‹ Examen de la géographie de Strabon: étude critique de la méthode et des sourcesChapitre 31 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

PREDOMINANCE DE LÀ GEOGRAPHIE POLITIQUE ET HISTORIQUE. - LES DESCRIPTIONS RÉGIONALES. - LA COMPOSITION. ~ LA VALEUR LITTÉRAIRE.

A défaut d'un système géographique vraiment cohérent, il y a chez Strabon une méthode originale et particulière, un sens très délicat de la géographie politique et historique, un art remarquable d'ordonner et de combiner les descriptions régionales. Enfin, par-dessus tout, il excelle à montrer le lien qui unit les peuples à leurs patries; à cet égard il est profondément novateur.

Nous avons déjà constaté que les divisions purement politiques l'intéressaient peu. Pour lui , ie véritable cadre des descriptions géographiques est la région naturelle : tout ce que l'on peut dire aujourd'hui contre ce procédé qui, avec des avantages de pittoresque et d'élégance littéraire, expose h des répétitions, à des pertes de temps, n'est point valable pour un géographe du siècle d'Auguste. Qui donc aurait pu esquisser, au temps où vivait Strabon, une description systématique du monde connu? On en pouvait donner le plan approximatif, en tracer, comme le fit Eratosthène, le cadre géométrique. Ces données ne fournissent encore que les lignes de construction d'une carte; ce ne sont, h aucun degré, les fondements d'une étude vraiment synthétique.

Remarquons que les travaux de l'école d'Alexandrie, si utiles et admirables qu'ils fussent, avaient surtout avancé l'œuvre de mensuration scientifique du globe, s'étaient surtout appuyés sur l'astronomie ou la topographie. Les sciences naturelles, qui

avaient reçu du génie d'Aristote une si prodigieuse impulsion , n'avaient point progressé aussi rapidement dans la suite. 11 en résultait qu'en somme la géographie n avait point acquis une cohésion réelle. Ce ne sont pas, en effet, les découvertes de la science mathématique qui contribuent le plus à former cet assemblage excellent de faits empruntés h la nature d'une part, à l'histoire de l'autre, en lequel consiste la géographie vraiment vivante et digne d'intéresser. Ce rôle appartient surtout aux sciences physiques et naturelles. Or cette catégorie de sciences semble avoir moins préoccupé les Alexandrins et les représentants des autres grandes écoles que les sciences déductives; et, au temps de Strabon , sous l'influence de l'esprit pratique à outrance des Romains, elles n'étaient pas précisément en honneur. Les éléments de cohésion faisaient donc défaut dans le domaine géographique; et, depuis les tentatives prématurées des Ioniens, il ne s'était plus trouvé, sauf Aristote, de génie philosophique et généralisateur capable de lier en un faisceau toutes les sciences dont se compose la géographie. Il ne restait dès lors que deux partis à prendre : ou pencher du côté de la géographie mathématique, comme Eratosthène et Hipparque, ou faire de l'histoire l'élément principal et le cœur même de la science géographique. On ne saurait dire en vérité lequel des deux était préférable. La tentative d'Eratosthène n'était pas à refaire; son œuvre, sauf quelques détails, était généralement considérée comme définitive. Strabon s'est résolu au seul plan d'études qui offrît encore quelque chance d'originalité, même après Polybe. Il n'y avait rien autre chose h rechercher, faute d'un développement suffisant des sciences physiques et naturelles. Peut-on reprocher à notre géographe d'avoir manqué de témérité?

En relisant les passages que Strabon consacre à l'étude de la végétation, de la faune des pays décrits, h la recherche de la cause des courants maritimes et des marées, à l'origine souterraine des fleuves, on peut se faire une idée assez exacte de ce qu'eût été une œuvre de géographie générale, physique et poli-

tique, composée par lui; et on lui sait un gré infini du silence prudent, de la réserve habile qu'il a observés le plus souvent (pas toujours, hélas!) en touchant à ces redoutables questions. Au reste, ce géographe dont le tact est la qualité maîtresse, ne sait-il pas, par hypothèse très vraisemblable, que son monde connu n'est qu'une partie du monde habité? Il exprime fort nettement cette opinion (^). Rien d'étonnant, dès lors, qu'il se soit abstenu de tenter une généralisation géographique sur la foi d'observations incomplètes, de théories dont il se méfie à bon droit. Sachons-lui bon gré de cette méfiance, sans nous dissimuler qu'il partagea les préjugés ou l'indifl'érence de ses contemporains pour les sciences physiques et naturelles.

Au contraire, il pouvait, au cours de ses descriptions régionales, intercaler les connaissances qu'il avait acquises par ses yeux ou par le témoignage d'autrui sur les grands phénomènes de la nature. La curiosité de ses contemporains et de la plupart des savants de l'antiquité grecque et romaine allait jusqu'à la contemplation foil admirative,mais peu approfondie, d'une éruption volcanique, de la disparition souterraine d'un fleuve, des alternances d'un courant marin. Strabon donnait à ses lecteurs les détails capables de les intéresser et surtout de les instruire. Ces détails trouvaient place au cours d'une description régionale, s'y encadraient h titre de curiosité ou de digresnon. Ils n'eussent pu, rares et mal liés entre eux comme ils étaient alors, fournir les éléments d'une argumentation scientifique. Strabon, même sous cette forme anecdotique, a parfois raisonné sur les hypothèses physiques des philosophes et des savants les plus illustres; on ne saurait dire que cette hardiesse lui ait toujours porté bonheur.

Enfin, puisque l'histoire est l'élément prédominant de l'œuvre géographique de Strabon, la méthode de description régionale, qui est historique par excellence, s'imposait à lui. On voit bien

**) Slrnbon, I, i?, 6.

que la division du monde en sphragides f][éoniétriquos, suivant la méthode d'Ëratosthène, que la détermination des lignes de climat» f que Tétude du rapport entre la longueur et la largeur du monde habité, deviennent dans son livre des questions d'ordre secondaire. Quoiqu'il en parle dans ses chapitres de prolégomènes, quoiqu'il y revienne parfois au cours de ses des* criptions, on sent que ces considérations ne lui ont point dicté son plan qui est essentiellement historique. Quand il décrit une région, il n'a garde de s'arrêter aux limites actuelles que la politique lui assigne. Il s'efforce de bien éclairer l'histoire de cette région, ses vicissitudes, par une introduction géographique, de marier habilement le récit des faits et l'étude de la nature; mais en somme l'histoire est prédominante. A l'histoire est empruntée la majeure partie de ses divisions; de là dérive son plan. «Ici

commence le territoire des », cela nous sortons du pays

des ... 99 , voilà ses transitions ordinaires. Aux noms de peuples ainsi évoqués s'est attachée l'hisloire, par une association d'idées naturelle; à cette histoire il attache le plus souvent une description, parfois une explication géographique. C'est l'histoire qui localise la géographie et lui donne un cadre.

On n'a pas assez remarqué (c'est pourtant une observation bien élémentaire) que les pays décrits par Strabon, c'est-à-dire la zone méditerranéenne, sont précisément ceux qui se prêtent te mieux à une description coupée, régionale, fragmentaire. L'Europe de l'Est, du Cenire et de l'Ouest n'offre point de divisions bien tranchées, parce que le relief y est peu saillant et n'y établit point entre les peuples de barrières infranchissables. Les nations n'y sont point nettement encadrées; les frontières y manquent de précision. Au contraire dans le monde méditerranéen, en Grèce, en Italie, que de cadres parfaitement dessinés pour la vie isolée des peuples, des tribus, des cités! Là, l'histoire est en relation étroite avec la géographie et s'explique très souvent par des considérations de relief. En méditant l'histoire des divisions do la race grecque, Strabon ne pouvait que s'exa-

gérer, sous l'influence de cet exemple tout particulier, la rigueur des rapports entre la terre et l'homme. Et, faute d'une connaissance suflisante de la géographie physique , il était amené à prendre son point de départ dans l'histoire. Voilà encore une des causes de la préférence de Strabon pour les descriptions régio* nales.

Qu'on se rappelle enfin son dessein.* Il veut instruire les honunes politiques. Sur quels sujets méditent des lecteurs de cette nature? Sur les destinées des peuples et des villes. La géographie les y aide; elle met de l'ordre, un lien rationnel, une certaine cohésion dans leurs études historiques. Mais elle ne peut être le fondement même de leur instruction. La géographie historique, plus ou moins mêlée d'éléments physiques, les intéresse seule; c'est une géographie au service de l'histoire, celle que comprend et reconunande notre auteur. Donc le géographe, à l'avis de Strabon, doit se guider sur les leçons de l'histoire pour choisir son plan, ses divisions, et s'en tenir aux répartitions territoriales que les faits ont le plus souvent justifiées en les reproduisant plusieurs fois au cours des siècles. Strabon ne pouvait adopter un autre ordre, sous peine de manquer au principe essentiel de sa méthode.

Certes il annonce, à la fin de ses Prolégomènei , un plan qui semble plutôt tenir de la géographie que de l'histoire : il se propose de décrire la mer Intérieure que coupe au milieu la ligne fondamentale de latitude : Colonnes d'Hercule, détroit de Sicile, Rhodes , Taurus , ce diaphragme du monde y> , puis d'étudiefles contrées riveraines de cette mer centrale. Mais deux autres considérations corrigent cet ordre solennellement annoncé : d'une part la nécessité de séparer les continents, nécessité toute historique et politique à ses yeux, de l'autre l'obligation de commencer l'étude descriptive par les contrées les plus civilisées. On peut juger, par la manière dont Strabon tranche ces deux questions, combien l'histoire est la cause prépondérante d'où dérive son plan d'ensemble.

Ëratosthène avait tranché le problème de la division du monde en continents avec toute la rigueur scientifique que nous pourrions y apporter aujourd'hui; mais il avait sur nous le mérite de proclamer les droits de la classification logique sans posséder les éléments d'un examen comparé des doctrines antérieures. Il refusait de reconnaître la valeur d'une division en trois continents, dont les auteurs étaient coupables, suivant lui, de procéder à la séparation d'un tout qu'ils ignoraient, et déclarait (t qu'il n'était nullement frappé de l'utilité d'une pareille recherche ^^^v. Sa méthode consistait donc en un mélange de limitations géométriques et physiques; ses sphragtdes étaient bornées soit par des montagnes, soit par des fleuves, que l'on croyait à peu près ou complètement rectilignes, soit par des lignes conventionnelles; Ëratosthène répartissait ces compartiments sur toute l'étendue de la terre hiAit^ sans tenir compte de la division en continents.

L'opinion de Strabon est assez incertaine en ce sujet. Toutefois ce qui ressort bien, à défaut d'un avis personnel, des nombreuses discussions qu'il consacre aux divers systèmes d'Eratosthène, de Posidonius et d'autres géographes, c'est un parti pris de se déterminer surtout d'après des raisons tirées de la politique et de l'histoire. (cIl n'y a rien apparemment, dit-il, qui soit d'une utilité plus pratique que de délimiter exactement les territoires qui se touchent. Peut-être a-t-on (Ëratosthène) voulu dire simplement que si, pour de petites localités, voire même pour chaque état pris isolément, une délimitation rigoureuse parait oftir de l'utilité, celle des continents est absolument superflue? — Non répondrons-nous encore, celle-ci pas plus que les autres , les continents eux-mêmes pouvant devenir un sujet de contestation, entre deux conquérants, par exemple, qui, possédant l'un l'Asie et l'autre la Libye, se disputeraient la Basse- Egypte II n'y a pas à s'inquiéter si, en séparant les conti-

l*^ Strabon, I, iv, 7.

GéOGRAPBIR DR StRABOR. 9/4

iaral«KBiK a4ri>i>«it

nenls par des fleuves, on laisse quelques parties de la limite indéterminées ^^K n Strabon est tellement pénétré de la nécessité de donner le pas au\ considérations historiques sur toutes les autres qu'il semble avoir mal saisi l'importance de Targumentation d'Ëratosthène, ou que du moins il a recours, pour la réfuter, h des subtilités qui sont presque des jeux de mots. En haine d'un procédé scientifique, il devient rhéteur et, avouons-le, rhéteur de mauvais goût, sinon de mauvaise foi^^^

Il montre beaucoup plus d'indulgence pour la division ethnographique du monde dont Éphore était l'auteur. «Supposer le ciel et la terre divisés en quatre régions, placer les Indiens à Test-sud-est, les Ethiopiens au sud, les Celtes au couchant, les Scythes au nord», voilà une méthode historico-ethnographique qui le séduit d'autant mieux qu'Euripide et Homère auraient contribué à la préparer ^^^.

Posidonius, mathématicien et physicien, n'approuvait pas plus qu'Ératosthène la division traditionnelle en continents limités par le Tanaîs et le Nil ou la mer Rouge : mais il s'y résignait, en fin de compte, après avoir fait une proposition dont Strabon semble avoir tiré sa confusion du climat réel avec le climat mathématique. Le grand philosophe voulait que l'on employât simplement un certain nombre de cercles parallèles à l'équateur, qui, en présentant le terre habitée sous la forme de bandes on de zones, auraient montré les changements, les différences qu'apporte, chez les animaux et les plantes d'une part, dans les températures d'autre part, la proximité, soit de la région froide, soit de la région torride ^^L L'argument que Strabon emploie contre le projet de division générale de Posidonius est aussi singulier qu'inattendu; il est même contradictoire, puisque, dans plus d'un

(» Strabon, I, i?, 8 : Irad. Tardieu.

^') Strabon, 1, i?, 7. Ce chapitre est un de ceux dont la lecture est le plut diP* ficile , tant les naances de rar|(umentation sont ténues. ^^^ Strabon, I, 11, ah.

^*> Strabon, If, m, 7.

SYSTÈME ET APPLICATION DE lA MÉTHODE. 371

passage, noire géographe a montré avec un réel bonheur d'expression le rapport qui existe entre la terre et Thomme. c^Les ^ différences dont parle Posidonius, non plus que les différences entre peuples d'une même race, entre dialectes d'une même langue, ne sauraient être ainsi déterminées a pnori; c'est le hasard, ce sont les circonstances qui en décident : généralement tous les arts, tous les talents, toutes les aptitudes, pour peu qu'il y ait eu un premier initiateur, fleurissent n'importe sous quel climat, bien que le climat ne laisse pas d'avoir par luimême une certaine influence Il en est de même des qualités des chevaux, des bœufs et des autres animaux; elles ne tiennent pas uniquement h la nature des lieux, mais dépendent aussi des habitudes ou exercices qu'on leur impose ^^\ r> Voilà l'influence du climat réduite à peu de chose par le même géographe qui déclare ailleurs les pays du nord de la Celtique et des lies Britanniques, de la Germanie, de l'Europe orientale, impropres à la civilisation à cause de la rigueur de leurs hivers, qui proclame la supériorité de l'Europe située sous un climat tempéré. Evidemment, dans l'argumentation que nous venons de citer, Strabon est préoccupé de mettre en lumière la prépondérance de l'histoire, le rôle de l'activité humaine, de X initiative des conquérants. 11 dépasse la mesure, bien qu'il insère à la fin du développement quelques timides réserves. C'est qu'en réalité sa géographie est profondément historique; les sciences ne viennent qu'au second rang et ne doivent, à son avis, fournir au géographe ni sa classification générale, ni ses divisions particulières. Et cependant Ératosthène et Posidonius n'avaient pas seuls essayé de soustraire cet ordre d'études à l'arbitraire de l'histoire et de la politique; ils n'avaient pas seuls contesté cette division de l'ancien monde en trois continents, division qui règne encore aujourd'hui en dépit du progrès de la science et des explorations. L*historien Polyrlito invoquait contre l'adoplion du Ta-

<»> Slrabon, If, m, 7.

nais comme limite de l'Europe et de l'Asie une bonne et simple raison d'histoire naturelle. ^Le Tanaîs est une mauvaise limite, disait-il , parce que ses deux rives ont une même végétation de sapins ^^^ 77 Et il proposait de reporter la frontière des deux continents jusqu'à riaxarte qui lui paraissait limiter deux zones de végétation très différentes. Strabon ne goûte pas beaucoup ce raisonnement.

En fin de compte, après avoir reproché à Posidonius de se perdre en discussions inutiles pour se soumettre malgré tout à la division des continents par les fleuves, Strabon fait de même. Mais il conclut son étude comparative et incertaine par une remarque où éclate son dédain des arguments tirés du domaine des sciences, et son attachement pour les raisons de pure poli* tique. L'opinion qu*il dissimulait dans les débats des Prolégomhue* se montre nettement à nous, si nous rapprochons deux passages éloignés et en indiquons la connexion. D'une part il observe que les deux fleuves-limites, le Nil et le Tanaîs, (c ont une seule analogie, c'est qu'ils cachent leurs sources »^^^ D'autre part, rappelons-nous la manière dont il définit le rôle politique de la géographie : c(La géographie, considérée dans son ensemble, exerce une influence directe sur la conduite des chefs d'Etats, par la distribution qu'elle fait des continents et des mers, tant au-dedans qu'au dehors des limites de la terre habitée, cette distribution étant faite naturellement en vue de ceux qui ont le plus d'intérêt à savoir si les choses sont de telle façon ou de telle autre, et si telle contrée est déjà connue ou encore inexplorée ^^\ n Enfin nops avons constaté que les peuples sauvages ou lointains ne doivent pas, à l'avis de Strabon, exciter vivement la curiosité des politiques grecs ou romains qui n'auront jamais à les gouverner. Ces remarques nous amènent à conclure que la division en continents par les deux fleuves, le Nil et le Tanaîs, lui semble

^'^ Strnhon, XI, vu, h.

(» Sirahon, XI, 11, a cl 3.

i^) Stnihoii, 1, I, iG.

devoir être conservée, comme à peu près suffisante pour les besoins de la politique. Qu'importent les pays situes au sud des sources du Nil et au nord de celles du Tanaîs! Les conquérants ne se disputeront jamais la possession de ces solitudes brûlantes ou glacées; il n*y aura point de traités à conclure, de limites à fixer. Strabon ne félicite-t-il pas déjà les Romains de n'avoir pas mis de garnisons dans les pays à peine habitables des lies Britanniques et de se contenter de bénéfices commerciaux? A plus forte raison n'avait-on rien à prévoir de semblable pour les confins de la Scythie et de rÉthiopie!

Ainsi, voilà un trait du plan général de la Géographie de Strabon qui révèle un souci exclusivement politique. Si nous examinons de plus près l'ordonnance de l'œuvre, nous serons de plus en plus frappés de la prédominance de ce caractère. Et après tout, ce sera une preuve de la fidélité avec laquelle notre géographe s'en tient au dessein qu'il annonçait dès le début des Prolégcmines. Est-il indice plus caractéristique de cette disposition d'esprit si constante chez lui que l'exposé des motifs qui le décident à décrire l'Europe avant les autres continents? Le voici revenu, après sa rapide revue des mers et golfes que forme la Méditerranée, à son point de départ, aux Colonnes d'Hercule. Dans sa marche, imitée des anciens périples, il peut commencer soit par la Libye, ce qui est à sa droite tj, soit par l'Europe (cqui est à sa gauche?). Ecoutons les raisons qui le font incliner de préférence vers l'Europe : «C'est par l'Europe que nous devrons commencer, vu sa forme pittonîsque et les condilions éminemment favorables dans lesquelles la nature l'a placée pour le développement moral et social de ses habitants, conditions qui lui ont permis de faire participer les autres continents à ses propres avantages. L'Europe, en effet, est tout entière habitabl^67*a^î^fc* ception d'une faible portion de son étendue, où le^roid empêche qu'on n'habite U y a bien encore, d^s la partie

habitable quelques cantons froids et montagneux, /dont les habitants semblent condamnés par la nature à ijidener toujours

l'existence la plus misérable; mais, grâce à une sage administration, ces lieux-là même, ces lieux affreux, vrais repaires de

brigands, semblent s'être adoucis ^^\r> Il donnera donc

le premier rang à la description de l'Europe parce que ce continent est le théâtre de la plus haute civilisation, de la vie politique la plus digne d'intéresser le philosophe comme le géographe.

Ce sont là pour nous les caractères saillants du plan que Strabon a cru devoir adopter. Il a bien conservé quelques-unes des divisions territoriales d'Eratosthène; il prend même la peine de les discuter toutes. Mais à l'intérieur de chacune de ces sphra-gldes, qu'il les juge bien ou mal délimitées, il distingue lespaji qui sont ses vrais cadres de descriptions; et ces pays sont des régions historiques, plus ou moins nettement déterminées suivant la gloire ou l'obscurité des événements dont elles furent le théâtre. Strabon expose bien une méthode générale de limitation par l'étude de la géographie physique. Mais, de même qu'il se contente des limites traditionnelles et médiocres du Nil et du Tanaîs pour séparer les continents, il se sert, dans ses divisions de détail, des fleuves et des montagnes, comme frontières, avec une discrétion outrée qui ressemble beaucoup à l'indifférence. Au fond il s'en remet, non pas aux décisions administratives sans exception, mais aux indications historiques qui ont le plus longtemps persisté, ce Rien ne contribue plus à donner à la terre habitée la figure qu'elle a que la mer, en dessinante comme elle fait, ses contours au moyen des golfes, des bassins, des détroits, des isthmes, des presqu'îles et des promontoires qu'elle forme sur ses côtes. Ajoutons que, dans une certaine mesure, les fleuves et les montagnes concourent au même but, en ce WtPÎÎs'oht^ servi à distinguer les continents et les nations qui les

habitent ett à indiquer pour les villes les emplacements

•N'oublions p,as non plus cette multitude d'tles dispersées en

t*ï StraboD, II, v\ a6 : traduction Tardieu.

pleine mer et sur tout le littoral de la terre habitée ^*^ » Strabon exprime ailleurs son avis plus nettement, et laisse bien voir qu'il s'attribue en matière de délimitation de régions une grande liberté d'allure. Il vient d'exposer sommairement la division nouvelle de la Gaule par Jules César; puis, allant au-devant des reproches, il ajoute : «A ce propos, du reste, faisons une réserve, et disons que, si le géographe est tenu de donner avec soin les divisions physiques et ethnographiques, ce ne sont que les plus importantes ^^^ » Cet emploi des divisions physiques ne va guère au delà d'une nomenclature consacrée par l'usage historique et politique; on ne trouve aucune discussion approfondie sur les qualités ou les défauts de telle limite fluviale, de telle frontière montagneuse. Il est entendu et admis sans débat que la Gaule est bornée par les Pyrénées, le Rhin, l'Océan, la Méditerranée ce à laquelle font suite les Alpes depuis la Ligystique jusqu'aux sources du Rhin ^^\ v Pour les régions plus petites, notre géographe ne recherche pas une précision bien supérieure. Voici son étude des limites de la Lusitanie; «La Lusitanie a pour bornes, au midi le Tage, à l'ouest et au

nord l'Océan, et à l'est les possessions des Carpétans,

des Vettons, des Vaccéens, et des Gallaîques, pour ne parler que des peuples connus, car il y en a d'autn^s qui ne méritent pas d'être nommés, vu leur peu d'importance et leur obscurité^^). 99 Toutes ces remarques, par lesquelles débutent les descriptions de régions connues, semblent être simplement suggérées par la considération d'une ou de plusieurs cartes dont il transcrit les données, sur lesquelles il examine la forme générale des pays, les directions |)rincipales des fleuves et des montagnes, les noms de |)euples : il emprunte un plus ou moins grand nombre d'indications suivant la vivacité de ses souvenirs

<'ï Slralwii, 11, V, 17.

'«) Slrabon, IV, i, 1.

(') Slrabon, ibid,

(«) SiraboD, HI, m, A.

nous démontrer qu'après tout la géographie d'Homère est encore bonne à méditer au siècle d'Auguste.

Nous ne sommes donc point choqué, pour notre compte, de cette variabilité extrême des plans de descriptions de SiraboD. N'était-ce pas une nécessité de son intention si originale, si particulière? Rappelons-nous toujours qu'il n'a pas affiché l'ambition de composer une encyclopédie géographique. Non, il croit seulement avoir découvert une application nouvelle de cette science; il ne s'adresse qu'à une catégorie assez restreinte, en somme, de lecteurs. Ces lecteurs trouvaient-ils dans son livre des enseignements utiles ou non? Avait-il tort de conseiller à ceux qui gouverneraient la Grèce et les pays de colonisation grecque comme la Sicile d'apprendre à connaître et à aimer leur glorieux passé , aux politiques de l'Ibérie et de la Gaule d'en apprécier la valeur militaire et commerciale.

Voilà une explication qui rend compte non seulement du manque d'uniformité des plans de descriptions, mais aussi de la liberté, que l'on a parfois qualiQée de bizarrerie, avec laquelle Strabon choisit et emploie ses sources. En adoptant un ordre uniforme pour toutes les régions, il eût fait une œuvre ennuyeuse, mal servi les intérêts des politiques; sans compter que les matériaux eussent fait défaut pour un grand nombre de ses cadres. Non seulement Strabon a choisi suivant ses préférences, mais il a pris souvent le seul parti qu'il fût possible de prendre en l'état des connaissances de son siècle. Nous devons donc être fort réservés quand nous essayons de déterminer dans son œuvre la part des omissions volontaires, celle des négligences.

Pour bien juger le livre de Strabon, il faut lui concéder beaucoup en matière de composition et de méthode scientifiques, et apprécier dans le détail ce qu'il a apporté de personnel, ce qui donne la mesure de son talent. Eh bien ! si irrégulier que soit le plan de l'ensemble et de chacune des parties, quelle que soit la divergence entre la doctrine des Prolégomènes et la praûque des livres de géographie descriptive, il y a quelque chose de singu-

Hèremcnt vivant dans cette Géographie à VuMoge des politiqueê. Je ne citerai pas, après tant d'excellents juges qui en ont fait reloge, tels morceaux où la justesse de la description va jusqujt Téloquence, comme l'étude des formes si articulées de l'Europe ^^^ des avantages de la situation de l'Italie ^^^ de l'harmonie du réseau hydrographique de la Gaule ^^K Strabon a de ces mots caractéristiques qui révèlent un sens exquis de la géographie. Il définit la Sicile un appendice de FlUiUe^^^; ailleurs il applique à l'Arménie le terme orographique qui lui convient exactement : plateaux, bponéSta^^K La réputation classique de ces développe*ments et de ces mots heureux mérite d'être consacrée par les géographes comme par les lettrés.

Que Strabon ait commis des erreurs, on le prévoit aisément. Encore faut-il se garder d'un excès de promptitude dans la re* cherche des fautes du géographe. On a vu des critiques se hâter de corriger un nom propre, sur la foi d'une médaille, dont le zèle fut mal récompensé ^^\ Certains éditeurs ont succombé à la tentation de compléter la nomenclature de Strabon; l'un d'eux l'accuse d'avoir mal copié Artémidore en écrivant seulement le port d'Elœa au lieu de : la ville et le port iElœa ^'^\ 11 faut beaucoup d'ardeur critique pour trouver là une faute. Toutes les fois que l'on rencontre une forme nouvelle dans un auteur faut-il donc la corriger? Nous ne voulons pas prétendre que Strabon ne se soit jamais trompé; parfois il a cité de mémoire, commis des confusions ^^\ Plein de mépris pour les abus de la nomen-

t») Sirabon, II, ?, a 5.

t«) Slrabon,lV, i, a.

l») Strabon, VI, iv, i.

^*) Strabon, I, lu, lo.

^*^ Strabon, XI, xi?, k.

^•> Voir ringënieuse dissertation de M. Waddington sur les médailles des Pordosëténites. Explie, de§ imcr, gr, $1 lai. ree. en Grèce et en Aeie Mmeure, III,

<') Mûller, Ad libr., XVI, chap. iv.

^') Cf. deux exemples très intéreftsanU relevés par M. Tardieu, traduction, notes du t. III, p. i53et i8S.

ciature, il n'attachait pas grande importance à des erreurs telles que l'altération d'une ou deux lettres d'un nom propre. Le développement, si utile d'ailleurs, des sciences archéologiques en notre siècle nous porte trop à traiter une œuvre littéraire comme un document. Ce n'est point là de l'esprit scientifique. Strabon n'a rien de commun avec les faiseurs de catalogues que l'esprit utilitaire des Romains encourageait; c'est fort heureux pour nous, si nous savons lui appliquer la mesure qui lui convient.

Ce nest pas ici le lieu d'apprécier en soi la valeur littéraire de son œuvre , sauf par quelques traits qui peuvent éclairer la méthode de notre géographe : nous ne nous sentons point la compétence nécessaire pour une tâche aussi délicate. Toutefois nous voudrions dire brièvement les raisons pour lesquelles on ne doit ranger Strabon ni à côté de Polybe et des grands historiens généralisateurs, ni à côté des érudits plus ou moins compilateurs comme Diodore de Sicile et Denys d'Halicarnasse.

L'esprit même et l'inspiration dérivent, à n'en pas douter, de Polybe. Remarquons néanmoins que si Strabon avait continué, après Posidonius, l'ouvrage de l'historien achéen, c'était par des écrits que nous avons perdus, et non par cette Géographie qui nous est si heureusement conservée. A coup sûr, il existe une grande atfinité môme entre les histoires de Polybe et les Feâ^ypa^txd de Strabon ; et nous avons essayé de démontrer, par plusieurs indices, qu'il y avait chez notre auteur un dessein arrêté d'appliquer à l'ensemble des sciences géographiques la méthode par laquelle son illustre prédécesseur avait rendu à l'histoire un dernier éclal.

Mais les éléments qu'il s agissait de réunir n'étaient point les mêmes. Par définition, par sa composition même au temps où vivait Strabon, la géographie ne pouvait être aussi cohérente que l'histoire. Le temps n'était point venu de la synthèse scientifique, et d'ailleurs, Strabon n'a rien fait pour hâter le groupement des éléments d'ordre historique autour d'une géographie physique solidement constituée. Ces mêmes éléments, disposés

dans des cadres régionaux, perdaient l'intérêt général qu'ils avaient dans les grands tableaux historiques de Polybe. Strabon avait beau parier de la domination romaine , de ses bienfaits , de son influence sur le développement des découvertes géographiques, ce n'était plus ce même courant de faits rapides, amenés par la politique du Sénat, aboutissant à la réunion progressive du monde méditerranéen sous les mêmes lois. L'histoire des origines ethnographiques de la Sicile, de l'Italie méridionale, des divers pays de la Grèce, a bien son intérêt; mais entre toutes ces monographies le lien était diflicile, sinon impossible à établir. La géographie n'était pas mûre pour une tentative de généralisation; et elle ne le sera pas tant que le progrès des sciences physiques et naturelles n'aura pas assuré la vie durable d'une vraie géographie physique, seul instrument d'union des nombreuses connaissances que comprend cet ordre d'études.

La faute n'est pas imputable à Strabon qui d'ailleurs, malgré l'éloge voulu de la géographie, science universelle et philosophique, contenu dans ses Proligomhieê, n'a point composé un ouvrage vraiment encyclopédique; il ne s'adresse qu'à une catégorie particulière de lecteurs. Mais enfin son livre, comparé à celui de Polybe, porte cette marque d'infériorité. Il est moins cohérent, moins rigoureusement ordonné; un chapitre de l'histoire de Polybe, isolé, perdrait beaucoup, serait parfois inintelligible; la description de la Sicile de Strabon, celle de l'Egypte, celle de l'Inde , tels chapitres des Prolégomènes, pourraient être lus à part sans que le lecteur se sentit inquiet, égaré. Rappelons le mot de Pomponius Mêla qui exprimait sans doute l'opinion générale des anciens sur les inconvénients littéraires du genre géographique : Impediium opui et facundiœ minime capax.

Inférieur à Polybe, par le talent, mais surtout en raison même de son métier de géographe , Strabon est bien supérieur à Diodore de Sicile. Il emprunte à ses devanciers avec plus de discrétion et d'indépendance, est beaucoup plus mattre de ses

matériaux. Nous ne croyoDs pas que le livre de notre géographe ait été le simple résultai d'un travail d'accumulation, ait été composé par le procédé peu intelUgent de coupitre» faites dans les œuvres d'autrui. 11 est trop original, cf uae saveur trop particulière; bref il ne sent pas la pure compilation. Il ne suffit pas du passage asses obscur et contestable que cite M. Tardieu^^^ pour imaginer, avec une mise en scène plus ii^énieuse que vraie , un dialogue du géographe et de son secrétaire chargé de donner la chasse aux extraits. Certes «Strabon laisse voir, dans le détail de son œuvre, des défauts qui lui sont communs avec les compilateurs du siècle d'Auguste, une tendance aux querelles méticuleuses, une certaine maladresse dans les transitions. Et pourtant on constate avec surprise qu'il a aussi les défauts contraires : ainsi il n'attache pas grande importance aux détails de la nomenclature, accepte volontiers en cette malîère l'opinion reçue. C'est un esprit généralisateur, bien que la géographie, telle qu'il la comprend , ne soit pas un champ favorable à la généralisation , un penseur qui se complaît dans l'affirmation de sa doctrine, mais qui n'excelle pps à disposer avec une logique parfaite les documents et arguments de détail destinés à la faire valoir. Il n'a pas les goûts d'un compilateur, l'amour des recherches minuscules; il en a les vices de composition; et, s'il échappe aux abus de nomenclature, il n'a pas toujours, même dans la mesure où le genre particulier de son ouvrage le lui permettait, ce respect d'une sévère ordonnance qui est la marque des grands génies. Bien n'est plus fatigant que ses résumés successifs des opinions de deux ou trois historiens sur la fondation d'une ville ^^^ que ses listes des grands hommes de chaque ville , que ses débats entortillés sur des questions de géographie mathématique, dans les ProUgomèms.

Le style offre le même mélange de qualités dignes de Polybe et même de modèles plus enviables, et de défauts qui rap-

t») Cf. Tardieu, trad. t. lïl, p. 287, note.

(') Lîv. VI, chap. III, Récit9 d'AntiochuM et d'Ephore «tir lafandatûm de TarenUé

pelleni ceux de Denys d'Halicarnasse. «Ce nest pitts, à caup sâr, dit Groskurd , le tin langage des Attiques de la belle époque; cest bien plutôt le Grec commun, dérivé de TAttique; et qu'écrivent les auteurs bellènes de l'âge où il vit. Et puis Tart d'écrire dépend de la nature des matériaux quel contient un livre; et la variété est si grande dans le Kvre de Siraboii que le style doit s^en ressentir. En général il est simple, sans empbaée, dair et facile à comprendre, surtout dat» les descriptions

géographiques qui n'exigent aucun effort de rhétorique

Cependant, k l'occasion, il ne manque pas de noblesse* Dans les récits historiques il est plein de digûîté et abonde en périodes bien cadencées et d'une liaison parfaite; mais il n'y a là ni re^ cherche, ni art, ni déclamation. Dans les passages de démons» trations difficiles et de discussions, daas ceux qu'il consacre h la philosophie, le style est souvent bref, coupé, sans liaison suffît santé, ou bien lâche, difficile et obseur,^ au point que le lecteur attentif lui-même n'est pas toujours sAr d'avoir bien compris. Souvent aussi, lorsqu'il s'arrête à un sujet délicat ou gracieux, surtout lorsqu'il discute ou loue Homère, il devient, comme le remarque Coray, un vrai Démosthène. v

Observons enfin que le genre même de l'œuvre de Strabon prête moins aux effets de style que Thistoire, par exemple. On ne peut, sans manquer de justice, apprécier avec les mêmes procédés de critique littéraire deux genres aussi différents, malgré la prédilection de Strabon pour les études d'histoire et d archéologie. A chaque genre son style particulier.

En résumé nous avons constaté, en étudiant la méthode du géographe d'Amasée , une certaine contradiction entre les promesses des Prolégomènes et la réalité de ses descriptions. Il est encore moins porté vers l'étude des sciences qu'il ne le déclarait au début; son goût l'entratne vers les développements historiques qui sont prédominants dans toute la partie descriptive de sa Géographie. Mais est-ce bien une contradiction réelle? Non. Son introduction est extérieure à l'œuvre, c'est un morceau dé-

taché et indépendant sur Thistoire de la géographie avant Strabon , morceau composé sans beaucoup d'originalité à l'aide des écrits d'Ératosthène , d'Hipparque, de Polybe et de Posidonius. De tous ces débats de pure science il ne ressort aucune conclusion qui domine le reste de l'œuvre. Strabon n'est pas là ; il est tout entier dans sa Géographie régionale. Toutefois les ProUgo^ mines nous éclairent sur son dessein, sur ses tendances d'esprit, sur la manière dont il jugeait ses prédécesseurs, c'est-à-dire en somme sur la méthode idéale qu'il croit convenir à la géographie : entre cette méthode idéale et celle que l'auteur applique dans un livre dont le but est tout spécial, il y a un certain contraste que nous avons signalé. Il eût sans doute appliqué la première s'il eût formé le dessein d'écrire une encyclopédie géographique : il ne l'a point formé; et, pour s'adresser aux politiques, il a employé des procédés moins philosophiques sans doute , plus utiles peut-être.

CONCLUSION

Rappelons brièvement, avant de ciore cette étude qui n'a point la prétention d'être complète, mais dans laquelle nous avons essayé de mettre en lumière les principes essentiels de la doctrine de notre auteur, nos principales conclusions :

i"* Strabon adresse son ouvrage aux hommes instruits du monde gréco-romain. Rien ne prouve qu'il ait recherché de préférence Tapprobation des lecteurs de l'une ou de l'autre race.

â"* Sa doctrine, si toutefois il a une doctrine bien arrêtée, n'est point l'expression de son attachement pour la philosophie stoïcienne. Strabon, comme la plupart de ses contemporains, est beaucoup plus voisin d'un large éclectisme, bien qu'il se dise stoïcien. En tout cas sa méthode géographique n'est, à aucun degré, une conséquence de sa prédilection pour telle ou telle école de philosophie.

$° Il choisit ses sources avec la plus grande liberté. L'examen des procédés qu'il emploie dans ce choix nous prouve que, sans la moindre intention de tromper le lecteur, il n'a pas consulté directement le plus grand nombre des géographes antérieurs à Eratosthène, dont il cite les noms. C'est dans l'ouvrage du mattre alexandrin qu'il semble avoir puisé la plupart de ses développements sur les origines de l'histoire de la géographie. Mais, bien qu'il doive beaucoup à Eratosthène. puis ù Hipparque, nous pensons que ses principaux inspirateurs sont des historiens, Ephore, surtout Polybe, et enfin Posidonius.

4° De là ressort le caractère essentiellement historique de la Géographie de Strabon. Nous sommes confirmés encore dans cette opinion par l'examen de la méthode que l'auteur applique à la

GéoGRAPRiE DE Strabon. a5

combinaison des divers éléments dont se compose la géographie, par l'étude de l'ordonnance générale du livre, de la disposition même des détails.

Strabon nous apparaît donc comme l'auteur d'une innovation de méthode géographique analogue h celle que Polybe avait introduite en histoire. Il nous semble, malgré les apparences, beaucoup plus proche, par la nature de l'inspiration et par celle des matériaux employés, de cet historien que d'Eratosthène. C'est un représentant de cette littérature historico-archéologique, déjà si chère aux contemporains de Cicéron, et dont le succès s'était encore accentué sous l'empire. Avec quelques-unes des hautes qualités de Polybe, il participe déjà quelque peu aux défauts des érudits et des compilateurs de son temps. Il ressemble à Diodore de Sicile, à Denys d'Halicarnasse, par des négligences de composition et de style, mais aussi à Vitnivc par un art plus logique de combiner des notions d'ordre divers. Toutefois il leur est infiniment supérieur par son élévation d'esprit, par son goAt de la généralisation historique, par certaines qualités de franchise et de bon aloi du style. C'est un héritier de Polybe, encore plus éloigné que lui de la tradition scientifique des Eratosthène et des Hipparque, plus proche du goût romain. Avec ce mélange de hautes qualités et de petits défauts il a laissé une œuvre profondément originale et digne de vivre, une géographie où les leçons utiles ne manquent pas, même pour nos géographes contemporains. On a dit et n»- |)été que l'œuvre de Ptolémée marque l'apogée de la géographie grecque: si l'on a voulu indiquer ainsi les progrès en surface des explorafions antiques, on a raison. Mais si l'on a voulu proclamer que Ptolémée est, de tous les écrivains grecs, celui qui a le mieux compris la valeur à la fois littéraire et scientifique de \i\ géographie, l'erreur est profonde, Ptolémée, malgré son érudition mathématique, ou à cause d'elle, n'est qu'un nomenclafour précis, un cartographe exact; de son temps l'esprit classique (le la géographie est mort; au temps de Polvhe il n'était pas né.

CONCLUSION. 387

Le livre de Strabon nous laisse entrevoir le moment passager oii les Grecs eurent conscience de la valeur de cette philosophie naturelle qui n'étudie pas l'homme isolé, inexplicable, mais les relations de l'homme, des peuples, des empires, avec le monde physique. Les uns diront que ce fut une grande œuvre mal exécutée, j'aime mieux dire que cette œuvre mal exécutée fut néanmoins une grande œuvre et (ju'elle mérite notre respect.

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