CHAPITRE Xm
DES FONDEHENTS DE U THËOLOGIE HATURELLE
Ed passant à l'examen des fondements de la théologie naturelle, Kant abordait un terrain brûlant où il devait rencontrer la vive opposition des divers représentants de l'orttodoxie, et il lui fallait ménager ces dangereux contradicteurs. On ne doit donc pas s'étonner si l'on rencontre dans cette exposition, plus que partout ailleurs, l'ambiguïté et l'obscurité du langage, et si l'on y retrouve de nombreuses contradictions. Aussi, pour pénétrer le sens véritable de cette discussion, convient-il d'en peser exactement les termes, et de se reporter aux principes fondamentaux de la doctrine de notre philosophe.
Le chapitre intitulé : Idéal de la Raison pure prépare la discussion théologique. Kant y rappelle que les catégories de l'entendement, simples formes de la pensée, demeureraient des concepts vides, si l'on ne les appliquait aux phénomènes qui leur fournissent la matière de l'expérience. « Mais » , ajoute-t-il, « les idées sont encore plus éloignées de » la réalité objective que les catégories, car on ne saurait » trouver un phénomène où elles puissent Mre représentées
» in concreto. Elles contiennent une certaine perfection & n laquelle n'atteint aucune connaissance empirique possible, » et la raison n'y voit qu'une unité systématique dont elle » cherche à rapprocher l'unité empirique possible, mais >i sans pouvoir jamais l'atteindre. Ce que j'appelle idéai » paraît êtrfe encore plus éloigné de la réalité objective » que l'eVee... Nous devons avouerquelaraison humainene n contient pas seulement des idées, mais des idéaux qui ont n une valeur pratique, et servent de fondement k la possï- » billté de la perfection de certains actes. La vertu, et avec » elle la sagesse humaine dans toute leur pureté, sont des » idées. Mais le sage des stoïciens est un idéal, c'est-à-dire » un homme qui n'existe que dans la pensée, mais qui conn corde parfaitement avec l'idée de la sagesse. »
Et plus loin, après avoir montré comment la raison arrive par une série de procédés logiques à rapporter à une chose un ensemble de prédicats, au moyen de ce qu'il appelle une sDPPOsrrioM trakscendantale, il montre que par cette même opération on arrive également à réunir l'ensemble de tous tes prédicats possibles, et à construire une synthèse attributive générale, se rapportant à un idéal transcendantal qci hb RÉSIDE QUE DANS LA Raison et qui Teçoit les noms d'Être originaire (Ensoriginarium) et d'£^resu/?r^me(£ns summum). Mais toutes ces expressions, dit-il, ne désignent point le rapport objectif d'un objet réel aux autres choses; elles ne désignent gue le rapport de ridée à des concepts, et nom ■laissent dans une parfaite ignorance touchant F existence (Tun Être d'une supériorité si éminente.
Remarquons d'abord que dans les passages que nous venons de citer, Kant borne strictement, selon ses principes, la valeur et l'application des catégories aux phénomènes maté-
rîels, montrant, une fois de plus, que les raisonnements et les jugements qu'elles déterminent cessent pour lui de reposer sur des éléments objectifs et réels, dès qu'ils entreprennent de dépasser les perceptions phénoménales.
En effet, rappelons-le, Kant n'a point considéré les calégories comme des lois formelles, comme des conditions nécessaires imposées par la force créatrice à l'exercice des fonctions de notre entendement; ce ne sont pour lui que de simples dénominations logiques, des conceptions hypottiétiques, grAce auxquelles on parvient à lier artificiellement nos concepts, et par eux les objets de l'expérience. D'autre part, il a établi que .la valeur des catégories provient uniquement des perceptions phénoménales auxquelles elles s'appliquent, et il en subordonne la validité à la corporalité de la matière sur laquelle elles s'exercent. Dès lors, et en demeurant dans l'exacte signification des termes, les vérités mathématiques elles-mêmes viendraient à perdre toute autorité, car la matière qu'elles étudient leur est fournie par les formes intrinsèques de notre sensibilité, à savoir par les concepts coordonnateurs d'espace, detemps et de mouvemeni, lesquels dépassent infiniment l'intuition sensible, et ne nous sont pas fournis par elle; les phénomènes ne sauraient donc nous offrir la représentation des vérités mathématiques. Pour se renfermer dans les restrictions posées par la doctrine critique, les considérations mathématiques devraient donc s'arrêter aux objets sensibles, en se réduisant à des procédés empiriques, aux simples opérations d'une numération, d'un mesurage et d'une mécanique matériels et grossiers ; on en viendrait ainsi à repousser avec Hobbes le caractère d'idéalité et d'universalité des mathématiques, pour n'en admettre qu les applications physiques et tangibles.
172 EXAMEN DE U DOCTRIRE DE UKT.
Dès lors Kant se montre conséquent avec les principes de sa doctrine, lorsqu' après avoir repoussé la notion de substance comme dépassant la portée de lios sens, ! il conteste la réalité d'un Être souverain correspondant à l'ensemble des prédicatspbénoménaux,etilét3itIc^iquementco]iduitparses prémisses à concevoir l'unité suprême comme une simple dénomination artiScielle exprimant, comme il le dit, une relation logique entre divers concepts, et non pas une réalité objective et vivante.
Descartes, confirmant les enseignements des grands philosophes de l'antiquité, et s'accordant avec le sentiment commun du genre humain, a fondé sa doctrine sur la distinction essentielle des deux éléments si dissemblables qui constituent notre être, de l'élément spirituel, et de l'élément matériel, de la pensée, et du corps, et il a montré que c'est dans la pcTisée que consiste le caractère spécial et distinctif des êtres rationnels et responsables. Kant, au contraire, et malgré les apparences spîritualistes de son eiposition, a donné une prédominance absolue à l'élément matériel, en lui attribuant exclusivement la réalité objective; il n'a considéré les forces intellectuelles que comme des moyens logiques, et en quelque sorte mécaniques, par lesquels on arrive à élaborer les perceptions sensibles. Or la pensée ne gouverne le corps, et ne s'en distingue, qu'en puisant incessamment à la source in&nie de la vérité éternelle, et en en recevant l'impulsion directrice qui assure sa prééminence. On enlève k la pensée tout caractère hégémonique, et on la rabaisse au-dessous de l'élément corporel, quand on lui refuse l'intuition immédiate des choses divines, d'où nous dérivent ces lois fondamentales et constitutives
qui fixent et transforment les données mobiles et confuses de l'intuition matérielle.
Eaot, comme nous l'aVons vu précédemment, établit une distinction formelle entre l'entendement et la raison, et il veut que l'entendement et ses catégories ne s'élèvent jam,ais au delà du monde matériel. Retrouvant dans l'esprit humain l'invincible besoin de dépasser le cercle des perceptions matérielles, il a admis que la raison concevait des idées et des idéaux en vertu d'une force intrinsèque, mais il a enlevé toute valeur à ces conceptions, et il les a représentées comme de décevantes visions qui ne correspondent à aucune réalité, et n'aboutissent qu'à d'inconciliables contradictions.
Nous avons montré que pour Eant l'utilité des catégories consiste principalement à assurer et légitimer les notions expérimentales qui répondent aux urgentes nécessités de la pratique. C'est également pour satisfaire à d'autres besoins non moins impérieux de la vie pratique, qu'il a attribué à la raison le pouvoir d'enfanter par elle-même des idées qui doivent régler rigoureusement les actes volontaires, et les amener à se conformer à des types idéaux, symboles de toute perfection morale ; mais cette Raison d'où émanent ces idées et ces idéaux a été considérée par lui comme une bculté privée de toute communication avec la réalité objective, ne puisant qu'en elle-même le principe de son activité, fatalement condamnée k de perpétuelles illusions, et ne pouvant échapper & des conclusions oîi viennent se heurter d'inconciliables et flagrantes contradictions.
Le bon sens se révolte devant la prétention insensée d'accorder à notre entendement la puissance de prescrire des lois à la Nature, et de substituer ainsi la faiblesse humaine & l'Omnipotence divine; mais n'est-ce pas une tentative tout
17â EXAMEN DE LÀ DOCTRINE DE KANT.
aussi téméraire que d'avoir fait dériver de la Raison, agissant par sa propre énergie, et en dehors de toute dépendance causale, cette loi morale dont le strict accomplissement est ta condition nécessaire de l'exercice de l'activité humaine, et de l'obtention de la félicité individuelle et sociale ?
Ce n'est pas de cette façon que les idées de vertu, de moralité et de justice se manifestent à la conscience humaine. Elles lui apparaissent sous une forme obligatoire, absolue, comme la loi de notre développemeut intellectuel, comme la condition nécessfùre de notre SKistence rationnelle. Les types idéaux d'une croissante perfection que nous venons À concevoir, ne résultent pas d'une création fortuite de notre raison; ils sont perçus par nous comme un reflet de l'archétype divin qui illumine notre intelligence, et oîi brillent et se concentrent à un degré inhni toutes les perfections imaginables.
Il faut donc reconnaître qu'en resserrant l'exercice légitime de nos facultés mentales dans les bornes de l'expérience matérielle et de la moralité pratique, Kant a imposé à notre intelligence des limites qui correspondent, bien incomplètement au besoin qu'elle éprouve d'une expansion illimitée. La matière sur laquelle se répand l'excursion de notre pensée s'étend d'une façon indéfinie ; elle embrasse tous les temps et tous les lieux, et comprend les innombrables éléments de la vie matérielle et spiritudle, avec toute l'inépuisable série de leurs rapports réciproques. L'expérience, telle qu'elle a été déânie dans la Critique de la raison pure, s'arrête à l'état actuel et au moment présent; elle résume les perceptions immédiates, et se fonde sur elles pour prévoir des perceptions ultérieures se produisant dans un temps peu éloigné. Cependant l'invincible tendance de
l'esprit bamain répugne à de pareilles restrictions; il considère les lois de la nature comme imposées par la sagesse divine, et s'efforce incessamment de retrouver dans la succession des phénomènes les caractères divins d'ordre, de convenance et de proportion dont ils portent l'ineffaçable empreinte.
D'un autre cdté, la loi morale réduite par Kant à être l'émanation de la raison humaine, et à exprimer par de sèches formules des principes arbitraires et incomplets, se trouvédépourvue des sentiments affectiis qui l'animent et la meuvent; ces froides déductions ne laissent aucune place aux irrésistibles impulsions d'amour et de charité qui constituent la vie de l'âme, qui la rattachent par des liens sympathiques k toutes les existences, et la font aspirer ardemment à s'unir k l'Essence suprême pour atteindre le plein développement de ses facultés.
Et, pour nous résumer, l'homme, tel que se le représente la doctrine critique, réduit à la seule intuition du monde matériel, ne puiserait qu'en lui-même les éléments d'une vie intellectuelle, incomplète et défaillante; destitué de ses plus hautes facultés, il poursuivrait sans espérance et dans une orgueilleuse sohtude une vie éphémère, au milieu d'un monde morne et glacé. Mais l'homme, tel qu'il est sorti de la main de Dieu, se sent vivre d'une vie immortelle ; des liens de conûance et d'amour le rattachent à la Providence divine ; il marche dans la vie d'un pas assuré, guidé par l'éternelle vérité ; le monde phénoménal, bien loin de l'enserrer dans une mortelle étreinte, lui ouvre l'accès du monde spirituel dont il lui est le vivant symbole; enfin, les vicissitudes parfois douloureuses de son existence lui sont données comme anematiére qu'il est appelé à façonner libre-
176 EKABIXH DB U DOCTHIHE DE KANT.
ment, d'après uq idéal supérieur, de manière à en tirer des éléments de progrès et de régénération.
Kant résume dans les paroles qui vont suivre sa discussion sur l'Idéal transcendantal, et son sentiment sur laréalité des choses divines y apparaît avec netteté. « Si, dans le fait, » îi n'y a que les objets des sens qui puissent nous être
> donnés, et s'ils ne peuvent l'être que dans le conteste » d'une expérience possible, il suit que rien n'est objet pour » nous, sans supposer l'ensemble de toute réalité empirique ]) comme condition de sa possibilité. Mais, par une illusion » naturelle, nous étendons à toutes les choses en général un » principe qui n'a proprement de valeur que relativement à » celles qui sont données comme un objet de nos sens. Le » principe empirique de nos concepts de la possibiUté des t> choses comme phénomènes devient ainsi pour nous, par » le retranchement de cette restriction, un principe trans- » ceudantal de la possibilité des choses en général.
» Que si en outre nous hypostasions cette idée de l'en- » semble de toute réalité, c'est que nous transformons dialec- » tiquement l'unité dislributive de l'usage expérimental de » l'entendement en une unité collective d'un tout d'expé-
> rience, et que, dans ce tout du phénomène, nous concevons » une chose individuelle, qui contient en soi toute réalité
> empirique, et qui, au moyen de la subreption transcendan-
> taie dont je viens de parier, se transforme en une chose » placée au sommet de la possibilité de toutes les choses qui
> trouvent en elle les conditions réelles de leur complète .
> détermination.»
Remarquons d'abord que les perceptions phénoménales ne sauraient nous offrir par elles-mêmes un ensemble synthétique ; la compréhension d'un pareil ensemble résulte pour
Quus d'un concept comprébensif qui dépasse l'intuition sensible, et Kant eût refusé toute réalité à un pareil concept, ainsi qu'à toute combinaison d'éléments de l'ordre intellectuel, s'il ne lui eût fallu dévier de ses principes pour assurer la légitimité de l'expérience. Il affîrme que ce principe d'aggrégatîon n'a de valeur que relativement aux choses qui nom sont données comme objet de nos setu, et il ajoute, comme nous venons de le montrer, que c'est en ne tenant pas compte de la restriction exprimée par les mots i <( comme phénomènes > que nous concevons abusivement un principe traîtscendantal de la possibilité des choses en général, et que c'est ensuite au moyen d'un suBREPrioN transcendantale (mot qui implique une intention frauduleuse) que nous hypostasiong ce concept de l'ensemble des cboses, en le personnifiant dans uu Entendement suprême, dans une Intelligence.
Voilà comment, selon Kant, se produit dans notre entendement la genèse de l'Idée divine : après avoir opéré artificiellement la liaison des perceptions sensibles, la raison passe à s'attribuer illégitimement le pouvoir d'étendre cette opération agrégative à tous les objets de sa pensée ; puis, par un acte frauduleux, elle personnifie cette aggrégation dans une Intelligence suprême qu'elle superpose à l'ensemble des phénomènes; mais ces diverses transformations sont considérées par Kant comme fantastiques et illusoires, car il ne reconnaît aucune réalité au delà de la perception matérielle et de la sensation immédiate.
Cet exact résumé des conclusions de la Doctrine critique par rapport à Vidée divine montre que notre philosophe a l)oussé l'esprit sophistique à ses dernières limites, et nous retrouvons dans cette discussion le caractère essentiel de ce besoin d'incessante révolte, et de perpétuelle contradicUon
qui s'exprime par le Sophisme, et dont témoignent les plus vieilles traditions de l'humanité.
Toujours le Sophisme, dans ses perpétuelles et multiples évolutions, a amoncelé autour de lui la masse des existences corporelles, expression visible de la puissance divine, pour attaquer par elles l'Essence créatrice, et pour entreprendre d'effacer et abolir l'ineffaçable Unité qui maintient la cohésion harmonieuse de la variété des existences. Toujours cet esprit destructeur s'est appuyé sur le monde visible et sur ses meneilles pour nier l'Intelligence infinie qui les produit et les conserve.
C'est le caractère général du Sophisme que de se fonder sur les sens et sur l'évidence des perceptions qui en dérivent, pour repousser les réalités qui les dépassent, et ce caractère essentiel se trouve dans toutes les matières sur lesquelles il porte sa malfaisante dialectique ; partout les éclatantes manifestations de la Providence divine lui fournissent des arguments pour contredire le principe immatériel qui les soutient et les vivifie. Les procédés subalternes de notre entendement sont incessamment opposés par l'esprit sophistique aux principes fondamentaux et souverains qui les constituent et les autorisent, et le sophiste se prévaut toujours des combinaisons artificielles d'une logique incomplète et fallacieuse, pour nier les lois éternelles qui déterminent les conditions nécessaires de la vie et du développement de tous les êtres corporels et spirituels. Tantôt l'esprit sophistique opposel'ensemble désagrégé des phénomènes toujours fuyants et divers, à l'Unité essentielle dont ils sont la manifestation visible; tantôt systématisant les intérêts contradictoires et mobiles dans une incomplète concaption de l'Utilité, il entreprend d'effacer cette notion de Justice, loi des êtres intelli-
DES FONDEMENTS DE LA THÉOLOGIE NATURELLE. 17îl
geiits et sociables, et qui est la seule voie par laquelle on parvienne sûrement k reconnaître les véritables conditions de Yutilité; tantôt la considération exclusive des choses matérielles le pousse à exciter les appétits et les haines des multibides, et lui fait concevoir une forme de société privée de l'élément directeur, qui la préserve d'une inévitable dissolution ; tantôt il se prend à justifier le déchaînement des passions, et érigeant en principe le droit absolu de les satisfaire, il n'hésite pas, pour en assurer le Ubre essor, à proposer le renversement des lois de la moralité universelle.
Les principes qui constituent la socialité humaine ont de trop profondes racines pour que de pareilles doctrines puissent troubler l'ordre social d'une manière permanente; mais il est des temps et des lieux où la modification nécessaire des conditions politiques, inconsidérément accomplie, a amené des luttes ardentes et acharnées ;oîi des institutions protectrices devenues insuffisantes ont été renversées, sans qu'on ait pourvu à la satisfaction des besoins qui y correspondent, et où les classes investies du dépôt sacré des traditions conservatrices ont cessé de pourvoir à l'enseignement moral des populations. Dans de pareiUes circonstances la propagation des sophismes devient un grave danger. Leurs formules absolues font repousser toute équitable conciliation des intérêts opposés; leur pernicieuse influence entretient les haines et les luttes; enfin, de détestables doctrines viennent ajouter aux souffrances matérielles le trouble profond des esprits, et, ce qui est le plus grand des maux, elles détruisent dans les âmes tout sentiment d'espérance, en abolissant toute confiance dans l'action éternellement bienfaisante de la Providence divine.
EUHEK DE Ik DOCTRINE T
Après avoir essayé de démontrer que notre esprit n'est aucunement autorisé à admettre la réalité de lu conceptioa d'un Être suprême, principe et couronnement de tous les Etres et de toutes les existences, Kant a exposé les divers genra; de preuves par lesquelles les théologiens et les métaphysiciens les plus illustres ont entrepris de démontrer & priori la réalité de la Personne divine.
Nous avons cité précédemment les paroles de Vice, déclarant que la production d'une preuve de ce genre est une tentative impossible et impie, car une pareille démonstration supposerait dans notre entendement une vertu infinie, et dépassant en quelque sorte l'Inilnité divine. Il n'était donc pas difficile à un argumentateur aussi subtil que l'auteur de la Critique de la Raison pure de découvrir le vice de ces divers raisonnements.
Rappelons d'abord, pour confirmer la pensée de Vlco, que la forme syllogistique, généralement employée dans ces argumentations, est essentiellement vicieuse, parce qu'elle repose sur une donnée intuitive initiale dont elle se borne h offrir le développement. Dès lors toute intuition, qu'elle soit spirituelle ou sensible, surpasse notre puissance discursive. Ce n'est donc pas au moyen du raisonnement que Kant est parvenu à reconnaître la réalité objective de cette intuition matérielle, qu'il a considérée comme l'élément unique de la Réalité. Il n'a pu fonder cette reconnaissance que sur le sentiment intime de la conscience, ainsi que sur le consentement universel de l'humanité, lesquels peuvent être
invoqués avec une égale évidence pour l'intuition spirituelle, également attestée de la façon la plus éclatante par toutes les manifestations de la pensée et de l'activité humaine.
Nous avons vu dans hs considéraUons précédentes, qu'en analysant les éléments de la perception sensible, nous y découvrons la prédominance de l'action spirituelle sans laquelle l'homme ne pourrait ni sùsir, ni comprendre les objets de son intuition corporelle. La perception du moindre phénomène matériel exige donc l'action des forces immatérielles, et nous révèle à la fois la double source de nos intuitions, celle qui nous provient du monde phénoménal et sensible, et celle qui dérive du monde spirituel et intelligible.
On a vu maintes fois dans le cours de ce travail que toutes les opérations de notre esprit supposaient l'esistence de principes supérieurs, s'imposant à notre connaissance avec l'autorité de lois invariables et nécessaires. Ces principes peuvent être considérés comme des axiomes fondamentaux, car ils nous apparaissent avec une parfaite évidence, et sont la condition absolue de l'exercice de nos facultés mentales. Ces axiomes métaphysiques peuvent s'exprimer de la manière suivante :
l' Les fonctions de notre sensibilité et de notre entendement se rapportent toutes à un Moi, un et identique, à une substance active, intelligente et responsable, se distinguant essentiellement de tout élément corporel.
2° Nos représentations correspondent à la réalité des choses qu'elles représenieni.
3° Les opérations de notre entendement sont coneor-
dantes, et il n'en peut résulter des propositions contradiC' toires.
A' Tous tes objets intérieurs et extérieurs de notre connaissance sont conçus par notre esprit comme soumis h ud ordre invariable, à une subordination harmonieuse.
Ces vérités sont la base nécessaire de notre connaissance, et Kant n'a pu rétablir la légitimité de l'eipérience qu'en les admettant, au moins d'une manière nominale et logique. En effet, toute connaissance ne doit-elle pas s'attribuer à notre personnalité, et cette pereonnalité ne doit-elle pas «tre conçue comme une entité permanente, différant essentiellement des phénomènes corporels?- Quelle valeur donnerions- Dous à nos représentations et aux concepts qui en dérivent, si nous n'étions pas convaincus qu'ils correspondent & une Réalité extérieure? Gomment établir un raisonnement et affirmer une conclusion, si l'on n'admettait que l'entendement dont ils émanent concorde dans toutes ses opérations, et si toute proposition contradictoire n'apparaissait comme offrant en ellermême un indice certain de son inexactitude? Comment concevoir la possibilité d'une investigation scientifique quelconque, ainsi que celle de l'exercice des opérations pratiques les plus , communes, sans reconnaître la régularité des lois de la Nature, et l'ordre invariable auquel elle est soumise ?
Kant n'avait adhéré à ces principes qu'à titre provisoire et dans le seul but de systématiser logiquement l'expérience. S'il en eût reconnu la valeur, il se serait accordé avec le sentiment universel du genre humain, et ne se serait pas égaré dans ce dédale de raisonnements sophistiques, par lesquels il a entrepris de ravir à la pensée humaine le droit de s'élever à la considération des choses supérieures et divines.
DES FONDEHEHTS DE U THÉOLOGIE HÀTCRELLE.
Essayons d'apprécier la signification et la portée de ces
axiomes.
I. — Les perceptions sensibles sont assumées en nous par un MOI, par une substance indivisible^ par une intelligence.
Cette unité substantielle, ce mot se distingue nettement des éléments corporels qui l'enveloppent, et par lesquels, elle se manifeste. Son énergie personnelle se produit sous trois aspects, qui, tout en apparaissant distincts et divers, demeurent toujours intimement unis : elle est à la fois intelligente, sensible et active; elle coHçotjt, veut et agit, et le développement de ses fonctions diverses s'opère d'après des lois invariables.
Notre unité substantielle s'alimente par une double intuition, par l'intuition- intelligible qui lui donne des formes régulatrices, par l'intuition sensible, qui lui fournit la matière soumise à l'action ordinative de ces formes. Elle a pour attribut essentiel la pensée, h savoir la faculté de représenter au moyen de concepts toutes ses modifications intérieures et extérieures, de lier ces concepts par un encbalnement continu, et de déterminer par eux les modes de l'exercice de ses facultés.
Kant s'est efi'orcé de montrer par des efforts de dialectique la série des opérations successives par lesquelles les perceptions sensibles et les concepts qui en dérivent viennent h. être saisis par l'unité de la conscience, par un moi
ISft XXAHEM DE U DOCTEIKE DE KANT.
substantiel ; mais il n'a pu établir qu'une attribution nominale, parce qu'il avait rejeté la réalité de toute entité substantielle, comme dépassant la portée de nos sens et les limites de l'intuition matérielle, dans lesquelles il ren^i-^iiiait la sphère de notre connaissance.
Cependant la conscience bumaine repousse ces sophismes ; elle afBrme incessamment son unité spirituelle par toutes les manifestations de son activité ; elle reconnaît la réalité des lois qui la gouvernent, et les reporte à leur divin auteur.
II. — Nos représentations correspondent à la réalité des choses qu'elles représentent.
Les perceptions de notre intelligence sont considérées par nous comme conformes a^x objets extérieurs qui les excitent, et la correspondance de ces perceptions avec leur objet nous fait obtenir une connaissance adéquate des choses extérieures, proportionnée aux conditions de notre faculté mentale. Les lois de notre connaissance et celles de la nature, qui en est l'objet, ne peuvent pas se contredire, car elles émanent les unes et les autres de la sagesse divine.
D'un autre cAté, les lois qui déterminent la liaison de nos concepts doivent correspondre (autant que le permettent les conditions limitées de notre intelligence) à l'enchaînement réel des objets tant intelligibles que sensibles de notre considération, et nous pouvons conclure légitimement de la réalité de ces lois à la réalité des vérités qu'elles nous révèlent, et auxquelles elles nous conduisent.
Ainsi la loi de causalité, par laquelle nous lions nos concepts les uns aux autres, pour les rattacher finalement à un principe essentiel et unique, est l'expression de l'enchaînement réel des existences, lesquelles reçoivent et trans-
DES FOITDEHENTS DG Ï-K THiOLOGIB RATOEELLB. 185
mettent par un mouvement alternatif, tour à tour actif et passif, les éléments vitaux qui émanent de la source de la vie universelle.
Lp tvpe idéal représentant la perfection morale telle qu'il nous est donné de la concevoir, et auquel notre loi morale nous prescrit de nous conformer, a pour correspondance nécessaire la réalité d'un archétype divin, comprenant à un degré infini les attributs de perfection absolue dont nous avons en nous-mêmes l'ineffaçable notion.
C'est également la correspondance du monde que nous portons en nous, avec le monde qui nous entoure, et celle des lois imposées à tous deux par leur divin auteur, qui nous permettent de saisir les lois de la nature, d'en apprécier et d'en prévoir les résultats.
Kant ne voyant dans la nature qu'une succession incohérente de phénomènes isolés (ou plus exactement ne reconnaissant la nature que dans nos seules modifications et dans nos représentations indépendantes et confuses) a attribué la liaison de ces phénomènes ou, ce qui répond mieux à sa pensée, de nos propres modifications, aux seules forces subjectives de notre entendement. Et même, si nous voulons exprimer sa pensée dans toute son exactitude, il a nié toute subordination ordinale et réelle dans les manifestations de la nature, pour y substituer la liaison nominale de nos propres modifications, s'opérant par nos seuls concepts.
Mais l'humanité a le vif sentiment de l'intime correspondance de nos perceptions mentales avec les réalités de la nature, objet de ces perceptions, et confiante dans leur accord nécessaire, elle applique constamment les lois de son entendement à l'étude des lois des phénomènes naturels.
III, — Les opérations de notre entendement sont concordantes et ne peuvent produire des propositions contradictoires.
Ce principe implique que notre faculté rationnelle est une indécomposable unité, et non un assemblage de forces diverses dont les productions seraient discordantes et opposées.
Notre intelligence poursuit constamment un même but, à savoir la connaissance des vérités qui lui représentent renchaînement réel des objets extérieurs. Or nous avons le sentiment profond que les vérités perçues par notre entendement sont les reflets d'une vérité universelle que nous manifeste la Raison suprême et absolue.
Cette Raison suprême, lumière de tous les êtres intelligents, et oîi se résume la Vérité universelle, vit dans notre conscience, et nous lui rapportons sans cesse par nos perpétuelles interrogations les vérités particulières auxquelles il nous est donné d'atteindre, et qui en reçoivent un caractère ineffaçable d'unité et de concordance.
Cette Raison universelle est donc le fondement de notre raison particulière, qui se trouve avec elle en une communion perpétuelle, et est par elle en un commerce permanent avec tous les êtres intelligents.
La concordance des actes de notre entendement nous conduit ainsi à la considération de la Raison universelle qui en est le fondement, et cette considération raffermit en nous le sentiment de cette concordance dont elle nous montre la nécessité, et nous révèle l'origine di\ine.
Kant, comme nous l'avons vu précédemment, a attribué aux forces de notre entendement les lois qui en déterminent l'exercice, et il les a considérées comme une éclosion spon-
tanée, se produisant sans aucune intervention d'une force supérieure et créatrice. Dès lors le consentement des hommes à des vérités g;énérales, et cet accord des esprits (communis sponsio) qui constitue la vie sociale, deviennent tout ît fait incompréhensibles, aucun sentiment commun ne venant lier entre elles les intelligences particulières, dont chacune demeure indépendante et isolée dans son infranchissable domaine.
Mais il n'en est pas ainsi, car la Raison (ainsi que son nom l'indique) est la force ordinatrice qui unit toutes les intelligences, lesquelles constituent par elle sur des bases inébranlables la société à jamais subsistante des êtres rationnels.
IV. — Tous les objets intérieurs et extérieurs de notre connaissartce sont conçus par notre esprit comme soumis à un ordre invariable.
La notion de l'ordre s'offre 3t notre intelligence comme la synthèse universelle des rapports réels des choses, tels qu'ils ■ sont déterminés par les lois particulières de leur nature, et cette synthèse se présente comme l'expression d'une loi générale qui concorde avec ces lois particulières, et assure le développement de toutes les existences.
L'ordre est la liaison effective des choses, comme la raison est l'enchaînement des idées qui les représentent. L'ordre est donc l'expression réelle de la raison, comme ta raison est la représentation idéelle et formelle de l'ordre. Nous rapportons l'ordre à la justice de Dieu, comme ta raison & sa sagesse, et tous deux à son ineffable et vivante unité.
L'ordre embrassant l'infinité des choses, il n'est donné à notre esprit limité ni d'en pénétrer l'essence, ni d'en saisir
188 BXiHEN SE LA DOCTBIM DB KANT.
les maDifestaiJODS dans leur universalité; mais, grâce aui lois 'qui régissent notre intelligence, nous pouvons le concevoir et le reconnaître dans les objets de notre connaissance, et nous avons l'invincible besoin de chercher à le réaliser dans toutes les manirestations de notre activité, dans nos pensées, dans nos sentiments et dans les actes de notre vie pratique.
Ainsi tous les objets de notre connaissance nous apparaissent soumis à un Ordre constant et général, but commun des lois particulières qui déterminentles conditions spéciales des existences, et nous concevons cet Ordre comme embrassant les notions de l'intelligence et les déterminations de la volonté.
C'est la stabilité de l'Ordre général qui rend possible et qui assure l'investigation scientifique. L'ordre est également pour nous l'expression du fonctionnement régulier de nos facultés personnelles et collectives, et c'est par lui que l'homme faisant concorder ses connaissances et ses volitions, parvient à constituer l'assiette normale de sa vie rationnelle. Se conformer à l'Ordre, c'est se placer dans les conditions naturelles de développement et de progrès; c'est obéir à la loi divine, et se conformera l'admirable précepte des Stoïciens: Naturam seqoere. S'en écarter, c'est fausser les rapports nécessaires des choses, c'est troubler la paix de l'âme, et se procurer d'inévitables souffrances.
C'est par l'Ordre, et par la Justice qui l'impose et l'assure, que subsiste la vie commune dans les divers cercles de l'expansion de la socialité humaine, et les conditions de l'Ordre, les injonctions de la Justice veulent, pour que la vie commune se maintienne et se développe, que tous les individus qui y participent aient le sentiment de leur intime solida-
rite, et que les efforts de chacun concourent à la félicité de tous. La réalité de l'Ordre, comme principe fondamental et constitutif de toutes les agrégations sociales, est un des plus vifs sentiments de la conscience humaine, et toutes les associations, depuis les plus élémentaires jusqu'aux plus étendues, s'efforcent de l'assurer dans la mesure et par les moyens proportionnés au degré de leurs lumières et de leur puissance.
Disons de plus, que la réalité de l'Ordre ne nous est jamais aussi vivement attestée que par les actes déréglés et coupables qui viennent troubler parfois l'état normal et nécessaire des relations humaines.
Cet Ordre par qui vivent, se conservent et se développent toutes les existences, d'après lequel se règlent les mouvements des masses célestes, et ceux du plus imperceptible insecte, les élans de la conscience de l'homme le plus obscur, et les efforts des chefs des plus puissants empires, cet Ordre est une Réalité spirituelle et intelligible, que nous ne percevons pas par nos sens, mais par une conception de la Raison.
Cependant, ne l'oublions pas, aux yeux de fa Doctrine critique, cette notion, confirmée par les sentiments et les actes de tout le genre humain, n'est qu'une combinaison illusoire de notre esprit, car comme elle dépasse la portée de notre intuition sensible, rien ne saurait être donné en dehors de nous qui y corresponde et la réalise I