Deuxième partie
Comparaison de la mortalité du P al-de-Grdce , avec celle des autres hôpitaux de Paris. — Discussion relative à la maladie de M. Périer, — Conclusion.
Après avoir éclairci, autant qu'il était en nous, la question particulière de la mortalité absolue de M. Broussais, nous allons dire quelques mots de sa mortalité relative, c'est-à-dire comparée : i° à celle des autres services du Yal-de- Grâce; 20 à celle de tous les autres hôpitaux de Paris.
Nous pourrions certainement nous dispenser de suivre si loin nos avantages , et nous contenter
(6A) d'avoir renversé de fond en comble les prétentions du chef de la médecine physiologique , et justifié, nous nous en flattons , avec toute la clarté désirable , dans l'intérêt de la vérité et de notre honneur , ce que nous avions avancé dans les articles de la Gazette médicale , incriminés par M. Broussais; mais puisque l'occasion se présente de fournir de nouvelles preuves à l'appui de notre opinion , touchant la méthode broussaisienne , nous prendrons la peine de résumer, pour l'édification dès physiologistes purs , et pour l'instruction de nos confrères de Paris et de la France , les importans résultats de statistique médicale que nous a fournis le dépouillement et la comparaison du mouvement des cholériques dans tous les hôpitaux de la capitale. Si ces résultats déplaisent encore à M. Broussais, nous espérons du moins qu'il ne dira pas qu'ils sont fabriqués à plaisir. Il les commentera à son tour , s'il en a le temps , et il y trouvera sans doute d'autres conclusions que les nôtres. En attendant, nous lui dirons la vérité. Il en fera après ce qu'il voudra, ou ce qu'il pourra (1).
(i) On trouvera a la fin de ce mémoire plusieurs tableaux statistiques sur lesquels nous avons opéré. Ces tableaux sont authentiques ; ils viennent du
(65) § i. Comparaison de la mortalité du service de
M. Broussais à celle de ses confrères au Fal-
de- Grâce.
Nous avons dit dans la Gazette médicale que M. Broussais avait perdu plus de cholériques que ses confrères dans le même espace de temps ; et nous avons fourni en preuve les tableaux et les calculs suivans.
Mouvement général de .
l'hôpital, 493 malades, 77 guéris , 151 morts, 265 rès'tans.
Service particulier de
M. Broussais, 127 24 51 52
Reste pour les autres
services de l'hôpital , 366 53 100 215
Ce chiffre étant exact et non contesté par M. Broussais , il en résulte que la moyenne proministère du commerce et des travaux publics ; ils donnent le relevé de tous les cholériques admis, morts et guéris dans tous les hôpitaux civils, militaires et temporaires, depuis le commencement de l'épidémie jusqu'au 30 avril. Nous avons joint a ces tableaux quelques explications destinées à faciliter les recherches de ceux qui voudraient s'assurer par eux-mêmes des faits. Elles pourront également servir a M. Broussais. Une discussion complète et détaillée de tous ces élémens statistiques nous entraînerait bien loin et dépasserait notre but. iNous ne pouvons donc ici que donner en peu âe mots les résultats généraux de notre examen , et nous renverrons aux tableaux ceux qui désireront s'assurer de leur exactitude.
(66) portionnelle de la mortalité des autres services de l'hôpital est de i o morts sur 36 malades , tandis que celle de M. Broussais a été de 10 sur 25.
Nous n'avons prétendu faire servir ces faits à autre chose qu'à donner à chacun ce qui lui appartient dans cette étonnante mortalité du Valde-Grâce ; mortalité dont à peine cinq hôpitaux sur vingt-huit ont égalé le chiffre , comme nous le verrons ci-après.
M. Broussais aujourd'hui, comme en 1824, explique pourquoi il perd plus de malades que ses confrères , malgré qu'ils suivent tous sa méthode de traitement. 11 dit aujourd'hui comme alors que les chirurgiens de garde avaient reçu l'ordre de diriger dans ses salles les plus grands malades (autrefois il disait gros). En 1824, un des honorables médecins du Val-de-Grâce , M. Vaidy, réclama contre cette assertion, qui n'a jamais été bien prouvée.
Quant à la deuxième pièce justificative rédigée encore par M. Broussais et signée par lui, ainsi que par MM. Pierre, Gasc et Damiron, ses collaborateurs , et tous les trois professeurs de médecine au Val-de -Grâce, nous n'avons rien à y ajouter. Ces trois messieurs assurent qu'ils vivent avecM. Brous-
(67) sais dans une parfaite intelligence , et qu'il règne au Val-cle- Grâce la plus touchante conformité d'opinions et de doctrines ; ils affirment également que M. Broussais a traité les cholériques les plus graves ; nous n'avons aucune raison de nier tous ces faits. Nous demandons seulement alors comment la mortalité de ces professeurs , tous physiologistes , a pu encore être si forte , puisqu'ils n'avaient à traiter que des maladies légères? Il manque d'ailleurs à cette pièce justificative les signatures des quatre chirurgiens de l'hôpital du Val-de-Grâce, qui ont eu aussi des cholériques dans leurs salles , et dont l'opinion par conséquent serait de quelque poids dans la question. Il est surprenant que M. Broussais n'ait pas songé à invoquer leur témoignage, ou qu'il ne l'ait pas obtenu, s'il l'a . demandé .
Nous n'avons pas cherché à troubler la paix du ménage du Yal-de-Grâce , comme M. Broussais nous en accuse , ni à faire briller ses confrères à ses dépens ; ceux-ci sont d'ailleurs trop modestes pour accepter un pareil rôle. Nous avons voulu seulement voir clair dans son état nécrologique , et pour cela, nous avons été obligés de séparer son service de celui de ses collaborateurs , et d'en pré-
(68) senter les chiffres séparés. Nous le remercions au reste des détails , pleins de charme , qu'il veut bien nous donner sur l'harmonie heureuse qui unit dans des sentimens communs tous les professeurs du Val-de-Grâce. Il dit même que le public a dû s'en apercevoir , en voyant que ses collaborateurs n'ont pas cessé de déposer dans les Annales les résultats de leurs observations , conformes aux siens de tout point. Nous sommes très-satisfaits d'apprendre ainsi que les Annales de la médecine physiologique continuent à paraître. Ce journal mensuel n'ayant pas été publié depuis le mois de novembre i83i , nous craignions qu'il ne fut éteint à jamais; ce qui eut été une grande perte pour la science de la gastro-entérite.
Au reste , nous n'attachons pas grande importance aux différences qui peuvent exister entre les nécrologes des médecins du Val-de-Grâce. Il nous suffit d'avoir constaté celui de M. Broussais et celui de l'hôpital en masse. Ces deux chiffres suffisent pour éclairer l'opinion sur les succès de la médecine physiologique en général et en particulier sur ceux de M. Broussais. Ils vont nous servir encore à ce double usage dans les observations qui suivent.
§ II. Comparaison de la mortalité du Val-de-Grâce et du service de M. Brous sais avec la mortalité de tous les autres hôpitaux de Paris.
Le nombre des hôpitaux civils ou militaires , hospices et établi ssemens temporaires qui ont reçu des cholériques , est de vingt-huit. ( Voyez les tableaux à la fin de l'ouvrage.) Si on classe ces 28 hôpitaux dans l'ordre de la plus forte mortalité relative , on voit que le service de M. Broussais se trouve le 8e sur la liste.
Si on classe au contraire ces vingt-huit hôpitaux dans l'ordre des plus nombreuses guérisons relatives, on voit que le Yal-de-Grâce et M. Broussais ne se trouvent plus qu au 24e rang sur le catalogue.
Observations . Voilà les premiers résultats fournis par la comparaison des nécrologes de tous les hôpitaux de Paris.
Ils prouvent, i° que M. Broussais a eu proportionnellement , plus de morts que 20 autres établissemens ; 20 que 22 établissemens de Paris, sur 28, ont eu proportionnellement plus de guérisons que le Yal-de-Grâce.
(70) 7 hôpitaux seulement sur 28 ont offert une mortalité plus forte que M. Broussais , et il importe beaucoup à notre instruction de remarquer que parmi ces hôpitaux , on trouve :
L'hospice des Enfans-Trouvés } L'hôpital des Invalides ; L'hospice de la Vieillesse.
Id. des Incurables.
Et les deux hôpitaux temporaires de Clichy et des Lazaristes , qui n'ont été ouverts que vers le iS avril.
Voilà donc les établi ssemens dont le nécrologe est plus chargé que celui de M. Broussais ; les Enfans-Trouvés ( où il n'a été reçu au reste que sept malades , tous morts ), l'hôpital des Invalides , l'hospice de la Vieillesse et celui des Incurables.
M. Broussais a bien raison de se glorifier des succès de la méthode qui lui procure l'avantage contre de tels concurrens.
Ce résultat prodigieux nous a étonnés nousmêmes. Nous savions bien que M. Broussais se trompait dans ses calculs et cachait ses pertes , mais nous ne croyions pas qu'il eût été si malheureux. Nous ne concevons pas comment , n'ayant eu à traiter que des hommes jeunes , bien nour-
ris , son chiffre de mortalité ne soit dépassé que par celui des Invalides > de la Vieillesse et des Incurables ; mais ce que nous concevons encore moins, c'est qu il ait osé parler à l'Europe de ses succès. Nous ne pouvons attribuer cette énorme mortalité et ces vanteries ridicules qu'à l'influence de la médecine physiologique qui trouble l'esprit et tue le corps.
Vingt -deux hôpitaux sur vingt -huit ont eu l'avantage pour le chiffre proportionnel des guérisons sur le Val-de-Grâce et sur M. Broussais , et ceci n'est pas moins extraordinaire que la proportion de la mortalité, (i) La plupart de ces hôpitaux en effet avaient bien moins de chances favorables que M. Broussais , sous tous les rapports. Aucun peut-être de ces établissemens n'offre des conditions hygiéniques meilleures que le Val-cle-Grâce, et plusieurs , comme l'Hôtel-Dieu et la Pitié, sont d'une insalubrité reconnue. Mais c'est surtout par la qualité des malades que le Val-de-Grâce jouissait d'une incontestable supériorité. Il ne faut pas oublier que c'est un hôpital militaire , où l'on ne reçoit que des soldats , que ces soldats sont tous
(■1) Ici M. Broussais vient immédiatement au-dessous des Incurables et de la Vieillesse. (Voir au tableau.)
jeunes et forts , car ils ont passé à des conseils de révision; que tous ces hommes, toujours bien logés, bien nourris, bien vêtus en garnison, étaient depuis les approches du choléra-morbus l'objet d'attentions toutes particulières ; que les liqueurs fortes , les exercicas violens leur avaient été interdits, et qu'enfin, d'après des ordres supérieurs, on les envoyait à l'hôpital dès que le premier symptôme de maladie se déclarait... Yoilà quels étaient les malades de M. Broussais. Combien étaient différeras ceux qui affluaient à la porte des grands hôpitaux civils ! Des malheureux en proie à la misère et à la faim , logés dans des tanières obscures , entassés dans des ateliers insalubres , épuisés par le travail et par l'ivrognerie , des vieillards consumés de maladies chroniques , des femmes décrépites ; enfin c'est là que se pressait la portion la plus misérable de la population de la capitale.
Les conditions les plus favorables étaient donc pour le Y al-de-Grâce , et les plus mauvaises pour les autres hôpitaux. Eh bien ! malgré cet état de choses, tout en faveur du Val-de-Gràce , 22 établissemens ont guéri proportionnellement jusqu'au 3o avril, plus de cholériques que M. Broussais. Ce résultat est surprenant sans doute et inouï,, mais
( 73) il est bien réellement et authentiqueraient prouvé par les registres des hôpitaux .
M. Broussais expliquera ces faits comme il pourra , mais il sont bien accablans , et la médecine physiologique ne pouvait recevoir une plus éclatante condamnation.
Et qu'on n'oublie pas non plus que , dans la plupart des hôpitaux , à l'Hôtel- Dieu , àla Charité , à la Pitié , à Saint-Louis, les méthodes de traitement les plus généralement adoptées étaient entièrement opposées à celles du Val-de-Grâce : la thérapeutique broussaisienne n'a été appliquée qu'accidentellement , à quelques cas , et jamais dans sa pureté. Dans tous ces hôpitaux on a prodigué les stimulans diffusibles , l'application de la chaleur et les antispasmodiques les plus énergiques. Nous voyons même qu'à Saint-Louis , où la mortalité a été moins forte qu'à l'Hôtel-Dieu , à la Pitié , à la Charité , le traitement antiphlogistique n'a été adopté dans aucun service ; et on a retiré les plus grands avantages de l'emploi des vomitifs et des purgatifs; d'où il résulte que dans les hôpitaux où, suivant l'expression de M. Broussais, les malades vidaient si bien leur lit en quelques heures , la
mortalité a été moins forte et les guérisons plus
(7*) nombreuses qu'au Val-de Grâce , où ils mouraient peut-être moins promptement, mais plus sûrement.
Nous pourrions varier à l'infini toutes les combinaisons des chiffres de mortalité et de guérisons qu'elles se trouveraient toujours contraires à M . Broussais ; mais le temps nous manque , et nous sommes forcés de laisser à la sagacité de nos lecteurs le soin de tirer de la comparaison des tableaux une foule de conclusions de ce genre.
Contentons-nous de placer ici, en finissant, les chiffres proportionnels des mortalités et des guérisons dans les principaux hôpitaux de Paris et dans le service de M. Broussais. Nous les donnons sans commentaire . Les tableaux sont là pour en constater la vérité.
PROPORTION DES DECES,
calculée sur un nombre fixe de 1 00 cholériques sortis de traitement.
PROPORTION DES GUERISONS,
calculée sur un nombre fixe de 1 00 cholériques sortis de traitement.
ÎNOMS
des