CHAPITRE IL
VALEUR SCIENTIFIQUE DE LA GiOGBAPHIE DE STRABON. A-T-IL
INVBNTi UN STSTillE V^IITAILB?
Si Ton comprenait au sens le plus strict et le plus rigoureux les déclarations d'apparence catégorique que Strabon a insérées dans ses deux livres de prolégomènes, on serait tenté de croire qu'il est l'auteur du système le plus complet, le plus compréhensif de géographie que les Grecs aient connu. Mais il faut bien avouer que ces prolégomènes, comme ceux de Ptolémée, comme ceux de tous les auteurs d'une œuvre encyclopédique quelconque, promettent beaucoup mieux que ne donne la partie principale du livre. Quoi de plus séduisant que cette promesse d'emploi des sciences : «A son tour, et à l'exemple du géomètre qui a tiré ses principes de l'astronomie , et de l'astronome qui a tiré les siens de la physique, le géographe prendra son point de départ dans la géométrie, et, acceptant de confiance les démonstrations de cette science, il exposera d'abord quelle est l'étendue de notre terre habitée, quelle en est la forme, la nature, et dans quel rapport elle est avec l'ensemble de la terre (car c'est là proprement l'objet de la géographie); après quoi, il prendra une h une les diverses parties de la terre et de la mer et en dira tout ce qu'il y a à dire, relevant en même temps ce que les anciens ont avancé d'inexact, ceux-là surtout qui, comme géographes, font le plus autorité ^^l»
A vrai dire, il y a lieu d'établir ici une distinction qui ne manque pas de subtilité. Strabon n'entend pas déclarer que le
(*) Slrabon, II, ?, /i : trad. Tardieii sauf une modification.
SYSTÈME ET APPLICATION DE LA MÉTHODE. 35t
géographe est tenu de faire Tapplication de tout ce que son métier comporte de sciences au cours même de sa géographie descriptive. Son devoir consiste seulement h se prononcer sur un certain nombre de théories conune la forme du monde habité, ses proportions en longueur et en largeur, le tracé général des lignes de longitude et de latitude, la division en continents suî* vant telle ou telle méthode. Mais il ne s'ensuit pas qu'il doive exister un lien étroit, une pénétration intime entre ces notions d'ordre mathématique et la géographie descriptive. Non. Strabon croit avoir fait un suffisant sacrifice à la tradition en reléguant, dans ce recueil du début, dans les Prolégomènes, ce qu'il consi-* dère comme admis une fois pour toutes et aeeepti de confanee de la main des géomètres. Il reprochait précisément à Ératosthène de revenir sans cesse sur ces questions préliminaires, ce qui est fait pour nous donner une haute idée de l'esprit généralisateur de ce devancier.
Du moment où l'on ne comprend point dans ce préambule les éléments empruntés aux sciences physiques et naturelles, la théorie de Strabon est admissible en une large mesure. Dans une géographie de caractère régional et descriptif, les notions mathématiques ne peuvent jouer que le rôle d'introduction. Au* jourd'hui, c'est le droit absolu des auteurs de livres de ce genre, parce que b carte, toujours invisible et présente, est quelque chose (Fabsolument vrai, admis de tout le monde, sur laquelle il n'est aucun besoin de s'expliquer. Au temps de Strabon, un lecteur qui n'aurait ou entre les mains que les chapitres de géo* graphie descriptive se serait demandé avec embarras, eo 9e plaignant de l'auteur, sur une carte de quel système, de quelle forme, il devait suivre sa lecture, si l'auteur tenait pour Ératosthène ou Hipparque, s'il avait quelque idée nouvelle à ce sujet. Les Prol^omènes de Strabon sont la réponse à cette question naturelle des gens cultivés auxquels il s'adressait.
U faut avouer d'ailleurs qu'elle est loin d'être claire et satisfaisante. Le lecteur ne devait point sortir très édifié de cet exa-
fflen doctrinal des Prol^amènes; s'il y trouvait Eratosthène en raccourci, Hipparque, Polybe et Posidonius médiocrement traités, c'est en vain qu'il y aurait cherché le système propre de l'auteur, son avis sur les questions principales. Je ne sais si les érudits du siècle d'Auguste , aussi peu friands de sciences qu'avides d'histoire et d'archéologie, étaient bien difficiles en la matière; j'incline à penser que les dissertations embarrassées de Strabon semblaient déjà k quelques-uns de la science un peu abstruse. Mais enfin, digne ou non de ses lecteurs ordinaires, l'introduction mathématique de Strabon ne saurait passer pour un monument mémorable de la géographie systématique des Grecs.
Notre géographe avait le droit strict, au gré de ses goûts, do donner à ses prolégomènes tel développement qu'il lui plaisait; mais il n'échappait nullement pour cette raison aux devoirs d'ordre et de clarté. Or il ne présente les notions de géographie mathématique ni systématiquement, ni avec une lucidité suffisante; il n'accentue pas assez son propre avis et rend parfois difficile l'intelligence des idées de ses devanciers. Et, par une singulière contradiction, c'est le système de Strabon qu'il est le plus malaisé de reconstituer. Groskurd a très nettement mis en relief l'insuffisance géométrique du géographe d'Amasée ^^^ , nous aimerions mieux dire sa négligence à exposer des doctrines qu'il croyait encore plus étrangères à la géographie qu'il n'ose l'avouer. Mais c'est à Gossellin que revient l'honneur d'avoir signalé cette sorte de laisser-aller des Prol^omènes^^^; seulement il a cru devoir néanmoins dresser une carte strabonienne en suppléant les chiffres qui manquent avec une certaine audace, devant laquelle d'Anville avait sans doute reculé ^^\
(') Groskurd, Introd,, p. xxxtii.
<') Goasellin, Géographie de» Greci analy»ée, p. S'j à 1 15.
(') D*Anviilef Carte de Slrabon préparée pour rëdition de Bréquigny et dont Goeseliin a joint une reproduction à son recueil de cartes anciennes. Je ne partage point Tavis exprimé par Gossellin (p. Sg), sachant, après un pénible essai, resté infnictueux, que les éléments font défaut ponr constrtrire nne carte de Strth
Les dëveloppements que Strabon consacre à Tétude sommaire du meilleur procédé cartographique sont bien marqués de ce caractère pratique que nous avons déjà signalé. Il estime que le « dessin d'une carte peut faciliter Texamen des questions géographiques, à la condition quon aura compris, une fois pour toutes, qu en réalité la forme de la terre est sphérique, et qu'on ne la suppose plane que pour la commodité des yeux?». Cet avertissement élémentaire est répété à plusieurs reprises. Puis Strabon passe à un exposé de la manière de dresser la carte du monde, qui est d'une simplicité extraordinaire et contient surtout des conseils d'ordre matériel. On ne peut s'empécber de penser, en le lisant, à cette sorte d'enseignement de l'arpentage qui était donné dans les écoles romaines sous le nom ambitieux de géographie; et, bien qu'Hipparquc soit l'inspirateur de ces passages, on est plus près de la forme que devaient revêtir à Rome certaines listes de prescriptions des rituels que des démonstrations mathématiques. C'est déjà une nomenclature explicative, mais fort brève. Strabon indique les principales phases de l'opération. Il faut :
i"" Détacher par la pensée notre hémisphère;
bon. Toute la pénétration de i'aolear de la Géographie de$ Gréa analysée n*a pu le conduire â un résultai définitif. Il en a d'ailleurs conscience, crll est possible, dit-il, que Touvrage de Strabon ait été accompagné de caries; mais assurément ces cartes n'étaient point de Strabon. Pour les construire , il eût été forcé de se décider sur les contours et la position que devaient prendre toutes les contrées et tontes les mers; et c'est ce qu*il n'a pas toujours fait, puisqu'après avoir présenté ou discuté Topinion des géographes qui Tavaienl précédé, il laisse ses lecteurs dans une sorte d'incertitude sur ce qu'il pensait lui-même. Au reste , on ne peut douter qu'il eût des cartes devant les yeux lorsqu'il écrivait, et que, pour certains pays, il
en eût même plusieurs qui étaient composées sur des systèmes différents Et
comme il lui arrive de calquer ses descriptions tantôt sur les unes, tantôt sur les autres, sans en prévenir toujours ses lecteurs, la difficulté de discerner l'opinion qu'il préférait n'est pas la moindre de celles que nous aurons à vaincre dans la construction de sa carte. n Pourquoi construire une carte de Strabon s'il est bien ^ prouvé qu'il n'a fait aucun effort pour en composer une? C'est ce qu'a observé h plusieurs reprises, et fort justement. M. Hugo Berger, dans son commentaire des fragments d'Hipparque et d'Eratosthène.
GéoGRAPHIK DE StRABON. ^3
larainKsiB aATiui*!.!.
9** Détacher de cet hémisphère la moitié qui ne contient pas le monde habité;
S"" Déterminer les dimensions en longueur et en largeur de la terre habitée.
Conclusion. — On obtient ainsi un quadrilatère détaché de la surface sphérique. Mais pourquoi ne pas le laisser sur la surface sphériquc? (^est que la sphère, dit Strabon qui passe à des considérations matérielles et industrielles, est un instrument peu commode et très encombrant; il vous faut une sphère énorme pour donner une place suflisante aux indications écrites. Puis il entre dans le détail et indique les dimensions qui lui paraissent le plus convenables : «Si Ton ne peut se procurer une sphère d'un diamètre de dix pieds, on doit inscrire sa carte sur une surface plane de sept pieds au moins ^^K Jt
Non seulement Strabon n'a rien laissé d'assez net dans ses Prolêgomims pour nous permettre de lui attribuer un système de cartographie, mais encore on observe une grande incertitude et une variabilité fiicheuse dans sa manière d'évaluer les distances. Tantôt il cite des stades, tantôt des milles romains; et il n'est pas prouvé que les longueurs en stades qu'il emprunte aux uns et aux autres visent la même unité. Il semble, d'après les études d'ideler, que notre géographe employait comme mesure normale le stade qui vaut | du mille romain, mais sans se donner toujours la peine de ramener à cette unité les distances tirées d'auteurs plus anciens et composées de stades plus courts. Polybe avait été plus scrupuleux; et cependant, tantôt il compte le mille romain pour 8 stades, tantôt pour 8 stades |. Nous avons là un indice de plus du caractère historique, érudit, archéologique de la Géographie de Strabon ; l'auteur s'est aisément résigné à la confusion et à la variabilité des mesures, parce qu'il n'avait point le dessein de joindre des cartes à son œuvre. Pourquoi se serait-il imposé un inutile travail de réductions et de
(') Strabon, Il,v, ii.
calculs? Et qu importaient aux politiques ces détails? Pour un esprit plus porté vers l'histoire que vers les sciences, une réduction des distances à une même unité de mesures paraissait sans doute une atteinte à la sincérité des citations. Aux lecteurs le soin de se renseigner sur la valeur des stades de chacun des historiens et des géographes antérieurs à Strabon. L*auteur aurait cru dénaturer ses emprunts en se livrant à cette opération de métrologie ^^K
Il n'y a donc dans les Feofypa^ixd ni la rigueur scientifique d'un Ëratosthène ou d'un Hipparque, ni la passion d'exactitude pratique qu'il faut reconnaître aux Romains. Nous montrerions les résultats de cette absence d'unité dans les procédés cartographiques, si, le plus souvent, ces résultats, qui sont des erreurs graves, n'étaient un legs de Polybe et de Posidonius. Strabon n'a point la responsabilité complète de ses fautes cartographiques, puisqu'il n'a pas eu le dessein d'annexer une carte h son livre. Du moins cette partie secondaire et, pour ainsi dire, impersonnelle des TeG^pa^ixd montre les conséquences de la substitution progressive de l'esprit pratique des Romains h l'esprit scientifique des Grecs, du procédé itinéraire à la méthode astronomique. Un seul exemple suffira. Pour avoir refusé d'admettre l'évaluation de latitude de Marseille fournie par Pythéas d'après une observation gnomonique, et acceptée par Ëratosthène et Hipparque, Strabon, ou plutôt celui de ses devanciers qui lui a montré la voie, a déformé la figure de la Méditerranée et troublé profondément le dessin des pays du nord-ouest de l'Europe : tant il est vrai que l'abondance des renseignements ne peut compenser le défaut de méthode. Ëratosthène avait bien indiqué que le bassin oriental de la Méditerranée est plus développé d'est en ouest que le bassin occidental; il établissait entre les deux longueurs maxima un rapport voisin de la proportion : TOtJS^tIt; or le rapport exact est i^. Strabon renvorsii
^') Diaprés Hallsch, Griechische und Rômiêche Métrologie , 1889.
la proportion et croit que la relation du bassin occidental au bassin oriental est comme i3 à 8,5. LWeur provient de la cause générale que nous indiquons ci-dessus, du refus d'admettre l'évaluation de la latitude de Marseille par Pythéas. Dès lors, Marseille étant repoussée beaucoup trop vers le sud , il faut, pour pouvoir faire tenir la péninsule italique dans le bassin occidental, ne plus lui conserver son orientation du nord-ouest au sud-est. Strabon l'allonge d'est en ouest, ce que ne permettaient pas les données astronomiques adoptées par Eratosthène et Hipparque. Il lui est donc nécessaire de trouver d'est en ouest une longueur égale au total des itinéraires côtiers de la frontière liguro-gauloise au détroit de Sicile, plus la côte gauloise, plus une partie de la côte ibérique qu'il soumet à la même orientation , puisqu'il donne aux Pyrénées l'orientation nord-sud. Ainsi, par la négation d'un fait astronomique, négation dont Polybe est responsable, par la substitution de procédés empiriques à l'appréciation astronomique des directions, la carte de la Méditerranée, assez satisfaisante dans l'œuvre d'Ératosthène, est bouleversée de fond en comble, les relations entre les deux bassins absolument faussées ^^^.
Nous avons déjà constaté, en rendant compte de la critique de Strabon contre Pythéas, comment notre géographe est amené, pour les mêmes motifs, à fausser aussi tout le dessin des côtes atlantiques de la Gaule, celui des Iles Britanniques qu'Eratosthène. avait mieux représentées, quoique moins bien informé, ou pour parler plus exactement, informé moins en détail. Il est
(') Cf. Strabon, liv. I, chap. iv, et liv. Il, cliap. i. — En additionnant les différentes évaluations de distances qu^il donne dans les ProlégomèrtêB d*une part, de Tautre dans ses descriptions de ribéric, de la Gaule et de Tltalie, on voit qu'il compte 1 3,000 stades entre les Colonnes d'Hercule et le détroit de Sicile; or, sur ce total de 1 3,000 stades, i i,ooo représentent la distance qu*il croit recliligne d'est en ouest de l'embouchure de l'Èbre à Napies. C^est seulement au delà de ces deux .^ints qu'il incline vers le midi les cdtes des deux péninsules. En revanche il estime seulement à 8,5oo stades la distance du détroit de Sicile à Rhodes. Cf. la carte de l'édition Didot (rorbis terrarum ad mentem Strabonis» et le carton «maris intemi parsf).
oblige de rëtrëcir les dimeDsions de la Gaule du nord au sud, de faire subir une mutilation du même genre aux lies Britanniques pour obtenir une correspondance suffisaqte des latitudes de l'Europe orientale et de celles de l'Europe occidentale; car, à ses veux, le nord de la Gaule est tout juste aussi éloigné de l'équateur que les bouches de Borysthène.
Tels sont les exemples les plus caractéristiques de la méthode peu conforme h la science que Strabon applique, non pas au dessin de sa carte, mais à la correction des travaux de cartographie de ses devanciers, il y a là une contradiction grave enlre la doctrine qu'il expose dans les Prolégomènes, sous l'inspiration très immédiate d'Hipparque, et la manière dont il corrige Eratosthène. Mieux valait, assurément, s'en tenir aux caries des deux géographes mathématiciens. Ajoutons que Polybe, Artémidore et peut-être même Posidonius sont les artisans de cette réaction contre la méthode astronomique; ils sont entrés dans la voie de l'empirisme géographique oii Strabon s'enfonce plus loin qu'eux.
On s'attendrait du moins à trouver dans des descriptions régionales une grande délicalesse d'études sur les différences de climat, de tlore, de faune, et en général sur toutes les questions qui sont du ressort des sciences physiques et natu relies ^^^
(*) Deux ouvrages intéressants ont été consacrés à Tëtude des diverses notiouH de géographie physique contenues dans la Géographie de Strabon, M. Meyer s^est contenté de joindre un commentaire explicatif aux passages dans lesquels le géographe traite de la botanique: BotanUche Erlduterungen zu Strabon' $ Géographie, Kônigsberg, i859. Il n'a pas essayé de découvrir un système; et, dans une Urge mesure, il a été bien inspiré.
M. Herniann Fischer a recueilli dans un ensemble systématique tout ce que le livre de Strabon renferme de renseignements sur la géologie, la flore et la faune, le climat, bref ce qui touche aux sciences physiques et naturelles. Il ne montre pas assez, k notre avis, le caractère impersonnel et anecdotique de cette science introduite dans les descriptions avec une réserve excessive. On ne peut vraiment constituer, sous le nom de ((géographie de Strabon» , im corps de doctrine homogène et cohérent Au reste Popuscule de M. Fischer est plein d'excellentes remarques de détail; et il n'y a pas lieu de reprendre après lui ce sujet Cf. Ueber einige Geger^ gtànde der phfftischmi Géographie bei Strabo, aU Beiirag zur Getchichte der ÂlUn
C'est en effet le propre de la méthode descriptive par régions d'accentuer les contrastes, de les forcer à l'occasion, de présenter des tableaux d'une netteté parfois factice. Mais Strabon ne perdant jamais de vue sa division géométrique en climatê, la latitude devient pour lui le seul élément de répartition des températures. Comme ses descriptions portent sur des régions assez analogues, pour la plupart, sur des pays méditerranéens, notre géographe veut qu'à égale latitude, climat et végétation se res^ semblent absolument. De là nombre d'erreurs : de là sa difficulté de comprendre les phénomènes de température et de flore de rinde et de l'Europe occidentale, qui sont en si violent contraste avec ce qu'on observait dans les contrées riveraines de la Méditerranée. Le climat océanique des lies Britanniques et de la Gaule septentrionale le surprend ; se reportant aux phénomènes mieux connus de l'Europe orientale, il refuse d'admettre le témoignage de Pythéas, car il s'obstine dans la croyance que les pays d'égale latitude portent les mêmes plantes. Il n'a pas mieux compris que le monde indien forme une zone de climat toute originale et particulière. Sa doctrine en cette matière est exposée dans les Prolégomènes avec une netteté qui ne laisse rien à désirer : ((La division en cinq zones a l'avantage, suivant moi, d'être à la fois physique et mathématique. Ce qui en fait une division physique, c'est qu'elle correspond et aux apparences du
ciel , et u la température atmosphérique Elle correspond
tout aussi bien à la température atmosphérique, car, déterminée par rapport au soleil, la température de l'atmosphère offre trois états différents, trois états génériques et capables de modifier sensiblement la constitution des animaux, des plantes, et de tout ce qui vit à l'air et dans l'air, à savoir l'excès, le manque et la moyenne de chaleur. Or chacun de ces états de la température reçoit de la division en cinq zones la détermination qui lui est propre Il est évident maintenant que cette divi-
Geogrnphie, Wornigerode , 1879. Nous n'avons à Imiter ici (|uc la question ilc roéllioile.
sion en cinq zones est également bonne au point de vue géographique. Que se propose en effet le géographe? De déterminer dans Tune des deux zones tempérées l'étendue exacte de la portion que nous habitons. Or, si au couchant et au levant c'est la mer qui limite la demeure ou habitation des homuies, ce qui la limite au midi et au nord, cest proprement l'état de V atmosphère, qui, tempérée dans la région moyenne et partout également favorable aux animaux aussi bien qu'aux |>lantes, n'offre plus qu'intempérie aux deux extrémités, par un effet de l'excès ou du manque de chaleur^^^. "
Les exemples d'application de cette curieuse doctrine ne font point défaut; et par malheur c'est précisément dans les deux zones qui n ont aucun rapport de climat avec les contrées riveraines de la Méditerranée, dans ses descriptions de l'Inde et de l'Europe du Nord-Ouest, qu'il emploie l'argument tiré de l'analogie ou du contraste de la flore et de la faune. Faut-il réfuter Daïma(|ue qui comptait 3o,ooo stades du sud de l'Inde aux confins de la Bactriane, ce n'est ni aux comparaisons d'itinéraires, ni aux observations astronomiques, qu'il a recours. Gomme à l'adresse de Pythéas, il raisonne par l'absurde, avec une assurance complète. «^ Ajoutons ensuite ces 3,ooo stades aux 3o,ooo que suppute Daimaque jusqu'au col qui donne accès chez les Bactriens et les Sogdiens, et voilà ces peuples rejetés en dehors de la zone liabitable et tempéra! Mais personne osera-t-il avancer rien de pareil après tous les récits qu'on a faits et qu'on fait encore de l'heureux climat et de la fertilité merveilleuse, non seulement de l'Inde septentrionale, mais de l'Hyrcanie elle-même?. . . . £n Hyrcanie, \iar exemple, si ce qu'on dit est vrai, tel cep de vigne donne jusqu'à un métrète de vin, tel figuier jusqu'à soixante médimnes de figues 79^'^^ Strabon n'admet qu'une cause de déviation de la répartition mathématique des plantes en latitude, l'altitude plus ou moins grande des contrées. -
(*) Slrabon, II, m, 1 : Irad. Tardieu.
<<) Slrabon,II, 1, th.
Rien de plus singulier que les remarques par lesquelles il entend prouver que, contrairement à Tavis de Pythéas, d'Eratosthène et d'Hipparque, Marseille est sous une latitude plus méridionale que Byzance, le nord de la Celtique à la même distance de Tëquateur que les bouches du Borysthène. On saisit sur le vif sa manière de raisonner : ce Trouverait-on, je le demande, une aussi riche nature sur les rives du Borysthène et dans la partie de la Celtique qui borde l'Océan? Mais la vigne n*y vient seulement pas, ou du moins elle n'y donne pas de fruit, et, où elle en donne, à savoir plus au midi, sur les bords de notre mer Intérieure et du Bosphore, les raisins sont petits, et il faut, l'hiver, enterrer les ceps»^^^
C'est là, si l'on veut, la tendance naturelle d'un habitant de la zone méditerranéenne, à étendre au reste de l'univers l'harmonie des phénomènes climatériques de cette vaste région naturelle. On remarquera toutefois qu'Eratosthène ne s'était point arrêté à ces considérations et traçait les lignes principales de sa carte d'après les données astronomiques dûment vérifiées. Serait-il téméraire d'atlribuer l'origine de ce curieux procédé de correction de l'astronomie par la botanique à Posidonius? Le philosophe avait beaucoup étudié les questions de flore et de faune; et nous avons constaté que Strabon lui emprunta, ainsi qu'à Polybe , la majeure partie des renseignements de cette nature qui portent les noms d'Aristote et de Théophraste. Quoi qu'il en soit, cette méthode originale méritait d'être signalée; les lignes de culture de la vigne, de l'olivier, du figuier, voilà pour Strabon les indices les plus irréfragables de la latitude, le plus sûr élément de comparaison. Il comparait le nord de la Gaule aux pays riverains du Borysthène. Quant à l'Inde, il essayait de montrer que sa flore et sa faune ressemblaient à celles de l'Egypte et de l'Ethiopie. « Les animaux qu'on rencontre dans l'Inde sont, à peu de chose près, les mêmes qui naissent en
i») Strabon, II, I, i6.
Ethiopie et en Egypte; les espèces fluviales sont aussi les mêmes, et si l'on excepte l'hippopotame, les fleuves de l'Inde nourrissent toutes les autres. Quant à notre espèce, elle y est représentée par deux types : et le type des hommes du Midi qui ressemblent aux Ethiopiens, et le type des hommes du Nord
qui rappelle plutôt le type égyptien (^^.» Strabon est profondément étonné de certains faits climatériques qui sont en opposition complète avec le régime des pays méditerranéens, par exemple des pluies amenées par des vents de différentes directions, de leur intensité, de leur saison. Mais ces anomalies n'entament pas sa foi en la distribution mathématique des climats. Ce n'est pas seulement la répartition des espèces qu'il prétend expliquer ainsi; le degré même de fertilité d'un pays est, suivant lui, dans un rapport étroit avec la position en latitude. «Comment concilier aussi ce que nous avons dit plus haut de la fertilité de ces contrées ( Bactriane et Hyrcanie) avec de semblables phénomènes ou apparences célestes ^^^î 9
Cette question est la seule que Strabon ait essayé de résoudre au nom d'un principe, la seule où il applique une méthode pai^ ticulière et originale. Pour le reste il s'en remet le plus souvent à Posidonius et propose les solutions que nous retrouvons dans la plupart des œuvres géographiques ou philosophiques de Tantiquité ^^K La discussion qu'il engage avec Straton et Eratosthène pour expliquer la rupture qui fit communiquer le Pont- Euxin avec la Méditerranée, son étude Homérico- scientifique sur les causes des courants de Charybde et de Scylla, sa protestation contre les légendes qui imaginaient un chenal sousmarin entre l'Alphée et la fontaine Aréthuse, sa description de l'Etna, ne sont que des développements destinés à accroître
U) Strabon, XV, fi, i3.
l«> SlraboD, II, i, 18.
(^) SlraboD , l, m, 6 : discusmon sur les doctrines de Strabon et d*£raioslhène ; VI, II, h : TAIphée ci la source Âréthuso; VI, 11, 6 : description de TEtna; 1, 11, 16 : Gbarybde et Scylla.
i!intérât du récit. Strabon n'a point d'idées bien arrêtées en la matière.
Ainsi Strabon n'est pas l'auteur d'un système cohérent de géographie physique. Toutefois ne jugeons pas trop les desseins des géographes de l'antiquité avec les idées de notre époque, où l'ensemble des sciences qui composent la géographie physique est absolument homogène. Dire que Strabon a commis une erreur capitale de méthode en essayant de vérifier des données astronomiques de longitude et de latitude à l'aide d'une combinaison de distances itinéraires, est sans doute une remarque fort juste. Mais on doit ajouter, sous peine de manquer à cette équité relative qu'il faut apporter aux études d'antiquité, que Strabon était bien vivement sollicité vers cet excès.
Voyons, en effet, comment se sont développées les sciences auxiliaires de la géographie entre le temps d'Ératosthène et le siècle d'Auguste. Ëratosthène avait employé, pour corriger les cartes de ses prédécesseurs, des observations gnomoniques et aussi des critiques serrées et rigoureuses d'itinéraires qu'il ramenait autant que possible à la ligne droite. Entre les époques d'Eratosthène et de Strabon , l'événement capital a été l'extension rapide de la conquête romaine, la multiplication des routes, le développement des relations commerciales désonnais sûres et régulières. En présence de cet élargissement du réseau routier et de cet accroissement des lignes de navigation marchande, quel savant n'aurait conçu l'espoir de donner pour base aux cartes régionales ce réseau de lignes? Or remarquons que Strabon veut surtout refaire la géographie régionale et descriptive de ses prédécesseurs. Nous objectons aujourd'hui que cet espoir était naïveté, que des tracés de routes ne peuvent servir d'éléments cartographiques, si l'on ne prend soin d'en corriger les directions. C'est fort bien ; mais c'est anticiper, dans une certaine mesure, sur les découvertes de la boussole et des procédés modernes de triangulation. En l'état où se trouvaient les sciences au temps de Strabon, il fallait avoir purement et
simplement le courage de donner, dans le tracé des cartes, la prépondérance aux observations astronomiques. Et quelle tentation que cette surabondance des catalogues, des itinéraires terrestres et maritimes! L'illusion n'est point d'un génie scientifique : je le veux bien. Mais on est obligé de reconnaître que sans doute Eratostbène lui-même eût moins bien dessiné la carte de l'Europe occidentale s'il eût possédé un très grand nombre de documents itinéraires, puisqu'il s'en servait sans scrupule à l'occasion. Sous réserve de cette remarque que nous suggère l'histoire du développement des sciences dans l'antiquité, nous admettons volontiers que Strabon a trop sacrifié à l'esprit pratique et administratif des Romains.
Ainsi le rôle des sciences est secondaire dans l'œuvre de Strabon. Les discussions des ProUgamènes sur des questions de géographie mathématique, de climatologie, de flore et de faune ne constituent pas un système. Les données de même nature qui sont éparses au cours de ses descriptions ont été amassées par lui de seconde ou de troisième main. En un mot le mérite des reùrypa^txd ne réside pas dans la richesse ni dans la rigueur des éléments proprement scientifiques. A cet égard il y a une certaine contradiction entre les principes des Prolégcimène$ et la méthode que nous constatons dans le corps même de l'ouvrage.
36li TROISIÈME PARTIE.