SOUVENIR ET MÉMOIRE
L'homme est doué de l'étonnante faculté du souvenir. Le souvenir est la faculté de la mémoire appliquée à son propre individu.
La mémoire est celte immense faculté qui embrasse le
passé tout entier, le plus éloigné comme celui qui n'est que d'hier. La mémoire seule rend l'instruction possible; elle est donc aussi la seule base de toute civilisation.
Mais dans toutes les richesses que la mémoire peut mettre à la disposition de l'esprit de l'homme, y trouvera-t-il des principes assez rapprochés de lui pour qu'ils soient de nature à ce qu'il puisse les comprendre et se soumettre à leur application comme règle de sa vie? Plus son instruction sera vaste et variée, plus ne se sentira-t-il pas aussi embarrassé de choisir son chemin sur cette immensité du passé, labyrinthe sans issue pour qui s'engage dans ses détours sans posséder aucun fil conducteur ? Et ce fil, s'il croit en tenir un, à quel point l'attacher ? Chaque individu peut-il s'enfoncer dans les profondeurs de l'éthique d'Àristote, ou se livrer aux traités des sensations des modernes, ou bien, ce qui serait plus difficile encore, se livrer à l'étude de toutes les subtilités de la métaphysique, dont les différentes écoles jettent aujourd'hui une plus grande incertitude dans tous les esprits ?
Les vérités primordiales, qui sont nécessaires pour faire de l'homme un être moral, ce qui veut dire pour constituer l'état social, ne seraient-elle pas placées plus près de lui ? et n'est-ce pas alors en lui-même qu'il doit attacher le fil qui doit le conduire?
S'il est positif que les lois auxquelles l'homme doit obéir soient placées hors de lui et au-dessus de lui, il doit être également positif que ces lois auront des points d'af-
finité avec lui, puisqu'elles sont faites pour lui ; c'est donc dans des voies simples et mises à sa portée qu'il pourra parvenir à les comprendre. Notre vie ne doit pas être une énigme perpétuelle dont si peu d'hommes sauraient trouver le mot.
La mémoire est un don facultatif dont l'homme peut faire usage dans des mesures différentes, ou qu'il peut, s'il le veut, ne pas du tout exercer. Il amoindrirait alors sa valeur morale, mais ce ne serait pas de sa part une mauvaise action ; il ferait dans ce cas, comme il le fait dans beaucoup d'autres circonstances, usage de sa liberté pour se livrer à la fainéantise. Mais il en est autrement du souvenir. L'homme ne peut jamais s'affranchir du souvenir de ses propres actions ; l'homme, qui peut apprendre tout ce qu'il veut, n'est pas libre d'oublier ; l'homme qui peut, s'il le veut, ne tenir aucun compte de tout l'univers, n'a pas la faculté de s'oublier soi-même. Il ne pourra jamais effacer de son souvenir celles de ses actions qui auront marqué dans son existence, soit en bien, soit en mal, soit publiquement, soit secrètement. L'homme est placé sous l'empire absolu de cette loi du souvenir.
C'est la continuité du souvenir qui fait la conscience.
Mais, dira-t-on, il n'existe rien dans ce principe de continuité qui puisse lui servir de règle pour juger la valeur de ses propres actions : ici se présente dans toute sa gravité, la question du bien et du mal.
Indépendamment de toutes les lumières que l'état de
civilisation a pu donner à l'homme, ne devrait-il pas y avoir, en dehors des lois religieuses et des lois humaines, une règle secrète, profondément empreinte dans son esprit, et qui pût suffire à elle toute seule pour éclairer sa conscience? une règle qui fût en même temps assez simple ponr être à la portée des plus étroites intelligences ?