DES SCHËMES DE L'ENTENDEMENT
Kant passe de l'exposition des catégories à celle du sché' maiisme de l'entendement, (de (j^i}fsjx,, figure, image] . Celte exposition est fort obscure, les termes en sont peu précis, et c'est à grand'peine que l'on peut suivre la pensée de notre auteur au milieu des détours de ses raisonnements.
Il commence par établir que les concepts de l'entendement ont besoin d'un lien qui les unisse aux perceptions de la sensibilité, et que les catégories, pour pouvoir s'appliquer aux intuitions sensibles, dont la nature est si différente, doivent être réunies à ces intuitions par un élément intermédiaire qui leur soit réciproquement homogène. C'est la notion de temps qui offre, selon notre philosophe, cet élément commun aux deux termes, et qui en établitle rapport. Le temps, dit-il, étant une notion à priori est homogène aux catégories, et il est également homogène aux intuitions sensibles, parce qu'il est une des formes générales de la sensibilité. Les catégories rendues sensibles en vertu de la notion du temps sont des schèmes.
Kant n'a pas expliqué dans sa laborieuse discussion comment la notion du temps, se joignant à un concept pur de l'entendement, vient rendre ce concept figurable, et en
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quelque sorte sensible. Cette notion de temps, qui s'applique à l'exercice de toutes les fonctions intérieures et extérieures de notre activité, est tellement générale, qu'elle ne peut être conçue comnie constituant ce lien spécial que Kant a cherché à établir; il n'explique d'ailleurs en aucune façon la manière dont s'exerce l'action par laquelle l'entendement saisit et transforme nos perceptions sensibles, en remplissant une fonction spéciale, analogue à celle des autres fonctions de notre organisme mental. Kant a donc cherché à établir d'une façon quelconque une liaison lexique entre les intuitions et les catégories ; il ne s'est aucunement préoccupé des conditions réelles d'une pareille liaison.
U y avait lieu de montrer comment notre entendement, affecté d'une manière passive par les perceptions phénoménales, vient à exercer une fonction active quand il transforme ces perceptions en représeniatiom synthétiques, et en ces concepts intelligibles qui deviennent la matière de la classiScation catégorique.
On pourrait admettre que Y imagination (considérée comme la faculté représentative) intervienne dans la production de cet acte synthétique qui recueille les données de l'intuition, et en forme une représentation coilectiye, et en quelque sorte figurable; la dénomination de schèmes pourrait, en conséquence, être appliquée aux représentations qui, considérées comme figuratives, offriraient ainsi un terme intermédiaire entre les perceptions sensibles et les concepts catégoriques. Mais on ne voit pas comment la notion de temps s'appliquerait d'une manière plus spéciale que celle d'espace, ou de mouvement à la transformation des intuitions en concepts, car, d'une part, toute lîguration, quelque abstraite qu'on la suppose, est toujours rangée par la pensée dans un ordre
quelconque, parfaitement analogue à l'Ordre où se viennent placer nos perceptions intuitives {espace), et de l'autre, elle est conçue comme devant produire une scrie de mouve~ mentSy résultat nécessaire d'un exercice quelconque de noire activité.
Il est surtout impossible de considérer le temps (qui n'est qu'une forme de l'intuition) comme l'élément efficient de l'exercice d'une fonction réelle; cet exercice ne peut appartenir qu'au principe substantiel, au Moi, qui opère par son énergie tous les actes qui se rapportent à son existence, et où se lient et se correspondent toutes ses fonctions diverses. Mais Kant n'a jamais considéré nos facultés dans leur rapport vital; il ne s'est point préoccupé des choses en ellesmêmes, et dans leur réalité, mais uniquement des concepts abstraits auxquels elles correspondent.
Sa théorie du schématisme nous paraît donc inadmissible, l'obscurité de son langage a pu seule déguiser le vide de son exposition et l'inconsistance de ses arguments.
La transformation de nos perceptions sensibles en aperceptions, en représentations et en concepts, ne s'opère que grâce à l'introduction d'éléments complètement étrangers à l'intuition phénoménale, et qui dérivent d'une intuition supersensible. Indépendamment des déterminations catjïgoriques où se manifestent des principes d'un ordre supérieur, la constitution intrinsèque des concepts est particulièrement caractérisée par V Unité c\,\a. Fixité qui y sont inhérentes, et que l'on chercherait en vain dans nos perceptions' s
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L'action des éléments intelligibles sur nos perceptions phénoménales apparaît tout papticulièrement dans la manière dont notre esprit assume, sous un même concept, tout un ensemble de mouvements excités ou subis par un sujet quelconque. Rien de plus remarquable, si l'on y veut réfléchir, que la formation de ces prédicats d'action qui s'expriment' par les formes verbales. Si l'on se rend compte des éléments intellectuels exprimés dans les diverses flexions de ces verbes, qui remplissent dans le langage une fonction si importante, on reconnaîtra que nul acte de notre pensée ne modifie plus profondément les perceptions sensibles, et ne montre mieux combien est grande la transformation spirituelle par laquelle on arrive à exprimer, sous une forme précise et par un concept général et absolu, toute une série de mouvements successifs. L'intervention d'une idée supérieure devient surtout évidente dans l'attribution que l'on fait du prédicat, qui résume tous ces mouvements, à un sujet, c'est-à-dire à un Être conçu en lui-même, et dans son essence immuable et constitutive.
Signalons également la manière dont notre pensée saisit, sous une forme générale et fixe, les perceptions qui sont la source de nos attributions qualificatives.
Les modifications successives de notre sensibilité nous révèlent qu'une chose e%i pesante, douce, dure, blanche, etc., mais pour obtenir une appréciation véritable de ces modifications, il nous faut concevoir au préalable une forme typique et absolue de pesanteur, douceur, dureté, blancheur, etc. Or, cette notion générale et précise de la qualité, conçue sous celte forme typique, dépasse toutes les données de la sensibilité, et témoigne d'une source d'intuition autre que celle qui nous révèle les phénomènes sensibles.
Ce n'est pas donner une explication sufQsante de cet acte si remarquable de notre esprit, que de dire, avec Arîslote, que notre pensée saisit certains caractères communs des phénomènes, et que, par l'exclusion des autres éléments de ces phénomènes, par l'abstraction, elle en forme un concept commun j puis, que répétant progressivement, à l'égard de ces concepts, la même opération abstractive, elle s'élève par degrés à construire des concepts de plus en plus généraux. Cette collection progressivement restrictive d'éléments semblables ne donne pas par elle-même tout le contenu de ce concept commun ; une pareille conception implique la présence d'éléments d'une tout autre nature, d'une idée de communauté exprimant une manière d'être identique, et de la conception d'un type absolu de la qualité exprimée, auquel on rapporte et à qui l'on compare les perceptions dont on a recueilli le caractère commun. Or, cette idée de communauté et cette forme typique, si étrangères à l'intuition sensible, ne peuvent nous venir que d'une intuition immatérielle et intelligible. Pour apprécier l'importance de cette distinction, Il est utile de se rappeler Platon, et l'admirable discussion sur les idées abstraites que l'on trouve dans le Phédon.
Nous avons dit plus haut que toute figuration, quelque abstraite qu'on la conçoive, est toujours rangée par la pensée dans un ordre quelconque. Nous ne croyons pas inutile d'entrer à cet égard dans quelques développements.
Nous opérons en effet à l'égard des manifestations de notre activité, une ordination parfaitement analogue à celle
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que nous imposons à nos représentations phénoménales, au moyen du concept ordonnateur à'espace. Cette ordination s'étend 5 toutes les combinaisons de notre pensée et à toutes nos imaginations, et elle est aussi subsistante et réelle que l'ordination matérielle réalisée par l'espace.
Nous avons montré dans un travail précédent (1), en développant un aperçu de Puffendorf, qu'une ordination semblable se produisait à l'égard de nos actes volontaires, et qu'il en résultait pour chacun de nous, par l'effet de notre libre volonté, une condition déterminée et spéciale, correspondant à l'ensemble de notre vie morale, et qui est à l'égard de chacun tout aussi réelle que le lieit occupé par lui dans l'espace matériel.
Cette action ordinative ne se bornerait donc pas aux objets de notre intuition sensible, elle s'exercerait également sur tous les objets perçus par notre esprit, sur ceux de l'intelligence comme sur ceux de la volonté, ce qui ferait ressortir, sous une forme qui n'a pas encore été remarquée, la prépondérance absolue des éléments spirituels qui président à l'expansion de notre personnalité.
Ce que nous avons dit a l'égard de l'action synthétique qu'exerce surnos perceptions la faculté représentative, Vlmagination, exige aussi quelque développement.
Cette faculté remplit en effet dans notre vie intellet;tiieile une fonction très-considérable. Elle s'y montre toujours agissante, recueillant les perceptions dans toutes leurs transformations, excitant nos pensées, ranimant nos souvenirs, agitant notre conscience, et enfin donnant une réalité aux mouvements indistincts et vagues de nos sentiments
(1) Préfiice de notre Iraduclian italienne du Iraité de J. B. Vico, De mili' qmsima ttoloruai sapieiilin. Milin, 1870,
fiO ËXAUEN DE LA DOCTHIHG DE KANT.
afTectits, par la forme déterminée et absolue qu'elle leur impose. On reconnaîtra, si l'on y veut réfléchir, que c'est la forme synthétique dont elle revêt ces mouvements, qui les fait parvenir à notre conscience, à laquelle ils échapperaient le plus souvent par leur ténuité et leur confusion, et que c'est cette forme qui leur donne la puissance exercée par eux sur notre volonté.
L'imagination puise à son gré, dans les deux Ordres de notre intuition, l'objet de ses représentations, et selon les images qu'elle y recueille, et qu'elle nous représente, elle peut abaisser ou élever notre intelligence, dépraver ou ennoblir notre volonté, lorsque notre raison cessant de la gouverner lui laisse exercer à son détriment une action prépondérante et directrice.
Le Tasse, profond philosophe autant que poëte sublime, reconnaît, dans son Traité du poëme épique, une imagination intelligible^ qui s'exerce sur les choses divines, et illumine la représentation des phénomènes visibles par les reflets de la Vérité éternelle ; il ajoute que Dante a dû avoir en vue cette forme de l'imagination, lorsqu'il a dit :
Air alta fantasia manca gui passa.
On peut conclure de ces aperçus qu'il y a dans la psychologie bien des champs encore inexplorés.