LETTRE DE MM. BROUSSAIS FILS ET LACORBIERE
La lettre suivante a été insérée dans le Nouvelliste et le Journal des débals du 22 mai dernier :
Monsieur le rédacteur,
Quand en France, et dans toute l'Europe , la maladie de M. Casimir Périer a excité le plus haut intérêt et les plus vives inquiétu-
des : quand ces sentimens, si justement motives par l'importance du malade et par la gravité du mal , ont encore été accrus par les insinuations malveillantes de certains articles de journaux, par respect pour l'opinion , il est du devoir des médecins qui ont jusqu'à la fin donné leurs soins à M. le président du conseil de mettre sous les yeux du public un historique abrégé , mais fidèle , de sa maladie. Ce devoir, ils le remplissent avec d'autant plus d'empressement, que de ce triste exposé il doit du moins sortir un enseignement utile à l'humanité. C'est dire assez, monsieur le rédacteur, que ces médecins sont persuadés que vous vous empresserez d'être leur interprète dans votre estimable journal.
La maladie de M. le président du conseil a débuté le 5 avril : c'était un violent choléra-morbus ; il fut si promptement enlevé, que dès le sixième jour le malade prenait déjà des potages. Depuis ce moment jusqu'à la dernière huitaine , on ne cessa d'administrer au malade, soit de petits potages de vermicelle , soit des bouillons toutes les quatre heures , la nuit et même le jour. Ces alimens ne furent suspendus que pendant quelques momens d'exacerbation. Mais bientôt M. le président du conseil eut des phénomènes nerveux et même du délire, qui firent craindre une inflammation du cerveau. Cette complication , à laquelle se rattachait une raison d'état, fit appeler M. *** en consultation , afin d'émettre son opinion sur le rapport que ce délire pourrait avoir avec les maladies qu'il est dans l'habitude de traiter. M *** jugea les phénomènes nerveux et le délire essentiels, obtint qu'ils fussent combattus comme tels, et surtout insista sur deux points , la nécessité de soutenir les forces du malade par l'alimentation, et celle de déterminer une irritation sur l'estomac et sur les intestins, dans le but de déplacer celle de la tête. Un des médecins traitans partagea entièrement cette opinion.
M. Broussais et trois autres médecins, qui se trouvaient en opposition avec ces messieurs , bien que non convaincus , ayant d'abord obtempéré à ce vœu , et n'ayant pas tardé à voir que la stimulation causée par l'alimentation , et la tentative de révulsion sur le canal digestif faite au moyen du calomel, etc., loin de diminuer
l'irritation du cerveau \ ne faisait que l'accroître, doutèrent alors delà nature essentielle de l'affection cérébrale , et préparèrent , pour s'en assurer, la suspension pendant quarante-huit heures , non-seulement de toute médication révulsive sur le tube digestif, mais même de l'alimentation. Toutefois le refus fait par le consultant et son adhérent d'accorder cette suspension pendant le temps demandé provoqua une scission, et, définitivement, la retraite de ces messieurs. Au bout des quarante-huit heures révolues , la raison avait reparu, ce qui venait à l'appui de l'opinion des médecins physiologistes ; et une seconde tentative légère d'alimentation ayant reproduit les accidens cérébraux , il ne leur fut plus permis de mettre en doute la dépendance où ces phénomènes étaient de l'irritation des voies digestives. Jusqu'à la fin, le traitement fut dirigé d'après les mêmes vues , qui furent adoptées par trois nouveaux consultans , puisqu'ils n'admirent , pour toute alimentation , qu'une tisane avec addition de lait , la décoction blanche de Sydenham , dépouillée de son opium et de son eau de cannelle , et quelques quarts de lavement d'eau de fraise de veau, dont les doses, alors fractionnées , seraient augmentées en raison du retour de la faculté digestive. Mais cette faculté avait reçu de trop fortes atteintes , l'augmentation fut impossible, et le malade succomba (notons bien ceci) sans que le désir qui n'avait été entretenu que par les alimens et les stimulans médicamenteux se fût reproduit. Enfin , l'autopsie a mis hors de doute l'opinion de M. Broussais et de ses cotraitans, puisqu'elle a démontré une phlegraasie des deux tiers supérieurs de l'estomac ( dont elle avait dénaturé une grande partie de la membrane interne), qui, d'une part, s'étendait dans l'œsophage, tandis que de l'autre, elle se prolongeait dans le duodénum, les intestins grêles , le cœcum et le colon , où elle avait produit d'effrayans désordres.
» Conclusion. Les médecins qui ont assisté à l'autopsie , sans en excepter les premiers consultans , qui avaient voté pour l'alimentation et la stimulation révulsive du canal digestif, n'ont point hésité à attribuer la mort de M. le président du conseil aux lésions oc
casionées par l'inflammation gastro-intestinale , d'autant plus que l'état du cerveau , presque normal, ne pouvait nullement fournir la raison de cette catastrophe.
» Ainsi , plus de doute que le délire et les pliénomènes nerveux qui ont pre'dominé quelque temps pendant le cours de la maladie de M. le président du conseil ne dépendissent nullement d'une altération essentielle du cerveau , mais ne fussent le pur et simple effet de l'influence du tube digestif irrité sur ce viscère , et que toute stimulation gastro-intestinale, alimentaire ou médicamenteuse, ne tendît à accroître cette influence et à amener une terminaison funeste.
» Agréez, etc. »
Casimir Broussais et Lacorbiere ,
Docteurs-Médecins.