DES ANTINOMIES DE LA BAISON PURE
écoulée dans le monde est impossible, et par conséquent un commencement du monde est une condition nécessaire de son existence. On expose en outre qu'un agrégat inflni de choses réelles ne peut être considéré comme un tout donné, ni par conséquent comme donné en même temps, et l'on conclut que le monde n'est pas infini quant à son étendue dans l'espace, et qu'il est renfermé dans des limites.
L'Antithèse concluant à la négation d'un commencement du Monde se fonde sur l'impossibilité d'assigner à l'ensemble des phénomènes des limites extérieures de temps et d'espace. Le commencement est une existence précédée d'un temps antérieur à cette existence, c'est-à-dire d'un temps vide. Dans un temps vide il n'y a pas de naissance possible ; donc il peut y avoir dans ce monde des séries de choses qui commencent, mais le monde lui-môme ne saurait avoir de commencement, et il estinfini par rapport au temps écoulé. Un monde uni et limité se trouverait placé dans un espace vide et sans limite. Or le monde est un tout absolu, sans aucun objet qui lui soit corrélatif; il n'est donc pas limité dans l'espace, et il est par conséquent infini en étendue.
Kant après cette exposition d'arguments contraires, combat la thèse en montrant qu'il est impossible de concevoir une synthèse constituant une série complète des choses, et partant d'aboutir à une totalité qui ne peut être que la représentation d'une synthèse complète, impossible à établir. Il passe de là à la réfutation de l'antithèse ; il expose que Xe$pace n'étant que Informe de l'intuition extérieure, n'est point par lui-même un objet réel ; que les choses, comme phénomènes, déterminent bien l'espace, mais que l'espace ne peut pas réciproquement déterminer la réalité des choses, comme s'il existait par lui même. Un espace peut bien être
borné par des phénomènes, mais des phénomènes ne peuvent pas être bornés par un espace vide en dehors d'eux. Il en est de même du temps. L'espace vide en dehors du monde et le temps vide avant le monde sont donc deux non-êtres auxquels on attribue nécessairement une existence réelle, dès que l'on admet une Umite du monde, soit dans l'espace, soit dans le temps.
Kant résout ainsi négativement la question du commencement du monde, bien qu'il eût déclaré auparavant également fausses les deux propositions, la négative aussi bien que l'affirmative.
Cette discussion donne lieu, à notre sens, à d'importantes observations.
Et d'abord la question du commencement du monde, pas plus que toutes les questions initiales, n'est du ressort de la discussion philosophique. Sur quoi peut s'appuyer l'esprit humain pour argumenter au sujet de l'origine des choses ? Gomment notre intelligence finie pourrait-elle comprendre l'acte par lequel les existences se dégagent du principe essentiel et infini dont elles émanent? Les objets de notre intuition intelligible pourraient seuls nous éclairer sur ces questions initiales, mais nous ne pouvons ni roraprendre, ni analyser ces notions supérieures, et toute détermination à leur égard nous est refusée par les conditions mêmes de notre pensée et de notre langage, qui ne s'expriment que par des images fournies par les choses matérielles et sensibles. Les hypothèses que nous hasardons sur des questions de cette nature n'offrent donc à notre esprit que des représentations physiques, incompatibles avec un ordre de choses qui leur est supérieur, et ne peut s'y rapporter en aucune liaçon.
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Il était donc inutile d'entreprendre la discussion d'un problème aussi manifestement insoluble. Que pouvaient valoir en effet ces concepts hypothétiques et cette argumentation dialectique, roulant sur de simples dénominations mal définies et appliquées tour à tour à des notions fort différentes et le plus souvent opposées?
Cette discussion roule principalement sur les notions de temps, d'espace, â'in/ini et de totalité. Le temps et l'espace y sont pris dans des acceptions très-diverses, tantât abusivement, comme des entités matérielles, tantôt plus exactement comme les concepts régulateurs de la succession et de la contiguïté des phénomènes. La notion d'mfini y est également présentée dans un sens toujours inexact. En effet, dans le langage philosophique, la dénomination d'infini doit s'appliquer à un objet illimité, mais absolu et indivisible , et cette idée offre un sens très-différent de celle d'une quantité, d'une grandeur, illimitées et indéfinies, mais susceptibles d'augmentation, de diminution, de composition et de division. Le monde des existences, l'ensemble des phénomènes sensibles, ne présente à l'esprit aucune chose qui ne soit susceptible d'une division ultérieure et indéfinie. Mais cet indé/ini^ que la pensée conçoit comme le terme sans limites des divisions qu'elle peut opérer, ne doit pas être confondu avec Vinfîni vivant et réel, dont nous avons en nousmêmes l'intuition immédiate, et qui ne saurait en aucune façon s'appliquer aux objets de notre intuition sensible, ni être déterminé par nos discursions logiques. Dans les discussions que nous venons d'analyser, ces deux notions si différentes d'infini et d'indéfini se trouvent sans cesse confondues, et cette confusion vicie essentiellement les rai-
sonnements dans lesquels on les fait intervenir. Il n'était pas permis de confondre ces notions dont la difTérence n'avait pas échappé aux scolastiques, et qui avaient été si nettement distinguées par Descartes, Spinoza, Leibnitz et Vice.
La dénomination de totalité peut se rapporter à des concepts très-différents : l'un signifiant une unité réelle dont les parties ont entre elles un rapport nécessaire, et remplissent le rôle de fonctions actives qui se correspondent et concourent ensemble à une fin commune; l'autre, dénotant une synthèse artificielle, une agrégation d'éléments indépendants et divers, réunis entre eux sous une notion générale par un simple acte de l'esprit. Nous avons une notion purement agrégative lorsque nous réunissons sous un même concept les objets qui ne sont pas doués d'un vie commutie, et dont les parties ne coexistent pas en vertu d'une liaison organique. Ainsi le tronc, les branches et les feuilles d'un arbre en possession de sa vitalité nous offrent dans leur ensemble une totalité vivante; que cet arbre soit abattu, l'ensemble de ses parties ne nous ^offrira plus qu'un agrégat que nous pouvons restreindre ou «largir à notre gré, selon qu'il nous plaira d'y comprendre . utes ses parties, ou bien une portion plus ou moins grande d'entre elles, et auxquelles nous pouvons môme ajouter des choses absolument diverses, sans troubler en rien le concept agrégatif qui les résume. Or ces deux concepts si différents, improprement désignés par une même appellation, se trouvent confondus dans cette dis^ cussion.
Il est remarquable que dans l'exposition de cette antinomie kant ait été amené à repousser ce concept de totalité quand il est appliqué b l'ensemble des phénomènes, au Monde, et
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à lui contester toute réalité, comme ne correspondant à aucun objet, pendant que ce même concept avait été admis par lui comme un des principes catégoriques qui règlent et déterminent l'expérience. S'il est illégitime d'appliquer le concept de totalité à l'ensemble des phénomènes, comme ne correspondant à aucune réalité extérieure et sensible, comment serions-nous autorisés à appliquer ce concept à un groupe quelconque de ces phénomènes? Dans l'un et dans l'autre cas ce concept de totalité n'est-il pas essentiellement intellectuel, et ne dépssse-t-il pas par sa nature toutes les données de l'expérience? La valeur intrinsèque du concept ne change aucunement parce qu'on l'applique, d'une part, à l'universalité des phénomènes, de l'autre, à un certain nombre d'entre eux.
Ainsi , lorsque Kant conteste la validité du concept de totalité appliqué à l'ensemble des phénomènes, au Monde, comme dépassant l'expérience, il vient à en dénier du même coup, et par une conséquence nécessaire, toutes les applications quelconques dans le champ de l'expérience. Tout groupement de phénomènes cesse d'être légitime, et dès lors l'espérience n'est plus possible, car si ces phénomènes demeuraient isolés, la pensée ne pourrait pJnt les saisir.
Cependant, quoi qu'en veuille dire notre philosophe, le concept de totalité représente une évidente réalité, car il se réfère au principe vital qui anime tous les phénomènes dans leurs moindres divisions, comme dans leur incommensurable ensemble. Ce principe vital, ce souffle divin, se manifestant BOUS des formes diverses, détermine à la fois les conditions de la vie particulière des divers groupes de phénomènes, et de la vie générale qui circule dans l'universalité des existences. Partout les fonctions organiques se correspondentj partout
elles accomplissent simultanément et l'œuvre particulière qui se rapporte aux conditions spéciales de leur existence propre, et l'œuvre commune à laquelle concourt l'ensemble de toutes les forces vitales.
Kant est tombé dans une de ces contradictions qui lui sont habituelles en admettant et en repoussant tour à tour le concept de totalité, selon l'étendue plus ou moins grande de son application. Il lui avait fallu y recourir pour soutenir sa thèse de la possibilité de l'expérience ; mais, si l'on y regarde de près, on se convaincra que la notion de totalité n'avait point été considérée par lui comme exprimant la liaison intrinsèque des phénomènes, mais seulement comme un concept signifiant l'agrégation logique qu'en opère la pensée. Tel est le caractère général de sa doctrine : là où le sens commun de l'humanité reconnaît la vie et l'ordre qui brille dans toutes les manifestations de la force vitale, Kant n'aperçoit qu'un ensemble de concepts abstraits liés entre eux par des rapports logiques.
Il résume d'ailleurs cette discussion par des paroles où se montrent les extrêmes conséquences de sa doctrine (1) :
« On peut aussi tirer de cette antinomie une véritable uti- » lité, non pas sans doute dogmatique, mais critique et » doctrinale. Je veux parler de l'avantage de démontrer in- » directement par ce moyen Yidéalité iramcendantale des
> phénomènes.-. Cette démonstration consisterait dans ce
* dilemme : si le monde est un tout existant en soi, il est ou
* fini oa infini. Or ces assertions sont tontes deux fausses...
> 11 est donc faux aussi que le monde (l'ensemble de tous les 1 phénomènes) soit un tout existant en soi. D'où il suit par
(1) Crit. de la Raison pure, dîalect. tranicend., ch. II, 7^ lection.