sur cette question. Seuls, ils n'auraient pas osé précipiter l'Angleterre dans une entreprise aussi forte; ils ont donc cherché à appuyer leur opinion sur le vote populaire; ils ont eu un intérêt direct à rendre ce suffrage aussi universel que faire se pouvait. Les uns voulaient la guerre comme un calcul de politique extérieure : c'étaient les plus hardis; les autres la voulaient comme un moyen de distraire l'Angleterre de ses préoccupations de réforme intérieure. La doctrine du suffrage universel est donc entrée en Angleterre par deux voies différentes.

Ceux qui ont été appelés à donner leur vote sur une affaire aussi grave et qui, par leur nombre, étaient aussi appelés à payer la plus grosse part des tributs de sang et d'argent pour le soutien d'une pareille guerre , ne consentiront pas à sortir les mains vides d'une aussi forte crise. Ils sauront conquérir leurs nouveaux rangs dans l'armée ; ils sauront agrandir leurs hustings dans la mesure du vote qu'on leur a demandé. Ces résultats, en sens contraire des intentions, prouveront tout ce qu'il y avait de faux et de mauvais dans les calculs.

Mais revenons à la position de l'Angleterre vis-à-vis de l'extérieur, et continuons le récit de ses variations.

VARIATIONS POLITIQUES DE L'ANGLETERRE. - POLITIQUE D'INTÉRÊTS SANS PRINCIPES DE CONSCIENCE.

La série des événements qui se sont succédé depuis l'année 1821 et que l'on ne peut aujourd'hui qu'indiquer sommairement, tant ils ont déjà pâli en face de ceux que nous voyons se dérouler devant nous, montre les pas rapides que fit l'Angleterre dans sa nouvelle carrière. Ces variations se suivent sans cesse : ainsi on la vit, dans l'affaire des Grecs, être animée de l'enthousiasme le plus classique en faveur de cette Grèce qui avait su produire par son génie l'époque de la plus brillante civilisation qui ait jamais existé. Les musulmans, déclarés indignes d'habiter un sol qui avait été aussi éclairé, aussi libre, furent condamnés à être bannis de l'Europe. Les Turcs, disait-on, étaient des sauvages, des barbares, maîtres impitoyables des populations chrétiennes qu'ils tenaient courbés sous le poids des lourdes chaînes de leur domination.

L'Angleterre, qui avait été entraînée par les premières lueurs de la révolution grecque, voulait alors faire marcher de front la restauration des Grecs et le bannissement des Turcs. L'esprit public fut mis en mouvement dans toute l'Europe pour amener la réalisation de ces projets.

Mais, au lieu d'un large travail de renaissance qui se

faisait ouvertement dans tout l'Orient et contre lequel les Turcs n'avaient aucune prise, car c'était la lutte au grand jour de l'intelligence contre l'ignorance, les philhellènes substituèrent l'hétairie et ses conspirations. Dès ce moment, les Turcs virent sur qui ils avaient à frapper : ils ne manquèrent pas de le faire, Dans cette lutte de la force ils devaient avoir l'avantage. Les massacres furent horribles. On intervint pour les faire cesser. Mais l'enthousiasme s'éteignit dans le sang qu'on avait vu couler.

Pour sauver l'honneur de leur intervention, les trois puissances prirent la résolution de constituer un État grec. Ce n'était plus une renaissance, c'était une nouvelle création ; on lui donna les proportions de l'enfance. Ceux qui l'avaient créé et mis au monde, voyant cependant que l'enfant commençait à s'agiter dans son berceau, étouffèrent en lui le germe de son développement ; ils se mirent à décréter que cet enfant ne devait pas grandir.

On est certainement libre de laisser un peuple gisant sur la grande voirie que son histoire lui a faite, triste et trop solennel monument de ce qu'il y a de périssable dans les destinées de l'humanité; mais on n'est pas libre de venir l'y galvaniser , de le rappeler pour ainsi dire à la vie, de lui rendre ses sensations, de faire battre son cœur, de réveiller sa pensée, de lui apprendre ce qu'il a été, de lui donner le regret de ne l'être plus et de l'exciter à sa renaissance, et quand ce peuple se lève et qu'il dit : « Grâces vous soient rendues, je me sens renaître à la vie; j'ai le pressentiment de toutes les nouvelles joies, de

toutes les nouvelles gloires qui me sont réservées; tendezmoi la main, je redeviendrai grand comme je l'ai été, je régnerai là où j'ai régné! » on n'est plus libre alors de lui retirer l'appui de cette main, on n'est plus libre de lui dire, comme on le lui a dit : « Sois satisfait ; nous t'avons rendu toutes les facultés de la vie, mais tu ne dois en jouir que sur le terrain des tombeaux au milieu desquels nous t'avons trouvé. »

Voilà cependant ce qui a été fait; c'est cette espèce de mise à mort morale qui, depuis cette époque, a frappé d'une triste stérilité toute la question gréco-orientale.

Les hommes n'ont pas la faculté de créer un peuple ; un peuple ne peut s'engendrer que de son propre sang ; il ne peut se former et grandir que par le mouvement de sa propre vie, par l'activité de sa propre intelligence ; l'intervention des hommes doit se borner à protéger ce mouvement, en éloignant tout ce qui pourrait l'empêcher. Mais cette vie d'emprunt qu'on donna à la Grèce, parce qu'on voulait faire plus vite que ne le pouvait la nature, on ne lui permit pas même d'en faire usage.

L'histoire dira les péripéties singulières par lesquelles ont eu à passer, bon gré, mal gré, les destinées des Grecs modernes; mais elle ne pourra peut-être pas en indiquer les causes ; car la météorologie politique est bien plus obscure que ne l'est la météorologie physique, à laquelle tout le monde travaille de concert à donner la base d'une science, tandis, au contraire, qu'on cherche toujours à voiler les courants opposés si imprévus qui viennent

agiter l'atmosphère politique. On cherche à les voiler, ces courants, parce qu'ils sortent des antres obscurs dans lesquels se retirent les mauvaises passions qui n'osent pas s'agiter au grand jour.

Peu d'années venaient à peine de s'écouler que l'on vit en Angleterre un autre enthousiasme succéder à celui qui venait de s'éteindre.

Quand on veut agir sur l'esprit public, on ne peut jamais y parvenir qu'au moyen des sentiments qui seront inspirés aux masses. Les intérêts seuls ne sont pas de nature à pouvoir jamais produire un mouvement général, car ils changent de nature à mesure qu'ils montent ou qu'ils descendent, et ne produisent donc jamais un effet qui serait général et simultané.

On fit donc, pour parvenir à son but, du sentiment en faveur des Turcs, comme on en avait fait en faveur des Grecs.

Ce second mouvement de l'esprit public fut diamétralement opposé au premier. Cette variation prouve qu'il n'y avait dans ce grand mouvement de l'esprit public rien qui se rattachât à ces principes stables qui ne peuvent avoir leur racine que dans la conscience.

11 y a donc eu, dans ces grandes et importantes circonstances, politique d'intérêts sans principes de conscience; ce qui explique l'extrême mobilité de l'époque.

Une autre variation qui porte le même caractère, mais plus particulièrement restreint aux intérêts de l'Angleterre, se retrouve dans les affaires de l'Égypte. Là

sont venus quelquefois des rêves se mêler aux réalités.

Il s'agissait cette fois d'un empire de race arabe à substituer à celui de la race turque; puis, quand les Turcs redevinrent en faveur, la perte de Méhémet-Ali fut résolue. Il avait trop montré sa volonté de rester le maître des moyens de transport à travers l' Égypte et de ne faire à l'Angleterre, pour les facilités de ses communications avec les Indes, que les concessions qui ne porteraient aucune atteinte ni aux droits de sa souveraineté, qu'il travaillait à établir, ni aux intérêts qu'il voulait

créer.

Pour réunir en un seul trait l'idée des contradictions de la politique qui fut suivie envers Méhémet-Ali, il suffira de faire observer que, parmi tous les hommes puissants que vit naître l'islamisme, il fut le premier qui se fit le protecteur des chrétiens, qui les appela en Égypte, qui leur confia l'éducation de son pays ; qu'il y introduisit les arts et les sciences, qu'il fonda des établissements de sûreté publique tels que, dès lors, on entre en Égypte, on s'y arrête, on y voyage avec un degré de sécurité que l'on ne trouve pas toujours dans tous les États de l'Europe, et que, cependant, c'est contre cet homme que l'Angleterre parvint à former une coalition chrétienne qui lui enleva la puissance qu'il avait conquise.

On peut bien discuter la valeur des intérêts qui furent alors mis en jeu ; mais on n'y trouve certainement aucune trace de principes de conscience.

Les tables d'airain des Euménidcs ont conservé comme des faits à la charge de l'Angleterre :

i° La prise de quatre frégates de guerre espagnoles, escortant les riches galions du Mexique, qui, depuis plusieurs années, n'étaient pas arrivés en Espagne. Elles furent prises en haute mer et en pleine paix, par la marine anglaise, sous le prétexte de ne pas laisser à l'Espagne cette riche cargaison, dont elle eût pu se servir, comme alliée déjà soumise et dévouée à la France, pour faire, peut-être prochainement, la guerre à l'Angleterre.

2° Vint ensuite, peu de temps après, la tache plus large et plus noire du bombardement, en pleine paix, de la ville de Copenhague , de l'incendie de tous ses établissements maritimes, et de la flotte prise et menée captive en Angleterre.

5° L'amiral Duckworth vint, en pleine paix, violer les Dardanelles; il devait se diriger sur la pointe du Sérail pour y dicter au Sultan la volonté de l'Angleterre. Un des héros de la marine anglaise, jusqu'alors justement célèbre, sir Sidney Smith, à la tète d'une partie de cette flotte, trouvant une escadre turque embossée dans la mer de Marmara, et ne voulant pas continuer sa route vers Constantinople en la laissant derrière lui, la somma d'amener son pavillon; sur le refus du commandant turc, il la fit incendier en accordant aux équipages turcs seulement le temps d'évacuer leurs bâtiments.

4° On ne connaît que trop l'incendie de Navarin. Un

amiral anglais remorquant à sa suite deux flottes alliées, vint, en pleine paix, brûler et couler bas tous les vaisseaux turco-égyptiens à l'ancre chez eux. Tout y périt, hommes et vaisseaux.

Les faits que nous venons de rappeler à la charge de l'Angleterre, bien que séparés les uns des autres par des espaces de temps plus ou moins longs, et dans des situations bien différentes les unes des autres, se ressemblent cependant tellement dans leur mode d'exécution, qu'ils se rattachent nécessairement à un système fortement arrêté.

Ainsi l'Angleterre, de propos délibéré, et comme par suite d'une maxime d'État à son usage particulier, a voulu, dans chacune de ces circonstances, se mettre audessus du droit des gens. C'était chaque fois une mesure d'exécution contre une force qui pouvait, éventuellement, devenir une force ennemie de l'Angleterre. Or ce système n'était pas une vaine théorie : on en trouve une sourde et fréquente application dans la série des événements politiques qui ont eu lieu depuis le congrès de Vienne.

On se tromperait fort si l'on croyait qu'en réunissant ainsi dans un seul cadre des faits séparés, nous ayons voulu écrire un libelle contre l'Angleterre. Une pareille intention est loin de notre pensée. Nous visons plus haut. Nous avons voulu mettre en évidence une pensée morale qui devrait se trouver en première ligne dans l'esprit de tout peuple politique.

L'Angleterre tout entière, le peuple comme le gou-

vernement, prend le verbe si haut dans ces sortes de matières, qu'elle n'a aucun droit de se plaindre si nous avons cherché à montrer la différence qu'il y a entre ses paroles et ses actions ; et nous invoquons, à cet égard, le sentiment de réprobation que l'Angleterre elle-même a si hautement et si énergiquement manifesté après l'occupation des deux principautés danubiennes par l'armée russe, en pleine paix.

Y a-t-il donc des poids et des mesures différents dans le droit des gens ? Nous ne demandons qu'une chose à l'Angleterre : c'est qu'elle sache se faire à elle-même l'application des principes dont elle prend la défense avec une si grande énergie.

L'Angleterre a cherché, dans quatre des circonstances que nous avons citées, à prouver son droit, mais sans succès ; c'était impossible.

La Russie, au contraire, dans cette dernière circonstance, n'a jamais dit qu'elle eût le droit de faire cette occupation. Elle en courut les risques ; elle voulut la maintenir ; l'honneur n'exigeait pas qu'elle y restât, mais son orgueil recula devant l'évacuation. La guerre s'en est suivie.

Cet exemple et les suites qu'il a eues prouvent la règle établie et prouvent en même temps son extrême importance. Cette preuve coûte cher à tout le monde. 11 faut désirer qu'elle porte de bons fruits au profit de la morale des peuples.

Ce ne sont cependant pas des conventions humaines

qui pourraient y parvenir si elles ne se rattachaient pas à cette conviction de la conscience, à laquelle il faut savoir obéir pour régler les destinées des nations, comme tout le monde est depuis longtemps convaincu qu'elle doit régler les destinées individuelles.

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