‹ Examen de la doctrine de KantChapitre 31 sur 44 · DES ANTINOMIES DYNAMIQUES · texte numérisé non relu

DES ANTINOMIES DYNAMIQUES

suffisante pour qu'on se rallie au sentiment de tant de grands esprits.

Il y a lieu de s'étonner d'une semblable concession de la part d'un homme qui avait déclaré que le but de sa doctrine était de délivrer désormais l'esprit humain des liens de toute autorité dogmatique ; ou plutôt il faut attribuer cette condescendance au désir d'apaiser quelques puissants et dangereux contradicteurs. Un semblable acquiescement contraste trop directement avec les principes qui ont dirigé notre philosophe dans l'examen des questions cosmologiques, et il est d'ailleurs en complète opposition avec l'ensemble de son enseignement. Si une considération de ce genre eût été sérieuse et vraiment doctrinale, Kant ne se serait pas borné à invoquer l'autorité des philosophes ; il eût fait appel à celle bien autrement imposante du consentement universel de l'humitnité. Mais la reconnaissance d'une pareille autorité, pour peu qu'il en eût tiré de légitimes conséquences, aurait ébranlé sa doctrine dans ses fondements, car elle eût substitué l'étude positive des lois intrinsèques qui président à l'exercice de l'esprit humain, et qui déterminent le développement de l'humanité, aux déductions d'une idéologie arbitraire.

Dans ses remarques sur l'Antithèse Kant soutient que toute recherche relative à un premier commencement des choses est absolument inutile, et il déclare qu'en concevant une causalité libre, on ne fait que donner à l'imagination une satisfaction stérile. Il répète que la difScultéque l'on éprouve pour expliquer la succession des phénomènes sans remonter à un premier terme causal, se rencontre également quand on entreprend de se rendre compte de la possibilité d'un changement quelconque. Il ajoute qu'en admettant une

156 EUHEN DK LA DOCTRINE DE UIIT.

causalité, il faut nécessairement la placer hors du monde, et au delà de toute intuition, ce qui, dit-il, est toujours téméraire, et il tennine en déclarant qu'une semblable notion contredirait directement la marche naturelle et régulière des phénomènes.

Ainsi dans ces Remarques, où Eant exprime son propre sentiment sur l'argumentation contradictoire dont il a offert la double exposition, il conclut au rejet de toute causalité initiale, et une pareille conclusion est, il faut le reconnaître, l'exacte conséquence des principes de sa doctrine. On voit qu'il n'a pas tardé à oublier là déclaration faite par lui, quelques pages plus haut, sur la convenance d'acquiescer dans la solution de cette question à l'accord des grandes écoles philosophiques. Une semblable recommandation n'était donc pas sérieuse, et elle n'a nullement empêché le développement de ses négations.

La quatrième Antinomie se rencontre dans la production des arguments propresà faire admettre ou repousser l'existence d'un Être absolument nécessaire.

Dans la Thèse affirmative se trauvent reproduits en grande partie les raisonnements exposés dans la discussion de la troisième antinomie. On y répète que tout changement est soumis à une condition qui le précède dans le temps, et qu'en remontant la série de ces conditions, on arrive nécessairement à concevoir un élément inconditionnel et indépendant, d'où doit procéder toute la série des changements successifs. Le commencement d'une succession, y est-il dît, ne pouvant

DES ANTINOMIES DYNAMIOCES. 157

être déterminé que par l'état qui le précède, la condition suprême d'une série doit donc exister dans un temps antérieur à la production de cette série. La causalité de cet Être nécessaire, et cet Êtrelui-même appartiennent donc au temps, par conséquent au phénomène et au monde sensible. L'Être nécessaire fait donc partie du monde.

On soutient dans l'Antithèse qu'admettre dans la série des changements des phénomènes un commencement inconditionnel, c'est contredire la loi de cattsalité. D'un autre côté, si l'on supposait une série sans commencement, par conséquent contingente et conditionnelle dans chacune de ses parties, mais nécessaire et inconditionnelle dans son ensemble, on aboutirait également à une. contradiction, car l'eiistence d'une multiplicité ne saurait avoir d'autres conditions que celles des parties qui la constituent. On en conclut qu'il n'y a dans le Monde aucun Être nécessaire, et qu'une pareille conception ne saurait s'appliquer davantage au Monde lui-même.

Si l'on supposait également l'existence hors du Monde d'une cause absolument nécessaire du Monde, cette cause quand elle commencerait & agir serait dans le temps, et appartiendrait conséquemment àl'ensemble des phénomènes. Or une pareille hypothèse présentant en elle-même une contradiction, la cause nécessaire ne peut donc pas se trouver hors du monde.

La double argumentation de la Thèse et de l'Antithèse repose, comme à l'ordinaire, sur une équivoque, sur l'acception inexacte des termes employés. L'affirmation de la Thèse n'offre pas des arguments plus solides que la négation lie l'Antithèse. On y pose tout d'abord que la causalité de

l'Être nécessaire et cet Être lui-même appartiennent au temps, et conséquemment à la série des phénomènes ; on confond ainsi deux ordres d'idées distincts et même opposés, à savoir, les idées qui se rapportent à l'Être nécessaire, conçu dans son essence suprême et invisible, et celles qui 8'appliquent à la manifestation de cette essence dans les existences phénoménales et perceptibles. Le temps est pour nous une forme de l'intuition sensible; appliquer la notion du temps à l'Être absolu, c'est concevoir cet Être, dans sa réalité objective, comme accessible à notre intuition matérielle, et lui attribuer une eitâtence phénoménale et contingente qui nous conduirait de nouveau à la recherche d'un principe essentiel e( nécessaire. Cette Thèse repose donc sur des données inadmissibles.

L'ai^umentation de l'Antithèse n'est pas plus satisfaisante.

Il est fort étrange, en effet, de soutenir qu'im commencement inconditionnel d'une série de causes et d effets contredise la loi de causalité.

Cette loi exprime l'effort perpétuel de notre pensée pour lier et subordonner entre eus les objets de nos perceptions, en les ramenant à une cause initiale indépendante, à laquelle nous puissions rattacher la chaîne tout entière des existences.

La loi de causalité exerce sur notre intelligence une action à la fois impulsive et directrice; comme cette mys^ térieuse échelle de Jacob, elle joint la terre aux espaces célestes, et l'esprit humain en monte et en descend incessamment les degrés. C'est la loi de causalité qui nous dévoile dans les existences visibles le principe essentiel qui les produit et les anime, c'est elle qui nous condui

DBS 4HTIM0MIES BÏHAMIQtES. 159

à la solution de ces grands problèmes cosmologiques et théologiques qui sont l'aliment de la pensée humaine. Et lorsque Kant invoque cette loi pour effacer de l'âme humaine la notion d'un Être suprême et infini, il montre clairement qu'il ne l'a jamais conçue dans sa signification ■véritable, et l'a regardée comme un de ces termes vides et abstraits sur lesquels il a établi toutes ses argumentations.

Passons à la' discussion des remarques dans lesquelles Kant apprécie la valeur des arguments exposés atternativement dans la thèse et dans l'antithèse.

Il expose dans l'examen de la thèse qu'en remontant de la série des causes conditionnelles que nous offre le monde phénoménal jusqu'à la causalité initiale, on dépasse la série des temps et des conditions empiriques, pour entrer brusquement dans l'ordre transcendantal, et il soutient qu'une telle manière de procéder est tout à fait illégitime.

Mais comtûe nous venons de le dire (et nous comprenons toute la fatigue que fait éprouver la reproduction constante des mêmes objections, et des mêmes réponses), c'est le caractère essentiel du principe de causalité de nous transporter de la considération des phénomènes à celle du principe supérieur d'oîi ils procèdent et qui les alimente.

Ainsi ce passage du monde phénoménal à la Cause infinie dont ii dérive, cet intervalle que Kant nous représente comme un abîme qu'il nous est interdit d'aborder, notre entendement le franchit sans cesse, parvenant ainsi sans effort, et par une impulsion nécessaire, à la source infinie de tous les êtres et de toutes les existences.

Les remarques de Kant sur la thèse se rapportent égale-

f 60 EXAUEN DE U DOCTRINE DG KANT.

ment au caractère de contingence qu'il déclare inhérent à toute recherche de causalité.

Kant veut encore une fois renfermer dans les choses contingentes et sensibles l'action de la loi de causalité, mais, comme nous avons été forcé de le répéter si souvent, U est de l'essence même de cette loi de nous faire dépasser les existences contingentes et conditionnelles, pour nous conduire au principe nécessaire dont elles émanent.

il n'y a pour Kant rien de réel au delà de l'intuition sensible et de l'expérience. Cette proposition, fondement de sa doctrine, reparaît continuellement dans toutes ses discussions; et toute son argumentation, dans ses formes diverses, se réduit à enfermer dans les conditions de la sensibilité les forces infinies qui la dépassent et la dominent.

La loi de la causalité n'atteint tout son développement que quand elle nous conduit à reconnaître une Cause initiale nécessaire ; mais Kant n'admet pas que cette loi puisse s'appliquer à quelque chose qui ne soit pas contingent. Nous concevons un être suprême , absolu , éternel ; Kant oppose à cette conception que cet être suprême ne peut être compris que comme se trouvant dans le temps, comme circonscrit dans les conditions de notre perception sensible, et il l'abaisse jusqu'à le réduire à un état phénoménal. On tourne donc avec Kant dans un cercle sans issue.

Kant nous dit ainsi, à travers les détours de sa dialectique: vous avez beau vous laisser séduire par un désir ambitieux que vous ne pouvez éteindre dans votre âme, et qui vous pousse à vous élancer au delà des limites de l'espérience ; dès que vous avez dépassé cette expérience, vous vous y trouvez ramenés aussitôt, et si votre effort persiste, il vous

DES ANTINOMIBS DTVAMIOOES. 161

replacera de nouveau dans des conditions contingentes et temporelles, qui vous enchaîneront toujours malgré l'irrésistible besoin qui vous porte à vous en affranchir.

Telle est la pensée qui se retrouve dans toute cette discussion, et qui se fonde sur des arguments puisés dans l'ordre phénoménal, pour contredire des éléments qui ne peuvent s'y rencontrer, car ils résident dans une sphère supérieure.

Malgré tous ces sophismes, l'intuition sensible ne nous impose pas une limite infranchissable. Notre pensée la dépasse sans cesse , et perçoit incessamment , au del& du phénomène, le principe essentiel qui le soutient et l'anime; elle reconnaît dans notre entendement les lois qui en déterminent l'exercice ; elle dégage des profondeurs de la conscience les dogmes et les préceptes qui dirigent le développement de notre activité ; enfin elle reporte l'ensemble de nos connaissances à une Cause infinie, dont procèdent les objets de nos conceptions et nos conceptions elles-mêmes.

Mais il nous faut également reconnaître, sous peine de voir notre raison s'abaisser et déchoir de ses plus nobles attributs, que les solutions anthropomorphiques, les représentations figuratives , les conceptions déterminées sont incompatibles avec ces grands problèmes inétaphysiques, car ces solutions fallacieuses nous ramènent nécessairement à ces choses sensibles, au-dessus desquelles plane dans son impérissable éclat l'Essence étemelle et absolue. Nous pensons cette Essence suprême, nous l'adorons comme la source d'où nous dérivent la vérité et la vie, comme le principe dont tout émane, et le but où tout revient; tout nous la révèle, tout nous y rattache ; nous voyons briller partout te reflet de ses immortelles splendeurs, mais nous substituons de

162 EXAUEN DE Ll. DOCTRINE DK UHT.

périssables idoles à cette Essence éternelle, lorsque nous entreprenons de ta figurer et de la déterminer, et que, suivant les pas des sophistes, nous la renfermons dans les limites de l'esistence matérielle.

Dans l'examen de l'antithèse, Kant remarque que la quatrième antinomie offre un étonnant contraste, en ce que le mime argument qui servait à conclure dans la thèse l'existence dun être premier , sert à conclure sa non-existence dans r antithèse, et cela avec la même rigueur. Il ajoute que cette déduction de deux conséquences opposées, et toutes deux rigoureuses, tient & ce que dans, la pr^nière argumentation on considère la totalité absolue de la série des conditions comme quelque chose d'inconditionnel et de nécessûre, tandis que cette totalité est conçue dans la seconde d'une manière contingente, ce qui détruit tout cacactère inconditionnel et nécessaire.

Un pareil contraste n'a rien qui puisse surprendre, car il résulte d'une simple amphibologie, d'un double sens donné & une même dénomination, et qu'il sufOsait de signaler. Ce dont il T a lieu de s'étonner, c'est de voir Kant considérer ce vice amphibologique, qui ôte toute valeur au râsonnement proposé, comme tout à fait conforme â la raison commune, et attribuer à un conflit de la raison avec elle-même mi raisonnement dont le caractère fallacieux se reconnaît au premier abord.

Rappelons d'ailleurâ encore une fois que le concept de totalité peut s'appliquer également et à une unité vivante, et k une conception de l'esprit se représentant une agrégation artificielle d'éléments quelconques. Mais que cette totalité EB rapporte à un ensemble indivisible ou à une col-

DES AnTINOHIES DTNAHIQUES. 163

lection arUûcIeUe, ces deux concepts sont recueillis par Kant indifféremment, et pour lui ils présentent tous deux des âénominatioiis vides et abstraites.

Nous voilà parvenu au tenne de cette laborieuse discussion des antinomies. Nous ne pourrions ta prolonger qu'en reproduisant sous des formes analogues et les ki^umentatioas de notre philosophe roulantdanslemôme oercie d'idées, et nos ' humbles réfutaUons s'appuyant sur des principes déjà maintes fois énoncés , et toujours nous verrions Kant opposer les conditions de la sensibilité aux considérations qui se rapportent à l'ordre supersensible.

Nous avons insisté dans nos réfutations sur un caractère remarquable des lois qui déterminent l'exercice de notre activité rationnelle et volontaire. Ces lois s'offrent à notre esprit comme des notions générales et indéfinies servant d'intermédiaires entre l'objet infini de notre intuition spirituelle, et les objets finis de notre intuition sensible ; c'est par leur caractère intermédiaire qu'elles rendent intelligibles à l'esprit les percepttoifê confuses de la sensibilité, et c'est la déduction qu'elles nous présentent des vérités absolues, inabordables à notre entendement limité, qui nous montre que notre connaissance se rapporte à une Réalité extérieure, et que l'enchaînement des vérités perçues par notre entendement correspond à la liaison intrinsèque et réelle des choses.

Ces lois, ces déductions intermédiaires qui lient les deux ordres de nos intuitions, sont pour nous la révélation de la volonté divine, parce qu'elles émanent de Dieu, et qu'elles expriment les conditions nécessaires imposées par la s

éternelle à l'exercice de nos facultés. Elles nous foat communiquer avec l'Objet infini de notre pensée, en ce que nous faisant connaître les décrets de su Providence, elles imposent à notre volonté l'aspiration perpétuelle vers la réalisation d'un Ordre idéal de vérité et de justice, ainsi que la soumission à cette législation universelle qui gouverne les êtres rationnels, intelligents et responsables. Elles font pénétrer en nous l'impérissable sentiment des perfections * divines, nous imposant ainsi le devoir absolu de nous soumettre avec une inébranlable confiance h tous les événements, assurés que nous sommes qu'ils émanent d'un Être infaillible où se réalisent, poussées à un degré infini, les notions les plus hautes que nous puissions concevoir de vérité, de miséricorde et de justice.

Nous avons ainsi tout un ensemble de hévélations qui nous manifestent & chaque instant la volonté divine; nous. les retrouvons dans notre entendement par les conditions qui en règlent l'exercice; nous les sentons dans les profondeurs de notre conscience au moyen des principes de justice dont noua y retrouvons l'ineffaçable empreinte, et partout notre pensée reconnaît en nous-mêmes les déterminations constantes et intelligibles de l'action divine.

Mais, remarquons-le bien, ces lois règlent l'exercice actif de DOS faculté; elles veulent donc en nous le développement incessant de toutes nos forces, et un effort mental et corporel jamais interrompu. Il nous faut toujours marcher, et marcher avec confiance vers un même but, vers le perfection* nement continuel des conditions spirituelles et matérielles de notre existence.

Si l'on ne tient pas compte de ces notions intermédiaires qui joignent et harmonisent les deux ordres de notre intui-

DES ANTIN0UIE9 DTMAHIQUES. 165

tion, et qae l'on veuille borner notre considération à un seul de ces ordres, si nous repoussons ces principes qui maintiennent nos facultés dans leurs limites naturelles, toutes les conditions de notre activité, tous les éléments de notre connaissance se trouvent mêlés et confondus dans un îneitricable désordre.

En reconnaissant ces lois comme nous étant données de Dieu même, nous y retrouvons la détermination des conditions nécessaires de notre vie rationnelle, et nous échappons au double danger dont nous menacent à la fois la préoccupation exclusive des choses matérielles, et l'absorption de nos facultés mentales dans la pensée de l'infini, où elles se trouveraient anéanties. Une contemplation où l'esprit se confond et s'abîme, et qui paralyse toute activité, ne peut être que le partage d'un petit nombre de penseurs égarés; elle ne saurait entraîner les masses inconsidérées et ignares. Mais nous montrerons bientôt quels dangers menacent ces multitudes quand elles sont dirigées par de malfaisants esprits qui interprètent faussement les lois divines, et y substituent leurs abrutissants concepts, et leurs imaginations idolâtres.

Il est trop évident que la considération des éléments matériels de notre connaissance, dégagés des principes qui les transforment et les intellectualisent, plongerait notre esprit dans les plus épaisses ténèbres, et abolirait complètement notre vie rationnelle et sociale. Si une pareille hypothèse se pouvait réaliser, c'en serait fait de la dignité humaine et de ses immortelles prérogatives, et l'homme ne serait plus qu'une variété dans l'échelle des êtres irrationnels.

Cependant, nous n'hésitons pas à le dire, ce n'est pas de ce côté que se trouve le plus sérieusement menacé le développe-

166 EXAHBH DE LA DOCIHINE DE SAHT.

ineDt régulier de la vie rationnelle. Si quelques esprits aveuglés réussissent & extirper de leur conscience les lois qui nous révèlent nos destinées, s'ils parviennent parfois à égarer les imaginations populaires, ils rencontrent dans toutes les tendances de la nature humaine des obstacles qui s'opposent à leurs entreprises ; les forces sociales ne tardent pas à réagir, et l'on invoque bientôt ces principes protecteurs qui peuvent seuls assurer le libre exercice des facultés humaines, et le maintien régulier des rapports sociaux. Ou n'a vu nulle part des sociétés matérialistes, des collections d'êtres humains vivant d'une vie commune qui se soient soustraits à toute loi divine et humaine, et Aristote nous montre les associations de bandits obéir elles-mêmes à une loi et à une discipline quelconques.

Le danger se présente avec une bien autre gravité quand il résulte d'une fausse conception des idées divines, et il est d'autant plus grand qu'il émane d'une source vénérable et sainte dont on convertit en poison les eaux salutaires.

Quand on méconnaît dans la considération des idées divines les lois par lesquelles elles se manifestent naturellement à notre connaissance, et qu'on les remplace par les écarts de l'imagination ou par les combinaisons arbitraires de l'esprit, on Fait descendre Dieu de son trône immortel pour y asseoir une périssable idole, à laquelle les hommes prêtent leur ignorance, leurs passions et leurs vices. Alors les idées se confondent et se troublent; on ne conçoit "plus la Divinité comme la Raison suprême qui gouverne l'univers par des lois Gxes et nécessaires ; on en fait un être fantasque et mobile, agissant d'une manière directe, en dehors de toute loi et de toute détermination rationnelle. La notion des causes secondes par lesquelles s'exerce

DES ANTIHOVIBS DTHAVIQDES. 103

régulièrement la puissance divine, disparaît et s'efface; l'activité humaine s'anéantit devant la pensée de l'inutilité de tout eSbrt personnel ; la richesse, la pui^ance et tous les avaatages extérieure apparaissent comme des dons gratuits répandus par une volonté arbitraire, et obtenus sans un travail préalable ; c'est toujours le miracle qu'on invoque et que l'on espère ; et dès lors toute énergie morale s'éteint çn même temps que toute activité physique, et l'on attend dans t'inactioa les bienfaits d'une puissance capricieuse. On se représente toutes les choses comme soumises au hasard, et pendant que le corps demeure inactif, et que l'esprit est inerte, l'imagination déréglée se repaît des visions de grandes richesses et de gigantesques succès. La vie tout entière est alors considérée comme une immense loterie dont les parts inégales se distribuent au hasard, quand elles ne sont pas obtenues par la force ou par la ruse. On se rejette alors sur tous les moyens, quels qu'ils soient, pour se procurer ces gros lots ambitionnés, mais on repousse dédaigneusement ceus qui exigent un travail incessant et habile, une prudence toujours éveillée, et une persévérante économie. On se lance dans toutes sortes d'aventures, sans tenir compte ni des droits d'autrui, ni de ses propres devoirs, ni des conseils de la prudence la plus vulgaire, et l'on entreprend follement de troubler l'Ëtat pour obtenir des fonctions et des dignités, comme on s'asseoit autour d'un tapis vert pour eu recueillir les enjeux.

Nous ne reproduisons pas un tableau de fantaisie ; les faits que nous signalons se reproduisent partout où l'on a conçu l'action divine comme s'exerÇant en dehors de ses lois nécessaires, et l'histoire contemporaine d'un noble peuple dont on louait jadis la prudence consommée, nous offre le déso-

168 {eUHEU de la DOCIUIfE D£ kabt.

lant spectacle des hasards les plus imprévus, des bouleversements soudains, et de ces étranges aventures auxquelles la prudence n'a aucune part, et qui constatent un profond oubli de toute idée d'ordre et de justice. Voilà le résultat du long asservissement des consciences et d'un enseignement religieux fondé sur des conceptions arbitraires et anthropomorphiques.

Page 1