‹ Examen de la doctrine physiologiqueChapitre 2 sur 14 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Nous voici malgré nous engagés avec M. le professeur Broussais dans une controverse que nous n'avons pas provoquée, mais devant laquelle nous ne reculerons pas. Sur quelque terrain que le médecin du Val-de-Grâce veuille se placer . nous l'y suivrons avec plaisir. L'éclat de son nom, l'autorité de ses précédens , loin de nous imposer silence , nous font une loi de lui résister dès qu'il abuse contre nous de sa position scientifique au mépris de la justice et de la vérité. M. Broussais adore la dispute, il s y complaît, il y vit à Taise. Sa carrière littéraire n'a été qu'un long combat où il s'est acquis une renommée selon son goût. Il lui plaît aujourd'hui de nous prendre pour adversaires , et , suivant sa coutume , il nous traite de haut en bas. Sa manière insultante et querelleuse ne nous surprend point; c'est un résultat de son tempérament et de ses habitudes militaires , mais nous ne sommes pas disposés pourtant à souf-

(8) frir les caprices de son humeur polémique, ni les impatiences de son amour propre blessé. Si l'expérience corrigeait les caractères et redressait les esprits , il aurait dû peut-être ne pas renouveler sitôt une discussion analogue à celle qui, en 1824, servit assez mal , s'il s'en souvient , les intérêts de ses systèmes et de sa réputation.

Notre but principal dans ce mémoire est d'examiner les résultats théoriques et pratiques de la médecine dite physiologique , appliquée au choléra-morbus. Nous prendrons pour texte de notre examen les leçons de M. Broussais , la brochure qu'il vient de publier (1), et sa pratique publique au Val-de-Grâce . Nous supposons que M. Broussais aura lieu d'être satisfait de l'impartialité de nos réflexions; mais si par malheur notre logique lui déplaît , si nos conclusions le fatiguent , si nos chiffres l'indignent , nous espérons produire un effet tout contraire sur le public médical, notre juge et le sien.

Mais avant d'entreprendre cet examen , il nous importe de répondre aux attaques peu mesurées de M. Broussais et de ses subordonnés,

(1) Le Choléra- morbus épidémique observé et traité selon la méthode physiologique; par J.-S.-V. Broussais, in-8.

(9) et de leur renvoyer la honte et la défaveur qu'ils n'ont pas craint d'appeler sur nous .

ire partie. — Discussion relative au tableau de mortalité de M. Brous sais.

La principale cause du débat existant entre la Gazette médicale et le Yal-de-Grâce, c'est la publication d'un tableau nécrologique, duquel il résulte , i°queM. Broussais avait perdu, depuis le commencement de l'épidémie jusqu'au 26 avril, dans l'espace d'un mois environ, 5i malades sur 128, c'est-à-dire 2 sur 5, et que, dans le même espace de temps, il comptait à peine dans son service 1 cas de guérison pour 2 décès; 20 que la mortalité dans ses salles était proportionnellement plus forte que celle des autres services du même hôpital.

On conçoit que ce tableau nécrologique n?ait pas eu le bonheur de plaire à M .Broussais ; mais il a tort de se plaindre , car c'est lui qui a provoqué la publication de cette pièce, qui, quoiqu'il fasse et quoiqu'il dise, est d'une authenticité et d'une exactitude rigoureuses. Nous sommes très-affligés de le désespérer , mais le fait est là , tel et tel que nous l'avons donné. Trente pages de déclamations et de menaces hautaines ne sauraient l'anéantir.

(10) M. Broussais a provoqué , disons-nous , cette publication en venant affirmer dans une chaire publique, le 1 8 avril, qu'il guérissait 5 malades sur 6 ; en affirmant encore , plus tard , qu'il en guérissait 39 sur 4°- Ces miracles physiologiques avaient droit de nous surprendre , nous qui , fréquentant les hôpitaux , voyions chaque jour les affreuses dévastations de l'épidémie et les décourageans résultats de toutes les médications. Nous prîmes en conséquence cette déclaration de M. Broussais pour ce qu'elle valait, et nous ne l'aurions même pas relevée, car nous attachons peu d'importance à l'absurde , si le célèbre professeur n'avait joint à cette brutale apologie de luimême des insinuations malveillantes contre ceux * de ses confrères dont la pratique et les principes diffèrent des siens, et mis ainsi à l'index l'élite des hommes de notre profession. Â l'en croire, tout médecin qui n'adopte pas ses idées est un ennemi de l'humanité , qui s'obstine à tuer ses malades plutôt que de rendre hommage au génie du physiologisme. Aussi n'est-il pas rare d'entendre M. Broussais faire des appels, non point aux médecins , mais aux hommes probes , aux hommes de tous les partis , cherchant ainsi à se donner les airs

(tl ) d'un Vincent de Paule ou d'un Galilée, d1 un Sauveur du monde en butte à la calomnie des médians et réduit à se mettre sous la protection de la justice publique. C'est là le rôle, assez ridicule, qu'il a tâcbé de se faire il y a long-temps. Il s'est mis volontairement en dehors de la science, qui ne voulait plus de ses idées , qui ne s'en occupait même plus , et il a cru mieux réussir en s'adressant à un autre public. Nous le laisserons jouir des apologies de la presse politique , des témoignages de zèle des préfets, (i) des génuflexions de ses collaborateurs , comme il appelle les honorables médecins du Yal- de-Grâce, et de la complaisance de M. Bourdin (2); mais nous qui n'avons pas les mêmes raisons de respecter, d'encenser et de nous agenouiller, nous nous chargeons volontiers d être les interprètes de l'opinion publique médicale; nous ferons notre besogne en conscience, et si nos critiques honorent M. Broussais, ainsi qu'il le dit (3), nous ne lui ferons pas faute d'honneur. On n'en a jamais trop.

(1) Quelques préfets ont cru devoir répandre a profusion dans les campagnes les leçons de M. Broussais.

(2) Employé dans l'administration du Val-de-Grâce , dont il sera question ci-après.

(3) Brochure in-8° de M. Broussais, page 134.

Mais ne nous dé tournons pas du tableau de mortalité ; c'est le point sur lequel notre sombre fureur (i) aime surtout à fixer et à maintenir l'attention distraite et l'humeur riante de M. Broussais. JNous disions donc que, sans cette espèce de réprobation jetée du haut de la chaire physiologique sur la pratique des 19/20" des médecins de Paris et même de l'Europe , nous n'aurions pas cherché à troubler les joies de M. Broussais; d'ailleurs ses leçons nous semblèrent propres à frapper d'épouvante les imaginations déjà si ébranlées; enfin, nous l'avouons , nous éprouvâmes quelques mouvemens d'impatience en voyant une aussi grosse mystification opérée avec tant d'aplomb et d'aisance sur un peuple qui passe pour éclairé , sans que personne ne dit mot. Tous ces motifs nous déterminèrent à réclamer les premiers publiquement quand tout le monde se taisait encore.

Nous étions à peu près sûrs que les succès annoncés par M. Broussais étaient imaginaires. Le plus simple bon sens médical indiquait qu'ils étaient impossibles. Si pourtant ces assertions cavalières nous fussent venues de tout autre médecin reconnu, comme M. Broussais, pour capable et instruit,

(4) Brochure in-8° de M. Broussais, p. <34?

(13) nous aurions peut-être été ébranlés dans nos convictions ; car Dieu est grand et la médecine n'est pas au bout de son bistoire. On aurait pu inventer encore la vaccine et le quinquina. Mais, instruits par le passé , le ton affirmatif de M. Broussais ne nous toucha nullement , et avant toute vérification , nous étions à peu près certains qu il ne parlait pas sérieusement. ïl nous importe ici de rappeler en quelques mots la grande discussion de 1824 ; nous demandons pardon à M. Broussais de l'importuner encore du souvenir de cette vieille affaire ; elle vient si bien à point pour la nôtre , que nous ne sommes pas assez généreux pour la laisser dans l'oubli.

En 1824 donc, il fut publié un tableau de mortalité du service de M. Broussais, auYal-de-Grâce, prouvant qu'il perdait plus de malades que ses confrères au même hôpital , et d'après lequel sa mortalité ordinaire à lui avait été, pendant 5 ans consécutifs, de 1 sur i3 moins i/5% ou tout au moins de 1 sur i3 plus 7/10".

La publication de ce tableau fut provoquée par les assertions suivantes, émises par M. Broussais, à différentes époques : « Les tables de mortalité » ont déposé formellement en ma faveur. »

ce La doctrine physiologique aura prochaine- » ment sur la population une influence plus mar- )) quée que celle de la vaccine , »

« Nous ne perdons jamais de maladies aiguës , » quelle que soit leur gravité , quand on nous les » apporte les premiers jours. » (Prospectus des annales.)

a Les médecins qui ne suivent pas la médecine )) physiologique perdent i malade sur 5, tandis que )> les physiologistes en perdent à peine \ sur 3o. »

Cette dernière accusation fut un coup de foudre pour tous les praticiens consciencieux , qui se crurent un instant des assassins et des empoisonneurs publics. D'autres, d'un esprit plus posé, allèrent tout droit au Yal-de-Grâce , dépouillèrent les registres , et prouvèrent tout bonnement à M. Broussais, médecin physiologiste , qu'il perdait i malade sur i3 ou iZf? et non pas seulement i sur 3o , ni encore moins i sur 100, comme les grands médecins d'armée qu'il cita plus tard.

Une discussion des plus orageuses a passé sur ce tableau. M. Broussais y prit part en personne, et s'adjoignit plus tard son fils M. Casimir et un de ses disciples fervens. Vous croyez peut-être qu'il contesta l'exactitude du tableau, et qu'il fournit

(-15) d'autres chiffres? pas du tout; et au fait, quelque

bonne volonté qu'il y pût mettre , il n'y avait pas moyen de créer d'autres chiffres : il fallut les subir. Mais en revanche, il expliqua à sa manière pourquoi il perdait i malade sur i3, et pourquoi ses confrères ne perdaient pas tant. Ce n'était pas là la question. Il s'agissait uniquement de savoir s'il était vrai que M. Broussais ne perdait qu'un malade sur trente , comme il l'assurait, et si les médecins non physiologistes en perdaient un sur cinq ; le tableau démontra la fausseté de cette prétention physiologique en prouvant la mortalité de i sur i3 à 14. C'était tout ce qu'avaient cherché les rédacteurs de la Revue médicale et de la Gazette de santé. M. Broussais , ne sachant comment se soustraire à ce cauchemar arithmétique, que la discussion allait rendre toujours plus horrible et plus menaçant , prit son parti en brave ; il cessa de disputer , et recommença à dire tout naturellement, et comme si rien n'était, qu'en suivant sa doctrine on sauve vingtjbis plus de malades qu'autrefois, et il ajouta qu il était estimé des hommes de bien.

A cette époque , comme aujourd'hui , ce furent les hautaines exagérations de M. Broussais qui lui

(-16) suscitèrent des contradicteurs assez énergiques , et tels qu'en rencontrent toujours les prétentions illégitimes, de quelque nature qu'elles soient. M. Broussais , ne pouvant pas incriminer le tableau de mortalité , en incrimina les auteurs ; il les accusa de n'employer contre lui que de mauvaises chicanes , au lieu de venir s'instruire à ses leçons comme des médecins probes et délicats l'avaient fait (i). Pour leur prouver leur indélicatesse et leur improbité , il leur demandait , d'un air triomphant, de qui ils tenaient leurs renseignemens , puisqu'ils ne les avaient reçus ni du sous -intendant militaire, ni du directeur de l'hôpital. MM. Bousquet et Miquel lui répondaient toujours avec tranquillité , que s'ils ne les avaient pas reçus du sous-intendant, ou du directeur, c'était assurément de quelqu'un autre, et qu'il suffisait que le tableau fût exact pour qu'il n'eût rien à réclamer. Nous aimons à rappeler ces faits , car ils sont d'une analogie parfaite avec ce qui nous arrive , et le débat actuel n'est qu'une répétition du débat de 182/^. Il y a de notre côté même zèle, même

(1) Réponse au tableau nécrologique, dans les Annales de M. Broussais .

(•17) bonne foi, sinon même talent, et du côté opposé, même témérité et mêmes injustices. Nous croyons aussi que nous avons eu une plus grosse part d'injures : M. Broussais les a proportionnées cette fois à sa mortalité.

Eclairés par ces précédens , nous avons dû nous défier de l'exactitude des déclarations de M. Broussais, à propos du choléra-morbus , et suivant l'inspiration du bon sens et l'exemple de nos prédécesseurs dans cette lutte , nous sommes allés voir si les registres du Val-de-Grâce parlaient comme le médecin en chef de cet hôpital. Nous y avons vu , comme nous nous y attendions , que M. Broussais était encore cette fois hors de la vérité,* qu'au lieu de sauver les 5/6" des malades , encore moins les 3gj/^ges , comme il se Fêtait figuré , il en avait , au contraire , perdu dans i mois 10 sur i5 , c'est-à-dire près de moitié , et ses confrères dans le même hôpital , seulement io sur 36. Nous avons vu ces résultats et nous les avons rendus publics : voilà notre crime î voilà pourquoi M. Broussais nous a consacré, dans la brochure qu'il vient de publier, quelques apostrophes marquées au coin de sa verve ordinaire, mais qui nous émeuvent peu. Nous lui répondrons avec

( <8) tranquillité , et nous lui conseillons le même calme .

Parlons d'abord du tableau lui-même : est-il exact, est-il faux? pour le public médical et non médical, voilà la question capitale.

« Notre véracité ? dit M. Broussais , vaut bien » celle de gens qui ont fabriqué de fausses nécro- )> logies. )) (Brochure, p. 1 3 1 , 182.)

c( // a pris le parti d inventer ces nécrologies , )> car on en a publié d'apocryphes. » (Ibid , i33.)

Enfin nous sommes « des calomniateurs, des folliculaires et des faussaires [ibid. 1 34)? » et pour prouver que nous méritons toutes ces insolentes épithètes , M. Broussais publie à son tour un tableau nécrologique de son service au Val -de- Grâce, pièce authentique, bien et dûment paraphée par le sous - intendant militaire de l'hôpital, et certifiée véritable par le principal agent comptable . Cette pièce, destinée à nous écraser et à sauver l'honneur de la médecine physiologique et de son chef, à confondre la calomnie et les calomniateurs, à flétrir les faussaires , à déconcerter les suppôts de l'éclectisme , à renverser les browniens et les éclectiques ; à reconquérir l'estime des gens de bien , cette pièce diffère donc essentiellement de

(19 ) celle de la Gazette médicale du 1 er mai ! î Elle donne apparemment d'autres chiffres, d'autres résultats, puisque M. Broussais l'oppose à ses calomniateurs ! Eh bien, pas du tout. Le tableau est le

même , les chiffres sont les mêmes , les résultats les mêmes (î). Il y a identité parfaite entre notre nécrologe et celui de M. Broussais, et il n'y arien de surprenant puisque nous l'avons pris les uns et les autres à la même source, c'est-à dire dans les registres du Val-de-Grâce. Mais ce que vous trouverez étonnant, c'est que M. Broussais déclare apocryphe , et fabriqué par des faussaires , le tableau qu'il exhibe lui-même ; vous demanderez comment il peut y avoir des faussaires , quand il n'existe pas

(î) Le tableau de M. Broussais (brochure , p. 127) présente, comme celui de la Gazette Médicale du 1er mai, les mêmes chiffres jusqu'au 26 avril, c'est-à-dire i 27 entrés , Si morts, 24 guéris, 52 restans. Du 26 avril au 2 mai, il y a eu i entré, 1 sorti, et 4 mort. C'est ce petit mouvement de ces sis. derniers jours, non compris dans notre nécrologe et compris dans celui de M. Broussais, qui explique pourquoi l'addition générale de M. Broussais offre 1 28 entrés, 25 guéris et 52 morts, tandis que la nôtre ne donne que 4 27, 24 et 51 , \ en moins sur chaque colonne. Nous nous contentons ici d'affirmer cette similitude des deux tableaux , dont on pourra se convaincre en les comparant, et qui est claire comme ie jour. La discussion approfondie de ce nécrologe, comparé non-seulement à ceux des autres médecins du Val-de-Grâce , mais encore à ceux de tous les autres hôpitaux de Paris , s^ trouve plus loin.

(20) de faux; vous voudrez savoir pourquoi M. Brous sais se fâche contre nous plutôt que contre les officiers de santé de son hôpital , qui sont les véritables coupables, puisqu'ils sont les véritables auteurs du document en écrivant ce qu'ils ont vu?. . . Tout cela est en effet assez inexplicable. Mais M. Broussais nous a accoutumés à ces sortes d'incompréhensibilités. Il suit, dans cette discussion, la même marche que dans celle de 1824. H n'aborde jamais la question au fond , parce que les faits sont contre lui, mais il se jette dans des détours qu'il embrouille à plaisir ; il entame des querelles personnelles, s'exhale en doléances et en récriminations contre ses adversaires , qu'il appelle des ennemis du bien public (page i3ij; recommence sans cesse sur nouveaux frais sa propre apologie, répète imperturbablement toutes les exagérations et les fausses allégations qu'on lui reproche , les grossit et les amplifie énormément, dédaignant toujours de fournir des preuves , car dans une lutte avec des gens comme nous sa parole suffit. Il connaît trèsbien l'influence et l'autorité que sa position scientifique lui donne , et il se flatte qu'il n'a besoin que de contredire ses contradicteurs, de nier ce qu'ils affirment , d'affirmer ce qu'ils nient , pour triom-

(21 ) plier auprès de la masse du public à qui un nom impose toujours. Il espère que le résultat définitif de ces discussions ne peut que lui être favorable , parce que le public , qui juge vite et qui n'a ni le temps ni la patience d'examiner , conclura naturellement en faveur du pot de fer contre le pot de terre. Il y a du vrai dans ce système. Plusieurs grands charlatans s'en sont bien trouvés. C'est le fondement de toutes les dominations usurpées. Mais nous avons vu aussi quelquefois la seule force de la vérité , manifestée avec énergie et persévérance, réussir contre toutes les espèces de charlatanismes.

M. Broussais ne conteste donc pas directement et positivement la vérité de notre tableau , il n'en discute pas le chiffre , parce que toute contestation, toute discussion sur le tableau et sur le chiffre sont impossibles ; il se contente d'affirmer que nous avons inventé et publié de fausses nécrologies; puis il présente son tableau qu'il commente à sa manière ; il environne cette pièce d'un grand appareil de formes légales , ce qui fait croire au lecteur que celle que nous avions publiée doit être une calomnie bien impudente et bien niaise , puisqu'elle est si facilement réfutée par un docu-

( ââ )

ment officiel , et il nous laisse ainsi sous la prévention d'un faux matériel. Tout cela est assez gauchement conduit , parce que la situation est difficile; mais M. Broussais pense que le public n'y regardera pas de si près , et ne songera pas à lui demander pourquoi il ne met pas en regard du tableau qu'il approuve le tableau qu'il accuse. M. Broussais, en effet, a négligé de faire ce rapprochement. Nous l'avons fait pour lui, et nous affirmons encore que le nécrologe donné par lui , et le nécrologe donné par nous, sont identiques (i). S'ils étaient différens , M. Broussais n'eût pas manqué d'en faire son profit. Certainement alors il les aurait comparés et discutés. lia trouvé plus expéditif d'accuser de faux les auteurs du tableau publié, que de prouver la fausseté du tableau luimême. Une injure est au reste plutôt trouvée qu'une preuve et a quelquefois plus de portée.

Le tableau est donc en bonne et due forme, et parfaitement exact. Voilà un premier point établi.

Mais si nos chiffres sont les mêmes que ceux admis par M. Broussais, d'où vient donc notre

(i) Voyez aux pièces justificatives et ci-dessus , page 49 (note <r*).

(23) contestation? il est difficile en effet de comprendre comment les mêmes chiffres peuvent prouver, d'un côté, que M. Broussais a perdu 10 malades sur 25, et de l'autre , qu'il n'en a perdu que i/6e ou i/4°e- Tout le nœud de l'affaire gît dans le commentaire de ces chiffres. C'est ici que M. Broussais a embrouillé les calculs avec une adresse qui mériterait un meilleur sort. Il sophistique sur ce tableau avec un rare talent d'escrime polémique; mais nous prendrons la permission de mieux préciser les questions qu'il déplace , et de les ramener à leurs véritables termes. On trouvera dans l'examen des tableaux la solution complète de ce problème. Mais en attendant, nous en discuterons les points les plus saillans.

Le tableau de M. Broussais, qui est aussi le nôtre donne le mouvement suivant :

Entrés. Sortis. Morts.

Partant de ces chiffres , nous avons dit : i ° Si , sur 128 malades, M. Broussais ne compte que 25 sortis, la proportion de ses guérisons réelles complètes n'était encore, au 3o avril, que de 1 sur 5f

ce qui est bien différent de 5 sur 6, ainsi qu'il le disait douze jours auparavant, le 18 avril ;

2° Si, sur 128 malades, M. Broussais en a perdu 52 , la proportion de sa mortalité n'est pas seulement de 1 sur 6, comme il l'a dit, ni encore moins de 1 sur 40, mais de 10 sur 25; car 52 est à 128 à peu près comme 10 à 25; donc, au lieu d'en sauver les 5/6es et les 3o,/4oes, il lui en est mort les 2/5es, c'est-à-dire près de la moitié.

Nous faisons provisoirement abstraction ici des 52 malades restans, dont M. Broussais ne nous dit rien, et dont une partie doit avoir péri postérieurement. Mais, en les supposant guéris, ce qui certes est une grande concession, la perte de M. Broussais est toujours de 52 sur 128, c'est-à-dire d'un peu plus des 2/5es. Ce calcul, qui nous paraît fort simple et à la portée de toutes les intelligences , nous avait semblé propre à tempérer le retentissement des succès de la médecine physiologique; et nous ne pensions pas qu'il y eût rien à reprendre. Cependant M. Broussais ne veut pas se rendre à cette évidence mathématique. Voici le commentaire entortillé de réticences , d'échappatoires et de désaveux qu'il y oppose. Citons textuellement :

aCet état (page 128) justifie une partie de ce

(25) » que nous avons avancé. Le reste est assez prouvé » par les faits observés en ville. >5

— Cet état ne justifie ni en tout , ni en partie , vos assertions précédentes ; il ne peut servir que contre vous. Nous prenons acte cependant de ces expressions timides qui prouvent votre embarras.

Quant à ces faits observés en ville qui doivent prouver le reste j c'est-à-dire vos succès inouïs, nous vous dirons que nous ne les connaissons pas, et que nous ny croyons pas . Donnez-nous des preuves; et si vous n'en avez pas, soyez moins tranchant.

Vous dites dans un autre passage (page 224 ) : (( Nous avons commencé au Yal-de -Grâce, à mon » estime (et non à la nôtre), par une perte de 1 » malade sur 3 , puis de 1 sur 6 ; la proportion » des guéris s'est ensuite augmentée jusqu'à ce « jour j mais c'était surtout en ville. »

Et ailleurs (page 126): a Cette proportion de » 1 sur 40 n'a rien de surprenant ; (et il s'agit du » choléra-morbus asiatique î ! ! ) Plusieurs méde- > cins , qui ne stimulent point les malades , ont » obtenu en ville de pareils résultats, ou même de v plus avantageux. »

Et ailleurs encore : « Quant aux autres propor- » tions énoncées dans notre leçon (les 39 sur 4°

(26) » apparemment), elles sont tirées des cholé- » riques que nous avons traités et vu trai- » ter en ville par des médecins physiologistes. » C'est là que les décès ne se sont pas élevés à i )) sur 4o , . . • malgré les crampes , selles choléri- » ques, vomissemens , langue froide, pouls fai- )> blissant. »

Et puis encore dans un autre passage : « Plu- » sieurs de nos confrères nous ont dit avoir guéri » par notre méthode plus de soixante malades... » sans en avoir perdu un seul. » Ces derniers médecins sont plus physiologistes que M. Broussais lui-même.

Yoilà donc ce que vous alléguez pour justifier le reste de vos assertions ! votre pratique en ville! Il est malheureux pour vous que vos succès aient lieu secrètement > et vos revers publiquement; il est fâcheux que vous n'ayez pour certifier les uns que votre parole , tandis que nous avons , nous , pour prouver les autres , les tables authentiques de l'hôpital . Et nous aussi nous pourrions vous dire et nous vous disons qu'en suivant notre méthode , c'est-à-dire en nous conformant aux indications les plus pressantes, et en stimulant souvent, nous avons eu de grands succès , quoique pas

(27) aussigrands que les vôtres, et que la plupart des médecins de Paris ont eu des succès analogues, en administrant des vomitifs et des purgatifs; mais vous ne nous croiriez pas; vous n'avez jamais cru au témoignage, nia l'expérience de qui que ce soit en thérapeutique ; vous avez baffoué les vivans et les morts , Hippocrate , Galien , Stoll , Sydenham et Baglivi , comme Rasori et Pinel, Hildebrand, Tommasini et Laënnec : vous nous avez enseignés à être incrédules. Ainsi nous ne vous croyons pas. Cependant nous consentirons à admettre que dans votre pratique privée , qui ne se voit paSj, vous ne perdez pas i cholérique sur 4o5 sur ioo, sur 1,000, si cela vous plaît, pourvu que vous conveniez que dans votre pratique publique , qui se voit^ vous en perdez plus de 2 sur 5.

Nous vous demanderons aussi qui sont ces médecins physiologistes , ces praticiens qui vous honorent de leur confiance , ces hommes si profonds dans la médecine physiologique , qu'ils guérissent plus de malades encore que leur maître? D'où vient que parmi ces phj siologistes , il n'y a pas un médecin d'hôpital dont nous puissions aussi compulser le nécrologe? Ils pratiquent et guérissent comme vous... en ville ; et nous ne savons

(28) même pas leur nom! Yoilà de belles autorités! D'où vient que malgré les progrès de votre doctrine , dont vous vous applaudissez chaque jour , il ne s'est pas trouvé , hormis vos collaborateurs auYalde-Grâce , un seul médecin connu qui Fait ostensiblement appliquée au choléra-morbus ; un seul écrit , excepté les vôtres , où elle ait été proposée et défendue; d'où vient qu'il ne s'est pas élevé, soit dans les hôpitaux , soit dans l'académie de médecine , enfin dans un corps médical quelconque , une voix pour soutenir le système de l'irritation? C'est certainement jouer de malheur.

Quand nous viendrons à discuter par les résultats la valeur thérapeutique de votre méthode , avec celle de ceux que vous appelez des browniens et des éclectiques , nous vous citerons , nous, des faits tirés de la pratique de tous les médecins d'hôpitaux de Paris , et non des assertions de médecins introuvables, pratiquant en ville; et qui ne font confidence de leurs succès qu'à vous seul.

Nous devons avouer cependant que malgré votre mépris pour les autorités, vous avez bien voulu en produire quelques-unes , qui certes sont bien faites pour imposer et nous donner une

(29) haute idée de celles que vous tenez en réserve. Vous nous citez d'abord M. Gravier. Savez-vous qui est M. Gravier? M. Gravier est un médecin physiologiste , qui pratique à Pondichéry, sur la cote de Coromandel , et qui a guéri bravement à peu près tous les cholériques qui lui sont tombés sous la main. Courage donc , ■ M. Broussais, détrônez Hippocrate , et couronnez M. Gravier. C'est un bien grand génie , dont vous auriez eu besoin au Yal-de-Grâce pour vous aider à guérir.

Après M. Gravier de Pondichéry vient une autre autorité; c'est l'ouvrage de M. Sophianopoulo . Je ne connais ni F ouvrage ni l'auteur; mais l'un et l'autre doivent être très-physiologiques.

Il y a ensuite une lettre d'un médecin physiologiste (M. Broussais n'en connaît pas d'autres) qui écrit de Nantes à son très-cher et honoré maître , qu'il vient de sauver par l'eau de gomme et la diète un cholérique moribond ; et il ajoute que c'est le premier qu'on a guéri dans la ville de Nantes depuis le commencement de l'épidémie ; les autres médecins du pays , qui sont tous des incendiaires Browniens (malgré la grande propagation de la médecine physiologique) , en avaient déjà tué cent

de suite. Heureusement M de Nantes

s'est trouvé là pour sauver le cent et unième et arrêter cette boucherie.

Voilà donc, M. le professeur Broussais , toutes vos autorités : M. Gravier de Pondichéry qui guérit tous ses malades, M. Sophianopoulo , auteur d'un livre connu dans les bureaux des annales , et le physiologiste Nantais *** — L'opinion de ces messieurs est respectable sans doute, mais vous allez chercher des appuis bien loin. C'est là au reste votre habitude; nous ne vous avons jamais vu , dans le cours de votre orageuse carrière polémique , appuyer votre dire sur des noms connus et de poids en médecine , soit parmi les anciens , soit parmi les contemporains ; et il ne faut pas s'en étonner, car ayant déclaré la guerre à la science antique et moderne , ayant rejeté comme entachée d'ontologisme et de préjugés toute opinion qui n'est pas un commentaire de V examen , et décliné la compétence de tout écrivain non-physiologiste, îl ne vous reste plus d'autre autorité à invoquer que celle de vos disciples, c'est-à-dire la vôtre.

Nous sommes cependant surpris , comme vous , qtie parmi les innombrables médecins dont la coufiance vous honore , et qui , grâce à vos deux le-

(34 ) çons, ont sauvé des milliers d'hommes (pages i3o et i3i de la brochure), il y en ait si peu qui aient pris la parole pour vous rendre hommage. « Plu- )) sieurs nous ont déclaré avoir obtenu par notre » méthode des résultats qui les ont surpris. » Nous voulons le croire. « Beaucoup d'autres ne nous ont » encore rien dit , ajoutez-vous ( nous le croyons » encore mieux) , mais il s'en trouvera peut-être » qui oseront écrire ( nous en doutons fort). Les » browniens et les éclectiques ri imposeront pas la )> terreur a tous les hommes de bien. » Oh ! excellente bouffonnerie ! et bon Dieu ! ces browniens et ces éclectiques sont donc des hommes bien terribles. Nous ne croyions pas certes être si puissans, ni si redoutables. Voilà un nouveau parti qui menace de troubler l'état! il s'agit peut-être ici de quelqu'une des sinistres sociétés secrètes de l'Allemagne, d'une réunion de carbonari, d'un club de chevaliers du poignard, ou de la compagnie des incendiaires de Normandie? Non , il s'agit des browniens, c'est-à-dire des partisans de Brown, médecin mort avec ses doctrines depuis près de cent ans \ il s'agit des éclectiques, gens inoffensifs, qui, comme leur nom l'indique, donnent raison à tout le monde, excepté à M. Broussais. Eh bien ! ce sont là les au-

(52) teurs de toutes les conspirations ourdies contre la médecine physiologique et contre son chef, qui n'a d autre tort aux yeux de ces ennemis du bien public ( page i3i ) que d'avoir une méthode qui est un bienfait pour l'humanité dont ils sont les fléaux . Savez-vous pourquoi , par exemple , ils ont fabriqué , ces scélérats d'éclectiques , le nécrologe du Val-de-Grâce? c'est uniquement pour accréditer la méthode meurtrière qui « a fait monter si haut » le chiffre des mortalités en Allemagne , en Au- » triche , en Pologne et dans les provinces du Le- » vaut (i) )). Il est clair que de tels hommes sont capables de tout. Nous le prouvons bien aujourd'hui.

Non , M. Broussais , nous n'imposons la terreur a personne. Yotre mauvaise humeur vous inspirait autrefois des saillies plus spirituelles et plus originales; nous sommes sincèrement fâchés qu'une accusation aussi niaise vous soit échappée. Si tous ces médecins qui devraient parler et écrire pour vous , se taisent et vous abandonnent au moment

(i) Il paraît que c'est M. Sophianopoulo qui a découvert que l'intensité du choléra-morbus dans tous ces pays était due à la pratique brownienne. Décidément l'Europe entière est brownienne. Il n'y a de physiologistes qu'au Val-de-Grâce à Paris, et a Pondichéry.

(33) du danger , que voulez-vous que nous y fassions? Il nous semble que vous n'êtes pas dans une position si désespérée, soit dans la hiérarchie médicale , soit dans le monde , pour que vos amis et vos disciples aient quelque intérêt à vous trahir en ce moment. Yous êtes tout -puissant , et nous sommes très- faibles ; et c'est pourtant vous qui criez à la persécution. Youdra-t-on croire que dans quelque circonstance que ce soit, vous puissiez être F opprimé et nous les oppresseurs?

Quoi qu'en dise M. Broussais , nous n'avons nullement la prétention de nous faire craindre ; c'est un rôle qui réussit mal , même à ceux qui s'en croient les plus capables. Nous ne voulons ni imposer la terreur , ni la subir de qui que ce soit ; et il est en vérité plaisant que ceux-là nous accusent de violence , qui viennent nous proposer de nous couper la gorge pour nous empêcher de parler (i)! Mais poursuivons l'examen du tableau.

M. Broussais avoue, dans les trois premières lignes de son commentaire, que l'état nécrologique ne Justine qu'une partie de ce qu'il a avancé dans

(i) C'était là l'objet d'une visite dont M. Gasimir Broussais nous a honorés il y a quelques jours. ( Voyez ci-après , page .)

ses leçons ; et pour la justification du reste ■, il s'en rapporte aux faits observés en ville.

Les faits de la ville étant problématiques et allégués sans preuve, nous les nions. Retournons aux faits de l'hôpital, qui sont patens, et suivons M. Broussais dans ses explications.

« On y remarque , dit-il ( dans le tableau ) , )) qu'aucun cholérique sur six n'est mort les » deux premiers jours, époque où ils étaient tous )) asphyxiques et cyaniques, chose jusque là inob- » servée ; car ceux de plusieurs autres hôpitaux , » que l'on stimulait encore, vidaient alors leur » lit en quelques heures. »

Il est vrai que les 6 cholériques entrés les 3o et 3i ne sont pas morts le jour de leur arrivée; mais cela ne prouve pas qu'il y en ait eu 5 de guéris sur les 6. Au reste, M. Broussais ne paraît vouloir conclure de ce fait qu'une chose, c'est que sa méthode a retardé de deux ou trois jours la mort de ces cholériques , asphyxiques et cyaniques ; il se glorifie de ce résultat comme d'un succès inouï. 11 faudrait savoir d'abord, si ces six malades étaient véritablement algides et bleus, ce qui est contestable \ et nous avons d'autant plus de raison d'en douter, qu'un peu plus loin M. Brous-

(35) sais justifie la grande mortalité du 4 au 8 en disant que les cholériques admis dans ces quatre derniers jours étaient dans un état désespéré, et mouraient en entrant. Il est étonnant qu'il n'ait pas pu retarder la mort de ceux-ci comme celle des six premiers entrés , quoiqu'il fût arrivé alors à l'époque où sa méthode était perfectionnée et arrêtée. D'ailleurs les tableaux de comparaison ciaprès montrent que des succès pareils , si on peut appeler cela un succès , ont été remarqués accidentellement dans beaucoup d'hôpitaux. INous négligeons de relever l'insinuation du médecin du Yal-de- Grâce contre ses confrères des hôpitaux qui vident leurs lits en quelques heures.

» On remarque, continue M. Broussais, que » jusques au 3 avril il n'y avait encore que » 6 morts sur 21 traités, ce qui fait moins )> de 1 mort sur 3, encore dans le début de Tépij) demie. »

— Ceci est une explication analogue à la précédente ; mais elle ne prouve pas plus en faveur de la méthode Broussaisienne. M. Broussais joue ici évidemment avec les chiffres , et embrouille les calculs. Il est vrai que 6 morts sur 21 traités ne donnent pas 1 mort sur 3; mais les i5 res-

(36) tant que sont-ils devenus ? Ils sont morts en partie les jours suivans \ et si on poursuit l'histoire de ces 21 traités jusqu'au bout , il se trouvera qu'au lieu de 6 morts on doit en compter 8, 10, 12 , etc. , peut-être les 2/5 , peut-être la moitié.

Sur l'état de situation du 4 au 8 avril, M. Broussais fait encore le même raisonnement , il dit : « Au )) 8 avril, 81 traités, 25 morts; proportion : 1 dé- )) ces sur 3 malades et 1/ 16e. » Ainsi, à ce compte, il a encore guéri dans cette période les deux tiers des malades , au. plus fort de la mortalité} Mais ceux des 8 1 qui sont morts le lendemain ou le surlendemain au plus tard , ne diminueront - ils pas cette proportion heureuse ? Il faut bien qu'il en soit ainsi , puisque dans le règlement de compte définitif, comprenant toutes les époques de la maladie , les asphyxiques et les non-asphyxiques, les cholérines et les choléras , la proportion donne toujours , au 3o avril , plus de 2 morts sur 5 malades. En calculant comme il fait, M. Broussais présente toujours pour guéris ceux qui ne sont pas encore morts. Si nous disions à M. Broussais que , d'après son tableau , il n'a pas sauvé un seul cholérique dans les huit premiers jours, il jeterait les hauts cris, il répondrait qu'il n'en a perdu que

(37 ) i sur 3 ; et nous aurions tort les uns et les autres , car nous partirions également d'une base d'évaluation qui ne peut mener qu'à l'erreur.

« A partir du 8 avril , époque où le traitement de M. Broussais a été fixé (p. 123), jusqu'à la fin du mois , la mortalité est devenue plus faible. »

Le même phénomène est arrivé dans tous les hôpitaux de Paris , sans exception , et aussi en ville. La raison en est que l'intensité de l'épidémie diminua à partir du 8 au io avril, et qu'il y eut dès ce moment et moins de maladies graves et moins de malades. M. Broussais, au lieu de cette explication si simple , attribue la diminution de la mortalité au perfectionnement de son traitement. Je ne sais jusqu'à quel point M. Broussais est susceptible de modifier ses idées , ni si sa doctrine peut être améliorée ; mais il est malheureux que sa méthode curative n'ait atteint son plus haut degré de perfectionnement qu'au moment où elle devint inutile, et lorsque la nature se mit, toute seule, à opérer dans tous les hôpitaux de Paris le même miracle que la thérapeutique physiologique perfectionnée accomplissait au Val-de-Grâce.

Dès cette époque, en effet, au milieu des traitemens les plus opposés, malgré les prescriptions in-

(38) cendiaires des browniens généralement adoptées , la maladie a ralenti son mouvement destructeur, de même qu'avant cette époque elle avait à peu près uniformément sévi partout. L'eau dégomme, la saignée et la glace n'ont pas mieux réussi que le punch etles potions antispasmodiques. Tout ce que M. Broussais peut dire en sa faveur , c'est que les browniens ont tué positivement les malades , tandis que les physiologistes n'ont fait que les laisser mourir. Le résultat pour la mortalité est le même. En quoi consiste donc la supériorité de cette méthode physiologique qui, avant le 10 avril, laisse mourir autant et plus de malades que la méthode stimulante n'en a pu tuer, malgré toute son énergie de destruction? Et qua donc de si condamnable ce traitement prétendu brownien qui, après le 10 avril, compte autant et plus de succès que la thérapeutique broussaisienne , revue , corrigée et perfectionnée? Les médecins vraiment philosophes et de bonne foi savent combien sont incertains les résultats des méthodes curatives dans toutes les maladies en général, et surtout dans les grandes épidémies, et ils conviennent, sans rougir, de cette ignorance et de cette impuissance , parce que la nature n'a pas voulu nous donner son secret. M. Brous-

(39) sais , nouveau Paracelse , crie sur les toits qu'il a le secret dans sa poche. H y a vingt ans qu'il le dit et qu'il fait des dupes. Je crois que c'est là son seul secret.

A l'époque du perfectionnement de sa méthode , c'est-à-dire du 8 avril au 3o, la mortalité de M. B. a diminué , à l'entendre , au point que sur 9 1 traités (page 129), il n'a eu que 27 morts, c'est-à-dire 1 mort sur 3 ip à peu près , c'est-à-dire encore, comme dans tous ses calculs précédens , une perte seulement d'environ un tiers. Mais son calcul est ici étrangement erroné.

D'abord , du 8 avril au 3o , il n'y a eu que 47 entrées, et non pas 91. Pour compléter ce nombre de 91 traités depuis le 8, M. Broussais ajoute aux 47 malades réellement arrivés depuis cette époque, 44 restans des jours précédens , prétendant que ces convalescens doivent compter puisqu'ils peuvent rechuter \ de manière que les 44 guéris qui lui ont servi déjà pour établir son chiffre de la première période , viennent encore figurer dans le chiffre de la seconde. Après les avoir guéris une fois comme cholériques, M. Broussais les guérit une seconde fois comme convalescens. Ces 44 hommes font ainsi l'office de 88 sur sa

table des guérisons. A le bien prendre, cependant, nous devrions admirer la modération de M. Broussais , qui borne si généreusement sa mortalité à i sur 3, et i sur 6, car avec son système d'évaluation (i), il pourrait certes élever des prétentions bien plus hautes. Peut-être n'en a-t-il pas compris toutes les ressources, puisqu'il n'en a pas tiré meilleur parti. Ainsi, par exemple, au lieu de grouper les décès en périodes arbitraires, que ne les a-t-il considérés jour par jour, en comparant chaque fois le nombre des morts au nombre des malades en traitement? 11 n'eût fait qu'appliquer le même principe , la même méthode ; mais à quels résultats ne serait-il pas arrivé ! Par ce moyen il eut pu nous dire : — Au i er avril , i morts sur 1 1 malades; proportion , i sur 5 et demi.

Le 2 , i décès sur 1 1 malades ,

Le 6, 4 morts sur 5i ; proportion, i sur 12 3j4-

Le 1 3 , 2 sur 66 — le 1 4 ? 1 sur 67 ,

A l'aide de ce calcul prodigieux il eût trouvé, sans se gêner, la preuve de ces étonnantes proportions des 2C)/3oes, des 39/4oes, reléguées jsquici dans le mystère de la pratique en ville.

(1) On arriverait par-là aux résultats les plus fous, les plus absur-

Il est vrai qu en donnant ainsi une évaluation trop disproportionnée au fatal résultat , bien réel et définitif, de 5i morts sur 128 traités au 3o avril, il aurait pu faire naître quelques scrupules dans les esprits les mieux disposés , et c'est ce qui explique sans doute pourquoi il n'a pas voulu user ici de tous ses avantages. Il a pensé en homme habile et connaissant son monde , qu'un emploi discret de son calcul physiologique glisserait inaperçu dans cette mer ténébreuse de chiffres , et que personne ne s'aviserait d'y chercher de difficultés sérieuses. Ce n'est donc que dans les faits

des. Supposons que dans un hôpital il existe 100 malades.

Que pendant dix semaines on en reçoive 20 par semaine , ou 200

On aura donc eu à traiter 300 malades.

Admettons en outre que dans le même espace de temps il en soit mort également 20 par semaine , en tout 20 0

Reste 100

Sur 300 malades on en aura évidemment perdu 200, ou 2 sur 5.

M. Broussais dirait: La première semaine j'ai eu 100, plus 20 , ou 120 malades a soigner. J'en ai perdu 20; c'est 1 sur 6.

La seconde semaine, 100 qni restaient, plus 20 entrés , font encore 120. J'en ai perdu 20; c'est toujours 1 sur 6. Et ainsi de suite.

Sa mortalité, a chaque période , n'étant que de 1 [6e ; il prouverait k sa manière que 200 malades morts sur 300 ne sont encore que 1 sur 6.

(iâ)

de la pratique en ville où le génie n'est pas entravé par de misérables considérations arithmétiques , qu'il a poussé son art de grouper les chiffres jusqu'à ses dernières conséquences.

D'après ce qui précède , il est facile de voir à quelles contradictions absurdes M. Broussais se trouve conduit par ce genre de commentaire. Jusqu'au 3 avril, dit-il, j'ai perdu moins d'un tiers des malades \ du 4 au 8, je n'ai eu que î décès sur 3 guéris ; du 8 avril au 3o , i mort sur 3 ip; et par ce beau compte, il s'arrange une perte d'un peu moins de i|3; tandis que le chiffre total de son tableau, le chiffre avoué, copié par luimême, certifié par son agent comptable, ce chiffre si aisé à vérifier et à comprendre, dément en même temps ce calcul , et prouve au contraire une perte incontestable des 2/5 au plus bas. Nous ne concevons rien à cette hardiesse physiologique qui veut que 5i soit le tiers de 128.

Nous ne comprendrons jamais comment il se fait que ce même chiffre qui, chimiquement décomposé par M. Broussais , lui donne constamment moins de ip de perte dans les périodes du 3o mars au 3 avril, du 3 au 8 et du 8

(43J au 3o , finisse par lui donner une perte des 2/5 , dans la période complète du mois d'avril, qui n'est que le total des trois autres. M. Broussais n'a pas jugé à propos de nous expliquer cette énigme. Nous croyons au reste qu'il a vu la difficulté, mais qu'il a pris son parti, et s'est décidé à courir la chance d'être convaincu d'absurdité, plutôt que de reculer. Il a espéré étourdir les esprits inattentifs par la complication de ses calculs , et faire adopter ses conclusions au plus grand nombre des lecteurs confians , qui ne s'imaginent pas qu'on puisse vouloir mentir sur des chiffres , et qui vont de suite au résultat sans en vérifier la légitimité. Nous pensons fermement qu'il réussira auprès de beaucoup de gens; car nous-mêmes, qu'on ne pourrait sans injustice accuser d'une confiance aveugle à l'égard du professeur du Yalde-Grâce , avons été souvent ébranlés par l'assurance de ses assertions et l'air dégagé de son arithmétique. Nous ne pouvions pas croire qu'il pût se jeter aussi courageusement dans l'absurde ; mais à force d'examiner , nous nous sommes convaincus que cette absurdité n'était pas seulement apparente , mais réelle et positive. En conséquence,

(U) nous tâcherons autant qu'il est en nous de la faire toucher au doigt , et nous nous flattons d'y parvenir.

Le commentaire de M. Broussais, quoique fort partial , est loin cependant de justifier toutes les assertions outrecuidantes de Fauteur. Il nessayepas même cette preuve qu'on attendait de lui, qu'on F avait sommé et défié de produire . Il ne s'agit plus ici de ces guérisons merveilleuses de 5 sur 6, de 29 sur 3o , de 39 sur 40, si bruyamment et si imprudemment annoncées. M. Broussais borne ses prétentions pour la première comme pour la seconde période, à une perte d'environ 1 sur 3, qui serait certainement fort honnête , mais que nous ne pouvons pourtant pas lui accorder, puisque les chiffres la portent au inoins à 2 sur 5 pour le . tout. Nous ne pensons pas qu'il puisse se plaindre de la manière dont nous établissons notre calcul qui, comprenant toute la durée de l'épidémie et le mouvement général du service, embrasse indistinctement tous les malades gros et petits , et contient par conséquent cette fameuse seconde période pendant laquelle M. Broussais, ayant perfectionné son traitement, ne perdait plus que

(45) i malade sur 4°- Cette base est donc tout à son avantage. Elle a d'ailleurs le mérite d'être claire comme le jour et de ne donner prise à aucune espèce d'objection, une fois les chiffres du total admis. Disons même que c'est pousser loin la générosité que de nous contenter de ces 52 morts que M. Broussais veut bien nous livrer, et d'accepter pour guéris les 5i malades qui , au 2 mai, étaient encore dans leur lit. Plusieurs de ces malades ont pu et ont dû mourir. L'état nécrologique du mois de mai ajoutera quelque chose à celui du mois d'avril , et augmentera d'autant le chiffre proportionnel de la mortalité. M. Broussais ne publie pas de tableau sur le mois de mai , mais il nous assure que les 5i malades sont sortis parfaitement guéris. Que faut-il croire?.. .. Les chiffres , les tableaux authentiques, signés et paraphés. Tant que nous ne verrons pas dans les registres de M. Bourdin l'histoire de ces 52 hommes , nous ne les regarderons ni comme morts, ni comme malades , ni comme guéris. Nous ne savons rien d'eux sinon que le 2 mai ils étaient couchés dans la salle du Y al-de-Grâce .

Au sujet de ces malades , M, Broussais fait la

(M) réflexion suivante , qui est sans doute un reproche pour quelqu'un : « Nous ne les avons point » envoyés mourir dans une autre salle sous le » nom de typhus ou fièvre typhoïde. » Il ajoute à cette allusion , qui arrivera probablement à son adresse, une sentence magistrale qui a produit sur nous un grand effet, « Aucun d'eux n'a conservé DE MALADIE CHRONIQUE, c'eST CE QUI A ÉTÉ RE- MARQUÉ par tous les assistans. )) (i)Yoilàoù estarrivée, mes chers confrères, la perfection du diagnostic et du pronostic dans les salles du Yal-de-Grâce ! Tous les assistans aux visites de M. Broussais, les élèves , les infirmiers , les officiers de santé , les internes , ont remarqué que ces 5 1 malades convalescens n'avaient point de maladie chronique. J'en suis très- charmé en vérité pour ces pauvres diables. Mais comment les médecins physiologistes peuvent-ils donc savoir cela?.... Silence, imbéciles î ne voyez-vous pas qu'on se moque de vous? C'est là une des plus terribles choses que nous ayons jamais lues ou entendues ; ici le ridicule touche au sublime , notre imagination confondue

' (4) Page 4 21).

(47) s'y perd, et dans l'impuissance d'exprimer nos sensations, nous nous taisons.

Dans l'explication de son propre tableau , M. Broussais,, renonçant pour un instant à ses prétentions exagérées , réduit le total de ses pertes à i sur 3; et malgré qu'il se trompe encore , puisqu'en réalité sa mortalité est des 2\5 , nous nous félicitions de lui avoir arraché par la force de la vérité cet aveu incomplet. Mais nous nous trompions ; M. Broussais ne désavoue rien, et loin de retourner en arrière , il marche encore en avant. Par un dernier calcul auquel nous ne nous attendions pas, il déclare (pag. 129, i3o), que, quoiqu'il ait perdu 52 malades sur 128 jusqu'au 3o avril, il n'est pas moins avéré qu'il n'a perdu que 1 cholérique sur 10 au Valde-Grâce ! ! ! Ceci est encore plus fort, comme on voit, que le chiffre de la leçon du \S avril; M. Broussais ne guérissait alors que les 5\6 des malades asphyxiques, maintenant il se prononce pour les 9^10, et encore, dit-il, il compte largement. Ceci nous rappelle qu'en une circonstance à peu près semblable, en 1824 ? M. Broussais suivit absolument la même marche. -Il devint d'autant plus

(48 ) exigeant qu'il avait moins le droit de l'être : et quand on lui eut prouvé par un tableau avoué par lui, qu'il perdait, année commune , i malade sur i3 ou 14? et non i sur 3o comme il lavait prétendu, il ne répondit qu'ensoutenant imperturbablement qu'il guérissait vingt fois plus de malades que les autres médecins , et qu'il y avait même des physiologistes capables d'en guérir cent fois plus. Aujourd'hui même système. Il proportionne la hardiesse de ses exagérations à la faiblesse de ses preuves , et il se vante de guérir 9 cholériques sur 10, précisément parce qu'on lui prouve qu'il n'en guérit pas3 sur-5; s'il avait eu le malheur de les perdre tous , comme cela es t arrivé aux Enfans-Trouvés il assurerait qu'il ne lui en est pas mort et un seul qu'on n'a pas pu faire d'autopsies dansson hôpital. Cependant M. Broussais fait une espèce de raisonnement à l'appui de son affirmation. « Si on re- )) tranche de nos morts , dit-il avec naïveté , ceux » qui ont succombé sans avoir pu être traités et » qui s'élèvent assurément à plus de 20 , il nous » reste 3o morts sur i 28 traités , ce qui donne 1 » décès sur à peu près 6 traitemens. » Si on retranche ! mais on ne retranche pas , on ne doit

(.49;) pas retrancher ces prétendus malades qui n'ont pu être traités. Que signifient ces mots qui n ont pu être traités? Cela ne veut-il pas dire qu'il est arrivé à M. Broussais, comme à tous les praticiens d'hôpitaux, des moribonds qui ont succombé en quelques heures et auxquels on n'a pu donner que des secours insignifians et inutiles; que sur plusieurs de ces malades les saignées locales et générales n'ont pu être faites parce que 4e sang ne coulait pas et qu'ils sont morts en chemin? Tout cela est fort possible, mais celaVest.vu dans tous les hôpi taux de Paris, et voil^pourquoi la mortalité générale a été si forte , voilà pourquoi le choléra est une maladie si redoutable. Ainsi M. Broussais ne veut pas se charger de ces 20 morts parce qu'ils n'ont pas eu la patience d'attendre que la méde cine physiologique pût opérer ! Mais que dirait-il si nous faisions contre lui le raisonnement suivant : » Si on retranche de vos guéris ceux qui n'avaient » que des symptômes trop légers pour être regar- )) dés comme de vrais cholériques et qui s'élèvent )) assurément à plus de 20, il ne vous reste que » 5 guéris sur 128 admis , ce qui ne donne que 1 » guérison sur 25 traitemens. )) L'objection est

(80:) » absolument la même et n'a pas pour cela plus de valeur. M. Broussais ne doit pas plus se prévaloir des cas désespérés qui lui sont tombés entre les mains que nous des simples indispositions qu'il a eu à traiter. Son raisonnement n'est donc encore qu une assez mauvaise plaisanterie dont un homme de sens et de bonne foi ne peut être la dupe. Il a eu positivémeiiU^?0^a^iÈ^>morts sur 128 admis. Qu'il les^»?der~ v\

Il y a en oufre d§»s cîe^al&ÛS une /bévue plus récréative encorkèt gui yïÇftksstî toul^ce que nous avons vu jusqu ici.^<S£S£ti-^

(c Si sur nos 5i morts nous en ô tons 20 qui n'ont )> pu être traités ^ il ne reste plus que 3o morts sur » cent vingt- huit traités. » La soustraction est régulière; mais si ces 20 hommes nont pu être traités, pourquoi les comptez-vous au nombre des 128 traités? Non-seulement vous ne voulez pas les compter comme morts , mais vous voulez encore qu'ils figurent comme guéris II! Car , s'ils ne sont pas morts , ils ne peuvent être inscrits parmi les 128 que comme sortis ou restans (1). Ces 20

(!) Il ne faut pas oublier que les restaus toujours sont censés guéris dans 1 hypothèse de M. Broussais.

(W ) hommes vous sont, il faut en convenir, d'un usage admirable ; en tant que morts ils ne grossissent pas votre nécrologe , et en tant que traités ou vivans ils grossissent énormément votre chiffre de guérisons. Nous ne pouvons pas cependant les laisser ainsi flotter entre la mort et la vie , suivant votre convenance. Dites-nous une fois pour toutes sur quelle colonne il faut les placer et ne nous faites pas subir l'humiliation de relever de semblables espiègleries.

C'est en rayant ces 20 morts d'un trait de plume que M. Broussais établit ce bénéfice de 5 sur 6(1) dontil se contentait dans ses leçons publiques, mais qui à présent ne le satisfait plus * pour arriver au chiffre plus ronflant de 9 guéris sur 1 o (tandis qu'il n'est pas de 3 sur 5), il prétend que tous les cholériques admis n'ont pas été inscrits dans les cahiers de visites à cause de la confusion qui régnait dans le début de l'épidémie; ce qui peut être vrai, ce qui peut ne l'être pas, mais qui dans tous les cas ne prouverait rien ; car s'il y a eu plus de malades , il doit

(1) Notez encore que les données de M. Broussais , 30 morts sur 128, ne font guère que \ sur 4 et non pas 1 sur 6. C'est une chose inconcevable comme le professeur du Val-de-Grâce se met a son aise avec les chiffres.

(52) y avoir eu aussi plus de morts et plus de guéris. Pourquoi aurait-on mis plus d'exactitude daus la liste des morts et des sortis que dans la liste des admis? Il y a de la niaiserie d'ailleurs à prétendre laisser ainsi dans le vague le nombre des admis , quand on compte les morts et les sortis ; car ces admis, si difficiles à nombrer dans cette grande confusion, doivent se retrouver en définitive quelque part. Ils sont ou sortis, ou morts, ou restans , à moins qu'ils ne se soient envolés. Vous aviez, ditesvous , au 3o avril , époque du plus grand ordre , àSguéris, 52 morts et5i restans, ne formant en tout que 128 hommes. S'il en a été admis davantage et qu'il n'y ait que 76 morts ou sortis, il doit vous en èire resté plus de 5 1 . Vous auriez certainement trouvé ce surplus à lafin, car, encore une fois , comment ces hommes auraient-ils pu disparaître sans guérir ou mourir? et puisque vous l'avez trouvé, cet excédant , pourquoi n'en donnez-vous pas le chiffre? et puisque vous connaissez ce chiffre véritable des admis , pourquoi nous donnezvous celui de 1 28 que vous savez être faux ? Il est évident que vous vous trompez , ou sur le nombre des sortis, ou sur celui des morts , ou sur

(53) celui des restans , et probablement c'est à votre avantage.

Cette discussion nous fatigue et doit fatiguer le lecteur. Résumons-en les conséquences en quelques mots.

INous croyons avoir prouvé avec le plus haut degré d'évidence les deux propositions suivantes :

i° Le tableau nécrologique du service de M, Broussais au Yal-de-Grâce , à partir du 3o mars jusqu'au 26 avril inclusivement , publié dans la Gazette médicale du Ier mai, est authentique et parfaitement conforme au tableau du même service fourni par l'administrateur de l'hôpital (1).

D'où il résulte que M. Broussais a gratuitement outragé le rédacteur de la Gazette médicale , en disant que le document ètdSxfaux, apocryphe et fabriqué pour lui nuire.

20 II résulte de la comparaison des chiffres dudit tableau que M. Broussais avait , le 26 avril , perdu 5i cholériques sur 128 malades admis , et n'en avait guéri que 24 ; ce qui lui donnait 2 morts

(4) Nous avons mis en regard nos chiffres et ceux de M. Broussais pour en montrer l'identité, ce que M. Broussais s'est abstenu de faire.

sur 5 malades, et i guéri sur 5 traités, c'est-à-dire en deux mots qu'il avait perdu plus des 2J5 de ses malades et n'en avait pas guéri i/5; que par conséquent il avait perdu deux fois plus de malades qu'il n'en avait encore réellement guéri.

D où il suit que M. Broussais s'est trompé et a trompé le public en disant , dans sa leçon du 1 8 avril , qu'il ne perdait que i malade sur 6 ; en disant plus tard qu'il n'en perdait que i sur 3o ou 4° j en disant aujourd'hui dans sa brochure qu'il n'en a perdu que i sur io, ou i sur 3; que tous ces chiffres qui se contredisent , et qui ne peuvent pas par conséquent être tous vrais , sont tous également faux ; et nous en concluons que la médecine physiologique n'a pas eu les succès que son inventeur lui a faussement attribués.

Voilà le résumé exact de la querelle du tableau en ce qui concerne son authenticité et ses résultats ; il nous reste à vider maintenant la question de son origine j qui importe peu au public , mais que M. Broussais a traitée en termes que l'honneur nous ordonne de relever.

Voici ce que raconte M. Broussais :

« C'est probablement pour soutenir dans des li-

(5S) » belles périodiques, vraies machines à calomnies ^ )) les doctrines incohérentes qui donnent de pa- » reils résultats , qu'un délégué de l'ancienne mé- » decine s'est présenté au Val-de-Grâce , se disant )) porteur d'un ordre du ministre de l'intérieur , » qu'il n'a pu exhiber , pour vérifier les nécrolo- » giesdesdifférens médecins de cet hôpital. N'ayant )) pas obtenu ce qu'il n'avait pas le droit d'exiger, » il a sans doute pris le parti d'inventer ces nécro- » logies, car on en a publié (ïapocrjphes. Nous » avons vérifié cette prétendue mission, qui n'au- » rait pu d'ailleurs être donnée que par le ministre » de la guerre (i). »

M. Broussais joint à cette histoire une pièce dite justificative (2) rédigée par lui, mais signée par M. Bourdin, administrateur de l'hôpital, où sont reproduites, avec les embellissemens convenables, les principales circonstances de ce récit. Ce récit fourmille d'insinuations de mauvais goût que nous abandonnons à leur sort, parce qu'il faudrait à chaque ligne dix pages de réfutation, et nous

(1) Brochure de M. B. , page 153.

(2) Cette pièce se trouve à la fin de l'ouvrage.

( 36) n'en finirions pas. Nous ne relèverons que ce qui touche à la probité et à l'honneur.

Dans cette pièce M. Bourdin nous, accuse en style de réquisitoire ,

i° De nous être présenté dans son bureau comme attaché au secrétariat-général du commerce et des travaux publics , comme commis dudit ministère.

Réponse. — Nous nous sommes présenté seulement comme ayant reçu communication de M. le secrétaire-général du ministère du commerce et des travaux publics des états de service de tous les hôpitaux de Paris , et nous nous sommes autorisé de cette marque de confiance. Ainsi nous n'avons pas pris de fausse qualité .

2° D'avoir commis l'indiscrétion d'examiner furtivement les pièces que nous demandions et qu'on nous refusait , n'ayant pas pu exhiber l'ordre du ministre de la guerre que nous nous étions faussement flatté d'obtenir.

Réponse. — Quand nous adressâmes notre demande à M. Bourdin , il nous répondit qu'il ne pouvait rien livrer sans un ordre du ministre de la guerre. Nous assurâmes à M. Bourdin que cet ordre serait donné le lendemain , et nous priâmes

(57) ' le même jour M. Edmond-Blanc d'obtenir pour, nous cet ordre, ce qu'il nous promit de faire. Le lendemain , nouveau voyage au Val-de-Grâce , où l'ordre du ministre de la guerre n'était pas arrivé. Le travail se trouvait prêt. Les papiers étalent sur la table j comme dit le réquisitoire. M. Bourdin refusa de nous les communiquer, mais il voulut bien nous permettre de copier le résultat général ; c'était tout ce que nous demandions , et nous nous retirâmes très-satisfaits de sa politesse. C'est à tort qu'il prétend aujourd'hui que nous avons pris ces chiffres furtivement et à la volée, et qu'il nous accuse d'indiscrétion ; mais sa position ne nous permet pas de nous étonner de son défaut de mémoire ; ce que nous nions, c'est d'avoir usurpé un faux titre et allégué une mission ima-

ginaire.

Voilà tout ce que nous avons à dire sur la narration de M. Bourdin quant à ces deux questions .

Maintenant nous dirons à M. Broussais : Oui: nous avons commis Y indiscrétion de publier votre tableau de mortalité sans votre autorisation ; mais pourquoi ne l'avez- vous pas publié vousmême ? Pourquoi sommes-nous obligés d'aller faire

.deux ou trois visites à M. Bourdin et une demidouzaine à M. Edmond-Blanc pour obtenir l'état de service que vous auriez dû joindre à votre leçon du 18 avril, le jour où vous vous vantiez avec tant d'assurance de vos exorbitans succès? Pourquoi votre nécrologe , que vous devriez toujours avoir à la main , se trouve-t-il toujours enfoui dans les entrailles de la terre? et pourquoi , vous qui êtes assez osé pour annoncer publiquement des guérisons qui n existent pas , vous étonnez-vous qu'il y ait des gens assez indiscrets pour publier votre mortalité qui existePIl faudrait donc toujours vous croire sur parole et nous laisser écraser en silence ! Il faudrait vous permettre de dire que vous seuls, et deux ou trois physiologistes de Nantes ou de Pondicbéri, avez trouvé le secret de guérir le choléra-morbus, et nous entendre tous mettre au pilori comme browniens, comme éclectiques, comme stimnlistes , et nous signaler à l'opinion comme des médicastres ou des ennemis du bien public? Qui vous demandait la confidence des succès de votre médecine? Avons- nous vu les autres médecins d'hôpitaux chercher à exploiter en grand, au profit de leur renommée et aux dépens de leurs confrères, cette grande catastrophe? Quel autre

(89) que vous a fait crier ses miracles par les cent trompettes du journalisme? Yos confrères ont étudié et pratiqué en conscience et selon leurs lumières ; ils ont essayé de diverses médications , en consultant leur expérience et celle des pays voisins. Au moment où tous ces hommes probes et instruits, consternés des ravages du fléau qui se jouait de la science humaine , mais non découragés , restaient dans leur salle pour soigner leurs malades et compter tristement leurs morts , vous seul sortiez de la vôtre pour venir annoncer à la capitale encombrée de cadavres , et aux médecins ébaubis, que le choléra-morbus n'était qu'un jeu pour vous et pour les médecins physiologistes; que vous aviez tout trouvé , tout expliqué quant à sa nature et à son traitement ! au moment où tous les médecins de Paris gémissaient en silence sur leurs pertes trop réelles , vous seul vous glorifiiez bien haut de vos triomphes imaginaires ! Et vous recommandiez à l'admiration du monde et à la reconnaissance de l'humanité cette méthode physiologique qui, réalisant ses anciennes promesses , arrachait à la mort les cinq sixièmes et les trente-neuf quarantièmes des malheureux atteints du choléra ! et dans votre triomphe , vous rapprochiez, d'un air de mépris ,

( go )

ces guérisons étonnantes obtenues par vous , des pertes énormes éprouvées par tous vos confrères, proscrits sous le nom de browniens ! !

Voilà ce qu'il fallait souffrir sans mot dire. Et nous sommes vraiment des bommes abominables d'avoir eu l'indiscrétion de publier et de prouver que les succès de la médecine physiologique étaient imaginaires , et les assertions de son cbef des mensonges.

Oui , monsieur , nous sommes allés cbercber au Val-de: Grâce les renseignemens que vous auriez dû donner vous-même. Nous les avons fait connaître tels que nous les avons trouvés; et nous avons mis autant de zèle à les rendre publics , que vous mettiez vous-même de soin à les tenir cachés. Mais nous n'avons rieninventé \,rien fabriqué; mais nous n'avons pas calomnié ; mais nous ne sommes pas pour cela des faussaires et des ennemis du bien public. C'est vous qui nous avez calomniés en nous donnant tous ces titres ; c'est vous qui inventiez et {^fabriquiez à votre usage des nécrologies mensongères, a C'est la seconde fois, dites- vous, qu'on a commis la bassesse de publier contre vous de fausses nécrologies. » Ici , votre mémoire vous trompe. Le nécrologe qui vous fut opposé en 1824 était

(61 ) tout aussi authentique que celui qu'on vous oppose en i832; il fut pris, comme le nôtre, dans les registres du Yal-de-Grâce ; comme le nôtre , il fut et sera à l'abri de toutes yos dénégations ; alors comme aujourd'hui vous n'osâtes pas en contester positivement la légitimité , et vous rendîtes forcément hommage à son exactitude. Ainsi , cessez de déclamer et de vous battre contre une chimère; n'accusez plus ridiculement de faux un tableau fourni par votre administration au ministre de la guerre et honoré de vos propres commentaires. Quant aux reproches de bassesse, comme il ne tombe que sur les hommes qui mentent au public, il ne nous regarde pas , et nous le renverrons à ceux qui le méritent ; nous avons le même mépris que M. Broussais pour les homme de cette espèce ; et c'est peut-être la seule chose sur laquelle nous soyions d'accord avec lui .

Avant de terminer ce sujet , il nous faut rectifier aussi quelques observations de M. Bourdin, qui nous paraissent bien peu réfléchies. Nous trouvons à la fin de l'acte d'accusation signé Bourdin, ce qui suit:

(c S'il a recueilli des chiffres sur la table , cette » indiscrétion n'a pu lui donner que des résultats

(62) » très- imparfaits ; car, pour avoir un travail exact » sur cet objet , il fallait faire des dépouille- )) mens, etc.. Toute autre manière ne pouvait )> produire que des résultats incertains et même » fautif s ; et si le particulier en question ( plaisan- » terie de caserne) s'est prévalu des chiffres pris à » la volée, son indiscrétion napu que l'induire en » erreur. »

Nous déclarons que nous ne comprenons pas où veulent en venir MM. Broussais et Bourdin dans ces phrases ambiguës. Ils n'ont certainement pas comparé les chiffres de la Gazette médicale et ceux de leurs registres ! ! nous leur assurons qu'ils sont les mêmes.

Notre prétendue indiscrétion aurait pu nous induire en erreur ! c'est possible , si nous n'avions pas eu de bons yeux ; mais en fait nous a-t-elle trompés? Non. Eh bien, alors que voulez-vous ?

Nous aurions pu n'avoir que des résultats incertains, des venseignemens faut f s ; nous aurions pu et nous aurions dû même, pour faire plaisir à M. Broussais , tomber au milieu de quelque grosse erreur arithmétique; c'est vrai, nous aurions pu tout cela, et même bien d'autres choses. Mais le bonheur a voulu que, parmi tant d'écueils,

(63) nous ayons rencontré précisément la seule chose que nous cherchions , c'est-à-dire le tableau de la mortalité de M. Broussais pendant le mois d'avril, qui porte (il n'y a pas d'inconvénient à le dire eucore une fois), 5i morts , contre 25 guéris, sur ] 28 traités , ce qui donne une mortalité moyenne de plus des deux cinquièmes.

M. Bourdin aurait pu et dû aussi s'épargner tant de raisonnemens sur des possibilités , quand il y avait un fait accompli pour trancher la question.

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