‹ Examen de conscience a l'occasion de la guerre d'Orient par le comte de FicquelmontChapitre 4 sur 17 · LES PUISSANCES OCCIDENTALES ET LA CIVILISATION · texte numérisé non relu

LES PUISSANCES OCCIDENTALES ET LA CIVILISATION

Tout ce qui, dans ces diverses positions, est devenu visible à tous les yeux ne l'était pas encore quand les deux puissances alliées prirent la résolution de faire la guerre à la Russie, qui se trouvait entourée d'un grand prestige de force matérielle et de force morale. Les deux puissances avaient le sentiment de la supériorité de leurs forces matérielles ; mais leur force morale, en Europe, n'avait encore aucune couleur ; il fallait lui en donner une.

Les deux pays tinrent conseil.

L'Angleterre, fidèle à ses principes, inclinait à prendre pour motif de la guerre la défense des peuples libres contre les attaques du despotisme du Nord. Elle disait que la Russie voulait partout mettre le pouvoir absolu à la place des institutions libérales, même à la place de ces nuances, diversement tempérées, qui remplissent l'espace qu'il y a entre le pouvoir absolu et la liberté absolue.

Mais la défense des idées libérales, telle que l'a toujours conçue et pratiquée l'Angleterre, avait été aussi toujours inséparable du mouvement des révolutions.

Or, le chef du nouvel empire français avait déclaré

vouloir mettre fin aux révolutions de France. Il avait commencé à mettre son projet à exécution avec autant de courage que d'habileté.

Mais Louis-Napoléon était d'un esprit trop logique et trop transcendant pour ne pas avoir senti combien il affaiblissait sa position, en excitant et soutenant hors de France ce qu'il voulait et veut encore réprimer en France.

Les deux puissances alliées ne purent donc pas prendre comme base de leur alliance la déclaration telle que la désirait l'Angleterre.

Cependant, en face de la position prise par la Russie, au début de cette guerre, les alliés sentaient la nécessité de renforcer leur position ; il fallait donc prendre une résolution. Quand les Russes annonçaient hautement le projet d'appeler tous les chrétiens de l'Orient à prendre les armes pour la défense de leur foi, les alliés, voulant avoir pour eux l'assentiment de l'opinion publique et grouper autour d'eux les peuples qui voudraient s'unir à leur alliance, déclarèrent qu'ils prenaient les armes pour la défense de la civilisation que la Russie voulait détruire.

On peut, pour quelque temps peut-être, voiler l'histoire, mais il est impossible de la faire mentir. Il n'y a eu dans aucun temps de l'histoire de l'Europe aucun fait d'une aussi éclatante lumière quo la civilisation de toutes les immenses surfaces des terres de la Russie, les unes rapprochées, les autres lointaines, les unes plus ou moins

peuplées, les autres encore désertes, toutes appelées à la civilisation par Pierre le Grand. Toutes ont répondu à cet appel, et avec quel succès , tout le monde le sait ; il serait donc inutile de le redire. Pour donner cependant plus de précision à la pensée, il ne faudra que citer quelques dates.

C'est en i 703 que Pierre le Grand fonda Pétersbourg au milieu d'un marais où l'on ne voyait que quelques huttes destinées à rentrer du foin, et cette capitale telle qu'elle est devenue n'est cependant pas la création la plus étonnante de ces lieux qui avaient toujours été sauvages, inhospitaliers. Ce qu'il faut plus admirer qu'une ville, c'est le surprenant triomphe remporté sur la nature, c'est cette succession non interrompue de palais, de villas, de jardins, plus féeriques les uns que les autres, qui bordent toute la côte, qui entourent Pétersbourg de toutes parts. Ce sont ces nombreuses îles entre la Néva et la Newka, couvertes de fleurs, de serres chaudes, de jardins botaniques, impériaux et particuliers, où l'on voit les forêts qui s'étendent depuis le Ladoga jusqu'à Arkangel, dont tous les arbres pourrissaient encore naguère sur leurs propres troncs, se convertir en fleurs, en fruits, en plantes exotiques de toutes les zones. C'est là une œuvre de civilisation bien supérieure à celle des architectes qui bâtissent des villes.

Le même esprit, la même activité, s'étaient emparés du nord et du centre de la Russie.

La civilisation du midi ne commença qu'un siècle

plus tard ; il était encore, alors, au pouvoir des Turcs. Après leur expulsion, la civilisation ne s'y développa que d'une manière plus lente ; du soleil, de l'herbe et du grain suffisent au bétail et à l'homme qui le garde, mais ne suffisent pas à la fondation d'un État civilisé. Pendant que Pétersbourg rivalisait déjà avec les anciennes magnificences de l'antique capitale, pendant que ces deux métropoles étaient devenues le siège des arts et des sciences, où de tous les points du pays on venait chercher des leçons et des exemples du nouveau savoir-vivre, la plage d'Odessa était encore déserte au commencement du siècle, la ville à peine une bourgade ; on sait ce qu'elle est devenue, grande mais seulement entrepôt de commerce. La Crimée n'avait que des Tatars et des troupeaux ; la côte méridionale devint bientôt une succession de lieux de plaisance. Les rives de la mer d'Azof se peuplèrent de bourgades et de villes plus ou moins considérables, mais nombreuses, dans lesquelles s'établirent, selon l'avantage des positions, des entrepôts de plus ou moins grande valeur.

M. le prince de Woronzoff, gouverneur général de tout ce midi de la Russie, vouant ses soins éclairés à en favoriser le développement, avait fait venir des pêcheurs anglais pour enseigner leur art aux populations riveraines de la mer Noire, mais particulièrement à celles de la mer d'Azof. On y établit de nombreuses pêcheries qui ne tardèrent pas à prospérer.

La pêche est l'exploitation du propre fonds de la mer,

comme l'agriculture est l'exploitation du sol continental. Il y a parfaite analogie là où le droit de propriété est assuré.

La nouvelle civilisation exploitait avec succès les pêcheries nouvellement établies; une ancienne civilisation vient de les détruire sans laisser subsister un seul filet.

C'est comme si une armée de terre détruisait tous les instruments aratoires d'une contrée pour empêcher la production parce qu'on vend les grains et que l'on peut alors employer l'argent à faire la guerre.

La même logique fut suivie dans la mer Baltique, sur les côtes de la Finlande et du golfe de Bothnie.

C'est en vertu de cette même logique que tous les magasins de bois furent incendiés, parce que le bois peut servir à construire des vaisseaux ; mais les incendiaires n'avaient-ils donc pas remarqué que, dans ces régions boréales, toutes les habitations, villes, villages, fermes et métairies sont toutes construites en bois et que ce n'est pas toujours la pauvreté qui les fait construire ainsi, mais l'expérience acquise que les habitations en bois sont plus chaudes qnc celles qui sont construites en pierre? Ce sont des souvenirs des Normands, qui ravageaient et pillaient les côtes parce qu'ils ne pouvaient pas entrer dans les terres. Ce n'est en vérité pas la peine de vieillir et de se faire savant pour recommencer tous les vices de son enfance.

Si nous reprenons la marche de la civilisation vers

le nord-est de l'empire de Russie, nous la trouvons arrivée à l'Oural ; elle a pénétré dans les provinces sibériennes, pour porter des hommes, de la lumière et de la sécurité dans ces régions où, depuis le commencement du monde, on avait à peine aperçu la face humaine. Et c'est un pareil travail que voudrait étouffer la Russie! et pourquoi? pour rendre aux frimas tout leur empire! Il n'y aurait certes pas de sens à le penser et il y aurait encore bien moins de vérité dans les paroles qui le diraient.

Mais ce n'est que hors de chez elle que la Russie veut, dit-on, détruire la civilisation ; c'est la nôtre que nous voulons défendre.

Mais quels moyens aurait donc la Russie de la menacer? Il n'existe pas un seul point du globe en possession de la Russie hors de chez elle d'où elle pourrait être hostile et dangereuse à qui que ce fût. Elle n'a pas à elle un seul point de relâche pour y abriter ceux de ses vaisseaux qui vont quelquefois faire des voyages d'explorations géographiques et scientifiques.

Elle va voir et étudier pour sa propre instruction la marche progressive que suivent les autres parties du monde; mais elle n'a trahi nulle part l'intention de porter aucune atteinte ni aux hommes ni aux choses.

Ce qu'elle ne pourrait pas dans les parties les plus faibles encore de la civilisation, le pourrait-elle en Europe, qui est le siège de sa plus grande puissance? O'est une de ces idées qui ne supportent pas une discussion

sérieuse. Nous ne ferons donc pas usage des nombreux arguments que nous aurions encore à employer.

Y a-t-il eu quelque erreur dans les déclarations qui ont été faites de part et d'autre? Aucune. Mais alors pourquoi donc des manifestations si éloignées de la vérité?

Nous sommes les témoins du fait le plus extraordinaire qui se puisse voir ; nous voyons le choc, presque gigantesque, de trois grands corps politiques qui se heurtent pour deux motifs imaginaires : la Russie pour la défense de sa foi, que personne ne menace; les deux puissances occidentales et leurs alliés, pour la défense de leur civilisation, que la Russie ne veut pas attaquer et qu'elle ne pourrait pas attaquer, quand même elle le voudrait. Cependant les moyens engagés sont trop considérables, la guerre exige de trop grands sacrifices pour qu'il y ait absence totale de vérité.

La vérité la voici : la lutte est une lutte de prépondérance politique, et personne n'a voulu le dire. La Russie n'a pas voulu le dire, parce que cette idée n'eût pas excité le peuple russe à la guerre. Ce peuple a le sentiment de la grandeur, de la force de son pays ; s'il a des désirs, s'il atten des améliorations pour sa position, il sent que c'est de n gouvernement qu'il doit les attendre et qu'une gu rre étrangère, de caractère simplement politique, ne les *ui donnerait pas. Il a donc fallu, pour soutenir cette lutte, lui faire prendre un voile religieux. Une lutte de prépondérance politique, dans la position dans laquelle la Russie se trouvait, n'est qu'une lutte de

préséance diplomatique dont les agents secondaires aimaient à se donner la jouissance aux dépens des intérêts de l'empire; le cabinet lui-même était trop habile pour y chercher ce genre de plaisir. Cette préséance plaisait également aux classes élevées, qui y trouvaient l'occasion de donner plus d'importance à leur position individuelle. Le pays n'avait rien du tout à y gagner.

Les deux puissances alliées ne pouvaient également pas prendre une lutte de prépondérance politique pour le motif de la guerre qu'elles engageaient. Il n'eût obtenu qu'un assentiment très-partiel de la part du public européen. Si la Russie a exercé de la prépondérance sur les États qui lui sont limitrophes et sur d'autres États secondaires, personne ni en France, ni bien particulièrement pas en Angleterre, n'aurait voulu convenir que la Russie était d'un poids plus prépondérant que celui de ces deux pays; l'admettre eût été descendre de sa propre position. Il y a dans plusieurs parties de l'Europe beaucoup d'intérêts en souffrance; ceux qui souffrent savent bien en reconnaître la cause; ils savent donc bien qu'elle ne vient pas de la prépondérance russe.

Mais, s'il en est ainsi, d'où provient donc le sentiment de l'hostile répulsion qui s'est manifestée en Europe contre la Russie? Une cause qui n'eût été qu'imaginaire n'eût certainement pas pu suffire à produire une pareille unanimité. 11 nous reste donc à chercher la raison de cette unanimité.

Il y en a deux de nature diverse.

L'une qui se cache encore dans les entrailles de l'ordre social. La révolution de 4848 a laissé beaucoup d'espoirs déçus; comme on ne peut plus dire ce qu'on désirait alors, on ne peut pas dire ce qu'on regrette ; on ne peut accuser personne, mais la mauvaise humeur s'est fait jour de toutes parts. Laissons cette humeur se traiter et se guérir elle-même, si elle le peut; retournons à parler de faits positifs.

Il est positif que la Russie a suscité contre elle un gros orage à l'occasion de la navigation du Danube. Tout le monde en Europe avait souffert des obstacles qu'elle y a mis, ou qu'elle a laissés naître.

Il y a dans les États deux sortes de malversations : l'une qui consiste à détourner des fonds publics par dol et par fraude; c'est un crime dont les tribunaux font justice.

Il y a une autre sorte de malversation plus insidieuse, de plus difficile surveillance, qui fait bien plus de mal et qui consiste à faire prévaloir des intérêts privés et particuliers sur les intérêts publics.

L'ensablement des bouches du Danube doit être cité comme le plus mémorable exemple de ce genre de malversation.

Quelques mots d'explication seront nécessaires pour le faire comprendre.

La Russie, par une convention signée à Saint-Pétersbourg au mois d'août 1840, après avoir reconnu le prin-

cipe de la libre navigation du fleuve, avait pris l'engagement formel de maintenir le canal de Sulina à la profondeur d'eau nécessaire pour le libre passage de tous les bâtiments marchands.

Sous la domination des Turcs, cette profondeur avait toujours été maintenue entre 16 et i2 pieds comme minimum. Ils employaient à cela de grandes herses armées de longues dents de fer qui, remorquées haut et bas par des bâtiments qui n'avaient pas d'autre office à faire, labouraient continuellement le sable des barres, le rendaient mobile ; de manière que chaque crue d'eau et même la seule agitation soulevée par le vent qui règne d'ordinaire à l'embouchure du fleuve, suffisaient toujours pour entraîner le sable à la mer.

Sous la domination turque, la libro navigation du fleuve, comme voie commerciale, était empêchée par les impositions arbitraires que les pachas établis dans les places prélevaient sur les bâtiments de passage. La Porte ne soignait que l'embouchure du fleuve pour assurer à Constantinople le transport régulier des grains des Principautés, indispensables à sa consommation.

Après la convention signée, le gouvernement russe chargea l'administration maritime d'Odessa de veiller à ce que l'engagement contracté fût rempli.

La navigation du Danube prit sous ce nouveau régime un accroissement rapide. La Hongrie, toute l'Allemagne s'en servirent beaucoup. Le port de Galatz gagna de

l'importance; il devint l'entrepôt de l'exportation des céréales des Principautés.

C'est alors que naquit la rivalité jalouse du port d'Odessa. L'administration maritime , circonvenue par de nombreux intéressés, ne donna plus les mêmes soins à l'œuvre qu'elle avait à remplir.

Le port d'Odessa compte peu de maisons russes ; la plus grande partie des maisons qui s'y trouvent établies sont dirigées par des Anglais, des Français, des Génois; de sorte que, si l'on avait la possibilité de rechercher sur les lieux les causes qui ont paralysé l'administration maritime d'Odessa dans l'accomplissement de son devoir, on trouverait probablement que les négociants dont nous parlons ont lutté de tout leur pouvoir en faveur d'Odessa contre la rivalité de Galatz. Ceci ne serait pas un des cotés les moins piquants de cette grande conflagration.

De même que luttaient les négociants d'Odessa, luttaient aussi les propriétaires fonciers dont les terres sont comprises dans le rayon qui peut encore avec bénéfice transporter ses denrées à Odessa, contre les boyards de Moldavie et de Valachie, qui tous avaient l'avantage d'un trajet plus court jusqu'au Danube ; raison de plus pour chercher à leur opposer plus d'obstacles.

Mais il existait une autre cause de corruption directe qui s'adressait aux employés russes placés le long du fleuve depuis son embouchure jusqu'à Reni, préposés aux différents services qu'exigeait la navigation, de-

venue dans les dernières années si difficile et si périlleuse. *

À peine la navigation du Danube avait-elle commencé à se montrer active que s'était formée à Constantinople une société de marins grecs, qui mirent sur pied une petite flottille d'allégé. Cette flottille vint s'établir aux bouches de Sulina, vendant ses services à tous les bâtiments de trop fort chargement pour passer la barre. Plus la barre haussait, plus haussaient aussi les profits de cette société, qui ne tarda pas à faire des bénéfices plus élevés que ce qu'elle avait pu prévoir ; de manière qu'elle se trouva en état de payer des primes d'inaction fort élevées à tous les employés préposés au service de la navigation du fleuve. La mise en œuvre des moyens disposés par l'administration maritime d'Odessa pour travailler au curage ne se trouvant pas surveillée par les autorités locales, se laissa d'autant plus facilement paralyser que c'était agir dans les intérêts particuliers d'Odessa.

Les plaintes devinrent nombreuses, car tout le commerce souffrait; elles ne furent pas écoutées. Les chancelleries des grands États ont assez généralement partout pris pour règle de ne pas accueillir avec trop de facilité les réclamations des étrangers ; on croit par là mieux défendre les intérêts de son pays. Cependant ces plaintes, n'ayant pas trouvé de -redressement, devinrent bientôt les clameurs des marchands, puis les cris de détresse des naufragés, puis enfin des cris de guerre. Cet incident se

rattacha de cette manière à la question générale que la guerre vient déjà de résoudre. La navigation du Danube doit devenir libre dès le moment que la suprématie de la mer Noire n'existe plus. Le port de Galatz deviendra le rival libre du port d'Odessa.

Indépendamment de l'intérêt que devait prendre tout l'empire d'Autriche à la libre navigation du Danube, le gouvernement autrichien avait une raison directe et personnelle de se plaindre de celui de Russie, car c'est avec l'Autriche que la Russie avait pris directement l'engagement stipulé par la convention signée à Pétersbourg. L'honneur politique de l'Autriche était donc engagé dans cette question ; un droit international de haute importance, celui de la libre navigation du Danube, avait été violé, car c'était le violer que de rendre la navigation impossible. C'est ce qui fit mettre ce droit au nombre des garanties qui devinrent ensuite la base de toutes les négociations.

Le temps s'est aujourd'hui chargé d eclaircir les positions et de résumer toutes les questions en une seule : celle de la paix ou de la guerre.

Nous avons tourmenté notre esprit pour trouver des solutions ; nous ne les avons pas trouvées ; les points de départ, manquant de vérité dans les faits et de sincérité dans la manière de les énoncer, ne pouvaient pas conduire à des solutions ; il nous fallut donc abandonner cette voie de calculs et d'appréciation. Nous cherchâmes une base plus solide, plus indépendante, mais en même

temps plus obligatoire pour nous-même comme pour les autres. Dès le moment qu'on veut faire cesser l'exercice » du droit du plus fort, qui est le droit de la guerre, et qu'il faut le remplacer par les droits que doit fonder la paix, nous nous sommes demandé quelle devait être pour tout le monde la source de ces droits ; nous avons interrogé notre conscience.

Ce qu'on va lire est la réponse qu'elle nous a faite.

C'est dans la conscience de l'homme que doit se former le principe moral destiné à lui servir de règle.

Pour comprendre ce principe, il faut en étudier la formation.

La conscience scra-t-clle pour l'homme la faculté de reconnaître la valeur de chacune de ses pensées, de chacune de ses actions ? Mais la conscience seule pourraitelle suffire à déterminer cette valeur ? Si chacune de ces pensées, chacune de ces actions se présente isolée au jugement de la conscience, quel élément pourrait alors lui servir de règle pour prononcer ce jugement ?

L'homme qui n'aurait aucun souvenir du passé, qui

n'aurait aucune prévision d'avenir, n'aurait pour mobile de ses actions que les impressions du moment, qui ne peuvent être que des sensations ; il pourrait, selon la nature de ces sensations, éprouver de bons ou de mauvais mouvements ; mais isolés, fortuits, sans aucun rapport ni avec le temps, ni avec l'espace, deux idées toujours inséparables l'une de l'autre. Ce serait une vie de constante actualité, toute d'instinct, bonne ou mauvaise selon la nature de l'instinct qui pousserait à l'action : convoitise, appétits de tout genre et violences de toutes les sortes pour les satisfaire. L'hommenc serait plus l'homme ; un tel être serait un animal pareil à ceux que nous voyons peupler toutes les solitudes de la terre ; un pareil être ne pourrait également vivre que dans la solitude ; il n'aurait aucune des facultés qui font de l'homme un être sociable.

Il y a donc la nécessité d'un principe générateur, duquel toutes ces facultés doivent émaner. La question la plus importante dont l'homme puisse s'occuper, sera donc la recherche de ce principe.

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