‹ Examen de la doctrine de KantChapitre 10 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE LEMTENDEMEWT ET DE SON ACTION ÉLIiaiNATfilCE

Si les concepts pensés par notre entendement sous une forme abstraite et générale ne reproduisent pas tout le contenu de nos aperceptions, celles-ci sont tout aussi loin de comprendre toutes les modiflcations de notre sensibilité, telles qu'elles résultent de notre perception intuitive. Nous avons eu occasion de rappeler dans un précédent travail les profondes réflexions que fait à cet égard le grand Leibnitz.

11 nous paraît opportun de les reproduire dans cette étude, oii nous nous sommes proposé d'examiner spécialement les conditions et l'exercice de nos facultés mentales, pensant que cet examen serait incomplet, s'il ne s'appuyait sur une exacte appréciation des éléments primitifs de notre connaissance.

« Il y a mille marques, dit Leibnitz (Nouveaux essais sur r entendement humain^ avant-propos), u qui font juger qu'il « y a à tout moment en nous une infinité de perceptions, » mais sans aperception, et sans réflexion ; c'est-à-dire des I) changements dans l'âme même, dont nous ne nous aper- » cevons pas, parce que ces perceptions sont trop petites, ï ou en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu'elles )) n'ont rien d'assez distinguant à part; mais jointes à )) d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effet dans l'as- > semblage, au moins confusément..... Pour juger encore i mieux des petites perceptions^ que nous ne saurions dis*

à8 EXAM[i:N DE LA DOCTRINlî DE EANT.

)> tingiierdans la fouie, j'ai coutume de me servir de l'exem- » pie du mugissement ou du bruit de la mer, dont on est » frappé quand onesl sur le rivage. Pourentendre ce bruit, 1) il faut bien entendre les parties qui composent ce tout, > c'est-à-dire le bruit de chaque vague, quoique chacun de » ces bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage » confus de toutes les vagues ensemble, et qui ne se remar- » querait pas, si cette vague qui le fait était seule. Car il » faut qu'on soit aS'ecté un peu par le mouvement de cette » vague, et qu'on ait quelque perception de chacun de ces » bruits, quelque petits qu'ils soient ; autrement on n'au- » rait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens

» ne sauraient faire quelque chose En un mot, les per-

i> ceptions insensibles sont d'un aussi grand usage, dans la » pneumatique, que les corpuscules dans la physique; et il » est déraisonnable de rejeter les uns et les autres, sous

u prétexte qu'elles sont hors de la portée de nos sens

» Si on entendait que les choses dont on ne s'aperçoit pas s ne sont point dans l'âme, ou dans le corps, on manque- * rait en philosophie, comme en politique, en négligeant 11 To [itXjDov, les progrès insensibles ; au lieu qu'une abstrac- H tion n'est pas une erteur, pourvu qu'on sache que ce 1) qu'on dissimule y est. d

Il résulte de ces remarquables considérations, dont chacun peut vérifier en soi-même la vérité, que l'on commet une grave et dangereuse erreur, quand on apprécie la valeur de nos concepts et de nos jugements, sans tenir un compte suffisant des éliminations successives aujtquelles ils ont donné lieu.

Les objets de notre intuition provoquent incessamment en nous un nombre indéfini de perceptions d'une extrême

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ténuité. Notre entendement saisit ces perceptions et les iixe par ses représentations sous une forme synthétique ; mais il n'en embrasse que les caractères les plus saillants, et en élimine une portion fort considérable. Les éléments ainsi éliminés n'en ont pas moins affecté notre conscience d'une manière réelle, en y laissant des traces profondes ; s'ils demeurent inaperçus, ils n'ont cependant rien perdu de leur réalité, et notre esprit peut les négliger,- mais non pas les détruire.

Notre entendement opère une élimination analogue quand il transforme les représentations et les aperceptîons en concepts fixes et absolus. Tout ce que ces représentations offrent d'indéterminable, tout ce qui les rattache à d'autres représentations, se trouve exclu de ces formes conceptives rigoureuses qui ne peuvent comprendre qu'une matière homogène.

Une épuration du même genre s'opère à l'égard de ces concepts, quand notre pensée les réunit pour énoncer des jugements plus ou moins généraux, et produire des formules ayant un caractère d'universalité.

Toutefois ces éléments que notre entendement a successivement éliminés en vertu des conditions nécessaires de son action discursive, s'ajoutent continuellement les uns aux autres, et viennent enfin frapper notre conscience d'une manière assez vive pour qu'il faille les accueillir. Les divei-ses expressions de notre activité, tant spéculative que pratique, en éprouvent une modification lente, mais continue, et c'est ce mouvement incessant qui est le principe générateur des progrès de notre connaissance et de notre moralité, ainsi que du développement de nos conditions sociales.

Si nous avons besoin des formules qui expriment la

5(1 kXanen de u doctrine de KAMT.

giiiiéralité de nos connaissances, et qui déterminent les conditions de nos rapports sociaux, s'il est nécessaire et légitime d'accorder à ces expressions une grande autorité, il faut pourtant se garder d'exagérer, à cet égard, la portée de notre assentiment, en perdant de vue que la valeur de ces déterminations n'est point absolue, et qu'elle est seulement approximative. Selon les paroles du jurisconsulte Pomponius, rappelées avec tant d'à propos par notre maître Vico, ces formules précises conviennent inl to nhiçov, dans la pluralité des cas, mais non pas dans les circonstances qui se présentent èx napaXdoû, d'une manière extraordinaire et inopinée (Di>., lib. I, tit. IIÏ, § 3).

Ces déterminations précises de notre entendement sont incomplètes en elles-mêmes, et par leurs conditions constitutives, et les symboles quelconques qui les expriment , théologiques, scientifiques, politiques, ou juridiques, quelque respectables qu'ils soient, n'ont dans leur essence qu'un caractère provisoire. On s'oppose donc aux expansions nécessaires de la conscience et au développement progressif de l'esprit humain, quand on considère ces symboles comme définitifs, et que l'on se persuade d'avoir atteint par eux un but in&anchissable. Il y a toujours lieu d'appeler des décisions absolues et incomplètes qui émanent des opérations discursives de notre entendement, h cette puissance hégémonique oii la connaissance s'allie avec le sentiment, à la Raison, conçue dans sa plus haute acception, et comme concentrant en elle les reflets de l'Éternelle Vérité.

D'ailleurs dans les faits les plus habituels de la vie commune, comme dans les questions les plus élevées, il y a toujours lieu défaire intervenir la Prudence e\.V Équité, ces deux facultés auxquelles estcommise la direction Oc notre vie pratique.

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pour apporter incessamment les atténuations et les corrections nécessaires, et tempérer ainsi l'inflexibilité des règles et des lois générales, auxquelles échappent ces cas compliqués et extraordinaires dont parle Fomponius.

C'est à cette fin, et en se fondant sur l'insuffisance intrinsèque des déterminations de notre entendement, que les bons esprits veulent restreindre l'action de l'autorité politique (quelles qu'ensoient la forme et l'origine) aux rapports les plus simples et les plus généraux de la vie sociale, laissant aux cercles d'association plus étroits, et dont les relayons deviennent en conséquence plus oompUquéea, la liberté de régler, selon leurs propres convenances, les intérêts communsaux Provinces, aux Communes, aux associations particulières et aux familles, sous la seule réserve d'obéir aux lois générales de la socialité humaine, ainsi que de ne porter aucune atteinte aux droits des sociétés plus étendues auxquelles se rattachent ces communautés restreintes.

Mais il est des âmes perverses et des esprits étroits qui, sourds aux plus l^itimes revendications de la conscience humaine, veulent imposer à tout prix les conceptions arbitraires de leur pensée. Les uns, défenseurs inflexibles de systèmes arriérés, s'efforcent d'en maintenir obstinément les plus répugnantes applications; les autres, pleins d'une orgueilleuse conflance dans d'absurdes théories et dans les corn* binaisons farouches de l'esprit de secte, en poursuivent la réalisation dans leurs dernières conséquences, sans qu'aucun sentiment humain vienne les arrêter dans leur marche funeste. C'est à peine si les désastres qu'ils produisent et les ruines qu'ils accumulent les font parfois hésiter, et leur inspirent quelques doutes sur la valeur de leurs principes; mais revenus bientôt de leur trouble, ils poursuivent

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avec le même acbaraement la poursuite de leurs plans in-

Malbeur aux sociétés où s'est éteint le sentiment de la Réalité, pour ne laisser subsister que de vides et fallacieuses formules, et oii les consciences oblitérées par un long asservissement sont fermées désormais à l'intuition de ces principes supérieurs et divins, qui sont l'aliment de la vie humaine! Les populations y suivent tour à tour de vains fantômes représentantdes principes contraires, et sans convictions véritables, sans amour et sans haine, elles répandent des torrents de sang, pour obéir aveuglément à de théâtrales et frénétiques illusions. Elles ne peuvent espérer la fin de leurs maux inénarrables que dans le réveil des consciences endormies, et dans l'action régénératrice de ces principes immortels, cachés si longtemps à leurs yeux par une superstition aveugle et par un esprit de révolte insensé, produits l'un et l'autre par la substitution des combinaisons artificielles de l'esprit aux révélations de la Raison et de la conscience.

Kant a méconnu la nécessité d'opposer des réserves à ces déterminations de l'entendement, et n'a tenu aucun compte des remarques si importantes de Leibnitz sur les conditions originelles de nos aperceptions. L'entendement, privé de toute intuition intelligible, a été investi par lui d'une autorité souveraine; il l'a reconnu comme le législateur absolu, non-seulemerrt de toute la croyance humaine, mais même de toutes les manifestations physiques de la puissance divine. Il était donc opportun de ramener à ses justes limites l'autorité de cet entendement, si dangereuse quand elle n'est pas dominée par une faculté plus haute, plus humaine et plus corapréhensive.

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